Par simple commodité de discours, j’emploierai à l’occasion, dans cet exposé, les vocables « dialecte » et « patois » concurremment à celui, plus fondé scientifiquement, de « langue ». Par ailleurs de la problématique très complexe du picard, je ne retiendrai en préambule que les faits fondamentaux suivants : il n’existe pas de koïnè du picard ; il n’existe à l’intérieur du domaine picard, situé en zone d’oïl, aucune revendication de type autonomiste, que ne pourrait en tout cas appuyer aucun fondement ethnique ; les frontières administratives qui traversent le domaine linguistique picard (une nationale, France-Belgique, et une régionale entre le Nord – Pas-de-Calais et la Région de Picardie1) provoquent une segmentation très poussée dont les effets se font sentir aussi dans la production littéraire2. Cela dit, il ne sera question ici que de la partie française du domaine3.
Sans ouvrir la question vertigineuse de la littérarité, je me contenterai de proposer une définition en extension. Mais avant toute chose, l’appellation même de « littérature picarde » appelle quelques précautions En effet, la notion de littérature patoisante apparaît sinon comme un oxymore du moins comme une incongruité pour beaucoup, à commencer bien sûr par les populations allophones mais aussi trop souvent pour le lectorat picardophone et même pour les auteurs qui souvent répudieraient ce terme appliqué à ce qui n’est à leurs yeux qu’un simple passe-temps. Je citerai ici ces lignes de Léopold Simons, en page sept de son recueil Lille aux Lillos4, « Lorsque le Syndicat des Chansonniers, à la SACEM, m’a décerné le prix Georges Chepfer, créé pour honorer un poète patoisant des provinces françaises, beaucoup se sont étonnés : “On ne savait pas que vous étiez poète !” Moi non plus… ». Il faut donc passer sur cette absence de prétention, cette attitude constante de minorisation des pratiques culturelles populaires par leurs propres acteurs pour incorporer d’autorité les trois grands genres dans cette définition. Mais il convient aussi d’inclure à côté du théâtre joué d’autres formes de spectacles où s’entend le dialecte, telles les marionnettes ou encore les prestations des comiques patoisants. Enfin au titre des littératures orales, la blague populaire et tout particulièrement les blagues dites de Cafougnette ont ici toute leur place.
Le titre proposé Un nouvel âge d’or de la littérature picarde ? implique un essai liminaire de périodisation puisqu’il rabat implicitement sur un précédent. La littérature picarde a en effet connu sa première période faste au tournant du xxe siècle, vers 1880-1914, époque d’un foisonnement inégalé jusqu’alors de créations signées, allié à une forte visibilité lors des manifestations festives. Sans aller plus avant, signalons deux caractéristiques majeures. D’abord l’existence de ce que j’ai nommé ailleurs « les poètes de beffrois 5 ». Certains poètes patoisants, en faisant de leur attachement à leur cité un thème essentiel et récurrent, provoquent un effet d’identification réciproque. Ils en deviennent les chantres ou pour employer la terminologie de l’époque, les « bardes ». Ce phénomène est particulièrement marquant lorsqu’il s’agit de villes importantes et les trompettes de la renommée portent alors bien au-delà des murailles le nom de l’élu. Ce sera le cas à Tourcoing avec Jules Watteeuw dit le Broutteux (1849-1947), à Cambrai avec Charles Lamy (1848-1914), à Denain avec Jules Mousseron (1868-1943), à Amiens enfin avec Edouard David dit Tchot Doère (1863-1932), sans compter nombre de littérateurs de moindre envergure. La palme revient à Lille qui aligne sur trois siècles les célébrités les plus éclatantes avec les noms de François Cottignies dit Brûle-Maison (1678-1740), Alexandre Desrousseaux (1820-1892), auteur du P’tit Quinquin, et Léopold Simon dit Simons (1902-1979). Leur rôle à tous est des plus importants non seulement par la qualité – très variable – de leurs œuvres, mais parce qu’ils ont suscité des vocations nombreuses et entraîné l’amorce d’une République des Lettres picardes. L’autre caractéristique majeure, plus originale, tient à l’existence, dans le Nord – Pas-de-Calais, dans le sillage du mineur-poète6 denaisien Jules Mousseron, d’une littérature dialectale corporatiste de la mine, sans équivalent dans le reste du pays.
La Grande Guerre va casser net cet élan. Rapidement, la ligne de front clive le domaine picard en son centre (selon un axe nord-sud) et il va sans dire que les esprits sont tendus vers d’autres aspirations, particulièrement en zone occupée. Lors de la Reconstitution7 la production va peiner à reprendre, sans atteindre le niveau de la précédente. La Seconde Guerre Mondiale va ensuite provoquer une duplication aggravée de ce phénomène délétère. La période des Trente Glorieuses enfin va conforter cette tendance, la littérature patoisante étant de plus en plus perçue comme désuète dans une époque qui veut tourner la page du passé. À cet étiolement va s’ajouter la chute brutale de la pratique du vernaculaire à partir des années 60. On peut donc affirmer que les années 40, 50 et 60 sont celles des basses eaux de notre littérature8 qui semble désormais condamnée à un inexorable dépérissement, tant par la raréfaction des publications que par le désintérêt de la population.
Le sursaut puis le renouveau vont être enclenchés par les suites bien connues des « événements » de mai 68 : condamnation du progrès et recherche des fameuses « racines ». Mais c’est plutôt dans la décennie 80 que la machine se remet sérieusement en route, qu’un nouvel intérêt se manifeste de la part des jeunes générations9 et que les créations recommencent à se multiplier dans tout le domaine à un rythme soutenu qui ne se démentira plus.
Les permanences
Le vers : poésie, pasquille, fable et chanson
Le propos qui suit va donc concerner la littérature de ces trente dernières années confrontée à la littérature antérieure de façon à faire la part des permanences et des évolutions. Cette production se caractérisant au premier chef par son atomisation, il va sans dire que cet état des lieux ne peut prétendre à une exhaustivité qui de toute façon ne ferait qu’obscurcir le tableau. Le plus souvent les noms d’ouvrages et d’auteurs fournis ici ne le sont qu’à titre d’illustration d’un phénomène plus général, avec l’inévitable subjectivité inhérente à un choix littéraire. On ne pourra pas non plus fournir de données chiffrées, les corpus ne pouvant être cernés avec certitude.
Ce qui frappe à première lecture c’est un phénomène massif de permanence, cette activité contemporaine ayant conservé en effet bien des traits fondamentaux des époques antérieures. La caractéristique la plus criante réside d’abord dans une forte carence générique avec l’absence quasi complète du roman10. La littérature picarde continue à délaisser la prose et les formes longues, conservant toujours pour immuable standard le recueil de poèmes, sans que l’on puisse oser vraiment le terme de poésie. Il s’agit en fait de textes versifiés, parfois à la diable, avec des finales souvent simplement assonancées sans compter les rimes orphelines et les vers blancs, les mètres boiteux, une absence désolante de tropes et particulièrement de métaphores et pour tout dire un manque constant d’images et de musicalité. Quel que soit le sujet adopté, l’auteur patoisant contemporain continue d’utiliser la versification alors qu’il n’en possède généralement ni la maîtrise ni parfois même les codes. Mais il ne s’en replie pas pour autant sur la solution de facilité des vers libres. Il tient à son simulacre de forme régulière, avec une nette prédilection pour la formule aisée des rimes plates. Par ailleurs il ne pratique plus aussi assidûment que ses prédécesseurs l’octosyllabe et le quatrain : la tendance est à l’allongement, et du mètre (décasyllabes ou alexandrins) et de la strophe (succession souvent irrégulière avec une propension au texte d’un seul tenant).
On peut évidemment s’interroger sur les raisons de cet acharnement à vouloir versifier. On y verra d’abord le poids d’une tradition vieille de trois siècles. On y lira aussi la fascination pour l’imitation, la nécessité du modèle, surtout dans le cas des autodidactes. S’y ajoutent les avantages des formes courtes qui abrègent les difficultés de la lecture et correspondent bien, il faut le dire aussi, à la minceur de la plupart des sujets. Mais peut-être le choix de la forme versifiée répond-il avant tout à un besoin de dignité, un désir d’ennoblissement de la langue qui passe par une mise à distance de la prose, bonne pour les blagues des journaux et des almanachs. Et il faut ici se souvenir que cette littérature a connu sa première acmé à une époque où la littérature française divinisait non la figure du romancier mais celle du poète.
On ne s’étonnera donc pas que ce poète de hasard se risque bien rarement à trousser un sonnet, forme à laquelle se sont pourtant essayés, parfois même avec bonheur, quelques-uns de ses plus talentueux aînés (Édouard David, Théophile Denis, Léon Goudallier, Mousseron, Simons, Watteeuw). L’explication de cette rareté ne tient peut-être pas seulement à une absence de technique ; s’y ajoute sans doute le sentiment d’une inéquation au sujet traité, la trivialité ordinaire de la thématique picarde faisant mauvais ménage avec ce genre prestigieux. Par ailleurs, la seule forme spécifiquement dialectale, la pasquille11, fort en vogue à la Belle Époque dans l’agglomération lilloise, a pratiquement disparu. En fait, et en l’absence de dénomination précise, nombre de pièces proposées pourraient très bien en réalité répondre à cette définition peu contraignante. Le terme est d’ailleurs resté utilisé un moment dans le seul titre de certains recueils où il fonctionne alors en tant que marqueur d’appartenance locale et signe de rattachement aux prédécesseurs glorieux, Desrousseaux, Simons et Jules Watteeuw12. Quant à la fable (lafontainienne, il va sans dire), genre en vogue dans maintes littératures régionales, elle reste indémodable et connaît d’incessantes variantes menées avec verve. Les plus courues sont tout bonnement les plus célèbres, les fables animalières, puisées essentiellement au Livre I, davantage souvenirs de l’école primaire que fruits d’une lecture personnelle. Si la tendance n’a jamais été à l’élaboration de recueils complets13, pratique répandue dans d’autres domaines linguistiques notamment l’occitan, il n’est guère en revanche d’auteur, publié ou non, qui n’ait une fois au moins repris l’un de ces textes canoniques, soit en traduction simple, soit, cas le plus fréquent, en adaptation parodique. Les résultats sont très divers. Bien des adaptations se révèlent pesantes, qui, à mille lieues de la virtuosité hétérométrique de leur hypotexte, affichent platement un aride bloc scriptovisuel monolithique. Mais on relève aussi de belles réussites, grâce à un rythme très enlevé et, au plan du comique, grâce à des trouvailles dans l’anachronisme, l’anthropomorphisme, la satire sociale ou encore les allusions locales voire les plaisanteries lestes.
La chanson enfin, qui était un genre prépondérant (Desrousseaux, auteur picard le plus célèbre, fut exclusivement chansonnier), est en très net recul dans les recueils. C’est qu’il n’existe plus de chansons de carnaval ni de pratiques chansonnières associatives, à l’exception du Caveau lillois qui maintient vaillamment la flamme. On chante de moins en moins en picard, en tout cas dans l’espace public. Pour ce qui est de la sphère privée subsiste un corpus traditionnel restreint entonné lors des fêtes familiales14, abondé par le folklore local (L’Arignie à Amiens, Eune Taque d’hole [Une tache d’huile] en zone rouchi, Ô Guéneles à Boulogne15, In haut de ch’terril ou plus encore Lampiste, m’tiote lampiste16 dans le bassin minier, etc.), le tout surplombé dans le Nord – Pas-de-Calais par l’inoxydable P’tit Quinquin. À signaler deux moments forts, relativement récents, avec la médiatisation du groupe des Capénoules [Mauvais sujets] et de son leader charismatique Raoul de Godevarswelde dans les années 60-70, groupe dont le succès ne s’est pas perdu, et le CD de chansons minières Renaud cante el’Nord enregistré en 1993 dans le sillage du tournage du film Germinal de Claude Berry. Dans les deux cas le répertoire alliait des nouveautés à un fonds classique. Au total, la chanson patoise reste bien vivante. Si ses échos se perdent dans le flux des variétés françaises et anglophones, elle s’entend néanmoins sur quelques radios régionales tandis qu’avec l’appui du piano à bretelles elle anime les bals populaires, notamment dans le bassin minier. Deux noms viennent ici immédiatement à l’esprit, celui du fameux Edmond Tanière, immortel interprète de Tout in haut de ch’terril, et celui de Simon Colliez, auteur d’une œuvre discographique considérable. Des artistes travaillant cette veine classique se produisent également sur scène (Patrice Colon, au nord) parfois au sein de groupes (Les Bons Garchons, Hainaut). Mais il existe aussi une veine moderne, rockeuse (Lézard Martien à Valenciennes) ou folkeuse (Amuséon Picards, du Vimeu, fait ainsi danser au son du pipasso, la cornemuse picarde ; dans l’Oise, Patrick Boulfroy leader d’Achteure [Maintenant] collecte et édite des chansons traditionnelles). On comprend donc que si sur le terrain la pratique chansonnière n’est pas éteinte, la traditionnelle insertion en recueil de « chansons nouvelles », flanquées de leur timbre n’est plus de saison. Paroles et musiques se trouvent aujourd’hui en livret dans la pochette des CD.
La prose : contes, romans et nouvelles, presse
Nous avons donné en note supra les titres de deux ouvrages qui peuvent prétendre au titre de roman. Il n’est pas inintéressant de signaler deux faits qui concernent le processus de leur édition : Chu Drwé c’mins a d’abord paru en feuilleton dans la revue Ch’ti Qui Pinse (1981) qui n’a malheureusement pu mener sa réalisation à terme puis il a été repris par la revue Ch’Lanchron; l’auteur de Ch’l’autocar du Bourq-éd-Eut a d’abord lu son roman par épisode de 1993 à 1995 lors des réunions mensuelles de l’Association des Picardisants du Ponthieu et du Vimeu. Tant il est difficile de s’arracher aux habitudes de la discontinuité dans les deux cas, à la prégnance des pratiques orales et collectives dans le second. Mais le roman, forme dominante de la littérature française actuelle, fascine. C’est ainsi que feignant d’ignorer la classique distinction entre roman et nouvelle, le numéro 100 du Lanchron (voir paragraphe suivant) annonce fièrement la parution simultanée de deux « romans », lesquels ne comptent jamais que 22 et 35 pages17. Les avatars de l’œuvre de Marius Dewismes montrent à quel point la publication d’un roman en picard s’avère improbable ; le passage réussi à l’édition de la belle œuvre de Jean Leclercq s’explique quant à lui par un contexte éminemment favorable, celui de l’accueil attentif d’une puissante association et de l’insertion dans une structure entièrement vouée au picard. On peut donc supposer que d’autres tentatives ont existé qui n’auront pas abouti dans leur projet d’écriture ou le placement chez un éditeur. Et de fait, les éditions du Lanchron ont engrangé une bonne vingtaine de manuscrits en prose, de sujets et de longueurs très variables18. Peu sont assez étoffés pour pouvoir prétendre à l’appellation de roman mais une douzaine d’entre eux, d’une longueur de quelques dizaines de pages, peuvent être considérés comme des nouvelles longues. Qu’importe au demeurant cet étiquetage, l’intéressant est de constater l’existence d’une accumulation souterraine d’œuvres fictionnelles en prose qui démontre que la prose longue n’est pas ontologiquement incompatible avec le picard. On sait que le roman, seul genre littéraire rentable est l’apanage des maisons parisiennes19, la poésie étant en quelque sorte autorisée à végéter en province. Or l’édition d’un roman en « patois » ne peut se concevoir dans une maison nationale et parmi les maisons régionales combien seraient intéressées puis oseraient courir le risque ? La porte est vraiment étroite.
Notons que le renoncement au roman prive ainsi la littérature picarde des deux sous-genres les plus en vogue actuellement : la science-fiction et le policier. De la même manière, l’évitement de la prose longue écarte le picard de la catégorie la plus prisée sans doute de la littérature factuelle, celle du témoignage. C’est ainsi qu’on ne peut recenser qu’une poignée de mémoires se rapportant aux milieux de la campagne ou de la mine, avec le cas particulier d’un auteur ayant traité successivement ces deux univers20. Cela étant la prose gagne cependant du terrain, surtout ces derniers temps, mais toujours sous des formes brèves : contes, légendes ou nouvelles de quelques pages tout au plus chacune, réunis en recueils ou publiés directement en volume, de taille plus conséquente21. Cet essor de la prose est grandement favorisé par la pratique récente de la traduction in-extenso sur la page en regard, phénomène sur lequel nous reviendrons plus loin. L’autre secteur de progression est celui de la presse. La présence du picard dans les journaux a commencé dès le Romantisme et s’est affirmée sous la IIIe République, y compris, à partir de la Belle Époque, sous la forme de feuilles intégralement en picard. Cette dernière formule est réapparue au cours des années 1980 avec deux titres. La zone de chalandise et d’influence de Ch’Lanchron (trimestriel abbevillois fondé en 1980 par Jean-Luc Vigneux et Jacques Dulphy, eux-mêmes auteurs), dépasse depuis longtemps le Vimeu pour concerner l’essentiel des acteurs de la scène picarde entière. Cet organe de bonne facture, qui prospère sans publicité, œuvre de façon irremplaçable à la diffusion de la littérature picarde, tant dans ses colonnes qu’à l’aide de sa maison d’édition. Chés Vints d’Artoés, disparu en 2006, a dans ses colonnes également joué ce rôle dans le Nord – Pas-de-Calais, mais dans une bien moindre mesure et avec moins de hauteur de vue. Même destin à Amiens pour Eklitra, revue de l’association éponyme, vouée à la découverte du patrimoine de la Région de Picardie, notamment dans sa composante littéraire. Au registre des disparitions signalons encore, en 2005, celle de Linguistique Picarde, « organe officiel de l’Atlas linguistique picard » (CNRS), qui avait régulièrement réservé une place à la reproduction de textes contemporains. En dehors de ces entreprises spécifiques, le picard occupe également dans la presse un espace, très mesuré, sous des formes diverses : chroniques, billets d’humeur, blagues, historiettes, dictons, proverbes, recettes culinaires, poèmes… Procéder au recensement de ces interventions serait bien ardu : il faudrait écumer, outre les éditions régionales de la PQR (La Voix du Nord par exemple en possède 22), les titres à diffusion géographique beaucoup plus circonscrite (type L’Abeille de la Ternoise, L’Écho de la Lys, etc.), sans oublier les presses corporatistes, syndicales, municipales et confessionnelles22 qui peuvent réserver de bonnes surprises. D’une manière générale, la parution patoisante adopte un rythme hebdomadaire, cantonné à un jour fixe (ordinairement le dimanche) mais les parutions sont le plus souvent intermittentes, même s’il existe des signatures présentes sur plusieurs décennies23. On devine aisément quelle peut être la qualité des blagues et des historiettes (où toute grossièreté est néanmoins bannie) et le plus intéressant relève certainement des chroniques et des billets qui traitent de la vie quotidienne et des problèmes de société mais très rarement de politique, sujet généralement taboué. Au fil du temps peut se dessiner la personnalité du signataire, apparaître un style… Mais l’une des règles les plus constantes semble être le faible degré de difficulté du picard pour permettre la lecture au plus grand nombre. Au total, et même s’il ne s’agit là que d’une menue monnaie littéraire, on ne peut que se réjouir de ce signe de vitalité.
Les arts du spectacle
Le théâtre, quant à lui, n’a toujours tenu dans l’édition en picard qu’une place des plus modestes qui ne donne pas la juste mesure de sa présence sur le terrain, bien réelle et vivante grâce à de nombreuses troupes éphémères qui se constituent et se délitent à l’occasion de circonstances festives ponctuelles (fêtes des écoles, par exemple). On perçoit là encore l’impossibilité d’inventorier cette activité qui ne laisse de traces que dans les annonces et comptes rendus de la presse locale. Il existe aussi des troupes permanentes, parfois itinérantes dans un périmètre réduit. Ces troupes apparaissent et disparaissent au fil des décennies, et à l’heure actuelle il en existe une bonne vingtaine (dont une seule professionnelle), la plupart de formation récente. Leur répertoire peut être mixte, français et picard. Là encore la brièveté est privilégiée : pièces courtes, autrefois baptisées saynètes, aujourd’hui appelées sketches. Les pièces d’une certaine longueur sont très majoritairement des traductions ou des parodies du répertoire français, avec une prédilection pour le xviie siècle24. Il existe aussi des vaudevilles d’un format plus étoffé mais dont le texte n’est pas édité, comme les pièces montées par Bertrand Coq et sa compagnie artésienne Les Tréteaux de l’Impasse (type : Ch’canarien d’matante Henriette). Dans cette activité théâtrale il faut inclure la revue municipale, la plus fameuse étant sans conteste La Revue Boulonnaise. Il s’agit, selon la loi du genre, d’une sorte d’opérette où sont passés « en revue » – dans la bonne humeur – les faits saillants de l’actualité locale. Ce spectacle, très ancien, proche du music-hall, est très couru de la population pour qui il constitue une sorte d’obligation culturelle25.
S’il n’existe pas d’auteur dramatique qui ait imposé son nom dans la période récente, on signalera cependant la belle vitalité de l’œuvre de Simons26 dont quelques pièces suffisent à fournir le programme unique du café-théâtre lillois Le Pétrouchka depuis 1978 ! Les trois volumes de théâtre ont été réédités mais pas les sketches qui n’existent qu’à l’état de manuscrits ou tapuscrits et sont au nombre de 40027. Le théâtre de cet auteur majeur, disparu en 1979, a par ailleurs été constamment commercialisé à l’aide de moyens audiovisuels par les soins de l’association Toudis Simons et continue aussi d’être joué çà et là. Signalons que les associations patoisantes abritent souvent en leur sein des activités théâtrales, notamment sous forme de sketches. Au total, l’ensemble de ce répertoire dialectal est uniformément comique et relève du théâtre de boulevard. Ses sujets traitent le plus souvent de la vie quotidienne. Enfin, il est presque exclusivement l’affaire d’artistes amateurs28.
Du côté du spectacle il faut aussi signaler la pérennité du théâtre de marionnettes (à tringles) dans ses foyers historiques. À Roubaix, le Théâtre Louis Richard a mené un remarquable travail de recherche et de diffusion sur les marionnettes du Nord tout en donnant d’innombrables spectacles (adaptations et créations) dans toute la Région et bien au-delà29. À Amiens la troupe Chés Cabotans de Françoise Rose et Jacques Auvet a dès 1967 obtenu de la municipalité une salle permanente pour y mener ses propres activités et entretenir la légende de Sandrine et Lafleur. Enfin, pour être complet, il faut signaler les répertoires des quelques comiques patoisants se produisant sur les scènes de nos régions. Si la finesse n’est pas toujours au rendez-vous, le pire n’est pas toujours sûr non plus et l’ensemble est majoritairement d’une bonne tenue. Perdure toujours la formule du monologue du picardophone égaré dans un monde qui le dépasse (type : Ch’Guss dans le Boulonnais, Jean-Louis Têtard de Saint-Quentin qui joue au Gleude) mais il faut signaler ici qu’à la différence des autres régions françaises il s’agit rarement d’un paysan. Le genre troupier (Nénesse) cède le pas au profit de créations plus authentiques (Mauricette Cheval et ses coulibettes), plus charpentées (Charlemagne), plus abouties (José Ambre). Plus originaux sont les spectacles proposés par la compagnie Sur la route (mixte franco-picard d’une grande sensibilité) et plus récemment par la Compagnie du Reste Ici où le fantastique et la poésie côtoient l’observation sociale. À signaler aussi la possibilité de démarches plus culturelles, telle celle du couple Clara et Bistoulle qui mène dans le Cambrésis un travail pédagogique avec des lectures publiques, des interventions dans les médiathèques, etc. Dans cette masse de performances d’intérêt forcément très inégal, l’exploitation du fonds des classiques picards (Mousseron, Simons, etc.) n’est que peu pratiquée, au profit de créations personnelles. En tout cas, il existe toujours un auditoire, acquis d’avance. Pour conclure au sujet du théâtre et des autres arts du spectacle, soulignons une dernière fois, et pour la regretter encore, l’hégémonie du comique.
Tonalités et valeurs
Le comique continue donc de fournir la tonalité dominante, prose et vers confondus, conformément sans doute à l’attente du public. C’est lui qui est la source de cette littérature orale subsistant aujourd’hui sous le nom de cafougnettes, histoires drôles dérivées du personnage éponyme popularisé par le mineur-poète Jules Mousseron, mort en 194330. À l’origine, Zeph Cafougnette est mineur de fond, possède une psychologie fortement caractérisée (bravache, simplet et calamiteux) et ses aventures se passent, sauf exception calculée, en milieu minier. Par la suite, il devient un simple quidam évoluant dans un Nord superficiellement évoqué. Aujourd’hui, les histoires de Cafougnette sont totalement décontextualisées, le souvenir de son origine littéraire s’est perdu et c’est ce dépouillement, cette plasticité, qui assurent sa pérennité. Deux recueils de ces blagues, collectées dans la population du Nord – Pas-de-Calais31, ont connu un franc succès. Leur teneur est universelle : grivoiserie, misogynie (selon un penchant très marqué de la littérature en picard), scatologie (autre composante féconde), histoire de cancres, de cocus et de belles-mères, anticléricalisme bon enfant, dérision des autorités et apologie de la boisson (la bière évidemment)… Dans cette typologie il ne faut pas oublier, plus spécifique, la blague linguistique ou métalinguistique, centrée sur la pratique du picard (quiproquos, paronymies, insécurité linguistique…), catégorie qui occupe une part substantielle de l’ensemble comme sans doute d’ailleurs dans les autres langues régionales32. Il s’agit là d’une production à la fois ludique et réflexive sur le langage, souvent inventive et drôle et toujours intéressante aux plans épilinguistique et sociolinguistique.
Cela dit, l’écrivain en picard sait à l’occasion se faire aussi moraliste en stigmatisant les défauts de ses contemporains, en déplorant les ravages du progrès, avec ces dernières années l’affirmation d’une prise de conscience écologique. L’écrivain en picard n’aborde pas toujours les problèmes de notre temps mais lorsqu’il le fait, c’est avec netteté. Il ne lève pas une bannière (il n’affiche que rarement ses opinions politiques33) mais affirme ses convictions sur le mode de la déploration, de la dénonciation, à tout le moins de la satire. Sont ainsi passés à la moulinette les méfaits du machinisme, du chômage, de l’anglomanie et de l’américanisme, de la consommation effrénée, de la libération des mœurs, de l’insolence de la jeunesse, de la dissolution des liens traditionnels… Foncièrement c’est un réactionnaire parce qu’il oppose régulièrement le monde actuel à celui d’hier au profit de ce dernier qui lui paraît plus enviable, même s’il concède qu’auparavant tout n’était pas que roses et violettes. Qu’il soit conservateur en ce sens n’empêche pas qu’il soit humaniste, voire clairement de gauche, ce qui est le cas en particulier des enseignants. Il faut ici rappeler que contrairement à une idée solidement reçue, le corps des instituteurs n’était pas constitué des seuls fameux « hussards noirs » de la République et que l’École a toujours ménagé une petite place au picard (appui pour l’enseignement du français, chansons, festivités de fin d’année…) mais de façon plus affirmée – et sous ce nom – au sud qu’au nord34. Les enseignants – et pas seulement du primaire – continuent aujourd’hui de fournir (comme hier ?) la corporation dominante au sein de la communauté des écrivains en picard. On ne compte plus les spectacles montés par les innombrables Amicales Laïques et de manière plus significative encore au plan idéologique, la Fédération des Œuvres Laïques (la F.O.L.) peut parfois explicitement aider l’édition en picard35. Dans le cas où l’auteur, donc, est enseignant, ses propos débouchent souvent sur des appels plus constructifs. Il peut alors ne pas faire mystère de sa qualité de socialiste ou de communiste, ou de son idéologie laïque. Les professions de foi religieuses (c’est-à-dire catholiques) qui ont toujours été minoritaires, le deviennent aujourd’hui plus encore, ce qui n’exclut pas les manifestations d’appartenance au monde chrétien, notamment à la faveur des fêtes (Noël et ses contes par exemple).
Un bon exemple de l’affirmation des valeurs de l’auteur picardisant est celui de l’affichage de ses loyautés qui se présente en un véritable mille-feuilles. Première d’entre elles, et de façon très attendue et consensuelle, tautologique même, l’attachement viscéral à la petite patrie, formulé avec la simplicité de l’évidence et doublé volontiers d’une qualité superlative (du type : Min villache ch’est l’pus biau des villaches). Les délices de l’autochtonie forment le socle de l’inspiration de l’auteur patoisant classique qui ne saurait d’ailleurs écrire que dans son parler natif. Cette première affirmation n’est évidemment pas contradictoire avec l’appartenance à la grande patrie mais ce patriotisme national s’affiche de façon moins obsessionnelle et se formule de façon moins grandiloquente que naguère. Le Nord – Pas-de-Calais reste une région de frontière mais les menaces ont changé et les déclarations se formulent de façon moins belliqueuse même si le souvenir des deux Occupations et des exactions des « Boches » est entretenu par les contemporains. En revanche, l’appartenance à la Région tend à devenir un passage obligé des recueils avec un Nord fortement stéréotypé ou une province de Picardie aux contours assez flous. L’Europe a fait son apparition depuis quelques années et c’est pour être brocardée.
Comme dans toute littérature populaire les larmes se doivent de côtoyer le rire. Subsiste ainsi un penchant pour le mélodrame 1900 avec les récits de catastrophes, les faits-divers inquiétants, les portraits de marginaux. Mais le misérabilisme est en net recul et cède la place à des scènes où l’émotion se fait moins démonstrative : attendrissements de berceau, histoires d’animaux (de chiens avant tout)36, attention portée aux idiots de village… Tous ces thèmes éprouvés continuent apparemment à faire recette. Un sentiment négatif bien particulier imprègne toute cette littérature, celui de la mélancolie. Mélancolie qui se décline essentiellement sur le mode de la nostalgie : c’est le Tempus Fugit d’autant plus vivement ressenti que la moyenne d’âge des auteurs et des lecteurs est élevée. Regrets personnels de la jeunesse enfuie bien entendu mais surtout regrets d’un âge d’or révolu, celui de la société industrielle embellie par le souvenir, celui d’une époque où le picard, moyen d’expression de toute la communauté, résonnait librement dans l’espace public. C’est dans cette poésie élégiaque que l’on trouve les véritables réussites, l’auteur, par-delà ses éventuelles maladresses formelles, parvenant à toucher son public par ses qualités de sincérité et d’humanité. En tout cas c’est cette nostalgie très prenante qui est au principe même de la pérennité de la littérature de la mine, laquelle ne s’exprime plus comme autrefois sous forme de recueils mais en textes dispersés. Voilà vingt ans que le dernier puits a fermé, la phalange des derniers pinsionnés se réduit d’année en année, mais poèmes et chansons continuent de paraître de manière anarchique, engendrés désormais non plus par les seuls mineurs de fond mais par tout ancien salarié des Houillères et même plus largement par n’importe quel habitant du bassin minier. On sait que l’univers mental du charbonnier est structuré par la dichotomie du Haut (le Coron) et du Bas (le Fond) et les recueils de poésie minière traitaient simultanément des deux. Aujourd’hui, par la force des choses, les textes de la première catégorie l’emportent. Et raconter les souvenirs d’une enfance passée dans une commune minière participe également de cette littérature37. Le Temps s’est arrêté mais la mythologie de la Mine perdure. Quelques textes se complaisent dans une description guillerette de mœurs révolues mais pour l’essentiel on continue de gémir sur la dureté de la condition du mineur de naguère et même d’antan, de pleurer toujours les victimes des catastrophes passées (à commencer par l’effroyable sinistre de Courrières en 1906, qui resta jusqu’à peu la plus grande catastrophe minière de tous les temps)38. Et pourtant, paradoxalement, on ne se console pas de l’arrêt de l’extraction minière, que d’aucuns veulent ne pas croire irréversible. À cela s’ajoute un vif ressentiment provoqué par l’ingratitude d’une nation qui n’a pas su rendre justice aux sacrifices de la corporation. Les atteintes à la mémoire et au cadre de vie (arasement de corons, de chevalets, de terrils, politique immobilière) ajoutent enfin à la consternation. Au total, prédomine un gigantesque sentiment de perte39.
Figure 1.
Les facteurs de renouvellement
Mais à côté de ce phénomène massif de permanence sont apparus des facteurs de renouvellement et de diversification grâce à la venue d’un petit courant créatif et au passage à de nouveaux modes d’expression littéraires.
Dans les années 1968-1972 se constitue le groupe surréaliste de Montreuil-sur-Mer qui réunit au lycée, autour de Pierre Ivar dit Ch’Vavar [Le Crabe en parler berckois] les figures hautes en couleurs de Martial Lengellé et Konrad Schmidt alias Flip Donald Tÿêtdégvau [Philippe Donald Tête de cheval]. Ces jeunes gens ont lu Rimbaud et les Surréalistes, voire Bataille. Ils ont donc une conception altière de la poésie alliée à une claire perception de l’existence du picard. Ils vont d’ailleurs contribuer à diffuser ce dernier terme dans le Nord – Pas-de-Calais et à récuser celui de patoisant, marquant ainsi fermement leur différence avec les autres auteurs de leur époque. À côté de la littérature picarde populaire et traditionnelle va ainsi coexister désormais une littérature picarde novatrice qui s’appuie sur les développements récents de la littérature française40. Pierre Ivar est resté jusqu’à ce jour la figure centrale de cette tendance, à telle enseigne qu’il a lui-même organisé en 2004 son volume d’hommages !41 D’une publication foisonnante on retiendra en priorité les deux œuvres majeures suivantes : d’abord en 1978, Kémin d’Krèq, « livre-labyrinthe » marqué par l’OULIPO, écrit en picard synthétique en collaboration avec Flip Donald Tÿêtdég’vau, où la lecture progresse à la façon d’un jeu de l’oie à coups de dés. Puis en 1986, Cadavre Grand m’a raconté (sous-titré La poésie des fous et des crétins dans le Nord – Pas-de-Calais), saisissante collection de lettres apocryphes où la place du dialecte est minoritaire. Infatigable animateur, Pierre Ivar a créé et dirigé plusieurs remarquables revues littéraires franco-picardes telles L’Invention de la Picardie / L’Invintion del’Picardie (1986-1995, 6 numéros), au titre éloquent et Le Jardin Ouvrier (39 numéros), plus expérimental. La thématique y brasse avec jubilation la nostalgie de l’enfance, l’érotisme, voire la pornographie, la violence, le macabre, la scatologie et la dilection pour les mystiques de village et les simples d’esprit, les internés et les marginaux ruraux. Ce bouillonnement reste néanmoins strictement contrôlé. Les auteurs qui participent à ces aventures mènent le plus souvent de façon parallèle l’essentiel de leur œuvre en français, explorant avec constance de nouvelles voies formelles (poésie spatialiste de Pierre Garnier42, poésie justifiée de Lucien Suel, poésie arithmonyme de Pierre Ivar)43. Sans oublier dans cette mouvance ivarienne la figure déjantée de Désiré Desquennes, qui à la tête de son groupe Chés Dessaquaches [Les Extractions] interprète des blues picards ravageurs.
Figure 2.
L’un des chantiers les plus significatifs de cette volonté de dépoussiérage du picard concerne l’activité de Pierre Ivar traduisant en picard des textes français (Bataille, Rimbaud…), américains (cinq poèmes d’Émily Dickinson), breton (Paol Keineg, Il est interdit de cracher par terre et de parler breton), gallois (poèmes de Menna Elfyn), gaëlique (Lamentations de la vieille femme de Beare), grec (L’Évangile de Mathieu) et même sonrai ou zarma. La liste n’est qu’indicative mais il faut ici préciser que la plupart du temps ces textes sont brefs, aux exceptions de L’Évangile…, des Lamentations… et d’une pièce d’Emmanuel Tonetti, Le Meunier de Crécy [Ech’Manier d’Kèrci]. Ajoutons que pour les langues étrangères ces traductions ne sont pas opérées à partir du texte-source original mais d’une traduction-relais. Mais cet éclectisme permet de démontrer les capacités intrinsèques du picard, traité ici comme une véritable langue de culture. Le picard possédait déjà ses chefs-d’œuvre et ses classiques mais il faut bien reconnaître que la grande masse de ses écrits ne présente guère qu’un intérêt documentaire : sociologique voire ethnographique, linguistique, historique, mais bien plus rarement esthétique. L’opposition entre « écrivants » et « écrivains » trouve ici l’une de ses plus belles illustrations avec l’existence de ce petit groupe qui a entrepris avec bonheur d’exploiter le potentiel du picard et qui, grâce à son volontarisme, sa capacité de réflexion, son originalité formelle et thématique, a réussi à donner à lire une production véritablement littéraire, à faire sonner une langue véritablement musicale.
Par ailleurs, les regards des autres auteurs sur la langue ont évolué entraînant la création de pratiques d’écriture radicalement divergentes. D’un côté on a assisté à la faveur, si l’on ose dire, de la *chtimania qui sévit dans le Nord – Pas-de-Calais, à l’apparition de textes improvisés au style déliquescent où quelques schibboleths surnagent à la surface d’un liquide argotique. Mais à l’inverse, certains auteurs ont opté pour la quête d’un picard homogène au possible, opacifié au français (la graphie peut être convoquée dans cette entreprise), cultivant un purisme à rebours. Cette démarche se caractérise par la recherche du mot rare, archaïsme ou inversement néologisme, et une pratique pas toujours consciente de l’hyperpicardisme. Cette attitude tire souvent son origine d’un manque de connaissance initial, compensé alors par une approche livresque et l’utilisation de lexiques, qui conduisent à l’élaboration d’une langue moins strictement localisée, quand ce n’est pas d’un picard synthétique, positions évidemment fustigées par le clan des « patoisants » auquel les intéressés appartiennent cependant de facto par leur thématique. Cette densification de la langue entraîne alors un nécessaire recours intensif à la glose et depuis quelque temps à une traduction française intégrale en regard du texte picard. Ce nouvel usage permet souvent d’atteindre la masse critique rendant possible le passage à l’édition et présente de surcroît l’avantage commercial non négligeable de doubler le nombre de pages. En quelques années il s’est systématisé. Les locuteurs « naturels » font évidemment la fine bouche mais comme ils sont de moins en moins nombreux…
Enfin, il est indéniable que la littérature picarde de ces trente dernières années a su faire preuve de dynamisme et démontré de réelles facultés d’adaptation à son époque par le moyen de toute une série d’innovations. Elle a su tout d’abord élargir son propre champ littéraire avec un fort investissement dans le 9e art. Il ne s’agit pas là d’un surgissement ex nihilo puisqu’au total on peut estimer que le nombre de créateurs de Binde à dessins, toutes époques confondues, est de l’ordre d’une cinquantaine, originaires pour leur majorité du Sud du domaine44. Quel que soit le degré d’habileté des uns ou des autres, le manque de visibilité n’en reste pas moins grand pour cet art réputé mineur, l’essentiel de la production s’effectuant sous forme discontinue bien plus que sous forme d’album. Mais la situation s’est brutalement renversée avec la mode toute récente des BD de traduction. Ces dernières années en effet se sont multipliées les traductions en picard d’albums canoniques (Astérix, Tintin et en Belgique Tintin, Martine et Le Chat de Geluck), albums adaptés avec conscience et ambition, parfois collectivement par quelques vieux briscards du mouvement picard, recrutés avec discernement par les éditeurs45. Le risque était grand, en effet de voir se précipiter des apprentis traducteurs attirés par les succès faciles. On a ainsi le cas d’école du même individu publiant d’intéressants albums d’histoires de Cafougnette d’une façon aussi économique qu’ingénieuse : le dessinateur mettait en images les histoires tirées des recueils de Mousseron, le texte picard qui meublait – en alexandrins ! – les phylactères étant d’une qualité irréprochable puisque de la plume même du poète denaisien. Le même « auteur » se crut alors autorisé à commettre une traduction de Lucky Lucke qui s’avéra catastrophique à l’exception, Dieu merci, du chiffre des ventes.46. Car dans cette série de traductions le succès a dépassé toutes les prévisions avec des ventes de l’ordre de plusieurs milliers voire de dizaines de milliers d’exemplaires, à des années-lumière des tirages des ouvrages de pure littérature. Depuis peu cependant le phénomène observe un net tassement47.
À cela se sont ajoutés tout récemment les prémisses d’une littérature de jeunesse, j’entends par là la publication d’ouvrages visant spécifiquement un public enfantin pour le seul plaisir de la lecture48. Cette catégorie vient tout juste de faire son apparition. On n’ignorera pas pour autant tels textes nichés au sein des recueils pour adultes ni les pièces de théâtre, scolaire ou non, qui eux, relèvent d’un usage bien plus ancien mais on écartera les méthodes pédagogiques. Au plan de l’oral, l’apparition de conteurs et de conteuses (François Péry et son épouse dans le Beauvaisis, Jean-Yves Vincent en Artois, Martine Beugin dans la Somme et tant d’autres…) constitue un phénomène nettement plus novateur et dynamique. On a évoqué plus haut l’effervescence créative en matière de chansons. Soulignons à présent que tous ces intermittents du spectacle se sont saisis des nouvelles technologies au fil de leur apparition : cassettes, CD, puis DVD, internet enfin et à ce sujet signalons l’existence d’une bonne dizaine de sites dédiés au picard, qui le plus souvent ménagent une part à la reproduction de textes, souvent sans grande précaution. Pour les trouver on cherchera à l’enseigne du picard ou à celle du *chti selon l’humeur.
Bien d’autres facteurs favorables existent encore : d’abord un réseau associatif dense qui a connu une véritable expansion à partir précisément des années 1980. Certaines de ces associations locales ont depuis disparu ou se sont déplacées, d’autres ont vu le jour dans de nouvelles communes. Le phénomène le plus intéressant est celui de l’existence de quelques grandes structures nordistes qui attirent un public d’une centaine, voire de plusieurs centaines de personnes : Le Cercle Patoisant roubaisien, Le Cercle Patoisant de Lys-Les-Lannoy, Les Veillées Patoisantes de Tourcoing, Le Cabaret Patoisant de Wasquehal, liste à laquelle on ajoutera les très productifs Picardisants du Ponthieu et du Vimeu… Ces grandes machines se caractérisent par l’intensité de leur activité littéraire. Nombreux sont les membres qui se bousculent lors des séances pour venir tour à tour déclamer fièrement leurs pièces, créations qui pourront éventuellement donner matière ensuite à des tirages de recueils maison. Un bon exemple de leur activité peut être fourni par l’Association Georges Fidit (du nom d’un auteur valenciennois de la Belle Époque), animée par Roger Bar et André Peulmeule, qui organise des réunions très prisées au Cercle du Moulin de Marly-lès-Valenciennes, publie un journal mensuel L’Arnitoile, [La Toile d’araignée], des recueils des textes de ses membres, anime de plus des activités théâtrales sans oublier par ailleurs une fête annuelle, la traditionnelle messe de Noël en patois et de nombreuses participations à des actions culturelles et caritatives…
Le système éditorial a également connu son aggiornamento avec la création de quelques maisons à vocation essentiellement dialectale : nous avons déjà cité Ch’Lanchron, nous pouvons y ajouter les éditions OE [précédemment Secondes Éditions du K] et Nord Avril. Nous sommes loin désormais des fascicules de fortune des décennies précédentes. Les ouvrages qui sortent de ces petites entreprises sont d’une qualité matérielle très supérieure à celle de leurs aînés – en les ayant en mains on a désormais l’impression de tenir un véritable livre – et ils bénéficient d’une diffusion et d’une visibilité plus larges. Signalons aussi l’ajout de plus en plus fréquent d’illustrations (photographies, recours à un dessinateur local) et même, mais trop rarement encore, l’insertion d’un CD.
Transcription et réception
Les dernières années ont vu une évolution considérable sur un point essentiel de toute création littéraire dialectale, celui de la transcription. Le picard ne manque pas d’« orthographes du picard » élaborées par des auteurs comme par des chercheurs. Aux premiers sont attachés les noms de Desrousseaux, Édouard Paris, Ch’Vavar, aux seconds ceux d’André Lévêque et de René Debrie pour ne citer que les plus notoires. Il existe un système d’origine universitaire, le Feller-Carton, adaptation au picard du modèle mis au point par le savant wallon. Bien que clair et fonctionnel, il n’a malheureusement pas réussi à s’imposer largement. À côté de ces constructions théorisées, nombre d’auteurs ont ébauché de manière empirique des systèmes partiels ou plus simplement fourni quelques indications ponctuelles de la même façon en quelque sorte qu’ils ajoutaient une poignée de vocables définis de manière lapidaire en glossaire final. Mais la plupart des écrivains se sont tout bonnement contentés d’écrire selon l’inspiration du moment. Reste que cette question de l’orthographe a longtemps été meurtrière, chaque inventeur ne jurant que par son système et vibrant de l’imposer aux autres. Les écrivains en picard ont longtemps mis autant de rage irrationnelle à se déchirer sur cette question que le public français en met dès qu’un média agite la muleta d’une prochaine réforme. La notation d’un vorklang ou l’élaboration d’un signe polyvalent provoquaient des luttes fratricides et des déchirements d’une intensité comparable aux pires affrontements théologiques du xvie siècle. Cette question donnait souvent droit, en préambule au recueil, à un exposé plus ou moins long et fastidieux de la variante élaborée par l’auteur. Faut-il y voir une manifestation supplémentaire de la paresse intellectuelle de nos contemporains ? Toujours est-il qu’il semble bien que ce temps soit révolu. Si le lecteur peine sans doute toujours autant à déchiffrer un texte en picard sur une certaine longueur, on lui épargne dorénavant un exposé qu’il ne lirait de toute façon plus. On peut regretter qu’un accord n’ait pu être trouvé, on peut ricaner au vu des incohérences, se lamenter au prétexte qu’une langue non normée n’a aucun avenir mais on peut aussi se réjouir dans l’immédiat qu’un tel sujet de discorde publique, et surtout qu’un tel cran d’arrêt à la lecture, aient été enfin levés.
Qu’en est-il à présent de la réception de toute cette production ? Cette question est bien malaisée à évaluer, à commencer par sa dimension quantitative. Il faut d’abord avoir à l’esprit qu’une multitude d’auteurs n’ont jamais véritablement été édités : leurs pièces, le plus souvent des poésies, n’ont connu les faveurs de l’impression que par le biais de recueils associatifs ou de la parution dans la presse. Si d’incontestables progrès ont pu être réalisés grâce à l’efficacité des petites maisons d’édition signalées plus haut, il n’en reste malheureusement pas moins vrai qu’innombrables demeurent les ouvrages publiés avec des moyens de fortune et ne bénéficiant que d’une visibilité très restreinte Pour ceux qui ont réussi à passer à l’édition (véritable ou à compte d’auteur), les tirages sont très modestes (ils demeurent généralement inconnus) et il n’existe quasiment jamais de retirage ni de réédition, à l’exception des quelques BD à succès signalées plus haut. La diffusion est restreinte, bien souvent limitée au périmètre municipal ou cantonal, en commençant par les rares librairies ou maisons de la presse locales. Elle peut s’effectuer à l’aide de modes de proximité : famille élargie, amis, relations professionnelles, obligés divers, associations, fêtes locales, salons du livre du secteur, ces techniques présentant l’avantage de court-circuiter les intermédiaires. Cette vente directe explique la proportion élevée d’envois qui ornent les exemplaires, l’achat d’un ouvrage en picard passant souvent par un contact personnalisé avec l’auteur, aujourd’hui favorisé par la facilité des déplacements. On a toute raison de penser que la part des volumes offerts n’est pas négligeable et d’ailleurs certains ouvrages ne portent même pas de mention de prix. La distribution est alors conçue comme une simple entreprise de relations publiques, ou se donne des visées caritatives49. À cela s’ajoute la quantité de textes (ne parlons pas des ébauches) qui dorment dans des tiroirs sans grande chance d’en sortir un jour. Chaque auteur publié en possède évidemment mais le plus navrant concerne les auteurs qui n’ont jamais connu les honneurs de la parution et dont on ne saura jamais rien. Ce phénomène-là n’est pas propre non plus à la littérature en picard mais si on ne peut en tenir compte dans une étude, sauf à le mentionner, on se doit d’avoir une pensée pour tous ces écrivains du dimanche qui à leur manière trop discrète font vivre la langue. À l’arrivée, seuls quelques titres, le plus souvent d’individus déjà reconnus, ont droit à une place dans les grandes librairies régionales. Car si dans le domaine picard, comme partout en France, le régionalisme fait recette, sa facette dialectale apparaît nettement moins porteuse, encore est-elle souvent constituée d’ouvrages de facture linguistique : lexiques locaux et prétendues méthodes d’apprentissage. On aura compris que les auteurs de littérature patoise ne risquent guère de faire fortune. Exception faite des BD de traduction, ce sont les activités liées au spectacle qui peuvent se révéler lucratives, pas la littérature. Les récents succès du picard en matière d’audience et de vocations sont le fait d’une récupération médiatique et d’une marchandisation souvent contestable. La motivation de nos écrivains réside quant à elle plus sûrement dans un désir de reconnaissance, de leur propre milieu d’abord, de leurs pairs ensuite, d’un public plus large enfin. Et pour nombre d’entre eux sans doute tout autant dans la volonté de défendre une langue et une cause.
À supposer à présent que l’on connaisse les chiffres de vente, cela ne nous donnerait pas pour autant une juste évaluation chiffrée du lectorat. Deux phénomènes contradictoires viennent interférer ici. D’une part on peut penser qu’il faut multiplier les chiffres de vente en raison de la pratique bien connue du prêt : on sait qu’il existe une circulation de la lecture en milieu populaire (famille, amis, voisinage…). Mais une autre réalité vient contrebalancer cette tendance dans le cas qui nous occupe : la rapide lassitude du lecteur. Peu d’ouvrages sont en réalité parcourus de bout en bout. J’ai eu l’occasion de constater cette réalité à propos de Jules Mousseron, l’auteur le plus célèbre de son époque et le plus prolifique de toute la littérature picarde avec 100 000 recueils imprimés dans la première moitié du xxe siècle. Ces recueils n’étaient pas massicotés : il est facile alors de s’apercevoir par les exemplaires qui nous sont parvenus que bien peu étaient menés à leur terme. Parfois le découpage s’arrête dès les premières pages ; nombre d’exemplaires sont aussi retrouvés intacts et il est impossible de distinguer ceux qui n’ont pas été vendus et ceux qui l’ont été mais n’ont même pas été ouverts. Ce phénomène d’abandon de la lecture (pour cause vraisemblable de difficulté de déchiffrage) a été encore constaté plus récemment pour les bandes dessinées en picard, ouvrages pourtant a priori plus faciles à parcourir50.
Il existe une réception critique mais elle est essentiellement journalistique, c’est-à-dire mal informée sur le sujet et forcément obérée par la complaisance envers un acteur de la vie locale. Les concours constituent une autre forme d’évaluation qui débouchent par nature sur un palmarès, éventuellement accompagné d’un rapport public (Académie d’Arras) ou d’une publication. Un seul ouvrage est de facture quasiment scientifique. Paru en 1985, il est désigné couramment par les amateurs sous l’abréviation La Forêt invisible…51 Ce travail collectif a fait date car il a fourni la première affirmation de l’existence de la littérature picarde et sa première mise en perspective. Il se divise en trois parties traitées chacune par un contributeur différent (d’où des disparités) : une médiévale, une dite du *Moyen picard (xvie-xviiie siècles : découpage erroné) et enfin une excellente dernière partie due à la plume inspirée de Pierre Ivar. Aujourd’hui encore il constitue la meilleure (la seule il est vrai) introduction à l’histoire totale de cette littérature.
La seconde entreprise incontournable, les trois tomes intitulés Les Dits du Cœur (toujours cette sentimentalité des écrivains patoisants), ne peut prétendre à la même scientificité ; elle se caractérise même par un aimable désordre52. Mais cette copieuse anthologie, consacrée majoritairement à des auteurs contemporains du Nord – Pas-de-Calais, souvent inconnus, organisée par l’homme-orchestre du picard en Région Nord, donne à qui sait lire un éloquent aperçu des traits généraux de cette production. D’autres anthologies régionales sont à ajouter, qui constituent une réception indirecte puisqu’on peut considérer que par leur nature sélective et leur démarche didactique elles font progresser notre connaissance de cette littérature53. Enfin, la seule critique universitaire sur le sujet est celle signée par l’auteur de ces lignes, notamment dans la revue nord’: on me pardonnera de ne pas y porter d’appréciations.
Enfin, il existe des instances de légitimation, certaines séculaires, comme les concours d’Arras (Académie et Rosati), d’autres plus récentes et innovantes comme le Concours de la nouvelle en picard de Saint-Quentin et le Concours lancé par l’Agence Régionale pour le picard. Cette dernière institution a été créée par le Conseil Régional de Picardie afin de valoriser la langue, notamment à l’aide de cycles de conférences, dont une partie porte sur des sujets littéraires. Il faut souligner ici le contraste entre la prise en compte intelligente du picard par ce Conseil Régional et l’inertie du Conseil Régional du Nord – Pas-de-Calais.
Conclusion : « Publish or perish » ?
Nous avons vu que la caractéristique majeure de la littérature en langue picarde pour la période qui court des années 80 à nos jours est, à côté d’une abondance nouvelle, une sorte de focalisation/fossilisation sur la formule du recueil versifié, mainstream heureusement contrebalancé par l’existence d’un courant moderniste très novateur et par un très récent recours plus fréquent à la prose. Aussi pouvons-nous conclure qu’il s’agit indéniablement d’un âge d’or en terme de vitalité, tout en étant plus réservé pour ce qui concerne la qualité. D’un autre côté, les auteurs ont su faire preuve de réelles preuves d’adaptation en se lançant à la conquête de nouveaux territoires et en mettant à profit les nouvelles technologies et les évolutions favorables d’un environnement sociétal désormais plus tolérant. Mais il est frappant de constater à quel point on retrouve ici à l’œuvre la dichotomie Nord – Pas-de-Calais vs Région de Picardie soulignée en introduction. La première Région, qui abrite les gros bataillons de picardophones, souffre de sa mauvaise image et peine à sortir de pratiques marquées des sceaux de l’authenticité populaire et de la médiocrité artistique. Dans la seconde, où la pratique dialectale s’est déjà fortement estompée, la création littéraire est structurée, encouragée, considérée. La raison de cette divergence est due aux enjeux identitaires et symboliques du mot même de « picard », assumé et même revendiqué au sud54, récusé au Nord qui s’englue dans la régression poisseuse d’un *chti de marketing incompatible avec une véritable ambition d’écriture. À cela s’ajoute le contraste en matière de centre littéraire. Au sud, Amiens joue un rôle fédérateur (Agence pour le Picard, Théâtre Chés Cabotans, revue Eklitra jusqu’il y a peu, présence de Pierre Ivar…) tandis qu’Abbeville constitue un épicentre dynamique (Ch’Lanchron, Picardisants du Ponthieu et du Vimeu…). Au Nord, on assiste à une dispersion des pôles avec le Hainaut55, le bassin minier et la périphérie lilloise et ses grandes associations patoisantes. Même si l’on tient compte d’institutions comme Le Caveau Lillois, Petrouchka, Toudis Simons (ces deux derniers n’ayant pas vocation à produire des textes nouveaux), il est patent que Lille n’est plus un centre littéraire picard. C’est que la capitale des Flandres, désormais métropole européenne selon la volonté triomphante de ses échevins, semble bien avoir autre chose à faire que valoriser cet héritage encombrant. On le vit bien avec les premières réactions négatives lors de l’année 2004 où la ville de Martine Aubry avait été promue capitale européenne de la culture. Bref, le Nord ne dispose pas de capitale littéraire et cela se ressent en termes de notoriété, de légitimité et d’impulsion.
On a constaté aussi à quel point l’ensemble de cette production reste marqué par la prégnance de l’oralité, du collectif et du divertissement, facteurs peu propices à la maturation d’œuvres écrites personnelles exigeantes. On pourra objecter que c’est justement le propre de cette littérature dialectale et que rien ne l’oblige après tout à tenter de copier servilement le modèle national. Mais ce serait là se résigner à une conception bien étriquée des pouvoirs de la littérature et qui porterait le flanc, pour le coup, à la sempiternelle accusation de « repli identitaire ».
Reste enfin l’angoissant problème du déclin de la langue et du vieillissement des auteurs. Et l’on sait bien que toujours l’inéluctable finit par arriver. À quoi donc pourront bien ressembler dans les prochaines décennies les auteurs picards, quelles pourront être leurs sources d’inspiration, dans quelle langue écriront-ils ? Ce qui est certain, c’est qu’avec l’élévation du niveau scolaire va disparaître une forme d’autodidaxie encore perceptible de nos jours. Avec ce lissage des niveaux de formation se produira un effacement des caractères populaires et sans doute une perte de fraîcheur de l’expression.
Il ne faut jamais perdre de vue par ailleurs la dualité de cette littérature dialectale contemporaine : patoisante et picarde. La picarde est habitée par un sens du tragique, de la dérision, et volontiers tournée vers l’épique ; elle n’est le fait que d’une poignée d’individus, intellectuels et primo-locuteurs, et son renouvellement apparaît des plus incertains. La patoisante est d’abord une littérature lyrique voire autobiographique qui se donne comme fonction première de témoigner. Témoigner c’est évoquer le monde édénique de l’enfance perdue et des communautés disparues que seul le patois peut ressusciter dans leur chair le temps d’un poème ; c’est aussi rappeler les chambardements traumatisants des Guerres et de l’Occupation et c’est par-dessus tout revenir inlassablement sur l’irréductible fracture entre l’avant du mode de vie traditionnel et l’après du mode de vie actuel. Au fil des années ces auteurs-témoins vont disparaître. On répondra que la célébration du temps passé est un thème intemporel, que d’autres ruptures marquent la vie de nos contemporains, qu’après tout il y a eu la vie avant le téléphone portable et la vie après, que les motifs se déplacent, s’adaptent comme nous l’enseigne l’évolution des thèmes miniers. Il n’en reste pas moins que l’écoulement du temps ne joue pas non plus en faveur de la littérature patoisante car la part des picardophones naturels dans la population est condamnée à un fléchissement continu à quoi s’ajoutera la disparition d’une motivation qui aura été essentielle pendant des décennies, celle de prendre la plume par volonté de témoigner à son niveau individuel d’évènements historiques qui n’auront plus leur équivalent.
Une relève se dessine pourtant. Des structures comme les Écoles du patois de Michel Lefebvre à Boulogne, de Guy Dubois à Haisnes-lès-la-Bassée, ou encore l’association Chés Diseux d’Achteure à Amiens, ont proposé ou proposent des ateliers d’écriture collective. Mais les démarches personnelles restent les plus nombreuses et certains n’hésitent pas à faire appel à un aîné ou à un autre auteur pour solliciter des conseils en matière de langue ou d’écriture. Ces nouveaux impétrants vont comme on l’a vu au texte en venant du texte, de l’écrit. Ce faisant, au lieu de créer dans son vernaculaire comme ses prédécesseurs, l’écrivant néophyte confectionne d’abord une langue écrite, à visée uniquement littéraire, se rapprochant par là d’une véritable démarche d’écrivain. Mais une langue ne se réduit pas à son lexique et il risque de manquer à ces auteurs le sens de la syntaxe, du mouvement de la phrase et surtout une formulation directement découlée de la pensée (mais qui écrit encore directement en picard aujourd’hui ? qui parmi ceux qui écrivent pensent encore couramment en picard ?). On pourrait craindre une réification de la langue, un figement dans l’académisme, une convergence mimétique avec le français mais sa localisation moins stricte devrait au contraire lui donner du jeu, l’usage du dictionnaire de nouvelles possibilités. Il restera à dépasser les stades de la compilation, du collage, du plagiat (qui a toujours existé). Il faudra que les ressources de l’imagination suppléent enfin celles du témoignage. Jusqu’à ce jour la production picarde privilégiait la forme versifiée, le rire, le Je, l’Avant et surtout l’Ici. Il faudra qu’elle devienne aussi une littérature en prose du Il, du Présent et surtout de l’Ailleurs, qu’elle mûrisse enfin et se prenne au sérieux. C’est dans ce difficile bouleversement que devrait se jouer son avenir. Et ces enjeux sont d’autant plus cruciaux que c’est vraisemblablement dans la littérature que va se jouer l’avenir même de la langue.


