La littérature médiévale compte nombre de chevaliers ou de rois dont on vante les prouesses surhumaines : Roland, Olivier, Charlemagne, Lancelot, Arthur, Gauvain, pour n’en citer que quelques exemples. On retrouve souvent ces noms évoqués dans des listes de guerriers pour rappeler leur vaillance ou valoriser celle d’un tiers qui les surpasse tous. Pourtant seuls neuf d’entre eux ont accédé au statut de Preux, dans la liste que fixe Jacques de Longuyon en 1312 dans Les Vœux du Paon1, où ils sont répartis en trois triades (antique, biblique et chrétienne). La triade antique est constituée canoniquement par les figures d’Hector, Alexandre et César. Y trouver Hector le vaincu plutôt qu’Achille le vainqueur peut paraître surprenant ; mais ce serait ignorer que la tradition médiévale, dont le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure est l’illustration la plus remarquable, a fait du fils de Priam le véritable héros de l’histoire de Troie, au détriment du Grec, présenté comme un lâche (coilverz2) qui tue Hector par traîtrise parce qu’il craint de l’affronter en face. Aucun homme n’a réussi à dominer le fils de Priam dans un corps à corps loyal ; sa mort n’entache donc pas sa réputation de guerrier, même si elle aboutit à la destruction de Troie. Ainsi la figure d’Hector incarne la gloire malgré l’échec et son nom reste associé à une vaillance exceptionnelle tout au long du Moyen Âge, en particulier parce que nombre de dynasties se réclament d’une origine troyenne, notamment celle des rois de France, qui se dit issue de Francion, fils d’Hector3. Ainsi la mort du héros annonce certes la chute de Troie, mais celle-ci renaît de ses cendres à travers les divers peuples de l’Europe médiévale. On ne retient donc pas d’Hector l’image d’un vaincu mais celle d’un héros exceptionnel, victime de la Fortune, dont la mort permet à de nombreuses dynasties de naître. C’est pourquoi sa place parmi les Neuf Preux n’apparaît pas comme un paradoxe pour un lecteur médiéval habitué à associer ce nom à la gloire et à la prouesse. D’ailleurs cette ambivalence n’est pas, parmi les Preux, l’apanage du seul Hector. Daniel Poirion4 a rapproché les figures d’Arthur, Charlemagne et Alexandre, tous trois marqués aussi par l’échec. Celle d’Arthur, qui se signale par l’adultère et l’inceste, donne une « image sombre et pessimiste du pouvoir5 » dans une monarchie courtoise et libérale, mais dont la conscience est coupable6. C’est aussi l’inceste dont on accuse Charlemagne qui fait pâlir la gloire du roi chrétien7. Le mythe solaire d’Alexandre est lui-même entaché par l’ambition d’un pouvoir absolu sur le monde et d’un savoir total, symbolisés par l’exploration du ciel et de la mer8. D. Poirion remarque enfin que ces trois héros fondateurs ont tous une faille liée à leurs rapports avec leur fils (Arthur, Charlemagne) ou leur père (Alexandre)9. On peut aussi rapprocher ces figures de celle de David, lui aussi marqué par le péché, car il commet l’adultère avec Bethsabée et envoie le mari de celle-ci, Urie le Hittite, en première ligne afin qu’il y trouve la mort. Quant à Hector, il pèche par orgueil et par convoitise, fautes qui le poussent à commettre une imprudence pour s’emparer des armes ou de la personne d’un roi vaincu ; c’est ce moment qu’Achille met à profit pour le tuer. Pourtant la renommée de ces grands guerriers fait oublier leurs défauts et permet de ne retenir que leurs moments de gloire.
Ces rapprochements nous montrent que les Preux ne sont pas toujours de pures figures idéales. Nous nous demanderons donc si la tradition les a placés dans la liste des Preux malgré ces failles ou à cause d’elles. Qu’incarne en effet Hector dans la liste des Neuf Preux ? Est-il un exemple de prouesse ou un modèle à dépasser, voire un contre-modèle ? Est-il devenu un type ou incarne-t-il un destin exemplaire qui montrerait que l’Homme est soumis aux caprices de la Fortune ? L’aspect protéiforme du motif a ici pour conséquence que nous ne pourrons donner une seule et même réponse à ces questions ; celle-ci dépendra en effet de l’interprétation que chacun des auteurs donne à la liste elle-même, dont nous allons étudier ici quelques exemples significatifs.
Hector dans Les Vœux du paon
Le passage sur les Neuf Preux dans Les Vœux du paon de Jacques de Longuyon, texte considéré comme fondateur du motif, se trouve au moment de l’œuvre où Alexandre vient aider le vieux Cassamus dans sa lutte contre Clarus, mauvais roi des Indes. Lors d’un banquet, des vœux sont prononcés sur le paon10 par les chevaliers qui promettent d’avoir une conduite particulièrement héroïque lors de la bataille. Porrus, fils de Clarus, a fait le vœu inconsidéré de vaincre Emenidus, lieutenant d’Alexandre. Dans le combat qui suit, il se montre particulièrement violent et cruel, causant de grandes pertes à l’armée grecque. Paradoxalement, Jacques de Longuyon valorise ici l’ennemi de son héros, Alexandre, lui-même abattu et humilié avant de faire figurer ce dernier parmi les Neuf Preux, dans une interpolation de près de 100 vers, dont 11 sont consacrés à Hector (v. 7484-7494) :
Voirs est qu’Ector fu preus desmesureement
Car, si com li poëte nous vont ramentevant,
Quant li roys Menelaus a son efforcement
Vint assegier a Troies le noble roy Prïant
Pour Elayne sa fenme qu’il amoit durement
Que Paris ot ravie ains cel assemblement,
Hector de la cité prist le gouvernement ;
Es issues c’on fist par son enortement
Ocist .xix. roys sus son cors deffendant
Et amiraus et contes, ce croi je, plus de .c. ; [f. 165v]
Puis l’ocist Achillés moult traÿteusement.
Horst Schroeder note que chez Jacques de Longuyon les Neuf Preux sont des exemples de courage chevaleresque, étant donné que leur gloire se fonde exclusivement sur leurs faits d’armes accomplis sur le champ de bataille11, orientation qui ne doit pas surprendre au milieu d’un récit de bataille12. Comme le motif du vœu sur un oiseau, « acte de représentation d’une élite qui se met elle-même en scène13 », la liste des Preux est donc une façon pour la chevalerie de fonder « sa propre mythologie14 ».
Le choix opéré dans la matière littéraire et historique pour écrire le résumé biographique accompagnant chaque nom révèle quels traits font de lui une figure de Preux. Dans l’extrait des Vœux du paon, Hector est présenté comme un chef de guerre qui défend sa cité. Comme le note Glynnis M. Cropp15, le grand nombre d’adversaires qu’il a tués doit impressionner le lecteur, et « souligner l’ardeur guerrière de ce héros qui n’est pas exempt de démesure dans la violence et dans la convoitise, comme dans la prouesse16 ». Hector, dont le portrait reprend ici les grands traits de la tradition, n’incarne donc pas un type particulier, différent d’un autre Preux ; il est l’un des éléments d’une liste qui forme un tout. Le but visé par l’insertion de cette liste est de valoriser Porrus qui endure lors de cette bataille plus de peines que les Neuf Preux réunis. Convoquer ces grands guerriers permet de faire paraître plus éclatante la valeur d’un dixième. D’ailleurs tout semblait conduire Porrus li preus (v. 7822) à la victoire, si la Fortune ne changeait brusquement et ne lui causait une blessure telle qu’il ne pourra pas accomplir son vœu. C’est pourquoi le dernier vers consacré à Hector et évoquant sa mort par traîtrise, qui fait l’effet d’une chute dans le portrait, attire particulièrement notre attention. En effet Porrus, alors que son action le portait à devenir l’un des Preux, subit un sort proche de celui d’Hector. Cet exemple montre que le motif des Neuf Preux chez Jacques de Longuyon porte en lui cette ambivalence de la louange et de la mise en garde. Mais selon G. M. Cropp il ne faudrait pas s’arrêter à cette leçon pessimiste car :
Loin d’illustrer le caractère transitoire de la réussite, de la victoire et de la réputation personnelle qui en résulte, loin de soutenir la futilité de l’effort humain ou la vanité des vanités, selon l’interprétation que l’on en a donnée, les Neuf Preux évoquent la perpétuité de la mémoire humaine et la valeur durable de leurs exploits et de leurs conquêtes, malgré le sacrifice des vies humaines17.
L’évocation d’Hector, dont le texte nous vante la prouesse avant de rappeler sa mort injuste, porte en elle cette ambiguïté interprétative.
Claude Roussel18 propose, quant à lui, une autre piste de réflexion. Soulignant le brouillage des genres qui s’opère ici, il suggère que la réponse serait peut-être dans le rapport que l’œuvre entretient avec la littérature épique. La mort des vieillards comme Cassamus et Clarus, dont le langage se caractérise par un vocabulaire épique et qui d’ailleurs sont tous deux de lignée troyenne19, signifie la rupture avec la chanson de geste, qui doit laisser place à une nouvelle littérature comme les vieux rois laissent la leur aux jeunes. La laisse des Neuf Preux, qui fait exception dans l’œuvre par sa longueur, se rattache elle-même à une esthétique de l’épopée, où le Preux incarne avant tout un idéal qui appartient au passé, traduisant, comme le souligne Jean Favier, le rêve « d’une aristocratie qui, à la fin du Moyen Âge, réinvente le passé pour se reconnaître un rôle dans une éthique d’un autre temps20 », rêve que la guerre moderne a rendu obsolète21. Hector, comme les autres Preux, incarne dans ce cas un modèle certes, mais qu’il convient désormais de dépasser, interprétation qui permet de rendre compte du traitement ambivalent de ces figures héroïques.
On peut aussi se demander si tous les Preux doivent être mis sur le même plan car il existe une lecture historique du motif des Neuf Preux qui repose sur une progression depuis Hector jusqu’à Godefroy. Dans ces vers qui, comme le remarque G. M. Cropp, « fournissent des modèles à un roi qui entreprend une guerre de conquête22 », le Preux en général semble essentiellement défini par ses qualités guerrières, mais la mort du héros n’est évoquée que dans le cas d’Hector et d’Alexandre, c’est-à-dire les deux premiers Preux, alors qu’on aurait pu la mentionner pour d’autres membres de la liste, en particulier pour César et Arthur, dont le récit du trépas a connu une grande fortune littéraire. Ce détail permet d’envisager l’hypothèse selon laquelle le motif des Neuf Preux a été mis en forme par Jacques de Longuyon tout ordeneement (v. 7573), dans cette perspective progressiste de l’Histoire puis le conmencement (v. 7574). On constate en effet une évolution dans la motivation qui anime les héros : une faute cause le conflit devant Troie ; Alexandre et César mènent des guerres de conquêtes. En revanche dans la triade biblique, si Josué est un conquérant, il combat pour donner une terre à son peuple, non pour élargir un empire. David et Judas Maccabée luttent contre des monstres, des païens et des tyrans, ce qui rend leur cause juste. C’est aussi la lutte contre un géant, créature du Mal, qui justifie les combats d’Arthur qui doit par ailleurs soumettre des rois félons. Tout cela aboutit tout naturellement à la guerre juste par excellence, celle pour la foi, menée par Charlemagne et Godefroi. Plus l’Histoire avance, plus la guerre est en quelque sorte justifiée. Hector occupe la première place de cette liste, la plus basse de l’échelle. C’est pourquoi on peut se demander si l’évocation de sa mort, de même que celle d’Alexandre ne doit pas se lire, non comme un sort injuste, mais comme la juste punition d’une faute familiale (Hector) ou d’un excès d’orgueil (Alexandre). Ce sont des Preux d’avant l’Incarnation, leur perfection ne peut être que tout à fait relative.
On constate donc que l’interprétation de la liste des Neuf Preux chez Longuyon est complexe, ce qui explique sans doute le choix de personnages qui ne sont pas des stéréotypes mais dont l’histoire, portée par une longue tradition littéraire et historique, est riche de sens et peut être interprétée de manières diverses. Hector y est perçu comme un représentant exemplaire de la prouesse ou comme le premier Preux, modèle encore imparfait qu’il convient de dépasser.
Le Traictié des Neuf Preux de Sébastien Mamerot
Il n’est guère surprenant de retrouver également cette ambivalence au xve siècle dans Le Traictié des Neuf Preux de Sébastien Mamerot23, puisque l’auteur, compilant les biographies des Preux et des Preuses, rassemble et réécrit la tradition littéraire pour chacun d’eux. L’histoire d’Hector est une réécriture de l’Historia Destructionis Troiae de Guido delle Colonne24, elle-même réécriture latine du Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure. Mamerot conserve les grands traits du héros tels que la tradition les a rapportés et tantôt le célèbre tantôt le critique, comme dans le chapitre qui relate sa mort, où c’est sa désobéissance à Priam qui est mise en avant, dès le titre : […] conment Hector y ala non obstant que son pere luy eust deffendu. […] (ch. XXV). Cette transgression est répétée dans le texte, une première fois quand on mentionne que : ce non obstant oublié et delaissé le conmandement de son pere se fist pararmer, puis, malgré les supplications d’Andromaque descendist du palais et montast a cheval et s’en ala hastivement aprés ses batailles, refusant d’enlever ses armes quand son père le retient in extremis, enfin lorsqu’il sort sans être retenu par la moindre hésitation. Dans cette scène, il se montre, sous les traits que la tradition a transmis, violent et insultant envers son épouse et les autres femmes de la cour, notamment sa mère, dont il méprise les suppliques. Mamerot n’hésite donc pas à donner une image négative de ce Preux dont il célèbre pourtant la renommée, en particulier post-mortem, ce qui nous montre bien que ce paradoxe est au cœur du motif. Cela prend sens lorsque l’on se rappelle que d’une part Hector appartient au paganisme et que d’autre part cette attitude critiquable se solde par une mort et la justifie. Enfin la fin du récit évoque le fils d’Hector, Landomata, qui venge sa patrie et fonde un nouvel empire, figure idéalisée qui surpasse le père et accomplit, et parfait, ce que ce dernier n’avait pas réussi. La destinée du Troyen est donc bien un exemple de ce qu’il faut faire mais aussi de ce qu’il ne faut pas faire, et doit se lire comme une invitation à dépasser ce modèle qui n’est pas allé au bout de ses ambitions.
Entre les œuvres de Longuyon et de Mamerot, que l’on peut considérer comme les points de départ et d’aboutissement du motif, on constate que la liste des Neuf Preux a conservé toute sa complexité et n’a pas évolué vers le stéréotype. Mais on peut objecter que chez Mamerot l’ampleur de l’œuvre allait à l’encontre d’une simplification du sens et, au contraire, supposait un enrichissement du motif de départ. Dès lors on peut envisager que les références courtes aux Neuf Preux, qui se multiplient dans les arts entre ces deux jalons, dans la mesure où elles réduisent souvent le héros à un trait distinctif, vont nous permettre de trancher entre un Hector glorieux et une figure de l’excès et de l’échec.
Contre toute attente, ces occurrences conservent l’ambivalence du héros ; de plus la polysémie du motif et sa malléabilité sont sans doute encore plus évidentes chez Eustache Deschamps, qui lui donne un sens différent selon les textes où il l’utilise25. Ainsi les Preux sont parfois présentés comme des modèles à suivre, c’est le cas, pour ne prendre qu’un exemple, dans la chanson CCCXXXVIII26 sur les Qualités que doit avoir un roi :
Alixandres tint ceste discipline,
Hector li fors, Cesar, en vérité,
David, Judas Machabée le digne,
Et Josué qui tant ot de bonté,
Sarrasin, juif ; de la crestienté
Artus fist semblablement,
Charlemaines tresvertueusement,
Et oultre mer li bons ducs Godefroys ;
Pour ce sont ilz nommez finablement
Preux et vaillans, doulz, larges et courtoys. (v. 41-50)
Mais la liste des Preux lui sert aussi à mettre en garde le prince « Contre les vices du temps » (XII27) le poète imagine les héros devant le spectacle du monde contemporain :
Tous ces .IX. Preux desirroient fenir
Ains que de veoir de ce monde l’envie. (v. 19-20)
Dans ce type d’occurrence, Hector est li fors (« balade » CCCXXXVIII), le fort Troyen (lai CCCVIII), Hector le Preux (« balade » XII) et il est le plus souvent associé à la force physique, même si Eustache Deschamps n’hésite pas à dépasser le type, l’associant plutôt au « bien » ou à diverses qualités, oscillant entre le stéréotype de la vaillance guerrière et la figure exemplaire pourvue de bien d’autres qualités. C’est peut-être là une spécificité du motif : quand Hector est cité parmi les Preux, il n’incarne pas la force, mais un ensemble de caractéristiques, une histoire et une expérience de la guerre et du pouvoir, qui font de lui, comme des autres, des figures exemplaires. Au-delà du stéréotype, c’est une figure qui conserve sa complexité.
Le poète va parfois plus loin. Dans la ballade XCIII28, il estime qu’« il est temps de faire la paix » et convoque les Neuf Preux pour qu’ils l’aident à convaincre la France et l’Angleterre de signer un traité. Cet exemple nous apprend que les Neuf Preux incarnent bien plus que la force guerrière : ils sont ici appelés en aide pour leur capacité à construire des empires et à en fixer des frontières, en bref non parce qu’ils ont entrepris des guerres, mais parce qu’ils ont su y mettre fin. Cette idée est assez étonnante associée à Hector, puisqu’il échoue à donner la victoire à son pays ou à trouver un arrangement avec l’ennemi, ce qui nous invite à penser que l’on a ici un exemple où Hector le Preux se détache de son ancrage littéraire pour devenir un idéal unifié à partir des histoires des huit autres. Hector et les autres Preux incarnent donc une image idéalisée du chevalier qui a prouvé sa valeur par ses actions et dont témoigne le renom qui est encore le leur29.
Deschamps fait cependant une autre utilisation du motif, qui lui sert à souligner la vanité des grandeurs humaines. Ainsi la ballade CCCLXVIII30 reprend le motif de l’Ubi sunt31 où chaque strophe consiste en une liste de noms de héros, parmi lesquels les Neuf Preux32, et se termine par le vers : Ilz sont tous mors, ce monde est chose vaine. Deschamps oppose la grandeur des héros, dont la seule évocation du nom suffit à résumer l’ensemble des exploits, et l’importance de leur gloire à l’inéluctabilité de leur mort. Quel que soit le renom d’un homme, il n’en finit pas moins par mourir. Qu’Hector échoue et se fasse tuer n’est donc ici qu’une illustration plus éclatante de cette loi. Le Preux porte en lui à la fois la grandeur et la misère de l’Homme, à un degré d’autant plus frappant que sa vie terrestre a été exemplaire. Enfin dans les ballades MCCCCLXV33 et CCCLXXXIII, Deschamps explique la chute des trois Preux antiques, associés à d’autres héros, par leur appartenance au paganisme, ce qui est une mise en garde adressée aux Princes irrespectueux du divin ou à leur manque de sens. C’est ainsi qu’Hector, la teste désarmee, fut tué par Achille. Hector, Alexandre et César sont ici dissociés des autres Preux, exemples de la faiblesse humaine, alors que dans d’autres occurrences ils en incarnent la perfection.
Accéder au statut de Preux c’est donc répondre à un certain nombre de critères : vaillance, largesse, renommée, expérience, traits qui caractérisent le héros troyen depuis les textes les plus anciens. Mais l’appartenance d’Hector au groupe des Neuf Preux s’explique aussi par son destin tragique. La complexité du personnage, présente déjà chez Benoît de Sainte-Maure, en fait une figure riche de sens et non un simple stéréotype.
C’est aussi cette malléabilité que Christine de Pizan exploite quand elle évoque les Neuf Preux. Dans la deuxième ballade34, sont rassemblés Alexandre, Arthur et le Preux Hector, car tous les trois ont été tués en traïson, non pas par vacellage, ce qui permet à l’auteure de conclure par une mise en garde destinée aux Princes. En revanche, dans la ballade XCII, chaque Preux correspond à une qualité, que doit acquérir le destinataire du poème :
Du Preux Hector vous ensuivez l’adrece,
Et de Cesar qui fu sage et vaillant,
Alixandre qui s’ala travaillant
Tant qu’il conquist le monde entierement,
Et a Judas Machabée ensement,
Au bon David, Josüé, par tel guise,
Ainsi est il de vous certainement,
En qui Dieux a toute proece assise.
Charles le grant a qui Dieu fu amis,
Le bon Artus ou tant ot de noblece,
A Godefroy qui fut grans anemis
Aux mescreans, trop leur fist de destrece,
Vostre bonté d’eulx ensuivir s’adrece.
Parmi les Preux antiques, Hector représente donc uniquement la prouesse, tandis que César est reconnu pour sa sagesse et Alexandre pour sa persévérance. Tous trois ont des qualités liées au monde guerrier, tandis que la triade chrétienne est associée à des qualités morales, la triade biblique étant, quant à elle, traitée plus sommairement. L’ordre interne en revanche n’est pas canonique et témoigne que Christine n’en fait pas ici un usage chronologique, mais anhistorique, où les neuf héros symbolisent une face du guerrier prince idéal.
Chez Longuyon, Deschamps (mais aussi chez Christine de Pizan), l’ambivalence du personnage d’Hector, le glorieux vaincu, est à la source même du motif du Preux : tantôt on insiste sur sa gloire, tantôt sur son échec, tantôt l’alliance de ces deux aspects invite le lecteur à réfléchir sur la destinée humaine.
Pour terminer, nous comparerons ces occurrences avec les micro-biographies qui accompagnent parfois l’évocation du héros, dans les œuvres littéraires ou dans les représentations figurées des Preux. Alors que l’aspect figé de leur forme semblait impliquer qu’une image stéréotypée serait donnée de chacun d’eux, on découvre avec surprise que ces micro-biographies rendent compte de cette ambivalence. Dans Le Chevalier errant, composé à la fin du xive siècle par Thomas III, marquis de Saluces, Hector nous est présenté ainsi :
« Hector de Troye sui, le fort combatans
qui conquis roys, princes, chevaliers et sergens.
En deffendant mon pays contre grejoize gens
La m’a laissaz tuer que ne fuz appercevans35. »
Les vers qui accompagnent les fresques du château de la Manta sont inspirés du Dit des Neuf Preux :
Je fui de Troie né et fis du roy Priam,
E fuy quant Menelas e la gregoise gens
Vindrent asegier Troie a cumpagne grant ;
La ocige XXX rois et des autres bien CCC :
Puis moy ocist Achiles asés vilainemant,
Denant que Diu nasquit XI.CXXX ans36.
Tous les exemples de ce type37 présentent un schéma assez proche, filiation-mort-datation, auquel s’ajoute parfois le nombre des victimes du guerrier. Dans ces exemples, si le contenu relève du stéréotype, la figure conserve sa complexité, évoquant à la fois la grandeur et la chute du fils de Priam. Sans circonscrire l’histoire de ces personnages à ces quelques lignes, ils fonctionnent comme des appels à une culture commune, que l’on peut certes qualifier de doxa, mais la richesse et la diversité de la matière troyenne à cette époque empêche que l’on réduise son héros à un exemplum du guerrier.
Ainsi la place d’Hector dans la liste des Preux, loin de limiter les possibilités littéraires du personnage, en fait une figure encore plus malléable puisqu’elle appartient désormais à un ensemble, que chaque écrivain réinterprète à sa façon. Le héros troyen y est tantôt un Preux parce que sa gloire fait oublier son échec, tantôt parce que sa mort rappelle que tout modèle peut être dépassé. Selon le sens que chaque auteur veut donner à ce motif, Hector est donc l’un des Preux malgré son échec ou à cause de lui. Enfin la chute d’Hector est liée aussi à sa place de premier Preux, dans une lecture progressiste du motif. « Sarazin fut, comme j’entens38 » non seulement parce qu’il appartient au paganisme mais aussi parce qu’il incarne la figure la plus éloignée dans le temps, c’est-à-dire une altérité temporelle.
