La région, appelez-la comme vous voulez : Roussillon, Pyrénées-Orientales, Catalogne-Nord, ou Catalogne du Nord, Catalogne française comme on ne dit plus guère, c’est cette portion de la Catalogne rattachée au royaume de France par le traité des Pyrénées, en 1659.
La langue – la langue écrite de la littérature puisque c’est ici de littérature, et de littérature contemporaine, que nous parlons –, c’est le catalan avec cette particularité qu’elle n’est pas un « catalan régional de France », mais la langue officielle, co-officielle en l’occurrence, d’une communauté autonome de l’État espagnol, la Generalitat de Catalunya. Une langue frontalière donc, à condition d’entendre que « frontalier » ne veut pas seulement dire qu’on la parle de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, mais qu’on l’enseigne et l’écrit de ce côté-ci telle qu’elle est définie et contrôlée de l’autre : par une académie de la langue (l’Institut d’estudis catalans dans sa secció de filologia) qui a en charge « l’étude et la normalisation de la langue » « dans le domaine d’extension qui lui est propre, c’est-à-dire la totalité des terres de langue et de culture catalanes »1. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des résistances passionnelles comme des critiques très pertinentes, ou encore de subtils aménagements à cette normalisation, ni que la vocation que se donne la Generalitat de Catalunya à exercer, à défaut de la pleine souveraineté politique sur son propre territoire, une « souveraineté culturelle »2 sur le Roussillon en tant que « terre de langue catalane », ne crée pas de sérieuses tensions. Je dis seulement que la langue de la littérature catalane de France est une langue unifiée, normée et que, comme pour toute autre littérature, l’écart par rapport à cette norme doit être considéré comme relevant du style de l’écrivain, ou de sa position dans le champ. C’est la première chose à mettre au point, au cas où il en serait besoin : la littérature nord-catalane ne se définit pas par l’usage d’une particularité linguistique. La seconde est que, par commodité, je désignerai comme « littérature nord-catalane » la littérature en catalan produite en France, dans cette région que j’appellerai indifféremment Catalogne-Nord ou Roussillon.
Si ce n’est pas la langue, qu’est-ce qui est donc nord-catalan ou régional-catalan dans cette littérature ? Le lieu, au double sens d’espace référentiel et de territoire politique, juridique, économique, social dans lequel elle est produite, ou dans lequel vivent ses écrivains ? Ses écrivains, en tant qu’ils se sentent appartenir à une communauté, une culture spécifique (une double culture française et catalane), ou au contraire parce qu’ils se sentent contraints, en tant que catalans, aliénés en quelque sorte par la citoyenneté française ? Ou en tant que bons républicains français gênés par certaines positions nationalistes catalanes ? Le public qui adhèrerait aux sentiments de ces écrivains ou aux fonctionnalités identitaires de leurs discours ? Mon propos est justement de ne pas chercher à répondre à ces questions. La littérature que je vais essayer de présenter ne se rapporte ni à une langue spécifiquement régionale, ni à un terroir, ni à une région, mais à un espace flou, non pas indéterminé, mais dont les coordonnées (politiques, socio-économiques, linguistiques…), varient au cours du temps. Elle se rapporte à l’espace dans lequel des textes écrits en catalan en France deviennent de la littérature, sont reconnus comme littéraires. Autrement dit, et c’est le sens de la question « Quelle littérature ? » je ne pars pas du postulat d’une littérature nord-catalane pour examiner ce qu’il en est aujourd’hui de ses œuvres et de ses auteurs, mais de l’existence d’œuvres et d’auteurs reconnus, et reconnus comme nord-catalans – par des prix littéraires, par la critique académique, par leur présence dans des anthologies ou les manuels scolaires, etc., par le marché à travers leur succès de vente ou les rééditions dont ils font l’objet.
J’ai choisi trois écrivains : Josep Sebastià Pons, Jordi Pere Cerdà, Joan-Daniel Bezsonoff, dont je vais suivre l’itinéraire de légitimation. La promenade nous fera parcourir, à très grands pas, le xxe siècle, et circuler de voisinages à voisinages, à travers des frontières matérielles et symboliques dont la marque se déplace, s’estompe ou se renforce au fil de conjonctures : Catalogne sud et nord, France et Espagne, Roussillon et Occitanie, fédéralisme félibréen et nationalismes linguistiques…
Dans une deuxième partie, j’examinerai la production de ces dernières années pour tâcher de comprendre comment, dans l’actualité immédiate, se configure cet espace de la littérarité nord-catalane. Ou si l’on veut, comment se débrouillent des écrivains de langue catalane revendiquant leur appartenance à une sous-région dominée de l’État français pour être des écrivains (réaliser une vocation, vendre des livres, assumer une position dans un champ culturel, et éventuellement, prendre place et visibilité dans une histoire littéraire).
Trois itinéraires de légitimation
Josep Sebastià Pons
Ille-sur-Têt, 1886-1962. Il est issu d’une famille de la petite bourgeoisie capacitaire (son père et son grand-père sont médecins), bien implantée dans son terreau rural de la petite ville d’Ille dans la plaine roussillonnaise et bien sûr largement francisée. Agrégé d’espagnol en 1910, docteur en 1929 avec une thèse sur La littérature catalane en Roussillon aux xviie et xviiie siècles, il effectue l’essentiel de sa carrière à l’Université de Toulouse (1935-1953).
De lui-même, Pons disait : « Tout artiste est solidaire de son époque », et pour définir son époque, il citait les noms de Mistral, Barrès, Moréas, Jammes, noms qui pourraient surprendre s’il s’agissait seulement de définir le « premier plan de la lyrique française » et la « renaissance des lettres d’oc »3. Il me semble que ceux qu’il cite là sont surtout des personnalités fortement impliquées, en agents ou objets, dans les débats théoriques (esthétiques, philologiques, thématiques, politiques) particulièrement intenses dans les années de sa formation intellectuelle, et qui tous ont à voir, en effet, avec la renaissance, le renouveau. Réveil littéraire des provinces, de la poésie méridionale4, regeneracionisme côté catalan… Peu importe que le réveil du nord consiste à se tourner vers le sud (la Méditerranée, gréco-latine ou provençale, ses oliviers, son soleil), et que le regeneracionisme du sud consiste à « s’exposer à la lumière qui nous vient du nord »5. Ce qui compte, c’est que la littérature est prise dans cette tension entre nord et sud, et sommée d’y trouver place et d’y jouer un rôle. Au bout du compte, on le sait, ce qui se joue c’est la nationalisation de la littérature – ou le nationalisme littéraire. Derrière le Barrès qui louange Mistral et le Moréas romaniste, se profile Maurras. Et au-delà des modernistes catalans, le projet national que la génération noucentiste6 assumera franchement. Entre les deux, le Roussillon.
En Roussillon, c’est Jean Amade passé, au cours de ses études en Sorbonne, du Naturisme de Saint-Georges de Bouhélier au régionalisme de Charles-Brun qui impulse le réveil catalan, sous le nom de « deuxième renaissance roussillonnaise ». Le terme traduit la volonté d’autonomie d’un mouvement qui n’aurait plus besoin d’afficher sa dépendance par rapport au sud (comme ce fut le cas de la « première renaissance » qui n’avait vécu que dans l’ombre de Jacint Verdaguer) et se suffirait de la référence à la propre histoire littéraire du Roussillon, et à sa position géolinguistique. « Le Roussillon […] dont la langue est le catalan, sert d’intermédiaire naturel entre la race provençale et la Catalogne espagnole »7. Pons s’insère sans difficulté à cet endroit-là : dans le réseau de ces sociétés littéraires où l’on lève son verre « à la Catalogne, à la Provence et au Languedoc, […] à l’union des races latines et au réveil de l’esprit méridional »8 ; dans une conception élitaire de la poésie qui se satisfait de ce système de légitimation plutôt conservateur, peu en prise sur la société, et authentiquement supra-national ou supra-linguistique, comme doit être l’art lui-même puisque la fidélité du poète à sa terre et à l’« esprit de sa race » vaut pour gage d’universalité9. C’est ainsi que Pons, qui passe souvent pour un solitaire, aura été omniprésent dans les circuits et revues littéraires du triangle Barcelone-Toulouse-Montpellier et omni-reconnu. Mais ce n’est pas faire injure au grand poète catalan que de remarquer que, dans cette configuration, il construit sa légitimité panlatine sur des choix esthétiques qui doivent moins à la tradition littéraire et au bagage linguistique légués par sa terre et sa « race » (roussillonnaises), qu’à la « clarté et [au] souffle de France »10 de sa poétique. Être roussillonnais, pour lui, ce n’est pas seulement être de ce pays qu’on appelle Roussillon, ou faire droit à la « nuance roussillonnaise » dans le débat sur la langue littéraire, c’est prendre position dans l’entre-deux, être celui qui apporte en Catalogne rien d’autre finalement qu’une poétique nourrie du débat esthétique français – « français » étant ici ce qu’il en était encore de son temps, le critère de la modernité et de l’excellence littéraire. Mais aussi celui qui sait mettre à profit la normalisation du catalan pour construire un langage poétique dont la « beauté grammaticale »11 n’échappe ni aux francisants qui ont les mêmes références que lui12, ni aux occitanisants post-mistraliens qui en feront un maître, ni aux Catalans de la génération post-noucentiste qui reconnaîtront sa modernité.
Telle quelle, la trajectoire de Pons illustre l’effectivité de l’« idée latine » mistralienne, échappatoire à la formulation d’une revendication proprement nationale13. Mais aussi bien le régionalisme tel que le définit A.-M. Thiesse cette fois : un sous-champ, pourvu de ses propres instances de légitimation, articulé, et non concurrent, avec le champ national dominant.
Les choses changeront quand, avec la fin de la dictature et la proclamation de la République en Espagne, l’urgence de la question nationale reviendra polariser le champ intellectuel catalan. Il y a une date importante de ce point de vue, c’est le manifeste de 1934 contre « les déviations des concepts de langue et de patrie » qui liquide la théorie de l’unité linguistique catalan-langue d’oc au nom de la patrie catalane14. Ce ne sont pas les seuls linguistes qui décident de la frontière des langues et du territoire des littératures, mais aussi les guerres et les rapports de forces internationaux. La frontière politique franco-espagnole se ferme pratiquement en 1936 et ne se rouvrira que 15 ou 20 ans plus tard. Le Roussillon est resté de l’autre côté. L’« entre-deux », coupé de son sud catalan, est réduit à la position de confins occitan. Les occitanistes en feront un terrain de leur lutte contre le Félibrige. S’ils ne découvrent pas brusquement Pons, ils récupèrent sa double ou triple légitimité, panlatine (félibréenne), catalane et « moderne ». La figure de Pons, coupé de la Catalogne, est disponible pour servir de modèle et d’argument à la liquidation d’un mistralisme compromis avec Vichy, et à l’ambition de fonder une littérature occitane, sinon nationale, en tout cas libérée des attendus idéologiques du régionalisme. L’appropriation se justifie bien sûr par l’unité linguistique des langues d’oc (récusée, on l’a dit par les nationalistes catalans, mais nullement évacuée du débat scientifique), et par une « jeunesse » qui n’est évidemment pas celle de Pons (il a dépassé la cinquantaine), mais celle d’une littérature occitane qui s’émancipe de la vieillerie provençalo-félibréenne. Josep Sebastià Pons figure dans trois anthologies de « jeunes »15. Déjà en 1942, la Société d’études occitanes lui avait consacré un numéro de sa revue Oc et avait inauguré une collection poétique (Messatges) par un recueil anthologique de ses poèmes. En 1950, l’Institut d’études occitanes [IEO] publie Conversa [Conversation] et en 1959 Faula d’Orfeu [Fable d’Orphée] (Oc, n°212-13-14). C’est un occitan qui écrit le premier livre sur Pons16, et les études ponsiennes resteront longtemps encore l’apanage des Montpelliérains.
Voilà donc Pons, célébré depuis plus de 25 ans comme le plus grand poète de Catalogne Nord, canonisé dans la littérature nationale catalane depuis les années 3017, sacré écrivain occitan. Mais à y bien regarder c’est à la faveur de la fermeture de la frontière entre l’Espagne fasciste et la France de la Libération et du gaullisme, renationalisée en quelque sorte par le mythe de la Résistance. Occitan en deçà des Pyrénées, catalan au-delà.
Jordi Pere Cerdà
C’est le contexte dans lequel émerge Jordi Pere Cerdà (Antoine Cayrol), né en 1920 à Saillagouse. Cerdan, c’est-à-dire montagnard, pas vraiment paysan mais, fils de parents éleveurs-bouchers, vivant en symbiose avec le monde paysan, autodidacte nourri de lectures romanesques et philosophiques très contemporaines, résistant, communiste. Et militant catalaniste, là où Pons pensait la création artistique comme antinomique de l’action. Il a reçu, entre autres, deux des prix littéraires les plus prestigieux de Catalogne : Honor de les lletres catalanes en 1995 et Nacional de literatura en 1999.
Jordi Pere Cerdà, comme tout le monde, a commencé à écrire en français et à concourir (en catalan) au Jeux Floraux roussillonnais. Mais, avant même qu’il y obtienne le premier prix, la reconnaissance lui viendra de France, via le Parti Communiste Français, et des Occitans. L’occasion en est la « bataille du livre », cette opération de promotion du livre et de la lecture populaire que le PCF avait lancée en 195018. Cerdà participe en tant qu’écrivain aux manifestations perpignannaises de la Bataille (novembre 1951) et y fait la rencontre de Max Allier, Félix Castan, Robert Lafont, écrivains occitans. C’est encore grâce au PCF, et comme il dit lui-même « avec la caution des Occitans »19 qu’il établit ses premiers contacts à Barcelone. Il en sortira un dossier « Littérature catalane », publié par la revue d’obédience communiste Europe (mars 1958), qui constitue certainement la première manifestation de la littérature catalane de l’après-guerre en France. L’IEO publie son deuxième recueil de poésie Tota llengua fa foc [Toute langue fait feu] en 1955. Il devra attendre 1966 pour être édité à Barcelone même. En 1962, Andrée-Paule Lafont l’inclut dans son Anthologie de la poésie occitane 1900-1960, préfacée par Aragon.
Comme les écrivains occitans de sa génération, Jordi Pere Cerdà se fait militant de la cause de sa langue, avec des modes d’action et des conceptions inspirés de ce néorégionalisme auquel Robert Lafont a fortement imprimé sa marque, et où se croisent, tout comme dans l’ancien, les problématiques politiques, sociales, esthétiques du moment. Côté français, celles de la décolonisation et de l’engagement de l’écrivain ; côté catalan celle de la reconstruction nationale et de la résistance linguistique. Là le « régional » se reprend en « minoritaire », « aliéné », « colonisé » ; ici l’entité politique Catalogne, niée par le franquisme, se repense en « peuple » sous le concept de Països catalans20 défendu par Joan Fuster, et dont le Roussillon, pays de langue catalane, est partie prenante.
Arrêtons-nous ici, aux environs de mai 1968, pour faire date. Le Roussillon en tant que cadre d’une littérature, n’est pas un pays, c’est une superposition de couches sur un socle catalan certes, mais littérairement neutre (oral, populaire, traditionnel…) : Catalogne, France, Midi, Occitanie, pays catalans, langues et cultures régionales/minoritaires de France… feuilletage que la frontière ne tranche pas mais clive.
L’Encyclopédie de la Pléiade en donnait en son temps une bonne illustration, où par l’intermédiaire de Josep Sebastià Pons, la littérature catalane de Catalogne-Nord apparaissait une première fois (dans le tome 3 Littératures françaises, connexes et marginales) comme « provençale de France » :
« Mais c’est bien aux littératures provençales de la France qu’appartient le grand poète moderne du Roussillon, Josep Sebastià Pons, auteur de Cantilena, Canta Perdiu 1925, L’aire i la fulla, Barcelone 1930, Cantilena 1937, Conversa 1950. » (André Berry).
et une seconde fois (au tome 2, Littératures occidentales, p. 820), comme catalane du Roussillon :
« La voix fraternelle du poète roussillonnais Josep Sebastià Pons renforce les tendances à la poésie pure, avec d’intenses réussites lyriques : le paysage, le rêve, un impondérable sentiment fatal de l’existence dérivé de la contemplation de la nature imprègnent son œuvre pendant cette période et même avant Chante-perdrix, L’air et la feuille, Cantilène. » (Josep Maria Castellet)
Et une troisième, sous la plume même de Pons comme la conjonction d’une sorte de langage originel et de l’ultime perfectionnement de la culture littéraire – française évidemment.
« Si le vieux langage se perd, il garde sa saveur dans les Contes vallespirencs [Contes du Vallespir] 1907 d’E. Caseponce, et une fruste abondance dans La Mare Terra [La Mère Terre]1913 de Paul Bergue. C’est grâce au contact délicat des lettres françaises qu’il est devenu soudain plus limpide. » (p. 819).
L’Encyclopédie de la Pléiade entérine la clôture de la période régionaliste, et reconnaissons-lui le mérite de rendre finalement bien compte de l’exemplarité de Pons, qui certes n’a jamais pensé être provençal et n’a fait qu’un bref passage au Félibrige dans les années 20, mais qui incarnait si bien le jeu régionaliste.
De la Nouvelle histoire de la littérature occitane de Robert Lafont et Christian Anatole21, on pourrait dire qu’elle clôture la période occitane. Les écrivains nord-catalans qui « par la langue [appartiennent] à la littérature catalane », participent cependant à un « occitanisme littéraire » : Pons, du fait du « climat intellectuel de son œuvre » et de ses « influences » ; Cerdà, du fait de la Résistance, et de la « communion idéologique avec les Allier, Castan, Lagarde, Lafont » ; Jep Gouzy, plus simplement encore, parce qu’il réside et écrit « au milieu des Occitans de son temps ». L’occitanité potentielle du Roussillon ne tient plus à la langue, qu’on cesse désormais de considérer comme une langue d’oc, mais à sa position géopolitique : non plus entre-deux, mais dos au mur de l’Espagne franquiste. Ce que traduit la convergence occitano-roussillonnaise, c’est la reconfiguration de l’espace panlatin ou panoccitan et le recentrage sur une identité occitane dont le champ d’expression est désormais circonscrit aux frontières (et aux jeux politiques internes) de l’État français. En ce sens, Anatole et Lafont touchent juste quand ils écrivent que Jordi Pere Cerdà « a trouvé dans l’amitié occitane l’occasion de poser son catalanisme d’une façon non barcelonaise »22. Dans le cadre politique imposé, l’amitié des Occitans offre, outre la précieuse caution universitaire, un refuge aux écrivains nord-catalans de tous bords (Cerdà et Pons, adhèrent à l’IÉO, mais aussi le très droitier Enric Guiter). Mais c’est à gauche (la communion idéologique avec les communisants occitans) et au nord (les langues et cultures régionales/minoritaires de France23) que le catalanisme nord-catalan trouvera le cadre conceptuel de sa reconstruction. Ce sera la tâche du Grup rossellonès d’estudis catalans [GREC], fondé en 1960 sur des positions et des méthodes d’action proches ou inspirées de celles de l’IÉO. Dix ans plus tard, la montée en puissance de la revendication nationale catalane dans le franquisme finissant aura raison de l’« occitanisme littéraire » des Roussillonnais. Issue du GREC, la Universitat catalana d’estiu [UCE], deviendra rapidement un foyer de pancatalanisme, et comme la capitale virtuelle des Països catalans.
Les clivages vont s’institutionnaliser dans les années 1980. En France avec la régionalisation d’une part, et d’autre part la nationalisation partielle de la question régionale par l’intégration de l’enseignement des langues correspondantes dans « le service public d’éducation nationale ». Je n’ai pas besoin de rappeler ici ni la circulaire Savary ni la création des CAPES de langues régionales ou de la section 73 du CNU sans laquelle le présent colloque n’aurait pas été possible. En Catalogne, avec le statut d’autonomie (1979) et le concept de normalització24 qui oriente les politiques linguistiques et culturelles de la Generalitat de Catalunya. L’une de ces tâches « normalisatrices » est prise en charge par la catalanistique au moment où elle se met en place et acquiert son autonomie dans les universités. Elle consiste à reprendre la construction d’une littérature nationale catalane commencée sous la Mancomunitat et la République25. L’entreprise aboutit, entre autres, à la monumentale Història de la literatura catalana, qui se souvient de la première renaissance roussillonnaise (p. 221), entérine la canonisation de Pons26, mais ignore Jordi Pere Cerdà (et notamment sa poésie pourtant éditée à Barcelone en 1960) et les écrivains nord-catalans postérieurs à la guerre27.
Joan-Daniel Bezsonoff (et Joan-Lluís Lluís)
Né en 1963 à Perpignan. Il représente bien sa génération, issue des évolutions démographiques et sociologiques de l’après-guerre, caractérisée par une double rupture : de la continuité de la « race » comme aurait dit Pons, ou si l’on veut de l’enracinement local (il est petit-fils d’un immigré russe et ne s’est installé en Roussillon qu’à l’âge adulte) et de la transmission familiale de la langue. Lorsqu’ils choisissent le catalan, lui et ses contemporains trouvent d’emblée des conditions favorables : une langue normée, enseignée, diffusée, socialement revalorisée, qu’ils peuvent (ré)apprendre sans conflit avec un éventuel « roussillonnais » intuitif, oral, que de toutes façons ils ne possèdent pas ; une « normalité » qui se mesure au fait, pour dire les choses trivialement, que le catalan a cessé d’être l’enjeu d’une lutte pour devenir un gagne-pain possible. Joan-Daniel Bezsonoff est capésien de langue régionale catalane. Joan-Lluís Lluís, né également en 1963, de parents réfugiés de la guerre d’Espagne, est journaliste dans divers organes de presse catalans du nord ou du sud, et actuellement salarié de la Casa de la Generalitat de Catalunya à Perpignan.
Bezsonoff publie ses quatre premiers romans à Perpignan (Éd. Trabucaire, 1996-2001), puis les six suivants chez Empúries à Barcelone. Il suit en cela l’exemple de Joan-Lluís Lluís qui a omis, lui, l’étape de la publication locale. Tous deux trouvent à Barcelone des chiffres de vente, des prix littéraires et une couverture médiatique propres à les conforter dans leur choix. Bezsonoff est probablement le premier écrivain nord-catalan à avoir un agent littéraire et à tenir un blog28. Reconnaissance immédiate, succès de librairie, médiatisation démultipliée par les effets de l’internet29… aucun écrivain de Catalogne-Nord n’avait réussi une aussi rapide et brillante implantation à Barcelone. C’est aussi que le rapport de la Catalogne à sa capitale, du Roussillon à son sud catalan, de Perpignan à son nord régional, a changé avec la montée en force des entités infra-étatiques dans le contexte européen. Le territoire tend à se confondre avec l’emprise de sa capitale qui centralise le pouvoir politique, économique, intellectuel (université, médias…), symbolique (on se souvient que, depuis son fief de Montpellier, le président G. Frêche a voulu rebaptiser la région Languedoc-Roussillon en Septimanie). Le feuilletage roussillonnais cède à un jeu de tensions centripètes.
En 1998, trois artistes nord-catalans30 ont publié un Manifest revulsista nord-català31 qui rend compte, à sa manière provocante, de ces tensions. Posant leur droit et leur volonté de créer en Catalogne-Nord, les signataires dénoncent les institutions culturelles régionales (et départementales) qui, sous couvert d’aide à la création, ne contribuent qu’à relayer « l’impérialisme culturel jacobin », destructeur de l’« identité catalane du nord ». La superposition des appartenances, des « influences », des loyautés où les générations précédentes avaient forgé leurs postures et négocié leur légitimité, ils la perçoivent comme une entrave à la création et à leur reconnaissance qui, tout au contraire, exigerait que « les institutions politiques qui régissent ce territoire assument [l’identité catalane] comme identité propre ». Si je lis le Manifest à la lueur de la carrière de son principal rédacteur, Joan-Lluís Lluís, il n’y aurait donc manière d’être écrivain nord-catalan qu’inscrit dans un espace où politiques culturelles, instances de légitimation et marché éditorial convergeraient pour assumer l’« identité (nord-)catalane ». Ce lieu, qui ne peut être ni le territoire politique ni un impossible champ culturel nord-catalan, sera une position dans le champ national catalan, à la place désignée par la centralité barcelonaise. Dans son dernier livre, Bezsonoff rapporte cette remarque d’un de ses amis, romancier originaire de Figuères, Vicenç Pagès : « Quelle chance tu as ! Moi, à Barcelone je suis un paysan, alors que toi, tu es un exotique »32. On ne peut décrire avec plus d’« humour glacé » l’effet en retour de la construction d’une littérature nationale, la capitalité et le système de marges concentriques qui assurent sa domination. Au dernier cercle, la littérature nord-catalane ne serait même plus une littérature de paysan – par opposition à une essence citadine et cosmopolite de la capitale –, mais d’ailleurs. Et qu’y a-t-il de plus ailleurs dans la littérature nord-catalane, sinon qu’elle est « de France ». On ne s’étonne pas que les livres de Bezsonoff et Lluís parlent si volontiers, non plus du Roussillon ou de la Catalogne du nord, mais de la France la plus jacobine et coloniale, dans un registre agressif (Joan-Lluís Lluís) ou plus autobiographique (Joan-Daniel Bezsonoff).
La littérature nord-catalane dans son présent
À travers ces trois carrières d’écrivains, on reconnaît une périodisation qui n’est pas spécifique à la littérature nord-catalane. Toutes nos régions ont vécu, avec plus ou moins d’intensité ces phases et passages : du régionalisme tout court au néorégionalisme nationalitaire en passant par la dépression de la guerre ; puis l’incidence de la régionalisation administrative, sans parler de la réforme de l’université qui a permis à un certain nombre d’idées – et de militants et d’écrivains – régionalistes de trouver une certaine légitimité dans le champ intellectuel français, ne serait-ce que par la création de nos départements de cultures et langues régionales.
Je voudrais tout d’abord essayer de resituer cette périodisation dans le déroulé chronologique de la production littéraire catalane en Catalogne-Nord. Le graphique 1 permet d’apprécier le poids du littéraire dans la production écrite catalane ; le graphique 2 ne concerne que la production littéraire33.
Graphique 1.
L’écrit catalan en Catalogne-Nord 1900-2009.
Graphique 2.
La littérature en catalan en Catalogne-Nord 1900-2009.
Au nombre de titres publiés, on identifie la dépression de la guerre, qui couvre quasiment deux décennies. Les lieux d’édition pour cette même période traduisent bien d’une part, la fermeture de la frontière (décennie 1940), d’autre part, le moment occitan de la littérature nord-catalane. La phase « néorégionaliste » (1970-1980) est marqué par une spectaculaire progression de la production, et de la production non littéraire qui passe au-dessus de la barre des 50%, liée à l’essor de l’édition associative locale, et par une absence complète d’ouvrages édités en Occitanie. C’est à partir des années 1990, qu’on voit s’initier une nouvelle période, dont les traits les plus apparents sont : un recul de la production non littéraire ; une relative stabilisation de la part de l’édition sud-catalane, et une petite reprise de la part occitane.
Graphique 3.
La production littéraire nord-catalane 1970-1999 et 2000-2009.
L’analyse de la décennie 2000-2009 (graph. 3), permet de préciser cette première impression. On constate :
— Une certaine professionnalisation34. Il y a en effet moins d’écrivains publiants que dans les deux décennies antérieures. Se maintient en revanche un groupe d’écrivains très actifs (au moins 5 livres publiés dans la décennie), repérés sur le graphique comme « les + », dont la production moyenne s’intensifie alors qu’elle reste stable pour les autres (« sans les + »).
— Un défaut de renouvellement, et un vieillissement des écrivains. Certes dans la catégorie « des + », on compte deux entrants de poids (Lluís et Bezsonoff) pour un sortant (Jordi Carbonell, 1920-), mais les 5 autres – Jordi Pere Cerdà, Pere Verdaguer (1929-), Joan Tocabens (1940-), Jep Gouzy (1933-), Patrick Gifreu (1952-) – ont déjà 30, 40 ou 50 ans de carrière derrière eux. Sauf erreur, il n’y a aucun nom nouveau dans la catégorie des « sans les + », dont les auteurs les plus réguliers, le romancier Vincenç Pérez Verdiell (1927-) et le poète Joan-Pere Sunyer (1943-) sont tous deux retraités de l’enseignement. Aucun écrivain plus jeune en tout cas ne s’est affirmé après Joan-Daniel Bezsonoff et Joan-Lluís Lluís. La moyenne d’âge des écrivains ayant publié entre 2000 et 2009 est supérieure à 65 ans.
— Une augmentation sensible des traductions du français, mais aussi (non représenté sur le graph.) des traductions au français d’auteurs catalans35 ; on remarque surtout la progression des publications bilingues (texte et traduction juxtaposés), d’autant plus frappante que la période précédente pensait au contraire avoir remisé à l’Histoire cet usage réputé « félibréen ».
Cette remontée du français à l’intérieur même du catalan – si je puis hasarder cette image –, est à resituer dans le contexte global de l’édition locale où la littérature en français progresse irrésistiblement36. On peut estimer à 10-15% la part du catalan dans la production littéraire du Roussillon, en baisse d’une dizaine de points par rapport à la période 1970-198937. Il ne semble pas que cette baisse rapide corresponde à une détérioration comparable de la situation sociolinguistique. Pour ce qui est de la compétence en lecture, les enquêtes montrent qu’elle tendrait plutôt à se maintenir autour de 30%38. Quoi qu’il en soit, une description de la situation actuelle de la littérature nord-catalane ne peut faire l’économie du constat que c’est la production française qui monopolise le marché local de la littérature que je dirais identitaire, de cette littérature qu’on ne dit plus « de terroir » mais qui en assume les fonctions ou les valeurs sous des formes et des genres nouveaux (roman historique, polar) empruntés à la littérature de masse dominante, désormais probablement plus internationale que française. Dans ces conditions, les écrivains catalans n’auraient plus que le choix de s’intégrer corps et âme (thématiques et comportements) au marché barcelonais de plus en plus sélectif ou de se carrer dans le marché nord-catalan, en se dialectisant et se bilinguisant. Un ou qui semble bien de plus en plus exclusif. Joan-Lluís Lluís, le seul auteur nord-catalan qui ait sa page sur le site Lletra39, signe indubitable de légitimité, publie en catalan à Barcelone, en bilingue à Perpignan. À Barcelone un pamphlet « adressé aux gens du Principat » dont il est prévu (dans la 4e de couverture) qu’il leur inspirera le dégoût du nord40 ; en Catalogne-Nord, un Dictionnaire enthousiaste de la Catalogne et des Catalans « qui s’adresse surtout aux Nord-Catalans, écrit en beau catalan roussillonnais » et en bilingue41. Gerard Jacquet, renonçant à une « Catalogne impossible » parce que « avoir la même langue ne signifie pas avoir la même culture ni la même forme d’humour »42, abandonne le catalan pour publier un Dico d’aquí (« Dico d’ici ») qui a touché en plein cœur sa cible locale (10 000 ex. vendus) en célébrant l’ici dans ce qu’il a de plus irréductible, la langue qui se perd et dont la nostalgie vous point… mais ce n’est plus le catalan, c’est le français patoisé de catalanismes. Jordi Pere Cerdà, dont toutes les éditions barcelonaises sont actuellement épuisées, se voit refuser à Barcelone un texte nouveau, au prétexte qu’il fait référence à des faits incompréhensibles ou inintéressants pour le public catalan (la Résistance à l’occupant nazi)43 et se contente de (re)publier des poèmes anciens, en bilingue et en édition de luxe.
On pourrait émettre l’hypothèse que la littérature de langue régionale catalane de France est en train de devenir une littérature régionale de Catalogne. Le fait me semble nouveau. Non pas que la littérature nord-catalane n’ait pas, depuis ses dites « renaissances », toujours été en quelque sorte dépendante du sud, ne serait-ce que démographiquement. À plusieurs reprises au cours de l’histoire du xxe siècle, l’immigration est venue raviver l’usage et la conscience de la langue, et parfois fournir les rangs de la littérature. Mais le rapport est resté flou tant que l’infériorité catalane du nord a pu être équilibrée par la francophilie (ou le francotropisme) du sud, et les épisodes ne manquent pas où les intellectuels du sud ont pu trouver un refuge utile auprès de ces frères du nord qui présentaient, en plus d’être catalans, l’avantage d’être français, citoyens d’un pays qui ne pratiquait ni les mêmes guerres ni les mêmes restrictions politiques que l’Espagne, ouvert à l’Europe et porteur d’une culture réputée universelle. La normalització (et les conditions politiques qui l’ont permises) a modifié le rapport entre nord et sud. Si, comme le dit J.-A. Fernàndez44, elle a raté l’objectif de l’universalisation, elle a en tout cas réussi à émanciper la culture catalane de sa dépendance au modèle français – de toute façon bien démonétisé sur le marché mondial – et à marginaliser le nord. Car les deux vont indissociablement articulés, et déterminent encore les coordonnées des positions des écrivains nord-catalans dans le champ catalan. Joan-Lluís Lluís doit en grande partie ses succès barcelonais à un genre romanesque inspiré de la dirty novel anglo-saxonne, et à la tonalité quelque peu francophobe de certains de ses livres. Signe de légitimité, il est, comme Bezsonoff et ses nostalgies coloniales, présent à la Foire de Frankfurt en 2007 lorsqu’y fut invitée la culture catalane. Mais c’est en régionaux tous les deux qu’ils y sont montrés, chargés de faire valoir « les accents et les paysages, l’enracinement », « le dialecte et l’histoire locale »45.
Telle serait donc aujourd’hui la situation d’une littérature en catalan en France, d’être, comme dirait François Paré46, cette marge provinciale vers laquelle une littérature nationale de Catalogne renverrait ses propres conditions de minorité ? De l’autre capitale, Montpellier, vient une autre réponse. La Petite anthologie des littératures occitane et catalane, publiée en 2006 par le CRDP, est actuellement la seule qui propose une vision de la littérature catalane absolument unifiée, additionnant les écrivains sans distinction de passeport47. Mais cette littérature-là n’est justement pas une littérature catalane, elle est comme le dit le recteur Nique dans sa préface, la contribution d’une langue de France à la littérature de France48.



