« La souveraine chose du monde pour les batailles sont les archiers » : le rôle tactique des hommes de trait à travers les sources littéraires (v. 1415 – v. 1453)

DOI : 10.54563/bdba.657

p. 131-142

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« La souveraine chose du monde pour les batailles sont les archiers, mais qu’ils soient à milliers, car seuls ne valent rien »1. Lorsque Philippe de Commynes décrit ainsi le paysage tactique de son époque (1480-1485), nul ne songerait à le contredire, tant cela semble alors évident. Au moment de la chute du Téméraire, en 1477, les archers et hommes de trait sont partout, sur les champs de bataille, dans les livres de compte, dans les chroniques et sur les miniatures. Mais il n’en a pas toujours été ainsi : Philippe de Commynes contemple, à son époque, le résultat d’un siècle d’évolutions militaires, qui débute à Crécy. Nous nous proposons ici d’étudier cette évolution entre Azincourt et Castillon : comment les hommes de trait se sont-ils imposés au cœur du système militaire européen au xve siècle ?

Les hommes qui vont retenir notre attention sont nommés par les sources hommes de trait ou gens de trait. Ce terme désigne à la fois les archers, les arbalétriers et les porteurs d’armes à feu manuelles, désignés la plupart du temps comme couleuvriniers : ils constituent une unité tactique mais également financière, car ils perçoivent la même solde, équivalent généralement à la moitié de celle d’un homme d’arme, le guerrier lourdement armé, généralement noble, qui constitue la base structurelle des armées de cette fin de Moyen Âge.

Remontons à la fin du xiiie siècle. C’est au cours des guerres de Galles qu’Édouard 1er d’Angleterre remarque l’efficacité des archers gallois munis du puissant longbow d’orme décrit au siècle précédent par Giraud de Bari. Le potentiel militaire de ces populations est mis à profit pendant les guerres d’Écosse : à Dupplin Moor (1332) et Halidon Hill (1333), les nouvelles recrues galloises d’Édouard 1er écrasent les schiltrons écossais. En 1346, c’est au tour des Français de goûter aux flèches du puissant longbow. Réitérée à Poitiers dix ans plus tard, cette expérience est un véritable traumatisme pour les chevaliers français, pour qui la guerre se joue encore comme au jour de Bouvines.

En réalité, cette dernière affirmation n’est pas tout à fait exacte. En effet, depuis l’époque de Philippe Auguste, les armées françaises ont subi de profondes mutations, qui tendent à les professionnaliser et à marginaliser l’organisation traditionnelle reposant sur le service d’ost dû par les vassaux à leur suzerain. Confrontée, avec l’empire angevin, à un ennemi particulièrement retors et présent sur de vastes fronts, la royauté capétienne se voit contrainte de maintenir constamment des troupes sur le pied de guerre. Le vieux service d’ost, insuffisant, est alors progressivement remplacé par un service payé. Le capitaine et sa compagnie, véritables entrepreneurs de guerre, sont engagés via une lettre de retenue fixant les conditions du service et les sommes versées.

En 1415, juste avant la bataille d’Azincourt qui marque le début de notre cadre d’étude, ces évolutions sont désormais bien intégrées au système normal du fonctionnement militaire. Le royaume de France a alors retrouvé ses frontières d’avant 1360. Après plus de vingt ans de trêves entre France et Angleterre, les menées de Louis d’Orléans, dès 1406, provoquent de nouvelles tensions entre les anciens belligérants. Cependant, le début du xve siècle est avant tout le théâtre de l’essor de cette nouvelle force politique et militaire que constitue l’État bourguignon. Aussi la guerre qui reprend en 1415 ressemble-t-elle à un ballet à trois danseurs où chacun exerce une influence considérable sur les autres.

Le sujet que nous présentons aujourd’hui est issu de notre mémoire de Master 22, soutenu en juillet 2016. Il nous est apparu que traiter trois espaces sur 62 années nous obligeait à laisser de côté trop d’éléments. Nous avons donc recentré notre propos sur la première moitié du siècle, afin de mettre l’accent sur l’un des aspects-clés de la période : l’adoption et l’adaptation du modèle militaire anglais par les armées françaises.

Le système anglais en action : Azincourt, Cravant et Verneuil

À l’orée du xve siècle, le legs du siècle précédent est déjà considérable en matière militaire. À Morlaix, Crécy et Poitiers, la nouvelle stratégie anglaise s’est imposée. On peut la définir comme une étroite collaboration entre les hommes d’armes (montés ou non) et les gens de trait : tandis que les gens de trait réalisent les frappes à distance, les hommes d’armes s’occupent du corps-à-corps dans la mêlée qui s’ensuit3.

Azincourt constitue l’apothéose de cette stratégie anglaise ; l’armée d’Henry V adopte une position défensive : les archers sont placés en tête des troupes, protégés derrière une rangée de pieux. La bataille des hommes d’armes, démontée, se place derrière eux. Bagages et chevaux, quant à eux, sont rejetés derrière les lignes4. Les archers, qui sont en majorité dans l’armée d’Henry V, jouent un rôle crucial, et contribuent grandement au mythe d’Azincourt. Ce sont eux qui ouvrent la bataille en accablant l’avant-garde française de leurs flèches. Au moment de la mêlée, ils se battent également à coups d’épées, de dagues, et surtout des fameux maillets de plomb devenus dans les chroniques l’emblème de cette mort aveugle qui s’abat sur les hommes d’armes français sans distinction de rang. Plus surprenant, un corps d’archers est détaché avant la bataille, et envoyé sur le flanc pour effectuer un mouvement de revers face à la charge du corps français mené par Guichard Dauphin. Jean le Fèvre de St-Rémy en donne une rapide description :

Aucun de la part des Francois, veullent dire que le roy d’Angleterre envoya secrètement devers les François, par derrière son ost, deux cens archiers, affin qu’ilz ne fussent perceux, vers Tramecourt, par dedens ung prés, assez près et à l’endroit de l’avant-garde des François, affin que, au marchier que feroient les François, lesdis deux cens Englois les berseroient de ce costé5.

L’auteur ne sait si ce mouvement a bien été mené, car il admet avoir des sources contradictoires. Anne Curry juge cependant cette hypothèse probable6.

À Azincourt, les archers anglais ont une véritable polyvalence : à la fois efficaces à longue distance et au corps-à-corps, ils se montrent aussi performants contre la bataille des hommes d’armes à pied que contre les cibles mouvantes que constitue l’avant-garde à cheval de Guichard Dauphin. Anne Curry résume ainsi le rapport de force entre l’armée française et l’armée anglaise :

This was indeed the triumph of the few against the many – the few English men-at-arms against their many French counterparts – made possible by the faceless majority of Henry’s archers7.

Leur efficacité est accrue par un certain nombre de facteurs, qui ont fait d’Azincourt un jalon dans l’histoire militaire : la configuration du terrain, qui force l’immense avant-garde française à se resserrer progressivement, accroissant la presse et le désordre. La boue du terrain labouré et détrempé par la pluie, dans lesquels les hommes d’armes s’enfoncent jusqu’aux genoux ; le mépris des commandants français, qui rejettent l’utilisation des gens de trait8 ; un facteur psychologique peut-être également, la rage au combat des archers anglais qui savent que les Français ne les prendront pas à merci.

Par ailleurs, le plan d’Henry V semble être mûrement réfléchi. Le terrain, en forme d’entonnoir aboutissant à la position anglaise, est très avantageux, mais ce choix a été en partie imposé par l’arrivée de l’armée française qui bloque le roi anglais. Cependant, il semble qu’il ait pu anticiper la tactique adoptée par les Français (du moins celle consignée dans le plan de Boucicaut, proposant d’envoyer contre les lignes anglaises une puissante avant-garde soutenue par un corps d’arbalétriers), et qu’il y ait réagi. La disposition de pieux en avant de ses archers permet de briser la charge de cavalerie qui doit, selon le plan, disperser ses archers9. Selon les mots d’Anne Curry :

He would have been able to anticipate that his men-at-arms would be severely outnumbered and that therefore the arrowpower of the archers would be crucial in damaging the French before they could engage10.

Le Religieux de Saint-Denys évoque ainsi la puissance des archers :

Cependant les Anglais, à la faveur du désordre occasionné par leurs archers, dont les traits, aussi pressés que la grêle, obscurcissaient le ciel et blessaient un grand nombre de leurs adversaires, s’étaient mis en ligne de bataille devant le front de l’armée royale, et sans s’effrayer de la multitude des Français, comme l’avaient prédit nos jeunes présomptueux, ils marchèrent résolument sur eux, déterminés à tenter les chances d’un combat, et s’exhortant les uns les autres à se défendre vaillamment jusqu’à la mort, ainsi qu’ils en avaient fait le serment11.

On a bien là une vision rationalisée de l’engagement, dans laquelle la collaboration intelligente entre les différents corps d’armée permet de pallier un double handicap : un déséquilibre numérique (surtout entre les hommes d’armes) et un déséquilibre structurel entre une armée constituée majoritairement d’archers et des adversaires comptant une écrasante majorité d’hommes d’armes.

Tout cela concourt à faire d’Azincourt une bataille aux deux visages, regardant vers le passé et vers l’avenir comme le dieu Janus de l’Antiquité romaine : elle est à la fois une bataille du xive siècle dans ses valeurs (les nobles qui recherchent avant tout l’honneur au combat, le rôle de la capture pour rançon, la charge des hommes d’armes qui semble dater d’un autre temps), mais également une bataille du xve siècle dans sa configuration et dans l’utilisation d’une tactique réfléchie tenant compte de nombreux facteurs.

Cette disposition modèle, favorisant les vastes corps d’archers, semble rester longtemps populaire chez les Anglais, puisqu’elle est reprise à Verneuil et Formigny notamment. Ce modèle tactique n’est cependant pas gage de victoire. S’il est évident que Bedford veut faire de Verneuil un nouvel Azincourt, il faut reconnaître que les conditions de 1424 sont bien différentes. Les archers du duc se montrent pourtant tout aussi efficaces. Bedford les place à l’avant des lignes, devant la bataille des hommes d’armes, et met en place un corps plus restreint à l’arrière pour protéger les bagages. Ce sont ces archers qui ouvrent le combat contre l’unique bataille française, et ceux protégeant les bagages repoussent avec succès les cavaliers lombards de l’armée delphinale. Même constat à Formigny en 1450, où les archers de Kyriel résistent victorieusement aux deux couleuvrines de l’armée de Clermont, parvenant même à s’en emparer durant la première phase de la bataille.

On remarque le recours à la même tactique sur le champ de bataille de Patay, en 1429. Cet événement est plus difficile à comprendre dans ses détails, car bien que plusieurs récits soient conservés (nous en avons utilisé trois12), cette bataille ne bénéficie pas de développements aussi importants que les deux exemples utilisés plus haut. On peut cependant déterminer que l’armée de Fastolf tente de mettre en place une position défensive dans les taillis autour du bois de Patay. L’armée française intervient cependant avant que cette position ne soit totalement mise en place, comme le résume Monstrelet : « car ilz n’eurent point loisir d’eulx fortefier de peuchons aguisés par la manière qu’ilz avoient acoustumé de faire13 ».

Même constat pour Cravant en 1423, où le règlement d’ordonnance publié par le commandement anglo-bourguignon impose à tous les archers de disposer d’un pieu à placer devant eux : « Item, fut ordonné que chascun archier feist ung penchon aguysé à deux boutz, pour ficher devant luy quand besoing en sera14. » Le respect de l’ordonnance est garanti par la peine de mort, applicable à tout soldat contrevenant à ce règlement. Finalement, le commandement abandonne la position défensive, et les hommes d’armes anglais chargent les lignes françaises en traversant la rivière qui sépare les deux osts. Les archers jouent cependant un rôle central, puisque ce sont eux qui engagent les Français en premier, puis qui couvrent les hommes d’armes par la suite : « commencèrent archiers de tyrer moult onniement, et gens d’armes à entrer en l’eau vivement, pour courir sus à leurs annemis15 ».

L’adaptation française : sortir du xive siècle, de Patay à Castillon

Si la tactique anglaise a déjà fait couler beaucoup d’encre, il n’en est pas de même pour la tactique française. Traditionnellement, les historiens ont voulu voir le sursaut tactique français dans les deux batailles de Formigny et de Castillon, qui auraient été le triomphe d’une arme promise à un bel avenir : l’artillerie de campagne.

Pas question de laisser Kyriel s’enfermer dans une ville forte en 1450 ; pas question de le laisser se retrancher sur une hauteur : on le débusque à l’artillerie, on l’oblige à bouger et on le charge avec le contingent de réserve breton. À Castillon, Talbot a bougé (à pied), l’artillerie française l’a fixé, les cavaliers de l’ordonnance, démontés, l’ont retenu, et la réserve bretonne l’a achevé. […] L’artillerie remplace l’archerie mais, grâce à sa plus longue portée, elle permet des actions offensives16.

Cependant, les armées françaises enregistrent des victoires bien avant, dès Baugé en 1421, et l’artillerie ne semble y jouer aucun rôle. Nous avons donc repris les chroniques décrivant les principaux engagements afin de remettre en question cette traditionnelle assertion.

On peut remarquer que, dès Azincourt, le commandement français a envisagé l’utilisation raisonnée des gens de trait. Dans le plan de bataille établi par Boucicaut dans les jours précédant la bataille (entre le 13 et le 21 octobre selon C. Philpotts), on peut lire :

Item, seront toutes les gens de trait de toutes les compagnies mis devant les II elles de pié, ou gouvernement des chevaliers et escuiers que les chefs des elles y ordeneront, chascun a son costé17

Bien que cette volonté tactique n’ait pas été appliquée (pour des raisons diverses incluant d’après plusieurs chroniqueurs le mépris des hommes d’armes vis-à-vis de la piétaille, rejetée volontairement à l’arrière18, ainsi que l’absence du maréchal Boucicaut sur le champ de bataille), au grand désavantage du corps français, force est de constater que la pensée militaire française a déjà évolué, loin des standards du xivsiècle, qui voyait le cavalier comme élément tactique central. L’auteur de la publication sur ce plan de bataille écrit d’ailleurs : « The general layout of forces in the plan was clearly designed to imitate the usual English policy of placing dismounted men-at-arms in a central body and two wings, with the archers on the front19 ». Cette tendance se retrouve par la suite, notamment grâce à l’apport militaire écossais20, bénéficiant d’un ratio hommes d’armes/gens de trait plus équilibré que dans les compagnies de capitaines français. Dans son récit de la bataille de Verneuil, Jehan de Wavrin décrit le « duel » qui oppose archers anglais et archers écossais, placés en tête de leurs batailles respectives :

Les archiers d’Engleterre, et les escotz, quy avec les Francois estoient, encommencèrent de traire les ungs à l’encontre des autres sy cruelement, que horreur estoit à les regarder ; car ilz amenoient la mort à ceulz qu’ilz ataingnoient de plain cop21.

La compréhension de la bataille de Cravant est plus difficile, car peu de sources en font le récit. On peut cependant noter que, d’après le même auteur, les Écossais étaient là encore placés en première ligne : « En ceste bataille furent occis la plupart des Escochois, car ils estoient au front devant22 ». Si l’apport écossais est réduit quasiment à néant après ces deux défaites des armées delphinales, on peut penser que l’apport tactique d’une plus grande concentration d’archers a perduré.

Il semble également, d’après l’étude des derniers engagements de la Guerre de Cent Ans, qu’une vision tactique plus dynamique existe également auprès du commandement français. Le premier exemple est apporté par la bataille de Patay. En effet, bien que la plupart des récits présentent cet engagement comme la charge des cavaliers français contre l’infanterie anglaise en fuite, le Journal du siège d’Orléans souligne le rôle des gens de trait français :

Après [l’avant-garde] venaient les archers et les arbalétriers formant le principal corps d’armée […]. [Les] fuyards [anglais] s’étant ralliés revinrent pour rétablir le combat au nombre de huit cent fantassins ; mais ils furent mis en déroute et taillés en pièce par notre principal corps d’armée23.

On voit que les archers jouent un rôle crucial, empêchant les archers ennemis dispersés de reformer leur position défensive après que l’avant-garde a donné le premier assaut.

Les années 1430 et 1440 comptent de nombreux engagements, parfois significatifs (Gerberoy en 1435), mais aucun d’entre eux n’est décrit avec suffisamment de précision pour pouvoir l’étudier. La bataille de Formigny, grâce aux nombreuses chroniques l’ayant narré, permet de mieux cerner le rôle des gens de trait dans la tactique française, d’autant que les deux armées qui se font face lors de cette journée alignent de forts effectifs de tels soldats (il s’agit, pour le corps français, de lances d’ordonnance nouvellement créées, comportant deux archers pour un homme d’armes, ainsi que d’une troupe de francs-archers). Bien que cette journée soit souvent associée au triomphe de l’artillerie, force est de constater que ce n’est pas le cas. Le corps français de Clermont ne compte en effet que deux couleuvrines (pièces de campagne de taille moyenne), saisies par les Anglais dès les premiers temps de l’engagement :

Quand ledit Mathieu God se vit ainsy pressé par le moien desdictes coulleuvrines, ordonna environ VI cens archiers pour aler gaingnier lesdictes coulleuvrines ; ce que firent : car, par grant vaillance, se boutèrent dedans leurs traits, et en telle manière que force fut aux Franchois de icelles habandonner, et eulx tirer en desroy jusques à la bataille dudit comte de Clermont24.

Les forces en présence se battaient donc à armes égales, avec des configurations relativement similaires. L’opposition se note plutôt au niveau de la tactique employée. Les Anglais de Kyriel adoptent la position défensive désormais classique : les archers se placent derrière un fossé creusé à coups d’épées et de dagues, tandis que le gros de l’armée est appuyé contre un verger, qui la sépare de la prairie menant à la rivière (le ruisseau de Formigny), afin de garantir ses arrières. La troupe de Clermont est constituée d’archers à pied, flanqués d’hommes d’armes à cheval, mais il est difficile d’avoir plus de précisions sur les effectifs exacts. À l’arrivée des lances de Richemont, le corps français adopte une tactique plus agressive, et les deux troupes convergent sur les Anglais, contraints de se replier sur la rivière en abandonnant leur position retranchée. Les archers jouent un rôle important tout au long de l’engagement, dans une position dynamique en interaction avec les hommes d’armes montés.

Bien que Castillon constitue un exemple fondamentalement différent, le constat reste le même. Du côté français, on remarque une tactique mêlant artillerie, gens de trait et hommes d’armes, agissant en interaction et en soutien les uns des autres. L’artillerie et les gens de trait jouent ici un rôle similaire, en engageant le combat dès que les Anglais franchissent les portes du camp retranché français. Les archers s’élancent ensuite au corps à corps avec les hommes d’armes, illustrant ainsi leur polyvalence, qui avait déjà marqué les esprits à Azincourt :

[…] fut férue d’un coup de couleuvrine la hacquenée d’ycellui Talbot. […] Talbot, son maistre, fut renversé dessous, lequel fut incontinent tué par quelques archiers25.

[à propos de Talbot] mis à mort par ung archer, lequel luy bailla d’une épée par mi le fondement, tellement qu’elle wida par mi la gorge26.

La surprise vient du commandement de Talbot, qui décide de se lancer à l’assaut du camp français. La lecture des différentes sources nous amène par ailleurs à revoir le qualificatif de « bataille » appliqué à la journée de Castillon. En effet, bien que les effectifs soient conséquents des deux côtés, le cœur de l’engagement correspond à l’assaut du camp français par l’armée de Talbot. En cela, cet engagement est, de notre point de vue, à rapprocher d’une situation de siège plutôt que d’une situation de bataille rangée – ce qui explique peut-être en partie la décision de Talbot.

Si l’on jette un œil sur les batailles de la dernière phase de la Guerre de Cent Ans, on remarque que l’utilisation des archers par les commandants anglais répond à une tactique éprouvée, centenaire, appliquée de manière systématique : l’archer abrité derrière son pieu fiché en terre devient un personnage typique de tous les engagements. L’examen des sources confirme l’opinion de Matthew Benett, selon laquelle les défaites anglaises de la fin du conflit résultent avant tout d’une mauvaise application d’une tactique bien connue27. Que l’on attribue ces errements militaires à l’inexpérience des capitaines (la plupart des capitaines d’Azincourt étaient morts à ce moment) ou à de simples erreurs humaines, il n’en reste pas moins que ce n’est pas le rôle des gens de trait qui est en cause, ou du moins pas leur rôle tactique au sens large.

Les victoires françaises s’appuient sur une tactique plus dynamique, basée sur les mouvements de troupes, et les gens de trait en constituent un élément crucial, utilisé en synergie avec les autres corps de troupes, et notamment avec l’artillerie de campagne pour le cas de Castillon. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’utilisation tactique des gens de trait est techniquement probante dès Azincourt. C’est leur absence qui fait, en partie, un tel désastre du 25 octobre 1415, mais le commandement de Boucicaut avait prévu de les intégrer dans la bataille. C’est leur présence, au contraire, qui fait de Verneuil et Cravant des défaites moins nettes, et des défaites plus circonstancielles, dues à l’inexpérience des capitaines ou à des erreurs tactiques. Peut-être est-il temps, à la lumière de l’étude de ces textes, de revoir notre vision de ces dernières opérations de la Guerre de Cent Ans. L’historien et le grand public ont tendance à voir les décennies 1430 à 1450 comme une chute inexorable de l’outil militaire anglais, dépassé par de nouvelles tactiques. En réalité, il apparaît que le paysage tactique s’est certes complexifié, mais sans révolution comme au xive siècle. On peut avancer que les défaites anglaises se sont nourries les unes des autres, et que des facteurs psychologiques et humains ont pu aggraver la situation. Des soldats démoralisés par les succès d’une Pucelle divine, la mort de commandants d’expérience (tels qu’Henry V lui-même ou le duc de Clarence, tué à la bataille de Baugé en 1421), l’épuisement des ressources financières, tous ces facteurs ont contribué à la défaite progressive des forces anglaises du Continent28, alors même que les conditions tactiques qui avaient permis leur victoire en 1415 étaient toujours d’actualité.

L’impression qui se dégage des années 1415-1453 est celle d’une progressive harmonisation des pratiques militaires en ce qui concerne l’utilisation des gens de trait. Il est cependant difficile de déterminer si cette évolution tire parti de l’expérience acquise par le commandement français, ou s’il s’agit simplement d’une expansion et d’une maturation de la pensée militaire végétienne, qui se retrouve dans plusieurs ouvrages de la période. Le Jouvencel, par exemple, insiste sur le placement des archers et sur l’importance de la position défensive :

Encore dy-je que à pié le traict doit estre sur les aelles, si le païz est assez large pour le porter, jusque ad ce que les derreniers les puissent secourir. Et si fault que le traict à pié soit toujours devant ; car ilz ne tireroient pas par dessuz les gens d’armes. Et, quant on se retire à pié, il faut que le traict soit darrière, tout à l’opposite de ceulx à cheval29.

Ce discours qui est également présent dans les écrits de Christine de Pizan30, inspirés eux-mêmes par les travaux de Végèce : la réception et la transmission des travaux de cet auteur antique est un élément-clé dans les évolutions militaires de la période. Nous n’avons pas le temps d’en discuter ici, mais on pourra toutefois consulter l’excellent ouvrage de Christopher Allmand31.

Conclusion

Le bref aperçu que nous avons livré ici ne saurait être complet. La chose militaire est, au Moyen Âge, un domaine extrêmement fécond en termes de sources : la variété des communications du colloque Combattre (comme) au Moyen Âge, donné en janvier 2017 et au cours duquel ce texte a été présenté, en atteste. Cet état de fait est particulièrement vrai pour le xve siècle : outre les sources narratives, iconographiques et archéologiques, on dispose d’une masse impressionnante de sources comptables. La victoire française de 1453 est avant tout une victoire administrative, celle résultant de la constitution d’une force militaire permanente de iure et organisée selon des pratiques tactiques novatrices.

À notre sens, la perspective comparative est essentielle pour la compréhension de la véritable révolution militaire qui bouleverse cette fin de Moyen Âge : comparaison des sources, mais aussi comparaison des espaces. Le format adopté ici nous a forcé à mettre de côté l’espace bourguignon, mais il faut bien garder à l’esprit que l’évolution de ces trois espaces est inséparable : la neutralité ou l’engagement bourguignon sont un facteur déterminant dans les choix militaires opérés par les commandements anglais et français, d’autant que les ducs mettent sur pied, au cours du siècle, un système militaire tout à fait original, s’inspirant en partie de ses deux adversaires.

Grâce cet article, nous avons eu l’opportunité de proposer une focale nouvelle : il s’agit d’envisager les mutations militaires sous un angle différent, celui des hommes de trait qui constituent, entre Azincourt et Marignan, l’élément central des forces militaires occidentales. Recentrer ainsi le regard, c’est envisager différemment cette marche à la modernité, qui se fait tout autant dans la fumée de l’artillerie que sous les volées de flèches.

Notes

1 Philippe de Commynes, Mémoires sur Louis XI, Gallimard, Paris, 1979, p. 55. Return to text

2 François Lenhof, La Place des gens de trait dans les armées anglaises, bourguignonnes et françaises, v. 1415-v. 1477, mémoire de Master 2 en histoire médiévale, sous la direction de Grégory Combalbert, Université de Caen Normandie, soutenu en juillet 2016. Return to text

3 Matthew Bennett, « The development of battle tactics in the Hundred Years War », dans A. Curry et M. Hughes (dir.), Arms, armies and fortifications in the Hundred Years War, Woodbridge, The Boydell Press, 1999. Return to text

4 Anne Curry, Agincourt. A New History, The History Press, Stroud, 2006, p. 230. Return to text

5 Chronique de Jean le Fèvre, seigneur de St Rémy, t. 1, édition F. Morand, Paris, Société de l’Histoire de France, 1876, p. 250-251. Return to text

6 Anne Curry, op. cit., p. 240. Return to text

7 Ibid., p. 234. Return to text

8 Voir infra, note 18. Return to text

9 Christopher Philpotts, « The french Plan of Battle during the Agincourt Campaign », dans English Historical Review, n°390, XCIX, Aberdeen, Longman, 1984, p. 66. Return to text

10 Anne Curry, op. cit., p. 323. Return to text

11 Chronique du Religieux de Saint-Denys, op. cit., p. 561. Return to text

12 Chronique de Charles VII, roi de France, par Jean Chartier, t. 1, édition V, de Viriville, Paris, Jannet, 1858 ; Chronique de Perceval de Cagny, édition H. Moranvillé, Paris, Société de l’Histoire de France, 1902 ; Journal du Siège d’Orléans, 1428-1429, augmenté de plusieurs documents notamment de comptes de villes, 1429-1431, édition P. Charpentier et Ch. Cuissard, Orléans, H. Herluisson, 1896. Return to text

13 La Chronique d’Enguerrand de Monstrelet, t. 4, édition L. Douët d’Arcq, Paris, Société de l’Histoire de France, 1860, p. 330. Return to text

14 La Chronique d’Enguerrand de Monstrelet, t. 4, op. cit., p. 160. Return to text

15 Anchiennes chroncques d’Engleterre par Jehan de Wavrin, seigneur du Forestel. Choix de chapitres inédits, t. 1, Paris, Société de l’Histoire de France, 1858, p. 246. Return to text

16 Alain Demurger, Nouvelle Histoire de la France médiévale, t. 5, Temps de crises et temps d’espoirs, Paris, Seuil, 1990, p. 182-183 Return to text

17 Christopher Philpotts, op. cit., n°390, p. 59-66 ; ici p. 65. Return to text

18 Anne Curry, op. cit., p. 249. Citation du Religieux de Saint-Denys (Chronique du Religieux de Saint-Denys, op. cit., p. 560-561) : « Quatre mille de leurs meilleurs arbalétriers, qui devaient marcher en avant et commencer l’attaque, ne se trouvèrent pas à leur poste, au moment de l’action, et on assure qu’ils avaient été congédiés, sous prétexte qu’ils n’avaient pas besoin de leur secours .» Return to text

19 Christopher Philpotts, op. cit. Return to text

20 Bernard Chevalier, « Les Écossais dans les armées de Charles VII jusqu’à la bataille de Verneuil », dans Jeanne d’Arc. Une époque, un rayonnement, Actes du colloque d’Orléans d’octobre 1979, Paris, éditions du CNRS, 1982, p. 85-94 ; ici, p. 85-88, sur l’apport militaire des recrues écossaises entre 1419 et 1424. Return to text

21 Anchiennes chroncques d’Engleterre, op. cit., p. 265. Return to text

22 Anchiennes chroncques d’Engleterre, op. cit., p. 248. Return to text

23 Journal du siège d’Orléans, 1428-1429, augmenté de plusieurs documents, op. cit., p. 139-140. Return to text

24 Chronique de Mathieu d’Escouchy, t. 1, édition G. du Fresne de Beaucourt, Paris, Société de l’Histoire de France, 1863, p. 283. Return to text

25 Chronique de Charles VII, roi de France, par Jean Chartier, t. 3, édition V, de Viriville, Paris, Jannet, 1858, p. 6-7. Return to text

26 « Lettre sur la bataille de Castillon en Périgord, 19 juillet 1953 », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 8, p. 245-247, Paris, Société de l’école des Chartes, 1847, p. 247. Return to text

27 Matthew Bennett, op. cit., p. 19. Return to text

28 Pour mieux comprendre les effets de ces circonstances sur les forces anglaises, on se reportera à deux articles d’Anne Curry : « Les effets de la libération d’Orléans sur l’armée anglaise », dans Jeanne d’Arc. Une époque, un rayonnement. Actes du Colloque d’Orléans 1979, Paris, éditions du CNRS, 1982, p. 95-106 et « The First English Standing Army? Military Organisation in Lancastrian Normandy, 1420-1450 », dans Ch. Ross, Patronage, Pedigree and Power in Later Medieval England, Gloucester, A. Sutton, 1979, p. 193-214. Return to text

29 Le Jouvencel par Jean de Bueil, t. 2, édition L. Lecestre, Paris, Société de l’Histoire de France, 1889, p. 186. Return to text

30 The Book of Fayttes of Armes and of Chyvalrye, from the French original by Christine de Pisan, éd. W. Caxton, Londres, Oxford University Press, 1937. Return to text

31 Christopher Allmand, The De Re Militari of Vegetius: the Reception, Transmission and Legacy of a Roman Text in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, 2011. Return to text

References

Bibliographical reference

François Lenhof, « « La souveraine chose du monde pour les batailles sont les archiers » : le rôle tactique des hommes de trait à travers les sources littéraires (v. 1415 – v. 1453) », Bien Dire et Bien Aprandre, 33 | 2018, 131-142.

Electronic reference

François Lenhof, « « La souveraine chose du monde pour les batailles sont les archiers » : le rôle tactique des hommes de trait à travers les sources littéraires (v. 1415 – v. 1453) », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 33 | 2018, Online since 01 mars 2022, connection on 26 juin 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/657

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François Lenhof

Université de Caen

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