Dans le commentaire de l’œuvre de l’auteur égyptien Manéthon1, le Supplementum, édité en 1498, le frère dominicain Annius de Viterbe (1437-1502)2 évoquait un événement survenu cinq ans auparavant. Des anciens vestiges étrusques avaient été découverts alors que la cour du pape Alexandre VI (1431-1503) se trouvait à Viterbe3 :
« Au commencement de son pontificat, du fond des cavernes et recoins de la terre, les monuments triomphaux des plus anciens rois d’Italie furent révélés dans sa ville de Vetulonia, aujourd’hui Viterbe. Et même des lièvres en sortirent, comme un présage divin de la future expansion de l’empire chrétien sous ce pontife des plus heureux, et comme un signe de l’illumination de la chaire apostolique4. »
Parmi les anciennes statues représentant les premiers souverains étrusques de la péninsule italienne, qu’il interprète comme des symboles du futur triomphe de l’Empire chrétien5, le proto-étruscologue – et faussaire – Annius de Viterbe, alias Giovanni Nanni, identifie entre autres Isis, reine d’Égypte6. D’ailleurs, ce témoignage archéologique n’est pas le seul, ni même le plus célèbre, à évoquer le passage d’Isis – et avant elle, celui d’Osiris, son mari et frère – en Italie, voire à Viterbe7. Comme l’indiquait B. E. Curran, Annius fut autant proto-égyptologue qu’étruscologue8. À ce propos, d’autres références se trouvent dans le volume in-folio où l’œuvre de Manéthon fut imprimée, un volume intitulé Commentaria super diversorum auctorum de antiquitatibus loquentium, plus connu des chercheurs sous le nom d’Antiquitates9.
À travers ces références, on peut alors s’interroger : quelle relation existe entre Isis, les Étrusques et la propagation de la chrétienté en 1498 ? Pour y répondre, il me semble nécessaire de rappeler que les Antiquitates forment un macro-texte complexe, subdivisé en plusieurs sources altérées ou créées de toutes pièces : dix-sept sections, dont douze réparties entre textes pseudo-anciens et commentaires. Le recueil « oblige le lecteur à assembler une histoire cohérente à partir d’un ensemble de parties disparates10 », une « story » qui n’est pas une simple histoire, mais bien l’Histoire : « la vérité sur l’histoire du monde11 ». Dans cette contribution, je me propose de retracer la place d’Isis au sein de ce macro-texte, dans cette véritable – bien que fictive – histoire universelle, tout en respectant, par une suspension volontaire de l’incrédulité, la prétendue historicité des événements narrés dans les Antiquitates à travers ses auctoritates, ses commentaires et ses transcriptions épigraphiques. Grâce à cette lecture, Isis apparaîtra comme un personnage historique, relevant à la fois de l’histoire profane et de l’histoire sacrée, et non comme une anamorphose ou la « légende d’un mythe12 ». Il s’agit ainsi de se plonger dans l’imaginaire historiographique d’un frère dominicain, voire de se situer dans l’horizon d’attente de ses contemporains13, et de repérer, selon les termes du plus célèbre chronographe inséré dans les Antiquitates, (pseudo-)Bérose le Chaldéen14, les vicissitudes de « Junon égyptienne, surnommée Isis la Grande, porteuse de moissons, dispensatrice de lois, sœur et épouse d’Osiris15 ».
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La Defloratio chaldaica de Bérose, prêtre et notaire babylonien ayant vécu au IVe siècle avant J.-C.16, introduit ainsi le personnage d’Isis au lecteur dans son cinquième et dernier livre. L’histoire du Chaldéen constitue le noyau du nouveau récit de l’histoire universelle conçu par Annius de Viterbe, tant par son contenu que par ses sources17. L’histoire relatée par Bérose le Chaldéen ne se réduit pas à une simple chronique profane ; elle se présente comme un récit parallèle à celui de la Genèse, attribué au prophète et proto-historien Moïse18. Dans l’échafaudage historiographique et biblique élaboré par Annius, ces deux textes ont pour source commune les livres antédiluviens que Noé aurait transmis à sa descendance après le Déluge. Autrement dit, par la généalogie du patriarche, ils remonteraient à Adam et à la scientia Adae qui lui aurait été insufflée par Dieu, voire à l’historia Adae, que le premier homme aurait lui-même rédigée19. S’appuyant sur cette base certaine, la Defloratio approfondit les événements et les règnes des époques postdiluviennes – tout en suivant principalement la première monarchie universelle assyrienne20 – jusqu’à la fondation de Troie, presque contemporaine de l’Exode biblique et de la mort d’Isis. Dans le texte, ce dernier personnage devient l’objet d’un processus d’évhémérisation, en continuité avec la tradition patristique et médiévale, mais en s’éloignant de l’identification avec l’Io des Métamorphoses d’Ovide21. Il s’inscrit au cœur d’un récit mêlant chaldéen et biblique, à la fois humain et divin.
En ce qui concerne l’approche évhémériste, les Antiquitates établissent une identification des personnages bibliques – qui sont, pour les acteurs du XVe siècle, historiques – avec l’ensemble des fausses divinités de l’Antiquité païenne22. Ce procédé n’est certes pas exclusif à Annius : deux sources fréquemment utilisées par le dominicain, les Institutiones de Lactance et le Chronicon d’Eusèbe de Césarée, traduit et commenté par saint Jérôme, introduisaient déjà des correspondances entre les dieux païens, les anciens souverains et l’histoire sacrée. Si Lactance promeut la célèbre identification d’Io, fille du roi argien Inachos, avec Isis23, Eusèbe inscrit cette identification dans une chronologie biblique qui commence avec la Création. Dans ce cadre, Isis serait arrivée en Égypte juste après l’Exode, soit 498 ans après la naissance d’Abraham, c’est-à-dire en 1512 avant J.-C.24
Ainsi que l’écrivait J. Seznec au sujet de la survivance des dieux antiques :
« Entre le Moyen Âge et la Renaissance […] on continue à les insérer dans l’histoire : non seulement les vieilles chroniques, imprimées et souvent rééditées, font toujours autorité ; mais les chroniqueurs du XVe siècle s’en inspirent docilement et ne manquent pas de consacrer aux divinités païennes un ou plusieurs chapitres […] ; de même encore Annius de Viterbe, le pseudo-commentateur [sic] de Bérose, et Jacques de Bergame25. »
Cependant, loin d’une inspiration docile, il me semble qu’aucun texte, avant les Antiquitates, n’avait structuré de manière aussi systématique la correspondance entre la Table des peuples de la Genèse et les divinités de l’Antiquité26. Le deuxième livre de la Defloratio de Bérose présente ainsi plusieurs arbres généalogiques supplémentaires de la descendance de Noé, complétant les listes de noms fournies par Moïse ; le tout est éclairé par le commentaire d’Annius27. Bien qu’Isis en soit absente, son frère et époux Osiris apparaît dans le quatrième arbre, qui contient « les descendances de Cham ou Cameses28 ». En effet, Osiris n’avait pas été omis dans le Pentateuque, et un arbre généalogique est également consacré au souverain d’Égypte : « la descendance d’Osiris, que Moïse appelle Misraïm29. » D’ailleurs, une autre source employée par Annius, les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe, explique que Misraïm, fils de Cham avec Koush, Puth et Canaan30, est à l’origine des Égyptiens31. Par conséquent, selon l’autorité de Bérose le Chaldéen, Isis, sœur de Misraïm/Osiris, est également fille de Cham, fils de Noé. Elle serait plus jeune qu’Osiris, née « de Rhéa et Camesenus [Cham]32 » la première année du règne de Sémiramis. Il faut dater cela, en suivant les calculs concernant les rois assyriens fournis par Bérose et en les intégrant avec les commentaires d’Annius et d’autres autorités du recueil, d’environ l’an 302 après le déluge universel, soit à peu près 2007 avant J.-C.33 Dans les Antiquitates, encore davantage que dans les œuvres des Pères de l’Église, ces références laissent entendre que toute mythologie représente une altération de la Révélation ; autrement dit, une déformation, volontaire ou non, de la vérité biblique et de son texte.
La nouvelle place conférée au cercle isiaque en annexe aux Écritures, voire dans la Genèse, n’implique pas seulement un positionnement chronologique bien antérieur à celui d’Eusèbe de Césarée34, mais également un renversement de l’identification avec Io, la figure grecque, telle que défendue par les Pères. Dans les œuvres contemporaines à la publication des Antiquitates, le nom d’Io l’Argienne précédait toujours le second nom de la divinité égyptienne, Isis. En 1497, l’augustinien Jacques de Bergame (1434-1520)35 intègre Isis dans son ouvrage De plurimis claris selectisque mulieribus36 : la reine figure en huitième position, précédée par Junon et suivie de Cérès. À la suite de Boccace (1313-1375)37, Jacques de Bergame mentionne « Isis, qui auparavant s’appelait Io38 », tout en soulignant sa contemporanéité avec le dernier patriarche Jacob, ce qui implique qu’Io serait arrivée en Égypte au même moment que le futur peuple d’Israël39. D’ailleurs, il avait déjà abordé ce point dans son Supplementum chronicarum de 1483, présentant Osiris et Isis comme le couple souverain d’Argos exilé en Égypte en 1747 avant J.-C.40
Or, Bérose ne se contente pas de mentionner la « Junon égyptienne » pour désigner Isis ; à la fin du cinquième livre de la Defloratio, il utilise aussi l’expression « Io égyptienne41 » pour décrire le même événement représenté par les statues découvertes près de Viterbe, interprétées par Annius en 1493. Le dominicain, en commentant d’anciennes inscriptions étrusques dans les Antiquitates42, précise également qu’il s’agit du même lieu – le site des statues – « où Cérès égyptienne fit les premiers pains43 » et qu’Isis y « fut surnommée Libysse44 ». Des figures féminines anciennes et illustres, qu’on trouve proches mais distinctes dans l’œuvre de Jacques de Bergame, se fondent en un seul personnage sous la plume de Bérose et de son commentateur. Cette multiplication des cognomina d’Isis introduit également une distinction entre une Io égyptienne et une seconde Io argienne. Comme le précise Annius de Viterbe, « il y eut deux Io : la première, plus jeune, était grecque et fille d’Inachos ; l’autre était l’ancienne égyptienne. La Grecque, déshonorée par un marchand phénicien, s’enfuit avec lui en Égypte […]. La seconde était la sœur et l’épouse d’Osiris, appelée Junon, Isis, Cérès, porteuse de moissons et de lois45 ». Cette distinction n’est nullement arbitraire ; elle correspond à une méthode essentielle pour comprendre à la fois le récit des Antiquitates et l’histoire du cercle isiaque, fondée sur la désambiguation des Equivoca46. En outre, la distinction entre deux Io repose également sur un principe maintes fois rappelé, tant par les auctoritates que par Annius lui-même : Graecia mendax47.
Dans le De Equivocis, imprimé au sein des Antiquitates, le (pseudo-)Xénophon48 démontre que de nombreux peuples, en diverses langues – des dialectes de la langue aratathéenne, associée à Noé, et supposément apparentée à l’araméen et à l’étrusque49 – et à des époques postérieures, ont attribué différents cognomina à divers personnages bibliques de l’Antiquité. Il montre également que les noms des dieux ne désignaient que la souveraineté terrestre de ces personnages. Comme l’explique Annius de Viterbe : « En effet, durant l’Âge d’or, des princes justes régnaient, et c’est pour cette raison qu’ils furent justement appelés dieux par les écrits sacrés et païens, en fonction de leurs rôles divins et non de leur divinité substantielle50 ». Ainsi, des noms tels que Saturne, Jupiter, Hercule, voire Rhéa et Junon, ne sont que des titres honorifiques attribués aux anciens souverains postdiluviens, en particulier à Noé, appelé le premier Saturne, père des dieux – princes majeurs et mineurs – aux côtés de Chaos, du Ciel, de la Semence du monde et de Janus etc.
La transformation du sens associé à ces termes serait imputable aux Hellènes, un peuple jeune dont la langue agirait comme un « poison contre la vérité51 ». En tant que derniers-nés des peuples de l’Antiquité, ils auraient hérité d’informations altérées et, en raison de leur propension à déformer la vérité pour des intérêts matériels, les Grecs auraient délibérément falsifié, par leurs belles paroles, les récits anciens des peuples dits barbares52. Il en découle ainsi une fausse antériorité de l’Io argienne sur l’Io égyptienne, ainsi que l’idolâtrie des anciens souverains. Plus que jamais, l’ensemble de la mythologie et même de l’historiographie grecque apparaît comme un mensonge, une déformation de l’histoire de la Révélation. Cela exige non seulement de relire toutes les histoires anciennes, mythiques ou non, à la lumière des Écritures, mais implique également que toute histoire et tout mythe grecs – synonymes de mensonge pour Annius – recèlent un noyau de vérité ancestrale, enfoui et altéré. Il en va de même pour l’histoire d’Isis.
Il pourrait sembler paradoxal que l’une des sources fondamentales soutenant le développement du récit isiaque proposé dans les Antiquitates fût grecque ; en l’occurrence, il s’agit de Diodore de Sicile, dont la Bibliothèque historique, traduite par Le Pogge (1380-1459), venait d’être éditée en 147653. C’est la relecture de cet historien ancien qui, selon Annius, confirme les généalogies bérosiennes, voire l’ensemble de son récit historique54. Si Cham est le Saturne égyptien, c’est-à-dire le premier souverain de l’Égypte, alors, dans la transcription des colonnes d’Osiris et d’Isis rapportée par Diodore, lorsque ces deux souverains égyptiens se présentent comme enfants de Saturne, ils revendiquent en réalité leur ascendance chamitique55. Cela fait d’eux, respectivement, le Jupiter et la Junon d’Égypte, autrement dit le roi et la reine. De même, leur parenté relèverait également de l’héritage de Cham, que Bérose décrit comme le corrupteur ayant réintroduit, dans le monde postdiluvien, les vices des hommes antédiluviens, notamment l’inceste56.
Dans son commentaire à Bérose, Annius s’appuie d’ailleurs sur les propos de Diodore de Sicile, qui affirme également que les prêtres égyptiens, à l’instar des Chaldéens, soutiennent que leur connaissance d’Isis et d’Osiris ne relève pas du mythe, comme c’est le cas chez les Grecs, mais de faits établis57. À travers les Antiquitates, la Bibliothèque historique de Diodore apparaît alors comme une altération postérieure de la Defloratio de Bérose le Chaldéen, voire du Supplementum attribué à l’auteur égyptien Manéthon, qui en constitue la source barbare. Comme l’a remarqué C. Nothaft, « cette attaque contre les Grecs visait également, et peut-être même principalement, Diodore, dont la riche et naturaliste fresque des exploits des héros primordiaux devait apparaître comme une simple déformation de la véritable histoire, décrite par les traditions judéo-chrétiennes et les sources du Proche-Orient telles que Bérose58 ». Pour ces raisons, ce n’est qu’en replaçant le premier livre de Diodore – le récit des voyages d’Osiris et d’Isis, les inventions de la déesse, la trahison de Typhon, la quête isiaque et la vengeance d’Horus – dans le cadre des vérités chaldéennes, égyptiennes et bibliques des Antiquitates, qu’il devient possible de comprendre le rôle de la Junon égyptienne dans l’économie de l’histoire universelle.
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Dans le récit de la Defloratio, interprété par le commentaire d’Annius, le monde antédiluvien était peuplé d’une humanité gigantesque, dotée d’une grande longévité et d’une impiété absolue, exterminée par le Déluge, un événement perçu à la fois comme astrologique et providentiel59. Conformément au récit de la Genèse – en excluant toutefois le gigantisme –, seul un géant vertueux, Noé, fut sauvé avec sa famille en l’an 1656 après la Création, soit environ 3960 avant J.-C.60 Une fois établi en Arménie, Noé scella la première alliance avec Dieu, et ses descendants, tant antédiluviens que postdiluviens, repeuplèrent le monde. Ce patriarche gouvernait l’univers en tant qu’empereur et pontife, incarnant une union parfaite entre pouvoirs temporel et spirituel, ce que les mythographes ultérieurs désigneront comme l’Âge d’or61.
Après cent huit ans, il parvint au nord du Tibre, en Toscane, portant avec lui l’un de ses symboles : les deux clés, préfiguration de saint Pierre, ainsi que les faisceaux de licteurs, préfiguration de l’Empire62. Dans cette région, il fonda des villes-temples étrusques dédiées au Seigneur, dont Viterbe – la principale –, le Vatican et le Janicule. Ses enfants, initiés aux mystères sacrés, se souvinrent de lui sous le nom de Janus, parmi d’autres63.
Or, lors de son retour dans le Caucase, il fut trahi par le perfide Cham, magicien corrupteur, qui non seulement observa son père Noé dans son ivresse64, mais le rendit stérile par ses enchantements65. Par la suite, Cham retourna en Égypte, où il réinstaura les péchés que Dieu avait punis avec le Déluge. Vers 2066 avant J.-C., il passa également par l’Italie, dans le but de corrompre les sages étrusques éduqués par son père66.
Quinze ans plus tard, Noé revint en Toscane et expulsa son fils indigne, ce qui provoqua une première guerre civile en Égypte, qui entre-temps avait été attribuée à d’autres descendants du patriarche. C’est en Toscane que Noé célébra le premier sacrement de l’eucharistie, utilisant du pain d’épeautre et du vin67. Selon une lecture typologique, le patriarche Noé apparaît ici comme l’antitype de Melchisédech, qui accomplira plus tard avec le patriarche Abraham la première eucharistie de pain et de vin68 ; un sacrifice qui, selon l’interprétation paulinienne partagée par Annius69, préfigure à son tour le sacrifice du Christ pour le salut de l’humanité70. La prisca religio de Noé annoncerait ainsi le christianisme des origines. De même, cette interprétation présente les Étrusques comme le peuple élu, héritier de la scientia Adae et préfiguration, à leur tour, de la Rome pontificale d’Alexandre VI, dont ils seraient littéralement les ascendants directs71.
En Afrique, avec l’aide de certains géants corrompus appelés Titans, Cham reprit le pouvoir en Égypte et en Libye – d’où le mythe grec de la titanomachie – et engendra, avec sa sœur Rhéa, fille postdiluvienne de Noé, Osiris, puis Isis72. Ce nouveau règne ne dura cependant pas, et Cham fut de nouveau chassé par Dionysos Ammon, issu des descendants de Saba et donc de Cham lui-même. Dionysos adopta alors Osiris et l’éleva selon les principes de justice de Noé, contrairement à son véritable père. C’est à ce moment, en l’an 249 après le Déluge, que l’Âge d’or prit fin73.
Après la mort de Noé, au vénérable âge de neuf cent cinquante ans, survenue au Janicule en 1959 avant J.-C., la ville de Viterbe s’affirma comme le cœur du pouvoir spirituel et temporel du monde, exception faite de Babylone, également d’origine chamitique74. Cependant, les géants titaniques complices de Cham tyrannisèrent aussi bien la Toscane que la péninsule italienne tout entière. Le voyage d’Osiris et d’Isis, avec leur fils Lybius, portant le titre d’Hercule – à ne pas confondre avec l’Héraclès des Grecs75 – fut également une expédition militaire visant à libérer l’Italie et le Saint-Siège noachide76. C’est au Saint-Siège de Viterbe qu’Osiris, accompagné d’Isis, fut couronné pontife et empereur universel, ce qui fait d’Osiris, surnommé également Apis, le taureau, l’antitype du souverain-pontife Borgia, Alexandre VI77.
Selon Bérose comme selon son interprète dévoyé Diodore de Sicile, les voyages du couple osirien visaient notamment à propager leurs inventions. Ensemble, ils découvrirent le blé et les cultures, ainsi que la charrue et la faux. Si le récit de leurs exploits était déjà enraciné dans l’histoire sacrée grâce à leur lien noachide, l’invention du pain de blé fait de l’Isis frugifera des Antiquitates une figure centrale de l’histoire du salut. La même année où Noé mourut, Osiris et Isis, géants à peine adolescents, âgés respectivement de soixante et de cinquante ans, commencèrent leur périple par la Palestine, où Isis confectionna le premier pain, qu’Osiris offrit au souverain de cette terre, Sem, également connu sous le nom de Melchisédech78 :
« Il est possible qu’il [Osiris] ait enseigné [l’agriculture] en Palestine à Sem, fils de Janus, que les Hébreux surnomment Melchisédech, c’est-à-dire “roi de justice”, comme une sorte d’épithète de Janus. En effet, Sem vécut cinq cents ans après le Déluge, comme l’affirme Moïse. Il vivait donc à cette époque. Et puisque, selon le même Moïse, il était prêtre du Dieu Très-Haut, cela constitue un argument solide pour penser que les premiers pains inventés en Palestine furent offerts en action de grâce à Dieu, et que le pain et le vin furent institués comme offrandes sacrificielles. En effet, l’invention du pain permit à l’humanité de s’élever au-dessus des tueries mutuelles, comme l’écrit Diodore dans son premier livre, figurant par ce sacrifice la mort du Messie, le pain divin, et le sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech, qui libérerait le monde de la mort spirituelle et des ténèbres des âmes79. »
La responsabilité du couple osirien dans l’histoire sacrée prend une profonde dimension théologique, car Melchisédech, tout comme le premier roi de justice et le célébrant originel de l’eucharistie, Noé/Janus, devient, selon la lecture typologique d’Annius, une figura du sacrifice du Christ et, par conséquent, du salut. La référence à Moïse renvoie ainsi à la première eucharistie mentionnée dans l’Ancien Testament – la précédente, étrusco-noachide, n’étant citée que dans les Antiquitates –, célébrée par Melchisédech avec le patriarche Abraham, sanctifiant ainsi la Nouvelle Alliance avec Dieu, après celle de Noé80. L’arrivée du couple au Saint-Siège de Viterbe, leur destination finale, doit donc être reliée à cet épisode marquant le commencement de leur voyage. On comprend que l’attribut frugifera d’Isis renvoie autant à ses inventions agricoles, qu’elle diffusa dans le monde, qu’au pain eucharistique, corps du Christ, qu’elle confectionna la première. De même, l’attribut legifera fait référence, dans les Antiquitates, aux lois primitives de l’Âge d’or, héritage de son grand-père Noé, qu’elle imposa à son peuple, corrompu par l’influence de son père Cham.
Une fois de retour en Égypte et après avoir gravé les célèbres colonnes, Osiris fut trahi par son frère Typhon et d’autres géants, son corps étant mis en morceaux, comme le raconte Diodore de Sicile81. Cet événement survint à la moitié de la vie de la géante Isis, qui vécut trois cents ans de plus, durant lesquels elle gouverna seule l’Égypte et la Libye, sous le nom de Junon82. Elle accompagna alors son fils, l’Hercule princier nommé Lybius, dans un nouveau périple à travers l’Afrique et l’Europe pour venger son époux. Aux côtés de sa mère, Lybius devait défendre les dieux – c’est-à-dire les souverains légitimes – et vaincre les géants malveillants, alliés de Typhon83. Diodore de Sicile attribue, à tort et de manière déformée, ces exploits à l’Héraclès grec84. Cela mena Hercule encore une fois en Italie, et plus précisément à Viterbe, où il vainquit les nouveaux Titans et fut couronné empereur et pontife, tout comme son père85. Après avoir voyagé à travers l’Europe entière et y avoir régné durablement, l’Hercule d’Égypte mourut en Espagne vers 1727 avant J.-C., laissant le gouvernement de l’Italie à son fils Tuscus86. Grâce aux exploits et à la propension à la polygamie de Lybius, tous les souverains d’Europe, notamment ceux de la Gaule, de la Celtibérie et même de Toscane, se revendiquent ses héritiers par descendance.
Ainsi, Isis devint l’ancêtre vivante des dynasties postdiluviennes d’Europe, et l’un des descendants ibériques de Lybius, Italos Atlas, devint souverain de la péninsule qui porte désormais son nom87. L’ancienne reine d’Égypte, désormais éloignée du gouvernement de sa propre terre, retourna alors dans la proto-Rome, Viterbe, lorsque la fille d’Italos épousa un descendant direct de Noé, devenu roi-prêtre de Toscane. Ce mariage, entre Cybèle et Iasos, se tint à Viterbe vers 1567 avant J.-C., alors que la reine géante d’Égypte atteignait quatre cent soixante ans88.
Le témoignage du cinquième livre de la Bibliothèque historique de Diodore déforme la vérité historique des Antiquitates89 ; Bérose démontre que Iasos, loin d’être un demi-dieu grec, était en réalité un souverain toscan, et que les banquets de noces divines évoqués par les Grecs représentaient en fait un mariage auquel participait toute la noblesse herculéenne, et donc osirienne. Annius souligne dans son commentaire qu’il existait, des siècles plus tard, un homonyme grec de Iasos, frère d’Harmonie : tout comme pour Io et Isis, ou Héraclès et Hercule, les Grecs attribuèrent au héros hellène les actions d’un personnage barbare plus ancien, déformant ainsi l’histoire par leurs récits90.
Ainsi, lors du mariage de Iasos, Bérose et Annius démontrent que cette référence n’est qu’un souvenir altéré de l’arrivée d’Isis en Toscane, et non de Cérès à Samothrace. Tandis que Diodore de Sicile raconte que Déméter aurait apporté du froment aux noces, présenté comme une richesse de la terre, cela découle en réalité de l’événement historique relaté par Bérose, à savoir le premier pain préparé en Toscane par Isis : « Lors des noces de Iasos, Io l’Égyptienne était présente. En effet, seule parmi les femmes, elle vécut plus d’un siècle au-delà de Dodone et parcourut presque l’ensemble du monde après la perte de son homme91. » Selon l’interprétation théologique et typologique appliquée précédemment à la rencontre entre Isis, Osiris et Melchisédech, ce pain pourrait être compris comme celui nécessaire à la consécration de l’union des deux souverains étrusques, Iasos et Cybèle.
Les noces de Viterbe représentent un événement clé dans l’histoire universelle des Antiquitates, marquant le dernier rôle actif d’Isis dans ce récit. Cet événement est le début d’une série de bouleversements annoncés par des catastrophes astrologiques92. Il ne s’agit pas seulement des prémices de la fondation de Troie, comme le suggèrent Diodore de Sicile ou Denys d’Halicarnasse – autre source d’Annius93 –, mais bien du dernier moment d’unité du premier empire et pontificat établi par Noé en Italie. La Bibliothèque historique constitue une version altérée de cette histoire94 : Dardanos – lui aussi Étrusque, héritier de la lignée osirienne et noachide –, frère jaloux de Iasos, tua ce dernier après la première guerre civile italienne95. Alors qu’Isis atteint cinq cent dix ans96, Dardanos s’enfuit à Samothrace (d’où l’origine de l’erreur grecque97) pour échapper à la vengeance des autres Étrusques. Cela mènera à la fondation de la Dardanie et de Troie, nouvelle Viterbe, qui sera un jour détruite par les Grecs, alors occupés à établir leurs premiers royaumes98. Comme le remarque Annius de Viterbe dans son commentaire : « Isis était donc âgée et décrépite lors de la fondation de la Dardanie : elle avait cinq cent trente-neuf ans et survécut à la fondation de Dardanie d’au moins soixante ans avant de mourir99 ». Ce n’est que près de trois siècles plus tard que les Hellènes saisiront l’occasion de la chute d’Ilios pour en réécrire l’histoire à leur avantage100. C’est cependant avec la fondation de Troie que s’achève le récit de Bérose le Chaldéen101.
Ce récit, relaté dans la Defloratio, se poursuit dans le Supplementum de Manéthon. Lors de la trahison de Dardanos, Isis, fille de Cham, est désormais la dernière géante sur terre. Première mère de tous les dieux, souverains d’Europe et d’Afrique, elle meurt à l’âge de six cents ans, vers 1407 avant J.-C.102 Selon les calculs d’Annius, cet événement coïncide avec Moïse conduisant le peuple élu hors d’Égypte sur la volonté de Dieu103.
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En ce qui concerne le cercle isiaque dans les Antiquitates, les chercheurs se sont surtout penchés sur le Marbre Osirien, le plus célèbre des faux archéologiques attribués à Annius de Viterbe, ainsi que sur les fresques de Pinturicchio, supposément liées au manuscrit du Viterbiae Historiae Epitome de 1491104. Cependant, il me semble que l’essentiel du récit d’Isis et d’Osiris ne se trouve pas, ou du moins pas exclusivement, dans ces deux éléments. Je m’abstiendrai de revenir sur les fresques de la Sala dei Santi dans les appartements Borgia : le récit des Antiquitates de 1498 est bien plus complexe que ce que les fresques de Pinturicchio (1452-1513) pourraient laisser entendre. Par ailleurs, les fresques représentant Isis et Osiris n’ont pas nécessairement été réalisées sous le contrôle d’Annius ni ne découlent du récit historique contenu dans l’Epitome. Elles peuvent être interprétées dans le cadre de la prisca theologia appliquée à Diodore de Sicile, une approche qui ne constitue nullement une prérogative exclusive du dominicain105.
En revanche, le Marbre Osirien représenterait la victoire d’Osiris et d’Isis sur des géants tyranniques lors de leur premier périple, symbolisant la libération de Viterbe106. Cet objet est analysé dans la quinzième section des Antiquitates et fait partie des Institutiones Etruscae, « à propos des mémoires gravées [sur pierre]107 ». Plutôt que de revenir sur les interprétations existantes de cet objet, il me semble plus pertinent de souligner la continuité du culte dans les sites de l’ancienne Viterbe liés à Noé, Osiris et Isis. À la lumière du rôle de ce couple dans l’histoire sacrée, notamment à travers leur contribution au sacrifice eucharistique, la présence d’hiéroglyphes les représentant dans un lieu de culte chrétien revêt une signification particulièrement marquante :
« Nos ancêtres ont jadis placé dans le temple d’Hercule, aujourd’hui dédié à saint Laurent, une petite colonne – c’est-à-dire une dalle en albâtre – devant la tribune en tant que monument du triomphe osirien, afin que le souvenir éternel de cette antique ville soit toujours présent devant nos yeux. Elle est gravée d’oiseaux, d’animaux, de visages et d’arbres, c’est-à-dire de lettres sacrées égyptiennes, dont les auteurs parlent souvent108. »
Les autres Institutiones Etruscae constituent un véritable traité de (pseudo-)épigraphie, dont certains passages circulaient déjà sous forme partielle et manuscrite sous le titre de Borgiana lucubratio109. Parmi les six dalles gravées, l’une, Lybiscilla, renvoie directement à Libysse, autrement dit Isis110 ; deux autres, nommées Cybelariae, se rapportent aux noces d’Iasos et de Cybèle. Ces épigraphes furent effectivement retrouvées par Annius dans le champ de Cipollara près de Viterbe, un toponyme qui, selon Annius, dériverait de l’ancienne reine et d’un palais homonyme qui s’y trouvait, et non du mot italien pour « oignon », cipolla111. En effet, les noms des pierres gravées furent choisis par Annius en fonction de leur lieu de découverte. Seule la deuxième épigraphe remonterait à l’époque d’Hercule égyptien, fils d’Osiris, comme le laisserait penser son écriture en langue aratathéenne. Ce texte évoquerait la fortification et l’expansion de la ville sous ce souverain, ainsi que l’ancienne présence de Janus, dont Osiris serait l’héritier112.
Or, le lieu de découverte des deux dalles de Cybèle est le même « où peu de temps après que la Cour avec le très béni Alexandre VI, Pontife Maximum, s’était établie à Viterbe, des statues triomphales très anciennes furent découvertes113 ». Ces statues portaient également une épigraphe très ancienne qu’Annius prétendit déchiffrer grâce à sa supposée connaissance de l’étrusque :
« Sous la statue d’Iasius, un poème rythmique gravé en lettres et mots étrusques anciens est traduit ainsi en latin : “Hercule acclama Iasius :/ Chef invincible, à la couronne invincible/ en l’âge de sa trente-huitième année.” Sous [la statue de] Cybèle est gravé ce vers : “Veiuzo [Viterbe], Isis accueillante/ fut reçue en tant que maîtresse du banquet114”. »
Le lieu des noces d’Iasos et de Cybèle, ainsi que de la confection du premier pain d’Isis, occupe une place centrale dans l’histoire sacrée, mais également dans celle du pontificat. Ce site devient un signe pour l’héritier du prêtre et empereur Noé, qui offrit l’épeautre et le vin en sacrifice et vint en Toscane avec les clés de saint Pierre et les faisceaux des licteurs ; pour ses héritiers Osiris et Isis, qui apportèrent le pain au sacrifice du roi-sacerdote Melchisédech, ainsi que pour l’héritier de Melchisédech lui-même ; et en ultime instance, pour le vicaire du Christ, seigneur de Rome, nouvelle Viterbe, Alexandre VI. C’est sous le pontificat du pape Borgia, dont le blason évoque ce même taureau d’Osiris, que l’universalité de l’ancienne religion noachide serait restaurée, ou du moins que le Saint-Siège étrusco-pontifical retrouverait la puissance qu’il avait lors de la dernière venue d’Isis et du cercle isiaque en Italie.
Enfin, c’est avec ce passage d’Isis aux noces que se clôt la seizième et avant-dernière section des Antiquitates. Les deux dernières quaestiones, parmi les quarante traitées par Annius de Viterbe, concernent encore l’arrivée en Italie d’« Isis l’Égyptienne, appelée aussi Cérès, Porteuse de lois, Porteuse de moissons, sœur d’Osiris [...] : là où elle prépara le pain pour la première fois115 ». Une fois que le dominicain a répondu avec certitude et richesse de sources, la dernière question s’achève par la redécouverte des statues et leur transport au palais pontifical à Viterbe :
« Lorsque la grande Isis, déesse des moissons et du pain, se rendit aux noces d'Iasius et de Cybèle, dans le domaine et près de la source de Cybèle, là où se trouvait le palais de Cybèle, les festivités nuptiales durèrent plusieurs jours : commencées dans la ville de Veiuza [Viterbe], elles s’achevèrent dans le domaine de Cybèle [Cipollara], où leurs statues sacrées furent ensevelies en leur mémoire, selon la coutume. Récemment, en présence du Très Saint Pontife Alexandre VI et de toute la cour, elles furent découvertes grâce à l’indice d’un lièvre ; on les déterra et on les transporta de nouveau au palais de Veiuza [Palais des papes de Viterbe], pour en conserver la mémoire116. »
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Comme l’a justement observé J. Baltrušaitis en conclusion de son ouvrage, « des générations d’historiens ont été marquées par la pensée du visionnaire italien117 », Annius de Viterbe. Le récit des Antiquitates est non seulement bien plus complexe et mériterait une étude approfondie, mais la place d’Isis et du cercle isiaque dans cette œuvre exigerait une analyse d’une tout autre envergure, une nouvelle quête d’Isis118. Toute interprétation de la signification que les récits de Bérose et d’autres auctoritates auraient pu revêtir pour Annius de Viterbe – nommé entre-temps Maître du Sacré Palais en 1499 par Alexandre VI – et pour la cour pontificale se fragmente dans une multitude de réappropriations, qui adaptent le sens des Antiquitates et de la figure d’Isis à d’autres besoins et contingences119.
Avec ses nombreuses éditions à travers l’Europe, notamment en France120, la réception des fausses sources éditées par Annius de Viterbe – accueillies et lues comme authentiques – a profondément marqué la production historiographique, littéraire et mythographique du XVIe siècle, et même du XVIIe siècle, bien après que la prétention à l’authenticité de Bérose le Chaldéen et d’autres autorités avait commencé à vaciller, ainsi que le récit qu’ils relataient121. Pour ma part, je me limiterai à signaler deux moments, distincts et hétérogènes, de la réception de l’Isis des Antiquitates. D’abord, au déclenchement de la huitième guerre de religion en 1585, le théologien normand Noël Taillepied (1540-1589), en évoquant l’ancienne théologie druidique, rappelle l’époque « lors que Osyris s’amusoit à enseigner en la Palestine, le propre moyen de cultiver la terre, du temps mesme que Isis sa femme Royne d’Egypte monstroit le moyen de cuire les pains au four, desquels Sem Melchisedech fit le premier sacrifice à Dieu122 ». Ensuite, on trouve encore en 1677, dans la grande encyclopédie humaniste du professeur bâlois Johann Jacob Hofmann (1635-1706), le Lexicon Universale, la phrase suivante : « Junon égyptienne, fille de Rhéa et de Camesenus, née l’année du premier règne de Sémiramis, surnommée Isis la Grande, porteuse de moissons, dispensatrice de lois, sœur et épouse d’Osiris123. »
