« L’âme sombre et le corps en guenilles » : les batailles de la croisade albigeoise

DOI : 10.54563/bdba.661

p. 159-172

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La croisade albigeoise a eu un impact aussi durable que profond dans la mémoire collective française et suscite encore bon nombre de controverses et de débats passionnés à l’époque moderne. Parmi les éléments qui ont conféré aux études cathares une si forte coloration émotionnelle, il importe de relever, au-delà des incroyables violences infligées aux populations civiles, la dimension religieuse et culturelle de la lutte ; parallèlement à l’affrontement entre catharisme et catholicisme, les historiens ont souvent évoqué un véritable choc de civilisations entre le sud et le nord de la France, la langue d’oc et la langue d’oïl, voire entre un certain raffinement occitan et la violence des croisés.

La dimension militaire de ce conflit qui dura plus de 120 ans est marquée par la lutte des armées méridionales – menées par les seigneurs de Toulouse, Carcassonne, Foix etc. – et des troupes commandées par Simon de Montfort, rassemblées pour la croisade prêchée par le pape Innocent III contre les hérétiques. Bon nombre de ces combats se sont déroulés conformément au schéma esquissé par Philippe Contamine dans son ouvrage sur la guerre au Moyen Âge :

Dans sa forme la plus courante, la guerre médiévale était faite d’une succession de sièges, accompagnées d’une multitude d’escarmouches et de dévastations, à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles1.

La croisade albigeoise comporta en effet un grand nombre de sièges (Toulouse, Beaucaire, Termes…) et de luttes de faible intensité, mais peu de batailles rangées, les principales étant Castelnaudary et Muret – cette dernière ayant été le plus grand affrontement de toute la croisade. Dans le présent article, je souhaiterais revenir sur ces deux confrontations en analysant d’une part la composition des deux armées en présence et d’autre part les stratégies utilisées par les belligérants, et ce afin de mieux cerner les raisons qui conduisirent, dans un cas comme dans l’autre, à la défaite des Occitans, pourtant largement supérieurs en nombre. Je m’efforcerai également de relever les différents aspects spécifiques aux batailles de cette croisade, qu’il s’agisse de la dimension religieuse omniprésente ou des différences radicales dans les structures de commandement.

Lo comte de Montfort, que a Castelnou fu : la bataille de Castelnaudary

Au début de l’automne 1211 – la date exacte n’est précisée dans aucune source –, les croisés remportent une victoire marquante à Castelnaudary, place-forte de faible importance située entre Toulouse et Carcassonne. La situation n’était pourtant guère favorable aux armées de Montfort : à la fin août, Raymond de Toulouse avait en effet mobilisé toutes les forces hostiles à la croisade.

Non seulement tous les chevaliers faydits qui avaient fui la vicomté de Carcassonne, tous les croyants cathares et les sympathisants qui espéraient retrouver leur liberté, mais aussi la plupart des catholiques se regroupèrent pour défendre leur comte contre les étrangers2.

La Chanson de la Croisade albigeoise, chanson de geste de 10 000 vers rédigée entre 1212 et 1214 par Guillaume de Tudèle et un autre auteur anonyme, affirme que les Méridionaux, rassemblés aux environs d’Avignonet, sont au nombre de « deux cents milliers »3, ce qui est bien sûr impossible mais témoigne du nombre conséquent ayant répondu à l’appel aux armes. L’objectif de Raymond VI est de chasser définitivement Montfort de la région et pour atteindre ce but, il est impératif de l’assiéger dans un lieu clos et de le pousser à la capitulation. C’est précisément ce que veut éviter le chef de la croisade, qui souhaite miser sur la surprise et utiliser son atout principal face aux Toulousains, à savoir la « cavalerie lourde […] qui ne peut donner toute sa mesure qu’en terrain découvert, en affrontant la cavalerie adverse »4. De fait, il décide d’éviter les points névralgiques du conflit que sont Carcassonne et Fanjeaux et jette finalement son dévolu sur Castelnaudary, « un château “faible”, de façon à avoir toute la liberté de mouvement possible » (I, 613). Les lieux sont hâtivement fortifiés et Montfort y attend l’armée toulousaine dont le spectaculaire déploiement a été immortalisé par la Chanson :

On eut dit que le ciel se mêlait à la terre.
Combien de hautes tentes au faîte couronné
D’aigle de fer fondu ou de sphères dorées
Ce jour-là sont dressés sur l’herbe ? Je ne sais
Les soudards toulousains traînent leur catapulte
À portée des remparts, mais les boulets leur manquent.
(CCA, 150)

On relèvera dans ce passage que les Méridionaux se préparaient davantage pour une guerre de siège, mais malgré la disproportion des forces en présence – 500 contre 5 000 d’après les sources de Paladilhe5 –, le blocus n’est pas total et Montfort parvient à envoyer à plusieurs reprises Guy de Lévis et d’autres chevaliers à travers les lignes ennemies pour aller chercher provisions et renforts. Ainsi, un convoi composé de 600 à 700 hommes, chargé de pain et de d’avoine, finit par se mettre en route depuis Carcassonne6, bientôt rejoint, à hauteur de Saint-Martin-Lalande, par une autre colonne de secours partie depuis Lavaure. Cette dernière se compose d’une centaine de chevaliers et d’une vingtaine de routiers commandés par le redoutable Martin Algaï (I, 618). Lorsque le Comte de Foix est informé de ce rassemblement, il décide immédiatement de se rendre sur place afin d’intercepter ces renforts, mais comme le fait remarquer Roquebert, « c’était certainement trop tard et trop près de Castelnaudary » (I, 621) ; autrement dit, c’était offrir à Montfort la possibilité d’une sortie et du combat ouvert qu’il espérait depuis le début du siège. Toutefois, les effectifs sont toujours en faveur des Occitans, avec près de 1 500 combattants que le Comte de Foix va organiser de la façon suivante : la cavalerie lourde au centre, la cavalerie légère – ainsi que les sergents et les écuyers – sur une aile et pour finir les fantassins, routiers et arbalétriers sur l’autre.

En face, les croisés, sous le commandement de Bouchard de Marly, décident de conserver leur formation initiale, à savoir celle d’une colonne en marche : infanterie à l’avant et chevaliers protégeant le convoi. Face à l’immense déploiement des Méridionaux, le pari semble risqué, mais l’objectif est de percer en profondeur les lignes ennemies – de préférence au niveau du centre et de la cavalerie lourde – et de « s’enfoncer comme un coin dans la masse de leurs adversaires » (I, 622). Sans surprise, la force du nombre donne l’avantage aux hommes du Comte de Foix qui parviennent à s’emparer du convoi.

Mais tout n’est pas pour autant joué et dans l’ivresse de cette première réussite, les Méridionaux vont commettre une erreur fatale, comme le rappelle la Chanson :

Les soldats toulousains crient victoire trop vite :
Ils pillent le convoi, prenant tout ce qu’ils trouvent
Alentours dans le champ et fuient, épaules basses
Sous le butin pesant. Ces folies les perdront. (CCA, 156)

Ce pillage hâtif mené au mépris de toutes autres considérations stratégiques va pousser Simon de Montfort, qui observait les événements depuis une tour de Castelnaudary, à tenter une sortie avec une soixantaine de ses chevaliers, ne laissant derrière lui que fantassins et archers. Laissons encore une fois la parole à l’auteur de la Chanson pour décrire l’impressionnant retournement de situation qui s’ensuit :

Le comte de Montfort, à grands coups d’éperons,
Par le chemin battu entre dans la mêlée,
L’épée nue haut levée. Derrière lui ses gens
Ferraillent puissamment. À portée de leurs armes
Ils font le vide, abattant tout ce qui leur vient.
Les routiers se débandent, et la pègre hérétique
Ne sait plus tout soudain ou donner de l’effroi.
Chacun ne songe qu’à sauver sa carcasse (CCA, 158)

Galvanisés par l’arrivée de Simon de Montfort prenant les Occitans à revers, les croisés ne tardent pas à avoir le dessus et à mettre l’ennemi en déroute. Le lendemain, l’armée méridionale, abandonnant ses machines de guerre, lève le siège de Castelnaudary, et renonce à pousser Montfort à la reddition comme prévu initialement : ainsi s’achevèrent les combats de Castelnaudary, prélude à la grande bataille de Muret.

Que.l bos reis d’Arago es mortz : la défaite de Muret

La bataille de Muret se situe à peine deux ans après celle de Castelnaudary, en septembre 1213. Elle voit s’affronter les troupes de la croisade contre une coalition provençale menée par les seigneurs de Toulouse, Foix et Comminges, ainsi que les armées du roi Pierre II d’Aragon, venu au secours de ses vassaux.

Mais avant de s’intéresser au déroulement de la bataille, il importe de considérer la composition respective des deux armées : en ce qui concerne celle de Pierre II, la Chanson de la croisade avance le chiffre de mille chevaliers sur lequel s’accordent également d’autres sources et chroniques7. Il faut encore ajouter à ce chiffre un grand nombre d’écuyers et de sergents, difficile à quantifier puisque les chroniqueurs médiévaux « comptaient le nombre de leur armée non par le nombre total de combattants présents mais uniquement par le nombre de chevaliers »8. Il emmène avec lui vraisemblablement peu de fantassins, pouvant compter sur le secours des milices toulousaines une fois parvenu sur place.

Telles étaient donc les forces de Pierre II au moment du franchissement des Pyrénées, bien armées et organisées, composées d’hommes rodés à l’art du combat. Le 10 septembre, elles sont rejointes par les troupes de Toulouse, de Comminges et de Foix (MOLD, 172) de composition plus hétéroclite. En vue du siège de Muret – un des objectifs principaux du plan stratégique de Pierre II – les Méridionaux amènent également du matériel lourd : artillerie, catapultes, mangonneaux, pierriers et trébuchets.

Relevons aussi que la figure de Pierre II n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un hérétique : il apparaît plutôt comme un authentique champion de la chrétienté et ainsi que le souligne Michel Roquebert, « en juillet 1212, sa victoire de Las Navas de Tolosa sur les musulmans d’Espagne fera de Pierre II le Catholique un héros de la Reconquista et lui vaudra d’ailleurs son surnom9 ». Mieux encore, il peut être identifié à un parangon du croisé puisque cette bataille victorieuse avait très vite acquis le statut de croisade10, ce qui va donc rendre sa position des plus ambiguës : comment justifier son soutien à une hérésie alors qu’il venait de combattre au nom de la foi ?

La Chanson de la croisade albigeoise ne manque pas non plus de dresser un portrait très favorable du souverain ; elle ne le présente nullement comme un guerrier mais bien plutôt comme un homme contraint de prendre les armes par solidarité familiale :

Sire Comte Raymond m’appelle à son secours.
On dévaste sa terre, on la brûle, on la tue,
Bien qu’il n’ait fait de tort à personne en ce monde.
Or, le comte et son fils sont époux de mes sœurs.
Nous sommes parents proches et je ne peux admettre
qu’ils soient ainsi traités. Marchons donc, messeigneurs,
sus aux bandits croisés qui ruinent, déshéritent !
Sus aux voleurs de terre ! (CCA 193)

Cette harangue, destinée à convaincre ses vassaux de rejoindre la lutte contre Simon de Montfort, reflète bien la posture que l’auteur de la Chanson souhaitait conférer au roi d’Aragon : celle du juste persécuté entrant en révolte légitime contre « les clercs et les Français » (CCA 193).

Dans les rangs de Simon de Montfort, c’est l’incertitude qui plane : la garnison présente à Muret est insuffisante pour soutenir un siège : trente chevaliers et quelques piétons (MOLD 173) ne peuvent pas résister face aux très nombreux Méridionaux, ni d’ailleurs tenter une sortie, stratégie couramment utilisée lors des sièges en vue de « rompre un blocus ou de provoquer la panique11 » dans les rangs ennemis.

Leur seule alternative est donc de demander du secours, par l’entremise d’un messager envoyé vers Fanjeaux, où Montfort a installé ses quartiers. Mais ce dernier, déjà au courant de la menace et souhaitant porter assistance aux assiégés, s’est mis en route le 10 septembre, date à laquelle Pierre II dresse son camp un peu au sud de Muret. Après avoir envoyé son épouse à Carcassonne pour y rassembler davantage d’hommes, il conduit son armée à marche forcée en direction de Saverdun et rencontre l’émissaire de la garnison non loin du monastère de Boulbonne. Le 11, il met à nouveau ses troupes en route et remonte le cours de l’Ariège avant de bifurquer en direction de Muret, où il arrive à la tête d’un millier d’hommes (MOLD, 176).

Cette importante mobilisation de part et d’autre contraste avec la faiblesse de la garnison et le peu de valeur apparent de l’objectif, mais chaque camp avait ses raisons pour focaliser ses efforts sur ce lieu : Pierre II souhaite en effet s’y rendre à la hâte afin de poursuivre son entreprise de reconquête, tandis que Montfort craint que la chute de Muret ne provoque un soulèvement général de la région (MOLD, 173).

Pour Michel Roquebert, les forces d’Aragon et d’Occitanie comptaient entre 20 000 et 40 000 hommes (pour 2 000 à 4 000 cavaliers), alors que les croisés alignaient entre 300 et 700 fantassins et environ un millier de cavaliers (MOLD, 193-194). Les autres auteurs avancent à peu près les mêmes chiffres pour l’armée de Montfort, mais un écart plus important se creuse lorsqu’il s’agit de quantifier l’infanterie méridionale : McGlynn avance le chiffre maximum de 4 000 hommes12, Dominique Paladilhe donne une estimation située entre 20 000 et 30 000 fantassins13 tandis que Georges Bordonove affirme que « la milice toulousaine ne pouvait guère dépasser 10 000 hommes » mais qu’il est cependant « impossible d’évaluer le nombre des faidits [réfugiés auprès de Raymond VI] et celui des cavaliers du Comminges et de Foix »14.

Avec ces quelques chiffres, nous sommes déjà en mesure d’avoir un aperçu du rapport de force entre les belligérants, bien différent du « vingt contre un » annoncé par les commentateurs catholiques pour d’évidentes raisons de glorification15 : il n’était en fait que de deux contre un en faveur des coalisés16.

Les troupes en présence étaient également très variées, y compris dans les rangs de la chevalerie car comme le souligne Contamine, si « les chevaliers continuent à former le cœur des armées […] l’homogénéité n’était pas la règle. Certains étaient mieux équipées, mieux montés »17. À cette vaste mosaïque, il faut encore ajouter de nombreux non-combattants appelés ribauds, « valets d’armée, chargés des multiples corvées nécessaires à une troupe en campagne » (I, 363) ; en outre, aussi bien chez les croisés que chez les seigneurs méridionaux, on avait souvent recours aux routiers, « de véritables bandits à gage, étrangers pour la plupart aux pays à travers lesquels ils étaient employés » (I, 363).

Arrêtons-nous un moment sur un détail de la plus haute importance : au matin du 12 septembre, avant le début des affrontements, chaque camp assiste à la messe (MOLD, 199), ce qui se comprend aisément pour les croisés mais s’avère plutôt déconcertant du côté de leurs ennemis. Cette double célébration nous éclaire en tout cas sur deux éléments : d’une part le fait que les combattants méridionaux et leurs soutiens n’avaient de loin pas tous embrassé la doctrine cathare et d’autre part que les hérétiques – dont l’appellation apparaît en ces circonstances d’autant plus problématique – n’étaient finalement peut-être pas si éloignés de l’orthodoxie chrétienne que le prétendaient leurs adversaires. Cette dernière hypothèse tend à se confirmer si on se réfère aux travaux d’Emmanuel Le Roy Ladurie sur la petite commune de Montaillou, dans lesquels, partant des registres d’Inquisition de Jacques Fournier, il a analysé bien des aspects de la vie quotidienne des villageois. Il en ressort qu’il existait nombre d’accointances entre Chrétiens et hérétiques, et que la messe n’était pas systématiquement dédaignée par ces derniers :

En ce qui concerne Montaillou, on constate que les catharisants eux-mêmes, émigrés ou en résidence, comme Pierre Maury ou Béatrice de Planissoles, assistent assez régulièrement ou du moins par intermittences, à la messe. […] Ils vont jusqu’à se signaler, à l’occasion, sans souci apparent des contradictoires, par leur piété catholique à l’égard des autels (cette « double appartenance » n’a, pour l’époque, rien qui doive scandaliser). […] Ce n’est pas toujours contre la messe mais par la messe que l’hérésie s’est répandue18.

Si les Parfaits – l’élite des cathares ayant prononcé ses vœux religieux – n’étaient autorisés ni à porter les armes ni à se livrer à une quelconque forme de violence, il est en revanche très probable que parmi les guerriers assistant à cette messe se trouvaient donc des croyants qui adhéraient aux principes du catharisme mais venaient tout de même requérir la protection divine avant le combat. Quoi qu’il en soit, ces distinctions n’importaient guère aux yeux des croisés : pour Pierre des Vaux de Cernay, un des chroniqueurs de la croisade, les Méridionaux, quels qu’ils soient, incarnaient toujours le camp du Mal19.

De son côté, Simon de Montfort avait multiplié les actes de piété durant sa route vers Muret et aux heures précédant la bataille : après avoir longuement prié à Boulbone, il s’était confessé et avait rédigé son testament20. À Saverdun, il assiste à une messe où sont rassemblés de nombreux évêques et abbés et durant laquelle on procède à l’excommunication des comtes de Comminges, Toulouse et Foix, ainsi que de leurs fils. Mais en ce qui concerne Pierre II, les sources divergent : Pierre des Vaux de Cernay pense qu’il subit le même sort que ses alliés, alors que Roquebert affirme que son statut de roi d’Aragon lui conférait l’immunité et que seul le pape aurait pu prendre une telle sanction (MOLD, 180). La comparaison de ces divers éléments avec la harangue prononcée par Pierre II confirme en tout cas la dichotomie annoncée en préambule : guerre de libération d’un côté, guerre de religion de l’autre, avec toutes les terribles conséquences que ce type d’affrontement est susceptible d’impliquer.

L’omniprésence du clergé finit même par se teinter d’éléments légendaires : ainsi, entre la fin du xviie et le début du xviiie, deux auteurs mentionnent la présence de Saint Dominique à Muret, « brandissant le crucifix pour bénir les croisés au plus fort du combat » (MOLD, 177).

Cet ajout fantaisiste – qui serait l’œuvre de l’inquisiteur dominicain Bernard Gui – traduit bien la façon dont la défaite des méridionaux a frappé les imaginations et bénéficié d’une dimension quasi miraculeuse.

Même si l’expédition de Montfort se déroule au cœur de la chrétienté, la présence d’un fragment de la Vraie Croix et le fait d’accorder le pardon à ceux qui combattaient les hérétiques renvoyaient donc clairement à l’imagerie des croisades dont la logique consistait souvent à « déshumaniser et, par conséquent, brutaliser l’ennemi »21 ; ainsi, « une forme d’exécution de masse faisait partie de la politique des croisés depuis le début »22. Et même si la bataille de Muret apparaît comme une exception chevaleresque parmi les nombreuses atrocités du conflit, le zèle religieux qui l’accompagna témoigne de l’étroite imbrication de l’Église médiévale et du monde militaire, telle que l’a résumé Sean McGlynn :

L’Église a fait plus que prier pour les victoires et encourager les combats à distance ; elle a fait plus qu’accorder par écrit son support à l’un des camps et condamner les autres, ou utiliser ses chaires à des fins de propagande ; elle a fait plus que de fournir des soldats, de l’argent, des moyens de transport et des provisions pour des armées : elle a eu un intérêt actif et tout à fait réel dans la conduite et l’art de la guerre et a pris personnellement une part active dans les combats eux-mêmes23.

En ce qui concerne les plans de bataille, l’armée confédérée avait envisagé deux stratégies différentes. Raymond VI proposait de « fortifier solidement le camp avec des palissades propres à arrêter une charge de cavalerie puis à attendre que les croisés attaquent. Un tir meurtrier d’arbalète devait les contraindre à rebrousser chemin » (MOLT, 198). On peut ainsi constater que le comte de Toulouse préfère laisser l’initiative à l’armée ennemie pour ensuite la prendre au piège.

Le tir d’arbalète revêt en outre une importance particulière, puisque cette arme a toujours eu une dimension symbolique et qu’en raison de son caractère dévastateur, « le second conseil œcuménique de Latran (1139) frappa d’anathème ceux qui utiliseraient l’arbalète (mais aussi l’arc) dans les guerres entre chrétiens »24. Évidemment, ce genre d’interdiction ne fut guère respectée… Quant à la seconde partie du plan de Raymond VI, elle prévoyait de prendre les adversaires en chasse lors de leur débandade « ce qui serait d’autant plus aisé que nombre d’hommes et de chevaux seraient alors blessés » (MOLT, 198).

Cependant, les seigneurs d’Aragon n’approuvèrent pas cette tactique : attendre l’assaut de l’ennemi à l’abri avant d’harceler une armée en déroute leur paraissait indigne des vertus chevaleresques. Pierre II proposa alors d’affronter directement les croisés en terrain découvert, démontrant ainsi « le panache du vrai combat de chevalerie, où les hommes vont pouvoir donner toute la mesure de leur valeur » (MOLT, 199).

La lutte va donc s’engager de la façon voulue par le roi d’Aragon, à savoir en bataille rangée, mais tout comme à Castelnaudary, le manque d’organisation va conduire les Méridionaux au désastre. La stratégie choisie de part et d’autre est des plus simples : « se servir de la troupe comme d’une masse et à frapper le plus vite et le plus fort possible sur la troupe adverse » (MOLT, 211). Le comte de Foix et ses nombreux hommes, ainsi qu’un groupe de routiers catalans se tiennent en première ligne ; en seconde ligne se trouve Pierre II en personne accompagné de ses soldats tandis que le reste de l’armée se tient en réserve un peu à l’écart. Lorsque l’assaut débute, nous retrouvons « un classique combat de plaine, où des manœuvres très simples se détachent sur la confusion générale inhérente à ce genre d’affrontement » (MOLT, 216). Mais le sort tourne vite en faveur des croisés : la première ligne est enfoncée, exposant la deuxième, insuffisamment défendue et constituant une cible de choix de par la présence manifeste du roi d’Aragon qui finit par être tué dans la mêlée. Certes, ce n’était pas là l’objectif des croisés qui auraient préféré capturer vivant cet otage de valeur inestimable – il aurait pu être échangé contre une rançon ou des clauses de paix avantageuses (MOLT, 225) – mais la mort du souverain ne tarde pas à semer la panique et le désespoir dans les rangs des coalisés, bientôt mis en déroute.

Pourquoi ces défaites ?

Étrange dénouement que celui de ces deux batailles ! Il est en tout cas révélateur de bien des caractéristiques propres à la guerre médiévale, à commencer par le caractère hétérogène – et souvent contrasté – des troupes engagées ; on relèvera ainsi qu’au sein des deux camps, la présence de routiers s’avère particulièrement problématique, en particulier à Muret, puisque ceux de Martin Algaï (côté croisé) prennent la fuite alors que ceux qui accompagnaient le Comte de Foix préfèrent dépouiller les chevaliers à terre qu’affronter l’adversaire ! Comme le relève Roquebert, il s’agissait là d’une « troupe féroce, efficace à coup sûr, mais qu’il était impossible à discipliner. C’était l’armée rêvée pour les pillages, les razzias, les coups de main, les embuscades » (MOD, 211). Mais ces unités dont les tactiques préfiguraient celles de la guérilla moderne n’avaient que peu de chances de sortir victorieuses d’un engagement frontal avec une armée classique.

Dans le même ordre d’idée, les qualités militaires de l’infanterie sont susceptibles de présenter les plus grandes variations et si Bordonove affirme par exemple que la milice toulousaine présente à Muret était « bien armée et bien encadrée par les consuls »25, ce n’était pas le cas de toutes les forces levées dans le camp occitan au sein des villes ou dans les campagnes. La piétaille du Moyen Âge, qui se subdivisait en archers, arbalétriers, piquiers, pionniers, sapeurs, ou plus simplement encore en « communiers »26 (fantassins communaux), était le plus souvent faiblement protégée et se battait parfois sans aucune armure, faute de moyens ; elle pouvait être très efficace au moment de protéger une ville, mais l’était beaucoup moins quand il s’agissait de mener un siège.

Au-delà de la qualité des troupes engagées, ces deux défaites des Occitans trahissent également un problème d’organisation et de commandement : comment expliquer autrement la passivité de Raymond VI à Saint-Martin-Lalande, alors que son intervention aux côtés du Comte de Foix aurait pu briser l’assaut de Montfort et éviter la déroute ? Bien au contraire, ses troupes se dispersent et une partie d’entre elles s’en va même attaquer – sans succès – le château tandis que l’autre se contente d’attendre la suite des événements (I, 625) !

La cause principale de ces nombreuses incohérences stratégiques repose avant tout dans le manque d’unité et l’incapacité à élaborer un plan précis : à Castelnaudary, « Montfort n’a que peu de soldats, mais il est seul chef » (I, 625), alors que face à lui se trouvent pas moins de

six capitaines […] : Raymond de Toulouse, Raymond-Roger de Foix, Bernard de Comminges, Gaston de Béarn, Savary de Mauléon, Hughes d’Alfaro. Absolument rien dans le déroulement de la bataille ne permet de déceler que l’un d’entre eux ait été investi d’un commandement suprême (I, 626).

Le manque de communication entre les différents meneurs, les initiatives personnelles prises au détriment de visées générales et la démotivation de certaines unités aggravèrent encore cette dispersion et paralysèrent grandement l’appareil militaires des Méridionaux.

De plus, il faut également reconnaître que Montfort était un habile stratège, capable d’improvisations judicieuses lorsque la situation prenait une tournure inattendue :

Excellent chef et remarquable entraîneur d’hommes […] il ne subit jamais de véritables défaites. Sur le terrain, ses manœuvres furent souvent hardies, mais c’est à Muret qu’il déploya ses dons de tacticien, qui le placent parmi les grands capitaines de l’Histoire27.

Enfin, on pourrait encore prendre en considération les motivations idéologiques et religieuses des deux camps : s’il est certain que la lutte contre l’hérésie n’était pas forcément l’objectif principal de certains croisés, il est incontestable que l’organisation même de la croisade et les avantages spirituels (pardon des péchés) et surtout matériels (les terres confisquées aux faydits étaient attribuées aux vainqueurs) qui en découlaient étaient des facteurs de cohésion et de discipline. Du côté des Occitans, les choses étaient plus complexes : tous n’adhéraient pas au catharisme et ceux qui le faisaient n’avaient pas pour autant d’unité religieuse, l’hérésie n’ayant en aucun cas la structure d’une « contre-Église »28. Même si les chroniques laissent souvent entendre que le dogme des Albigeois disposait d’une puissance et d’une organisation considérables, il s’agissait plus de propagande que de réalité objective :

[…] les Cisterciens engagés dans la bataille pour l’orthodoxie, et dans la lutte pour le pouvoir de l’Église, construisent une représentation de la dissidence, qui non seulement en accroît la cohérence institutionnelle et doctrinale, mais qui grossit également également, d’amplification en amplification, son impact dans la population : selon eux, le Midi languedocien a basculé tout entier dans l’hérésie29.

Ainsi, même si certains seigneurs avaient des Bons Hommes30 – ou plus souvent des Bonnes Dames – au sein de leur famille ou souhaitaient protéger les cathares de leur région contre les persécutions, la plupart des chefs méridionaux ne se battaient pas au nom d’une croyance unificatrice : d’où les alliances temporaires ou fluctuantes et l’absence de coordination efficace qui affaiblissaient la coalition dressée contre Montfort.

En guise de conclusion, j’aimerais revenir sur une citation tirée de l’ouvrage Medieval Warfare de H.W. Koch :

Naturellement il existe une différence entre un combat pour des terres contestées et une confrontation entre deux cultures différentes. Les guerres entre deux cultures différentes sont des conflits au sujet de principes, de questions de Foi, impliquant le déplacement complet de l’un ou l’autre des antagonistes31.

La croisade albigeoise a ceci de particulier qu’elle cumule ces deux aspects, mêlant guerre civile et guerre de conquête, guerre sainte et guerre de libération. Cette polymorphie se reflète également dans la dimension militaire du conflit : les horreurs commises se justifiaient par la nécessité d’éradiquer une hérésie – et donc une altérité fondamentale – tandis que les armées en présence avaient une composition et des stratégies relativement similaires. Mais la vraie tragédie de cette croisade fut d’avoir comme toile de fond l’agonie d’une croyance et de la culture qui l’avait vu naître, un drame encore vivace aujourd’hui et qui inspira à l’auteur de la Chanson ces deux vers funestes :

Il vit des chevaliers poussiéreux cheminer
Vers l’exil, l’âme sombre et le corps en guenilles
(CCA, 39)

Notes

1 Philippe Contamine, La Guerre au Moyen Âge, PUF, coll. « Nouvelle Clio », p. 207. Return to text

2 Dominique Paladilhe, Simon de Montfort, Perrin, 1988, p. 163. Les chevaliers faydits étaient ceux dont les terres avaient été saisies par les croisés. Return to text

3 La Chanson de la croisade albigeoise, trad. Henri Gougaud, Lettres gothiques, 1989, p. 148. Désormais abrégé : CCA. Return to text

4 Michel Roquebert, L’Épopée cathare, I. L’invasion 1198-1212, Perrin, Tempus, 2001, p. 614. Désormais abrégé : I. Return to text

5 Dominique Paladilhe, op. cit., p. 166. Return to text

6 Sean McGlynn, Kill them all, Cathars and Carnage in the Albigensian Crusade, The History Press, 2015, p. 137. Return to text

7 Michel Roquebert, II. Muret ou la dépossession, 1213-1216, Paris, Perrin, 2001, p. 168. Désormais abrégé : MOLD. Return to text

8 Hannes Wilhelm Koch, Medieval Warfare, Bison Books, 1978, p. 75. Return to text

9 Michel Roquebert, Histoire des Cathares, Hérésie, Croisade, Inquisition du xie au xive siècles, Librairie académique Perrin, 1999, p. 105. Return to text

10 Jean-Marie Stéphanie, « Violence et pouvoir dans la Chronica latina regum Castellae », dans Cahiers d’études hispaniques médiévales, 28, 2005, p. 267-280, cit. p. 271. Return to text

11 Philippe Contamine, op. cit., p. 214. Return to text

12 Sean McGlynn, op. cit., p. 164-165. Return to text

13 Dominique Paladilhe, op. cit., p. 219. Return to text

14 Georges Bordonove, La Tragédie cathare, Pygmalion, 1991, p. 259. Return to text

15 Sean McGlynn, op. cit., p. 165. Return to text

16 Bordonove, p. 259 et Mc Glynn, p. 165. Return to text

17 Philippe Contamine, op. cit., p. 159-161. Return to text

18 Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Gallimard, 1975, p. 401. Return to text

19 Anne-Marie Lamarrigue, « La Croisade albigeoise vue par Bernard Gui », dans Journal des savants, 1993, p. 201-233, cit. p. 214. Return to text

20 Dominique Paladilhe, op. cit., p. 215. Return to text

21 Sean McGlynn, By Sword and Fire, Cruelty and Atrocity in Medieval Warfare, Phoenix, 2008, p. 170. Les traductions sont de l’auteur. Return to text

22 Ibid., p. 176-177. Return to text

23 Ibid., p. 67. Return to text

24 Philippe Contamine, op. cit., p. 166. Return to text

25 Georges Bordonove, op. cit., p. 259. Return to text

26 Philippe Contamine, op. cit., p. 169. Return to text

27 Dominique Paladilhe, op. cit., p. 306. Return to text

28 Jean-Louis Biget, Hérésie et inquisition dans le midi de la France, Picard, 2007, p. 18. Return to text

29 Ibid., p. 21. Return to text

30 Terme utilisé pour désigner les religieux cathares. Return to text

31 Hannes Wilhelm Koch, op. cit., p. 8. Return to text

References

Bibliographical reference

Olivier Wicky, « « L’âme sombre et le corps en guenilles » : les batailles de la croisade albigeoise », Bien Dire et Bien Aprandre, 33 | 2018, 159-172.

Electronic reference

Olivier Wicky, « « L’âme sombre et le corps en guenilles » : les batailles de la croisade albigeoise », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 33 | 2018, Online since 01 mars 2022, connection on 25 juin 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/661

Author

Olivier Wicky

Université de Lausanne

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CC-BY-NC-ND