Du cheval au destrier : dressage, matériel et utilisation en reconstitution militaire

DOI : 10.54563/bdba.672

p. 235-248

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Sur un champ de bataille, pas de chevalier sans cheval ! Si le chevalier lui-même a été et est toujours le sujet d’une multitude d’études, le cheval de guerre, son complément indispensable a, lui, été laissé de côté. Il n’est pas simplement question ici de l’animal lui-même, mais surtout de l’arme qu’il constitue, un « outil » vivant avec lequel il est nécessaire de composer pour combattre. Les recherches actuelles tendent à se pencher de plus en plus vers les questions animales. Celle du cheval de guerre en contexte de bataille est réellement fascinante et mérite toute notre attention. Nous nous concentrerons ici sur une période allant du xiie siècle à la deuxième moitié du xive siècle en Europe occidentale. Dans ce contexte, qu’est-ce qui fait un cheval de guerre ? Notre recherche s’articule autour de trois axes : l’exploitation des sources médiévales, l’élaboration d’hypothèses et leur vérification, dans la mesure du possible, par l’expérimentation. Loin des travaux théoriques, l’originalité de cette étude est de s’inscrire dans l’expérimentation. Cette dernière repose sur le dressage de cinq chevaux âgés actuellement de 8 à 23 ans, dressage visant à leur faire acquérir les aptitudes exigées sur un champ de bataille médiéval.

Le cheval de guerre à travers les sources

Parmi les idées reçues sur la période médiévale, l’une des plus communes consiste à déclarer que les destriers médiévaux sont de très grands et très gros chevaux de trait. Cette représentation est encore bien présente, jusqu’au cœur des associations de promotion des races de chevaux de trait. Or, étrangement, le cheval de trait est fait pour… le trait ! Tracter, hisser, traîner, convoyer. Le cheval de trait, tel que le Percheron ou le Trait du Nord que nous connaissons aujourd’hui, est une création du xixe siècle. Les progrès liés à la mécanisation agricole ont réclamé des chevaux plus forts, plus grands et plus puissants, et les animaux ont alors été sélectionnés dans ce sens, pour les travaux agricoles, industriels ou pour le transport. Le cheval de trait est fait pour déployer de la force et de l’endurance, avec un centre de gravité assez bas et un équilibre adapté à l’effort de traction régulier au pas, ou au trot pour les carrossiers. Il est de ce fait beaucoup moins adapté aux allures nécessitant une encolure relevée, aux efforts brusques, aux changements de directions soudains et successifs, aux charges et aux poursuites. Ce n’est pas qu’il en soit totalement incapable – le cheval de trait est extrêmement souple et agile – mais son physique n’a pas été construit et sélectionné pour la guerre.

Si le cheval de guerre médiéval n’est pas un cheval de trait, qui est-il donc ?

La notion de race est assez moderne. Pour les époques qui nous intéressent, c’est la notion de provenance qui importe ; le plus souvent, la région d’origine. Suivant les provenances, les fonctions des chevaux peuvent varier, cependant elles n’indiquent pas un morphotype en particulier mais un ensemble de qualités supposées. Ces chevaux sont importés pour des usages spécifiques mais aussi comme améliorateurs pour l’élevage local, comme l’indique la création de haras royaux et l’importation de grands chevaux de Frise ou de Westphalie sous Philippe le Bel. Beaucoup de chevaux sont également importés d’Espagne, à l’image des chevaux de guerre du Roman de la Rose « Granz destriers de pris, bon et biax, d’Espagne »1.

L’archéozoologie présente quelques données instructives sur le physique des chevaux de la période médiévale. Les ossements sont assez rares et il est presque impossible, dans la plupart des cas, de définir la fonction du cheval de son vivant. Seul le contexte de découverte peut donner des indices. L’étude des os comprend une analyse de leur taille et de leur épaisseur qui donne des indications relativement précises sur la taille et la robustesse des équidés dont ils proviennent. Ces examens recueillent également, lorsque le squelette est suffisamment complet, des informations sur l’état de santé général des chevaux. Pour les xiie et xiiie  siècles, une taille moyenne du cheval de guerre comprise entre 145 cm et 155 cm au garrot est admise. L’épaisseur des os indique des chevaux bien charpentés et solides. Il est important de signaler que, comme pour les athlètes humains, les longueurs d’os et les proportions déterminent en bonne partie les aptitudes physiques et le style du déplacement du cheval.

Le caractère et les aptitudes mentales des chevaux sont des facteurs importants. Il en reste cependant peu de traces dans les écrits. Celles que nous pouvons trouver dans les romans courtois semblent indiquer qu’une fois écartés les éléments fantastiques ou les interventions divines, l’implication du cheval lui-même dans le combat est importante, le cheval tirant le chevalier d’un mauvais pas ou l’assistant dans son combat au travers de son enthousiasme, de sa puissance et de sa rapidité2.

Un des seuls facteurs certain est que les chevaux de guerre sont a priori, à de rares exceptions près, des entiers (chevaux mâles non castrés).

La question de la couleur des chevaux de guerre, bien que secondaire, a souvent été posée. Les représentations des xiie, xiiie, et xive siècles montrent toujours des chevaux unicolores : marrons, gris, blancs ou noirs des sabots aux oreilles, il est même possible de trouver des enluminures présentant des chevaux bleus ou roses, etc. Nous pouvons donc en conclure que ces représentations ne sont pas censées refléter une réalité, d’autant plus que les chevaux entièrement marrons, sabots compris, n’existent pas.

Les représentations intègrent en général des éléments symboliques et ne cherchent pas à représenter une réalité. Ainsi, les rois seront plus souvent montés sur des chevaux clairs ou blancs, les chevaux noirs, peu représentés, correspondent généralement à des personnages ambigus ou négatifs. La littérature donne des indications un peu plus sensibles, personnalisant les chevaux les plus importants. Bai, saur (doré), morel (bai-brun), sorel (alezan), ferrant (gris), noir, veir (pie), baucent (avec des balzanes) apparaissent dans les textes. « En matière de couleur, retiens le bai, le gris pomelé, le noir, le blanc, le fauve ou le tacheté ou d’autres couleurs encore, mais de façon à choisir le meilleur et le plus convenable »3. Ces couleurs semblent également déterminer le nom de la plupart des chevaux. Dans le Roman d’Ogier, 11 destriers sont désignés nommément, 9 d’entre eux le sont par leur couleur : 2 Baucent, Blanchar, Ferrant, 2 Pennevaire, Vairet, Vairon. Il en va de même pour toutes les œuvres où des noms de chevaux sont évoqués.

Le cheval, bien entendu, est là pour porter le chevalier et lui offrir sa force d’impact et sa rapidité. C’est un animal de prestige, certes, mais surtout une des armes du combattant, dont il prend soin exactement au même titre que son haubert ou son épée. Actuellement, aucune source ne laisse entendre qu’il y ait eu une relation personnelle entre la monture et le cavalier. Toujours est-il que cheval, chevalier et armes forment une entité combattante dirigée conjointement vers un même but. Le cheval est toujours représenté placé (avec le chanfrein à la verticale). Cette simple indication nous en dit beaucoup. Cette position, visible dans toutes les phases représentées du combat, est celle de la soumission de la monture au bon vouloir du cavalier. Elle ne s’obtient qu’avec un bon dressage entre les mains d’un bon cavalier (figure 1).

Les traces archéologiques de matériel équestre pour les xiie, xiiie et xive siècles sont très rares et incomplètes ; la selle de Senonches est l’exemple le plus complet et correspond à la fin de la période étudiée. Par conséquent seules les sources écrites ou iconographiques peuvent donner une idée générale du matériel. Les sources écrites comprennent essentiellement des livres de compte dans lesquels sont décrites, souvent avec beaucoup de précisions, les selles commandées ou offertes. Ces descriptions ne concernent pas la forme générale des selles, elles ne nous livrent que l’indication de leurs usages ainsi que les éléments de décor : couleurs et qualité des tissus, motifs peints ou brodés4. Ces indications sont précieuses, mais pour ce qui est des formes générales, il convient de s’appuyer sur l’iconographie (enluminures et fresques) et la statuaire qui offrent les meilleurs indices. Elles nous présentent des selles aux pommeaux et troussequins proéminents, dont la forme varie quelque peu au court des ans et selon la provenance, et encadrant bien le cavalier. Les filets sont toujours représentés simples, sans muserolles. Ils sont parfois fortement ornés. Les mors de guerre par contre, sont en très forte proportion à branches plus ou moins longues, parfois prolongées par des chaînes avant les rênes de cuir (figure 2). Il n’existe aucune source archéologique fiable de filet. Les mors xiie, xiiie et xive siècles ne sont parvenus jusqu’à nous que par fragments.

Les hypothèses de travail

Il existe très peu de données scientifiques valables pour parler du physique et de la locomotion du cheval de guerre ainsi que de ses différentes aptitudes concrètes. L’expérimentation avec différents types de chevaux donne des indications très intéressantes et inédites et permet de valider des hypothèses et de faciliter la compréhension de nombreux textes et iconographies.

Figure 1.

Figure 1.

Cheval placé, Morgan M.638 Maciejowski Bible folio 45, Paris, Morgan Library, 1244-1254.

La capacité d’un cheval à porter de lourds cavaliers n’est pas en rapport avec la hauteur au garrot du cheval. S’il est vrai qu’un individu plus « charpenté », plus large, sera souvent plus porteur, les cavaliers actuels qui pratiquent les grands chevaux de sport savent que ces derniers sont souvent incapables de porter correctement un cavalier de plus de 75 kilos. Sur cette question, ce qui entre en ligne de compte est la longueur du dos de l’animal. Un cheval de 145 cm au garrot avec une bonne ossature et un dos court (dont la forme générale s’inscrira plutôt dans un carré), sera bien plus porteur qu’un cheval de 175 cm au garrot avec un dos très long (dont la forme générale s’inscrira plutôt dans un rectangle), adapté au saut d’obstacle. Tous ces facteurs couplés aux découvertes archéozoologiques plaident pour un cheval de n’importe quelle couleur, dont la hauteur au garrot sera comprise dans une fourchette de 145 à 155 centimètres, à l’ossature solide, et d’un poids compris entre 450 et 600 kilos. Ce sont des chevaux audacieux et actifs. Le fait d’être entier facilite ces derniers paramètres.

Figure 2.

Figure 2.

Selle de guerre et rênes avec chaînes, BL Lansdowne 782 Chanson d’Aspremont, British Library, 1230-1240.

Pour combattre, le cheval doit être extrêmement maniable. Lors d’une charge à la lance, le cavalier va bloquer sa lance sous le bras et utiliser sa monture pour créer un maximum d’impact. Cette simple action signifie que c’est avec son cheval qu’il va viser la cible. Tout décalage du bras (pour tenter de toucher la cible) par rapport au buste du chevalier diminue ou même annule la force de choc apportée par la monture, ce qui rend d’autant plus importante la maîtrise du déplacement non seulement vers l’avant mais aussi latéralement. Cette précision du déplacement est également valable pour l’usage de l’épée ou dans le corps à corps monté. Le moindre décalage d’un côté ou d’un autre peut être fatal ou, au contraire, permettre à un chevalier de sortir l’adversaire de sa selle. Nous n’avons aucune indication sur la manière dont étaient dressés les chevaux mais pour atteindre cette précision le dressage est impérativement poussé. L’action de la main sur les rênes ne peut qu’être très fine. Le chevalier, arme en main droite, bouclier fixé jusqu’au poignet sur le bras gauche, doigts pris dans la moufle de mailles, ne peut se permettre de grands gestes pour tourner, ni techniquement, ni pour sa sécurité. La direction est donc principalement reportée sur l’assiette du chevalier. Les plus légers reports de poids font virer et volter les chevaux, les décalent de quelques centimètres ou plusieurs mètres jusqu’à avoir une fluidité totale dans le changement de direction, condition indispensable à l’affrontement. Des chevaux moins bien dressés ne permettent pas de combats utiles : les chevaliers se manquent perpétuellement et ne peuvent ajuster leurs coups, faute de précision dans la trajectoire.

Le cheval de guerre, en situation de bataille, est monté avec une selle spécifique au combat, adaptée à sa morphologie et aux préférences du chevalier. Elle est un intermédiaire indispensable entre le cheval et son cavalier. De leur solidité et de leur adaptation dépend la stabilité du combattant. Ces selles sont également des objets de grand prestige et sont ornées, selon les moyens du cavalier, de matériaux précieux. Les mors à branches sont utilisés pour permettre une bonne transmission des actions de main, offrant ainsi un contrôle précis avec un minimum de mouvement. La présence éventuelle de chaînes reliant les branches du mors aux rênes accentue cet aspect tout en limitant le risque de voir les rênes coupées au combat.

La mise en pratique

L’expérimentation apporte un grand nombre d’éléments nouveaux, mais elle comporte des freins à ne pas négliger. Dans le cadre de la pratique actuelle, il n’est ni imaginable ni souhaitable de blesser ou de sacrifier la vie des chevaux et des cavaliers pour expérimenter. Par ailleurs, il est impossible à ce jour de rassembler un nombre suffisant de cavaliers et de chevaux correctement équipés et entraînés, ce qui induit un manque de diversité dans les sujets de l’étude. L’expérimentation a lieu en ayant parfaitement conscience de ces limites. Certaines d’entre elles pourront être progressivement repoussées au fil de l’accroissement des connaissances et des compétences.

Les 5 chevaux de l’étude ont été choisis pour correspondre à quelques-uns des morphotypes possibles du cheval de guerre, le caractère et les aptitudes mentales entrant en ligne de compte à part égale. Un physique moyen pourra être compensé par un caractère adapté à l’activité militaire. Il est intéressant de noter que tous les chevaux ne sont pas mentalement aptes. Un cheval peut refuser de combattre, par peur ou par désintérêt total. Il est difficile, voire impossible, de forcer un cheval à pratiquer cette activité. Une partie des chevaux, environ 1 sur 2, pourra prendre part sans difficultés à des événements à caractère historique sans engagement physique réel. D’expérience, 1 cheval sur 30 environ a les aptitudes requises pour aller jusqu’à l’engagement au combat. Leur gestion étant délicate, aucun des chevaux de l’étude n’est entier.

Portraits des sujets d’étude :

  • Hector, 23 ans, bai, hongre de type ibérique ancien (morphologie proche des chevaux peints par Velasquez), 155 cm au garrot. Il est assez massif avec des proportions très harmonieuses. Son corps tient dans un carré parfait. Ses allures sont naturellement confortables, mais il a un équilibre sur les épaules ce qui le rend difficile à redresser sur le long terme.
  • Balian, 8 ans, alezan crins lavés, hongre de père trait breton et de mère type poney de selle, 146 cm au garrot, élevé au sein de l’écurie depuis ses 1 an. Massif et très osseux, une encolure courte, un dos court et un rein plutôt long. Son corps tient dans un carré. Ses allures sont très aériennes et élastiques avec des facilités pour les allures rassemblées. Au galop il a un fort geste du devant pouvant donner l’impression qu’il se cabre légèrement à chaque foulée. Bien que confortables, ses allures réclament un cavalier aguerri. Il est d’une souplesse extrême, s’arrête et tourne facilement dans un mouchoir de poche, change de pied au galop souplement et naturellement et n’a aucun frein physique pour exécuter tous les exercices traditionnels de manège et par la suite tous les exercices militaires. Ces qualités sont naturelles et s’expriment monté, même sans entraînement particulier. Il est très réceptif à l’assiette du cavalier. C’est un cheval qui donne une impression de force et de puissance.
  • Vicky, 9 ans, isabelle, jument d’origine inconnue mais très probablement partiellement ibérique, 156 cm au garrot. Construite légèrement en longueur, avec un dos solide, très droit, elle s’inscrit dans un rectangle. Elle utilise très naturellement son arrière-main dans ses déplacements en liberté, notamment pour des pivots. Ses allures sont, lorsqu’elle est montée simplement, assez saccadées et inconfortables, manquant d’équilibre. Une fois mise en main, Vicky se révèle néanmoins confortable pour un cavalier sachant l’accompagner et révèle des allures remarquables, souples et rassemblées.
  • Pistou, 7 ans, bai, hongre d’origine inconnue mais très probablement issu d’un croisement de pure race espagnole et de pur sang arabe, 155 cm au garrot. Relativement massif, avec une encolure puissante, il est plus haut que long avec un dos extrêmement court et un rein court. Confortable, il a de belles allures relevées, un port de tête naturellement haut. Il est tellement court que l’incurvation n’est pas facile dans son cas bien que son encolure soit très flexible. Il compense par l’engagement important de ses postérieurs qui lui permettent des pivots très rapides et efficaces, ainsi que des accélérations brutales. Il est naturellement équilibré sur son arrière-main.
  • Siwa, 10 ans, baie brune, jument pure race espagnole, 154 cm au garrot. Légèrement plus longue que haute, d’ossature plus fine que les autres, son corps s’inscrit dans un rectangle. Très confortable, elle a des allures faciles pour le cavalier. Elle billarde légèrement, comme beaucoup de chevaux espagnols.

Deux selles reconstituées sont utilisées principalement. Une datée de la fin du xiie siècle (figure 3), fabriquée par Philippe Delgal en 2006 et une début du xiiie siècle réalisée en 2017 par Les Rênes de l’Histoire et l’Atelier Cuir, Fil et Couleur sur mesure pour Balian. D’autres selles reconstituées sont utilisées ponctuellement, dont la proposition de reconstitution de la selle de Senonches (figure 4), ainsi que les selles xiiie siècle appartenant aux membres de l’association Les Guerriers du Moyen Âge. Les filets sont également reconstitués. Les mors utilisés jusqu’à maintenant sont modernes mais les formes sont choisies pour correspondre au mieux aux sources iconographiques. Les mors à branches sont privilégiés pour les chevaux les plus avancés. Parmi les pièces utilisées, un mors texan, qui, si ce n’est la matière chromée et les ornements floraux, ressemble de manière frappante aux sources iconographiques (figure 5).

L’entraînement en vue de leur utilisation sur les champs de bataille comprend deux phases. Un entraînement physique incluant un ensemble d’exercices de gymnastique pour assouplir, muscler et travailler la précision du dressage. Les chevaux y apprennent à diriger leur force et à maîtriser leur équilibre quelque soit l’allure et la direction. Puis un entraînement militaire visant à apprendre et à améliorer les différentes phases nécessaires au combat, la charge seul et en groupe, le corps à corps, la poursuite, etc. Le cheval de guerre est désensibilisé à tous les facteurs pouvant l’effrayer : combattant à pied, armes au sol, cris et bruits divers, objet pouvant le toucher brusquement. Son dressage est ensuite mis en application pour l’usage militaire. Le cheval apprend, entre autre, à viser, à la lance ou à l’épée, avec son cavalier via des exercices sur un mannequin lesté ou planté dans le sol. Progressivement les difficultés sont augmentées en ajoutant plusieurs cibles et en introduisant les autres chevaux et cavaliers ainsi que les techniques de lutte (figure 6).

Figure 3.

Figure 3.

Proposition de selle xiie siècle reconstituée

Crédit photographique LRDH.

Figure 4.

Figure 4.

Proposition de reconstitution de la selle de Senonches, mi xive siècle, propriété du département d’Eure-et-Loir

Crédit photographique LRDH.

Figure 5.

Figure 5.

Mors texan

Crédit photographique service d’archéologie d’Eure-et-Loir.

Les premiers résultats

Le niveau d’engagement au combat des uns et des autres a atteint, grâce à l’entraînement, un niveau inespéré jusqu’au déroulé d’un combat chevaleresque à l’épée dans son intégralité, depuis l’affrontement en selle à toutes les allures jusqu’à la lutte au sol, chutes comprises (figure 7).

Les chevaux apprennent rapidement à avoir un certain degré d’autonomie et d’engagement, et d’autant plus rapidement qu’ils sont arrivés jeunes ou peu travaillés. Lors d’un corps à corps avec un autre chevalier, leur rôle est de gérer la situation d’eux-mêmes, les deux mains du cavalier étant occupées à autre chose qu’au maniement des rênes. Chaque cheval ayant une personnalité et des capacités propres, des spécialités se dessinent pour chacun d’entre eux.

Hector reste très souple malgré son âge. Il n’a peur de rien ; particulièrement calme et posé, intelligent, il est particulièrement bon pour les charges à la lance pour lesquelles il sait se placer d’instinct pour optimiser l’impact tout en dosant son effort. Il est moins à l’aise au corps à corps où son manque de vitesse et de réactivité est une réelle limite. À 23 ans il est maintenant en semi-retraite.

Balian est remarquablement intelligent et joueur, il comprend très vite ce qu’on attend de lui, mais aussi comment échapper au travail quand il n’en a pas envie. Très impatient, il peut même s’avérer explosif et presque trop enthousiaste. Il est très à l’aise dans le combat rapproché pour lequel sa souplesse, son équilibre et son aptitude à changer rapidement de direction sont des atouts importants. Il sait parfaitement jouer de sa masse pour accompagner son cavalier dans les phases de lutte ou de charge. Il a un très bon degré d’autonomie et est capable de suivre le jeu et d’anticiper seul les besoins du chevalier. Dans ce cadre, il répond à la moindre indication corporelle.

Figure 6.

Figure 6.

Lutte au corps à corps

Crédit photographique association GMA.

Figure 7.

Figure 7.

Chute suite au combat

Crédit photographique association GMA.

Figure 8.

Figure 8.

Prise d'élan avant une charge

Crédit photographie LRDH.

Figure 9.

Figure 9.

Chevaux qui se prennent au jeu

Crédit photographique association GMA.

Vicky est très attentive à l’assiette de son cavalier, elle obéit aux plus fins changements de pression. Elle a besoin d’un travail d’assouplissement très régulier et approfondi pour compenser ses imperfections physiques et maîtriser son équilibre. Elle dégage, pour le cavalier comme pour l’observateur, une très importante impression de force et de puissance. C’est une jument nerveuse, très généreuse avec les cavaliers auxquels elle fait confiance et sans peur une fois l’exercice intégré. Elle est très à l’aise et appliquée dans le combat rapproché mais néanmoins limitée par son manque d’équilibre naturel et son corps un peu long. Très enthousiaste et explosive dans ses démarrages, elle est idéale pour les charges, même à courte distance, ou sa puissance fait merveille (figure 8). Elle anticipe bien les besoins de son cavalier au combat mais son relatif manque d’équilibre oblige le cavalier à plus d’attention.

Pistou est joyeux, très joueur, malin et peu craintif. Il est à l’aise dans toutes les phases du combat, néanmoins ses aptitudes physiques le rendent particulièrement efficace dans les phases de poursuite. Ses accélérations fulgurantes et ses changements de direction très brusques tout en gardant son équilibre le rendent particulièrement apte à cela.

Siwa est à l’aise à toutes les allures. Calme et attentive, non craintive, extrêmement maniable, elle maîtrise tous types d’exercices, elle n’a pas de point fort particulier mais pas vraiment de point faible. Elle manque néanmoins de force, probablement en lien avec sa construction légère, ce qui n’en fait pas une monture privilégiée pour la charge à la lance.

Les trois chevaux les plus avancés dans le dressage, Hector, Balian et Vicky, ont connu des situations de combat multiples, en duo ou en groupes et y ont montré une aisance et une autonomie réelle (figure 9). La coopération effective entre chevaux et cavaliers permet d’atteindre une grande fluidité dans les combats. Les expérimentations d’affrontements entre chevaliers, dans le cadre de reconstitutions de bataille, pourront à l’avenir prendre une tournure plus martiale, réaliste et utile pour la recherche, comme cela a été fait pour la joute. Il est ainsi possible d’appréhender un pan important de la vie du chevalier au combat, peu maîtrisé jusque là, faisant la part entre légendaire, idées reçues et actions effectivement réalisables et utiles.

Bibliography

Victoria Cirlot, Techniques guerrières en Catalogne féodale : le maniement de la lance, Cahiers de civilisation médiévale 28e année, n°109, 1985, p. 35-43.

John Clark, sous la direction de, The medieval horse and its equipment 1150-1450, London, HMSO Museum of London, 1995.

Christian Davy, Le Cheval et son cavalier dans la peinture murale des xie-xiiie siècles, In Situ, en ligne, 2012.

Sébastien Lepetz et Pauline Hanot, Archéozoologie et patrimoine ostéologique du cheval. Les os des chevaux provenant des fouilles archéologiques : sujets de recherche et archives du sol, In Situ, en ligne, 2013.

Actes de colloque, Le Cheval dans le monde médiéval, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, Senefiance, 2014.

Notes

1 Jean Renard, Li Romans de la Rose (tr. fr. de Jean Dufournet), Paris, Champion Classiques, 2008, vers n°1551. Return to text

2 Raimbert de Paris, La Chevalerie d’Ogier de Danemarche, Milan-Varèse, M. Eusebi, 1962. Return to text

3 Brunetti Latini, Li Livres dou Tresor, Los-Angeles, B. Carmody, 1948, p. 226-227. Return to text

4 Emilie Lebailly, Raoul, comte d’Eu et de Guînes, connétable de France (129.-1345) : une vie, un office, un milieu, thèse de doctorat sous la direction de M. le Professeur Ph. Contamine, Université de Paris-Sorbonne Paris-IV, 2004. Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Adeline Dumont, « Du cheval au destrier : dressage, matériel et utilisation en reconstitution militaire », Bien Dire et Bien Aprandre, 33 | 2018, 235-248.

Electronic reference

Adeline Dumont, « Du cheval au destrier : dressage, matériel et utilisation en reconstitution militaire », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 33 | 2018, Online since 01 mars 2022, connection on 25 juin 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/672

Author

Adeline Dumont

Les Rênes de l'Histoire

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