Personnages
KELLY RUISSEAU, franco-irlandaise, fille de Michel Ruisseau et de Caitlin O’Farrel
MICHEL RUISSEAU, père de Kelly et Julien Ruisseau
JULIEN RUISSEAU, frère de Kelly
CAITLIN O’FARREL, mère de Kelly et Julien Ruisseau
MARGARET O’FARREL, NANNY, mère de Caitlin
PETER O’FARREL, père de Caitlin
NORA O’FARREL, sœur de Peter
DENIS, mari de Nora
BRIDGET O’FARREL, sœur de Peter
UNE VOISINE EN Irlande
PEGGY SMITH, policière anglaise
MME DULUC, détective privée
JEAN-EUDES DULUC, son fils
JIMY O’LEARY, chanteur
SEAMUS O’FLANNAGAN, joueur de fiddle
LE SURFEUR SPONSORISÉ, 20 ans
HASSAN, réfugié palestinien, 22 ans
FRED, comédien, 27 ans
LIAM RUISSEAU, 5 ans, fils de Kelly Ruisseau
DES FLICS ANGLAIS
DES GENS DU SUD DE LA France
UN MORMON BÉNÉVOLE
Décor
La scène est limitée en profondeur par une fresque de photographies de couleurs et de formats différents, épinglées sur 4 câbles tendus d’un mur à l’autre.
Un praticable en bois, un tabouret, une lampe de chevet et une pile de livres.
An Irish Story a été représentée pour la première fois le 14 juillet 2017 au festival IF en Avignon.
PROLOGUE
KELLY « Mais où ? Tout est parti mais où ? Où ça ? Oh mon Dieu, mon Dieu ! J’ai tout oublié, oublié… tout s’est mélangé dans ma tête… Comment dit-on fenêtre ou plafond en italien, tiens, je ne m’en souviens plus… J’oublie tout, j’oublie jour après jour, et la vie s’en va, jamais elle ne reviendra plus. »
Je vois bien qu’il ne reviendra pas.
LE SURFEUR SPONSORISÉ
KELLY (au public) J’ai 16 ans. J’habite à Lyon. Je m’appelle Kelly. Non, ce n’est pas à cause de Santa Barbara, ni de Beverly Hills. Ce sont mes origines irlandaises. Je faisais de la danse classique, mais je viens de me faire recaler du concours d’entrée au conservatoire supérieur de danse de Lyon. Une histoire de longueur de jambes… De cuisses trop musclées. Mon rêve s’est effondré, j’ai perdu ma raison de vivre. L’avantage, c’est que j’ai plus de temps libre. Alors, comme la plupart des jeunes filles de mon âge, je peux ENFIN m’intéresser aux garçons. Cet été-là, je me consolerais bien dans les bras d’Alexandre Cheminade. Le surfeur sponsorisé.
ALEXANDRE Kelly… comme Kelly Taylor dans Beverly Hills ?
KELLY Non. Mais j’ai fait de la danse classique.
ALEXANDRE Mm. Tu sais faire le grand écart ?
KELLY Oui.
ALEXANDRE Latéral ou facial ?
KELLY Les deux.
ALEXANDRE Tu peux le faire là ?
KELLY Ouais. (au public) Si jamais le grand écart ne suffit pas, j’ai mis au point une technique de drague infaillible qui marche à tous les coups : je parle de mon grand-père irlandais disparu.
Elle fait le grand écart, tout sourire, heureuse de lui montrer sa performance et découvre la mine déçue du surfeur qui s’apprête à partir. Il s’éloigne.
KELLY Et sinon, j’ai un grand-père ! Un grand-père irlandais qui a disparu… En mer !
Alexandre, revient sur ses pas.
ALEXANDRE Déconnes.
KELLY Non, j’te jure. Il s’appelait Peter O’Farrel. Il était… gardien de phare. En plein milieu de la mer.
ALEXANDRE Ah ouais…
KELLY Des fois, il partait trois jours sur son phare sans revenir. Des fois, c’était des semaines. Des fois, c’était des mois. Un jour, il y a eu une tempête, un truc de ouf’, des vagues de trois… quinze mètres de haut.
Alexandre, se passe la main dans les cheveux.
ALEXANDRE Putain. Je savais pas qu’en Irlande, y’avait de la vague.
KELLY Si, au large d’Achill Island. Ouais, c’est pas un spot encore hyper connu. Cette tempête a duré dix jours. Mon grand-père ne revenait toujours pas. Les gens sur la terre ferme se sont inquiétés. Alors quand la tempête s’est enfin calmée, les garde-côtes sont allés sur le phare. Quand ils sont arrivés, la mer était calme. La lune brillait encore. Ils ont regardé le phare, là-haut. La lumière continuait de tourner. Mais il n’y avait plus personne. Il ne restait plus que sa barque qui tanguait au creux d’une vague.
ALEXANDRE (son débit est lent. Main dans les cheveux.) Waouh, ton grand-père il a été englouti par la vague.
KELLY (au public) Un surfeur, tu lui parles d’un mec englouti par la vague, c’est dans la poche.
Alexandre saute sur Kelly. Elle n’en revient pas. Sa technique a réussi ! Ils roulent sur la plage.
KELLY Là tout de suite ? OK, d’accord ! Dans le sable ? Mais tu préfères pas que je continue de te parler de la vague géante qui a englouti mon grand/
Elle fait l’amour pour la première fois. Elle pousse un cri.
KELLY Je viens de perdre ma virginité.
HASSAN
KELLY J’ai 18 ans. Je suis inscrite en fac de langues. Je craque complètement pour Hassan, un réfugié palestinien sous mandat égyptien, étudiant en sociolinguistique. Lui, il a deux passions : la guerre de six jours et la chicha.
HASSAN (tirant sur la chicha, retenant sa respiration avant de souffler la fumée) Je ne savais pas que c’était irlandais.
KELLY Mais si ! Tout le monde pense que Kelly, ça vient de Santa Barbara.
HASSAN Santa quoi ?
KELLY (au public) Je le trouve super intelligent. Tout le monde pense que Kelly c’est un prénom américain, mais en fait c’est irlandais. Il y a très peu de prénoms d’origine vraiment américaine. Les États-Unis se sont formés grâce aux vagues migratoires. Les Irlandais ? La plupart sont arrivés pendant la Grande famine au XIXe siècle.
HASSAN Les Amerloques, ces bâtards, ils se réapproprient tout.
Kelly lui prend la chicha.
KELLY Ouais, c’est clair.
Elle tire dessus et s’étouffe.
KELLY (tout en toussant) Moi, c’est mon grand-père qui était Irlandais. Mais il a disparu.
HASSAN Ah ouais, disparu… disparu ?
KELLY (chuchotant pour que personne aux alentours ne l’entende) Mais en fait, c’était le chef de l’IRA.
Hassan s’étouffe à son tour.
HASSAN Tu déconnes ? Les terroristes ?
KELLY Ouais, mais il a changé de nom. Personne ne le sait, il a été oublié des livres d’histoire. T’as déjà entendu parler du conflit anglo-irlandais ? OK, je t’explique. (s’appuyant sur une des photos de la fresque) Ça, c’est l’Irlande et ça c’est l’Angleterre. L’Irlande est divisée en deux : le Sud est catholique et indépendant. Le Nord est protestant et colonisé par les Anglais.
HASSAN Fucking hégémonie british.
KELLY (le poing levé) Ouais, c’est clair. Mais en Irlande du Nord, au milieu des protestants, y’a une minorité de catholiques qui habitent là. Un jour, ils se rendent compte qu’ils n’ont pas les mêmes droits que les protestants. Ben… ils souffrent de discriminations sociales, à l’embauche… Bref, ils manifestent, ils organisent des marches pacifiques, des sit-in, dans le même mouvement que les droits civiques aux États-Unis. Mais la reine d’Angleterre en a vent. (Un temps. Imitant la reine d’Angleterre et son célèbre salut de la main.) « What the fuck is going on over there? I’ve heard that the Catholics want the same rights as the Protestants? » (Elle rit.) Et elle envoie des soldats de la Royal Ulster Force. Et ils tuent des catholiques innocents. Un jour, en 1984, mon grand-père, Peter O’Farrel, apprend que Margaret Thatcher, la première ministre britannique, va se rendre le 12 octobre à Brighton, une petite ville à deux heures de Londres, où elle organise un rassemblement de son parti conservateur. Alors, la veille, le 11 octobre 1984, Peter, avec… Duncan McMillan, Patrick Macgee et… Samuel Beckett !, il dit « OK guys, Margaret Thatcher sera demain au Grand Hôtel de Brighton. On prend un bateau, on y va, on pose une bombe. We’re gonna kill the witch. » « Avec toi Peter ! » Le lendemain matin, à l’aube, quatre silhouettes fendent la brume de Brighton, s’introduisent dans le grand hôtel et placent une bombe chambre 629 à 6h54 pile. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que ce matin-là Maggie a décidé d’aller chez le coiffeur pour être nickel à sa réunion – elle y va trois fois par semaine pour se faire sa choucroute sur la tête – et BOUM ! Elle échappe de justesse aux explosifs. Duncan, Patrick et Samuel se font arrêter par la police. Mais Peter réussit à s’enfuir, il court dans les rues de Brighton, avec ses grenades qui font cling cling cling et son 22 long rifle. (Kelly, dans la peau de Peter, se met à courir comme propulsée trente ans en arrière, ce jour de 1984. Elle regarde de droite à gauche.) Le quartier est cerné. Devant lui, un barrage. (Elle ralentit sa course.) Mais heureusement pour lui, les flics anglais, à cette heure-ci, se servent un thé. (Un temps. Imitant deux policiers anglais.) « James, have you seen last night’s episode of Eastenders? It was absolutely brilliant. That moment when Gary manages to/ » Peter échappe à leur vigilance. Et il court dans les rues de Brighton ! (Hassan saute sur Kelly en plein récit. Kelly se fait plaquer contre le mur.) Waouh Hassan ! Trop bien !
FRED
KELLY (au public) J’ai 23 ans, j’ai découvert le théâtre. Sur un coup de tête, je suis montée à Paris. Sur les bancs du cours Florent, je suis tombée amoureuse de Fred. Quand il a crié « Stella ! » dans Un tramway nommé désir, je l’ai pris pour moi. Depuis, on s’est installés dans une chambre de bonne et on fume des clopes roulées.
FRED Un whisky ?
KELLY Non, merci, le whisky c’est touchy dans ma famille. C’est la boisson du diable.
FRED La « boisson du diable » ? Pourquoi ?
KELLY C’est mon grand-père Irlandais, il en buvait trop.
FRED Ton grand-père ? Tu m’en as jamais parlé ? Il s’appelle comment ?
KELLY Peter. Enfin, plutôt « il s’appelait ».
FRED Pourquoi ? Il est mort ?
KELLY Oui. Non. Peut-être. Je sais pas. Il a disparu.
FRED Disparu… disparu ?
KELLY Un jour, il est parti acheter des cigarettes et il n’est jamais revenu.
FRED Non, mais pour de vrai ?
KELLY Pour de vrai.
FRED Non mais ça n’existe pas ça, Kelly, le coup du type qui part acheter des cigarettes et qui ne revient pas. C’est une légende. C’est comme Croquette, mon lapin. Pendant des années, j’ai cru qu’il était parti gambader à travers champs pour retrouver sa liberté. En fait, c’est mon père qui l’avait écrasé en faisant marche arrière. C’est ce qu’on raconte aux enfants.
KELLY Non, mais dans ma famille, c’est vrai. Il buvait la « boisson du diable », ça te fait avoir des absences. Peut-être qu’il était bien ce jour-là, il ne s’est même peut-être pas rendu compte qu’il partait. Ça arrive, tu sais.
FRED Vous l’avez cherché ?
KELLY Non.
FRED T’es allée en Irlande ?
KELLY Non, mais il habitait plus en Irlande, il était venu s’installer en Angleterre dans les années 50. Non, je ne sais pas pourquoi il est parti. Non, je ne sais pas comment ils se sont rencontrés. Attends, tu sais toi comment ils se sont rencontrés tes grands-parents ? Ah ben… t’as de la chance. Non, je ne sais pas. Je ne sais pas. Je sais pas.
LES OIGNONS
KELLY Maman ?
CAITLIN (en train de lire) Oui Kelly, qu’est-ce qu’il y a ?
KELLY J’aimerais te poser une question à propos de Peter.
CAITLIN Peter ? Mon père ? Oh non.
KELLY J’aimerais savoir : comment ils se sont rencontrés avec ta mère ?
CAITLIN Kelly, je suis en train de lire une biographie d’Hitler et c’est tout à fait passionnant.
KELLY Oui, mais comment ils se sont rencontrés Peter et Margaret ?
CAITLIN (poussant Michel du coude) Oh non ! Michel, tu ne veux pas dire quelque chose ?
MICHEL (sortant subitement de sa rêverie) Hein ? Ah oui ! Poupoune, laisse maman tranquille. Tu sais bien qu’elle n’aime pas toutes ces questions. Et puis, ça ne sert à rien de remuer le passé. C’est douloureux pour ta mère, elle n’a pas envie de se replonger là-dedans. Tu veux un carré de choc’ ?
KELLY Non, papa, pas maintenant.
MICHEL Tu sais moi, quand j’ai une contrariété ou que je n’ai pas la réponse à mes questions, je me fais un petit carré de choc’.
KELLY Non, mais papa, là, c’est important.
MICHEL Attends-moi là, je vais te chercher un petit carré de choc’.
Michel s’éloigne vers la cuisine.
KELLY Maman, s’il te plaît, comment ils se sont rencontrés ?
CAITLIN Kelly, connais-tu le traumatisme initial d’Adolf ?
KELLY Oui, je sais maman, il a raté son concours d’entrée aux beaux-arts de Vienne.
CAITLIN Non, mais ça Kelly, tout le monde le sait. Mais sais-tu pourquoi il l’a raté ? Parce que le jour du concours il a présenté une peinture d’un paysage – Adolf aimait beaucoup peindre les paysages – et sur ce paysage, il a peint un petit buisson. En bas à droite. Seulement, il n’a pas bien restitué ce petit buisson. C’est pour ça qu’il s’est fait recaler. Ensuite, il est devenu obsédé par son moustache, qu’il voulait absolument tailler comme un petit buisson parfait. Et de là, tout a découlé. Mais ça, Kelly, personne ne le dit. (Replongeant dans sa lecture.) Je te dis ça parce qu’il me semble que tu as raté ton concours d’entrée au conservatoire de danse, non ? On ne sait jamais où nous mènent nos ratages… (Relevant la tête.) C’était quoi déjà ton question sweety ?
KELLY Non non, rien, laisse tomber…
CAITLIN (l’imitant) Non, non, rien, laisse tomber. Ça va, je le connais, cette petite moue à la Ceausescu. Je n’ai pas envie de me faire exécuter dans mon salon. (Un temps.) UNE fois, j’ai demandé à ma mère comment elle avait rencontré mon père. Une fois. Je devais avoir 8 ans. Nous habitions à Londres. Nous venions d’avoir un HLM, Kelly, un deux-pièces pour 8. Et crois-moi c’était une chance, parce qu’avoir un HLM en Angleterre dans les années 50, quand tu étais Irlandais, ce n’était pas gagné. Nous l’attendions depuis longtemps ce logement. Tu sais à l’époque les Noirs et les Irlandais étaient accueillis par des pancartes « No Blacks, No Irish, No Dogs. » Nous étions traités comme des chiens. Oh, les Anglais te diront aujourd’hui que ça n’a pas existé, mais ça existait bel et bien. Ce soir-là, l’appartement était plongé dans l’obscurité. Parce que ma mère, Kelly, n’avait pas le penny à mettre dans le compteur électrique. Oui, l’électricité fonctionnait comma ça à l’époque. Tu n’as pas connu ça, toi. Je te l’ai dit mille fois, mais j’étais l’aînée d’une fratrie de six. Déjà ce n’est pas facile d’être l’aînée tout court, mais l’aînée de six… Mes frères et sœurs jouaient dans la cour. Mon père, je ne sais pas où il était. Il devait être au pub ou whatever. La petite dernière dormait dans la cuisine, enfin, ce qu’on pouvait appeler une cuisine. Et ma mère était en train de couper un oignon. Un oignon, Kelly. Parce que ce soir-là, nous n’avions que ça à manger. Oui, il est arrivé des soirs comme ceux-là. Tu n’as pas connu ça toi, ce que c’est que d’aller au lit et de ne pas réussir à t’endormir tellement tu as faim. Je jouais dans la cuisine. Je tournais autour d’elle, je devais l’embêter.
Soixante ans plus tôt. La cuisine d’un HLM à Londres. Margaret coupe des oignons. Caitlin, huit ans, tourne autour d’elle.
CAITLIN ENFANT Mum?
MARGARET What?
CAITLIN ENFANT May I ask you a question
MARGARET O’right, go ahead.
CAITLIN ENFANT Where did you meet you and Dad?
MARGARET Where did I – what?
Margaret s’arrête net dans son action.
CAITLIN ENFANT Where did you meet you and Dad?
Margaret, toujours un couteau à la main, se tourne vers Caitlin. Le couteau atterrit sous le nez de Caitlin.
MARGARET Where did I – what?
CAITLIN ENFANT (apeurée) You and Dad, where did you/
MARGARET What do you want to know that for? Do I ask you where you meet your little friends? Do I ask the neighbours where they meet one another? NO! It’s none of your business! So you shut your stupid mouth and you go back to your stuff. And you leave me alone, the Fault.
CAITLIN ENFANT Alright mum.
CAITLIN (revenant au temps présent) Voilà Kelly ce qui se passe quand on pose trop de questions. Maintenant laisse-moi lire le biographie de Pol Pot. Parce que lui, j’aimerais bien savoir comment il a réussi dans la vie en s’appelant Pol Pot. On dirait un nom de compote. « Excusez-moi, mais je reprendrais bien une Pol Pot s’il vous plaît ! » Non, franchement, Kelly, là aussi, il y a des choses à écrire. Les noms des dictateurs. Amin Dada, ça fait joli Amin Dada. Viens, mon petit, faire le dada sur Amin. Oui, eh bien, quand on sait ce qu’il a fait, il ne faisait pas que le dada ! Ce qui me fait penser que Kelly, ça veut dire guerrière en gaélique.
KELLY Et ta mère, pourquoi elle t’appelait La Faute ?
LIAM ET LA DANSE IRLANDAISE
Kelly répète le rôle d’Irina dans les « Trois sœurs » de Tchekhov, avec Fred.
KELLY (lentement) « Mais où ? Tout est parti, mais où, où ça ? »
FRED Plus vite.
KELLY Je n’y arrive pas, Fred. Je n’arrive pas à jouer Irina. C’est trop dur Tchekhov. (En colère.) « Mais où ? Tout est parti, mais où, où ça ? J’ai déjà 24 ans. Il y a déjà longtemps que je travaille. Et mon cerveau s’est desséché. J’ai maigri, enlaidi, vieilli/ »
FRED Non non, je t’arrête tout de suite. Ce n’est pas la colère son moteur. Je ne sais pas… Va chercher du côté de la perte.
KELLY « Mais où ? Tout est parti, mais où, où ça ? J’ai déjà 24 ans. Il y a déjà longtemps que je travaille. Et mon cerveau s’est desséché. J’ai maigri, enlaidi, vieilli. Et rien, rien, pas la moindre satisfaction, le temps qui passe et toujours l’impression qu’on s’éloigne de la vraie vie, de la vie merveilleuse, qu’on s’en éloigne de plus en plus pour aller vers une espèce de gouffre. Oh je suis désespérée, désespérée ! Comment suis-je encore en vie ? Comment ne me suis-je pas/ »
Fred est ému aux larmes.
KELLY Avec Fred, nous allons avoir un enfant. La sage-femme qui m’accouche s’appelle Molly McBride. T’as vu Fred, une Irlandaise !
MOLLY MCBRIDE (en train de mettre ses gants chirurgicaux) Ah non, Kelly, Américaine, avec de lointaines origines irlandaises.
KELLY Pourtant, Molly McBride, ça fait très irlandais/
MOLLY Kelly, si vous voulez bien on s’intéressera plus tard à mon arbre généalogique. Là tout de suite, on va s’intéresser au vôtre. Poussez, parce que le bébé arrive !
KELLY (paniquée) Ah non mais la péridurale !
MOLLY MCBRIDE Pas le temps Kelly ! Le bébé arrive !
KELLY Non non non ! Je veux la péridurale !
MOLLY MCBRIDE (se redressant entre les jambes ouvertes de Kelly) OK Kelly, ce n’est pas l’accouchement que vous imaginiez, mais c’est l’accouchement qui est en train de se passer. Alors poussez, parce que le bébé a besoin de vous !
KELLY Fuck you bitch!
MOLLY MCBRIDE Ah non Kelly, vous pouvez m’insulter, mais pas en anglais.
Kelly se mord les lèvres pour ne pas l’insulter. Ses paroles avortées se transforment en des mugissements, puis un long râle caverneux et enfin, dans la joie :
KELLY Nous l’appelons… Liam. (Un temps.) Il grandit.
Liam, quatre ans, se met à faire une petite danse avec ses pieds.
KELLY (amusée) Qu’est-ce que tu fais, Liam ?
LIAM Je sais pas maman, j’aime bien faire ça avec mes pieds.
KELLY (au public) Et puis, un jour - la vie c’est idiot - j’aperçois une petite mèche rousse dans ses cheveux et quelques taches qui pointent sur son nez. Personne n’est roux dans la famille. (Un temps.) Je me rends compte que je ne sais même pas à quoi Peter ressemblait. À quoi il ressemble. (À Caitlin.) Maman, tu veux bien surveiller Liam deux secondes ?
CAITLIN Oui bien sûr, Kelly, il n’y a pas de souci, il est très mignon, lui. Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu vas faire toi encore ?
KELLY Je… Je… J’ai plus de collants, t’en as toi ? Je peux t’en emprunter ?
CAITLIN Oui, bien sûr. Va voir dans ma chambre. Mais n’en profite pas pour fouiller dans mes affaires hein !
Kelly s’éclipse. Caitlin et Liam restent seuls. Caitlin observe Liam.
CAITLIN Mais qu’est-ce qu’il est en train de faire, lui ? (Liam danse avec ses pieds.) Qu’est-ce que tu fais Liam ? Oh Mon Dieu ! On dirait une danse irlandaise. Mais ça ne se danse pas du tout comme ça Liam. Là, tu es tout dégingandé. Non, la danse irlandaise, c’est le buste tout droit, les bras tendus, poings serrés contre le corps et seules les jambes qui gigotent. (Elle danse les pas de la danse irlandaise.) Et sais-tu pourquoi Liam ?
LIAM Non mamie. Pourquoi ?
CAITLIN C’est à cause de l’Église catholique qui ne voulait pas que les garçons et les filles se tiennent la main. L’Église détestait la danse, mère de tous les péchés comme chacun sait. Elle faisait tout pour l’interdire ou le contrôler. Comme ça, si le prêtre passait près d’une maison – parce que tu sais Liam, dans l’Irlande des années 30, le prêtre était partout et il avait tous les droits, il débarquait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et il prenait ses arrière-quartiers dans le cuisine/ Quoi, comment ça, on ne dit pas prendre ses arrière-quartiers dans/ Mais il me reprend ce petit ? Quel insolent ! Tu es bien le fils de ta mère. Qu’est-ce que je racontais moi ? Ah oui, le prêtre, c’était un peu comme… l’œil de Moscou.
LIAM C’est quoi mamie, l’œil de Moscou ?
CAITLIN Tu te renseigneras. Comme ça si le prêtre passait près d’une maison (elle imite la démarche d’un prêtre) pour vérifier que les bons Irlandais catholiques faisaient bien le bénédicité avant de manger le soupe, qu’est-ce qu’il voyait ? Des bustes tout raides, et il ne se doutait pas que les gens dansaient en dessous avec leurs jambes. Astucieux, non ?
Qu’est-ce qu’elle fait ta mère ? (Reprenant la démarche du prêtre inquisiteur.) Kelly, qu’est-ce que tu fais ?
Pendant ce temps, Kelly subtilise des photos de famille.
KELLY Rien maman ! Rien du tout.
CAITLIN Tu ne fouilles pas dans mes affaires hein !
KELLY Non non !
Kelly revient avec les photos cachées derrière son dos.
KELLY Allez Liam, on y va !
CAITLIN Qu’est-ce que tu caches derrière ton dos ?
KELLY Rien, maman.
CAITLIN Liam, la prochaine fois, je te montrerai la danse du balai. Oui, oui, ça se danse avec un balai. Et tu verras, c’est encore plus rigolo avec une verre de Guinness.
KELLY Maman !
CAITLIN Ben quoi Kelly ? Il faut bien lui transmettre un peu de culture irlandaise à ce petit. Oh ça va, ne fais pas cette tête de prêtre catholique. (Tout en se signant.) Habemus Papam…
Kelly s’éloigne avec Liam.
LE CHEMIN DE FER
Kelly accroche des photos sur un fil. Elle les examine tout en reculant. Un long temps. Entre Julien, en position de yoga Kundalini.
JULIEN Ong namo guru dev namo…
KELLY (perplexe) Qu’est-ce que tu fais Julien ?
JULIEN Une incantation à Kundalini. Ong namo guru dev namo…
KELLY En fumant des joints ?
JULIEN Ça augmente la souplesse. Et toi, qu’est-ce que tu fais sis’ ?
KELLY Je cherche Peter.
JULIEN Le père de man’ ? (remarquant les photos) Putain pouffoïde, t’as fouillé dans les photos de man’ ? Tu vas te faire assassiner ! Tu sais qu’elle y tient vachement à ces photos !
KELLY Qu’est-ce qu’on sait de lui ? On ne sait même pas à quoi il ressemble.
JULIEN Ouais c’est vrai…
KELLY On sait qu’il est né en 1928 à Knockcarron, un petit village de l’Irlande du Sud, dans le comté de Limerick. Mais on n’a pas de photo de lui. On sait qu’en juin 1949, il épouse Margaret, la mère de man’, à Londres. Regarde, j’ai retrouvé leur acte de mariage.
JULIEN Bien ouèj sis’…
KELLY Pourquoi ils se marient à Londres ? Pourquoi ont-ils quitté l’Irlande ?
JULIEN (pris dans le même élan que sa sœur) Ouais pourquoi ?
KELLY On sait qu’en août 1949 naît maman. Ils se marient en juin et maman naît en août. Tu me suis ?
JULIEN À fond sis’.
KELLY Non, mais tu me suis vraiment ? Ils se marient en juin et maman naît en août.
JULIEN Euh… sis’, tu parles beaucoup, puis tu parles super vite/ Oh non ! Nanny était enceinte de man’ quand elle s’est mariée !
KELLY Exact. Elle avait seize ans, lui dix-neuf. T’imagines ? Concevoir un enfant hors mariage ? Dans l’Irlande catholique des années 50 ? On sait qu’ils ont six enfants en l’espace de dix ans. Sans péridurale. Moi, rien que de savoir ça, ça me fait mal. Quand maman à 19 ans, en juin 1968, elle quitte Londres et s’envole pour Lyon. Et cinq ans plus tard, elle épouse Michel Ruisseau. Et on voit que Michel Ruisseau, le jour de son mariage, il n’a pas l’air content du tout du tout.
JULIEN Ouais c’est clair, pa’ là, il est en train de réaliser dans quel traquenard il s’est fichu.
KELLY (au public) Bah oui, parce que Michel Ruisseau, lui, il vient de Balaruc-les-Bains, une petite station thermale à 10 km de Sète. Alors, quand il rencontre l’Anglaise venue d’Irlande, oh il ne sait pas dans quel foutoir il s’est foutu là, hé. La première fois qu’il débarque à Londres et qu’il assiste à une réunion de famille, chez Caitlin, il ne comprend rien. Scène d’une réunion familiale, tout en grommelot anglais.
Why are you all soaking like that ?/ ‘Cause it’s raining outside/ No, it’s not !/ Yes it is !/
So you didn’t come on foot then ?/ ‘Course not, we didn’t come on foot mum, we took the underground with Michel/
MICHEL (captant son prénom au passage) Michel ? It’s me!
KELLY À l’époque, Michel ne reconnaît que deux sons : son prénom et cup of tea. Michel, would you like a cup of tea?
MICHEL Cup of tea… Michel… (Très enthousiaste) Yes!
KELLY Alright then, another cup of tea for Michel. Du coup, il se retrouve à boire cup of tea sur cup of tea. Il est sous perfusion de cups of tea. Il n’en peut plus des cups of tea ! Il y a un autre truc qu’il ne comprend pas, c’est l’heure à laquelle on mange là-bas.
MARGARET Would you like a snack Michel? A sandwich?
MICHEL No thank you, because then after, plus faim for the dinner tonight.
CAITLIN Non mais Michel, c’est ça le repas. C’est le sandwich.
MICHEL Mais il est 17h ? A sandwich with a cup of tea?! (Moue dégoûtée, mais tentant d’être poli) Mmm, it goes well ensemble.
KELLY Et Caitlin aussi, quand elle arrive dans le midi de la France, c’est pareil, elle ne comprend rien. Elle a l’impression qu’on parle une autre langue. Déjà, elle a l’impression que tout le monde s’engueule en permanence.
L’HOMME AVEC L’ACCENT DU MIDI (d’une voix tonitruante) Adieu Henri !
CAITLIN Mon Dieu Michel, cet homme a dit « adieu » à ton père, il ne veut plus le voir ? Jamais ?
MICHEL Mais non, Caitlin, « adieu » ici, c’est pour dire « bonjour ».
CAITLIN Ah…
L’HOMME AVEC L’ACCENT DU MIDI Oh couillon !
CAITLIN Non, il l’a appelé « couillon » là, Michel ! Je pense que cet homme est fâché contre ton père.
MICHEL Mais non, « couillon » ici c’est un terme affectueux.
KELLY Et puis, elle ne comprend pas non plus la durée des repas. On se met à table à midi et à 17h, on y est encore.
CAITLIN Je crois que c’est bon là Michel. Il est 17h, on peut peut-être envisager de partir de chez ta mère ?
UN MEMBRE DE LA FAMILLE (grosse voix, accent du midi) Qu’est-ce qu’elle dit la petite Anglaise ? Il faut sortir de table ? Hé, mais c’est 17h. Oh, mais c’est l’heure de l’apéro !
CAITLIN Oh mon Dieu, Michel, je ne vais pas tenir. C’est une terre hostile pour moi ici. La pluie de Londres me manque.
KELLY On sait que le jour de leur mariage, Margaret, la mère de man’, est présente, mais pas Peter. À ce moment-là, depuis combien de temps Peter a-t-il disparu de la constellation familiale ?
JULIEN Ouaich pouf’… Les gens ont le droit de disparaître, tu sais. Laisse Peter où il est. Il est tranquille. (Un temps.) On ne peut pas forcer quelqu’un à exister. Ce qui compte, c’est le présent. En parlant de présent, faut que j’y aille, j’ai rendez-vous avec Louise.
KELLY Je croyais que c’était Solenn.
JULIEN Putain, t’as raison pouf’. (Rires.) Heureusement que je t’ai croisée, on a frôlé l’incident diplomatique. (Regardant son joint.) Va falloir que je réduise quand même. À plus sis’. Hé, bloque pas trop hein ! Et souviens-toi, ce qui compte, c’est le présent…
LE CERCLE
KELLY Maman ?
CAITLIN Oui, Kelly, qu’est-ce qu’il y a ?
KELLY C’est quand la dernière fois que tu as vu Peter ?
CAITLIN Oh non Kelly, ne me dis pas que c’est reparti. Je te l’ai déjà dit, il n’y a pas vraiment eu de dernière fois. C’était in and off! Il disparaissait régulièrement, des fois il partait des heures, des fois il partait des jours, parfois c’était des semaines, parfois c’était des mois entiers. Kelly, tu me fatigues. C’était des absences, des absences, des absences.
KELLY Oui, mais peut-être qu’il est encore en vie !
CAITLIN Tu délires Kelly ! Il aurait plus de 89 ans, et puis il avait la moitié du foie à trente ans ! Il buvait !
KELLY Peut-être que son foie s’est régénéré ! Tu sais que c’est le seul organe qui se régénère ? (Un temps.) T’as déjà entendu parler du mythe de Prométhée ?
CAITLIN Le mythe de Prométhée, mon Dieu, c’est pas possible ça ma fille ! C’est le théâtre qui te monte à la tête ! C’est Fred qui te met ses idées ! Non, à mon avis, il s’est clochardisé.
KELLY Clochardisé… Alors peut-être qu’il souffre, peut-être qu’il est à l’hôpital et qu’il a besoin de nous !
CAITLIN Non Kelly. Pour moi, il est mort.
Un temps.
KELLY Mort… S’il est mort, il faut qu’on sache où il est enterré. Dans quel cimetière ! On pourrait aller en Irlande ! Il y a forcément quelqu’un qui sait là-bas.
CAITLIN Oui, c’est une bonne idée ça. Je me demandais comment passer mes bonnes prochaines vacances : partir en Irlande avec ma fille, fouiller les cimetières à la recherche de l’éventuelle tombe de mon père disparu. C’est un beau programme touristo-culturel que tu me proposes là ma fille, un programme qui me met en joie/
KELLY Oh ça va maman ! C’est ton père quand même ! Pourquoi tu ne l’as jamais cherché ?
CAITLIN Well Kelly, laisse-le où il est.
KELLY Ah d’accord, ben moi aussi je te laisserai où tu seras. Quand tu seras morte, j’irai même pas à ton enterrement/
CAITLIN Oh ! Did you hear that? Vous l’avez entendue comme moi ? (Un temps.) Laisse-moi te dire une chose Kelly. C’est lui qui est parti ! C’était en 1966 à Londres. Je devais avoir 16 ans. Ma mère […]
LE PUB 1966
[…] est venue me chercher à la sortie du lycée. C’était la première fois qu’elle faisait ça. Je me suis dit « qu’est-ce qu’elle fait là ? » Elle m’a dit « Come, me and your dad we need to talk to you ». Et elle m’a traînée au pub. J’étais assise là. (Caitlin s’assoit sur le tabouret.) Mon père était assis là, il ne nous regardait presque pas. Il était plutôt blagueur d’habitude, tu sais il aimait bien faire des cracks, des plaisanteries, mais là… je ne sais pas ce qu’il avait, il avait l’air tout maussade. Ma mère se tenait debout à côté de moi. Elle m’a dit :
MARGARET (une cigarette à la main) Now, listen The Fault. Are you listening? Me and that eejit, we’re gonna get separated. He drinks like a fucking fish. He doesn’t bring any money home. He’s not worth a shilling, he’s not even worth a penny. I’m fed up. Alright? Now listen The Fault. Do you want to leave with that eejit or do you want to stay with your mum?
Un temps.
CAITLIN (la gorgée nouée) Je ne sais pas comment t’expliquer, mais j’ai senti très fort dans son regard à elle qu’elle me demandait de dire : (à son père) Dad, I want you to leave. Et Kelly, pourquoi j’ai ajouté cette phrase… J’ai dit : AND I NEVER WANT TO SEE YOU AGAIN. EVER. IN MY LIFE.
Peter se lève et part Kelly le suit du regard.
CAITLIN Il s’est levé. Il est parti. Et je ne l’ai plus jamais revu.
LE DÉPART DE MICHEL
Michel Ruisseau se lève et part sur la pointe des pieds.
MICHEL Bon… ben moi je vais y aller.
KELLY Qu’est-ce que tu fais papa ?
MICHEL RUISSEAU (chuchotant) Je quitte ta mère.
KELLY (au public) C’est à ce moment précis que Michel Ruisseau prend la décision la plus héroïque de toute sa vie. Il met deux slips, un pantalon, quatre T-shirts et trois paires de chaussettes dans la valise à roulettes qu’il vient d’acheter au bazar du coin, et il quitte Caitlin O’Farrel.
MICHEL (à Kelly) Poupoune, tu fermes à clé derrière moi ?
KELLY Mais papa, qu’est-ce que tu fais ?
MICHEL Je te l’ai dit, je quitte ta mère. Mais chut, ne lui dis pas.
KELLY Mais papa, elle va être dévastée !
MICHEL Ne t’inquiète pas, je reviens dimanche pour le poulet.
KELLY (au public) Effectivement, Michel Ruisseau ne partira pas bien loin. Il s’installera à deux rues d’ici, dans un petit deux-pièces meublé. Et il reviendra toutes les semaines pour le poulet dominical. Puis tous les mercredis pour nourrir le chat, et à chaque vacance scolaire pour garder mon fils. Mais en attendant, il quitte Caitlin.
MICHEL Au revoir poupoune. À dimanche !
Kelly regarde Michel partir.
DULUC
KELLY (sous le choc) Olala, Julien…
Julien passe le bras autour de sa sœur.
JULIEN Ouaich sis’ ?
KELLY Maman, elle ne va pas bien du tout.
JULIEN Ouais je sais, pouf’.
KELLY Elle est en dépression. Le départ de Peter, le départ de Michel, toi qui as quitté la maison depuis très très très longtemps. C’est comme une malédiction qui s’abat sur notre maison.
Kelly s’effondre tête la première sur le tabouret-pouf, le corps allongé par terre.
JULIEN Olala tu dramatises pouf’. Faut que j’y aille moi. J’ai rendez-vous avec Alice.
KELLY (se relevant d’un coup) Et moi avec un détective privé.
JULIEN Quoi ?
KELLY J’ai besoin de savoir. Pour maman. Pour Liam. Pour nous.
JULIEN Yo pouf’, tu bloques. Un détective ? T’es sérieuse ?
KELLY Regarde, j’ai un lychen plan qui me pousse sur toute la peau. Un champignon de cause inconnue. (Grandiloquente) Le champignon du non-dit, le champignon du silence !
JULIEN Oulala, ça marche fort le théâtre là…
KELLY J’ai repéré un truc : l’agence Duluc Détective Privé, rue du Louvre, fondée en 1913. Tu verrais la tête du fondateur, on dirait Sherlock Holmes. J’y vais. Là, maintenant. Tu me gardes Liam pendant que j’y vais ?
JULIEN Carrément. (Appelant Liam vers lui.) En plus, Alice, elle adore les gamins. Allez viens Liam !
KELLY Hé Julien ! Tu ne fumes pas devant lui, hein…
JULIEN Ah non pouf’. Tu ne vas pas faire ta relou toi aussi. Souviens-toi, papi Henri dans l’Audi rouge, gitane maïs sur gitane maïs, les fenêtres fermées à bloc, avec Georges Brassens dans le radio-cassettes, ça avait de la gueule, merde ! Pas comme tous ces jeunes parents aujourd’hui qui vapotent dans leur Picasso… Picasso putain ?! Le mec, il a vendu/ (Il recrache la fumée de sa cigarette loin de Liam.) Allez viens Liam.
KELLY Je me rends chez Duluc Détective. Une enseigne encadrée d’un néon vert. Je monte l’escalier aux marches asymétriques d’un immeuble haussmannien. Un échalas en costume trois-pièces m’ouvre la porte. (Son regard monte vers le ciel.) Long comme un jour sans pain.
JEAN-EUDES Entrez. Patientez là. Maman va vous recevoir.
KELLY « Maman » ? (Un temps.) Je patiente dans une salle d’attente vide, dans un décor à la Louis XVI. Des urnes ornent le manteau de la cheminée. J’ai l’impression qu’elles sont toutes remplies de cendres de morts. Sur la petite table en verre, le premier exemplaire de Détective sur l’affaire Grégory. Un original. Soudain, je me demande si Duluc a beaucoup de clients.
DULUC (voix rauque d’une fumeuse intensive, lunettes sur le bout du nez) Entrez, asseyez-vous. Alors, j’ai étudié votre dossier, c’est compliqué votre histoire. Ça nous emmène en Angleterre, j’avais un correspondant là-bas, mais il est parti à la retraite. Et puis ça nous emmène en Irlande… Et quand on connaît les relations anglo-irlandaises, c’est pas gagné.
KELLY Je lui explique tout. Pourquoi je suis ici. Ce que je sais de Peter.
DULUC C’est une disparition. Alors, de quatre choses l’une. Soit on le retrouve, il est vivant il veut vous voir, on vous donne ses coordonnées. Meilleure option. Soit on le retrouve, il est vivant, mais il ne veut pas vous voir, et c’est fréquent dans les disparitions. Alors là, on peut vous dire où il est, mais dans un périmètre de 70,000 km2.
KELLY La superficie de l’Irlande…
DULUC Environ. Soit il est mort, on sait où il est, on vous dit où il est. Soit il est mort, on ne sait pas où il est, on ne vous dit pas où il est.
KELLY Et ça va me coûter combien ?
DULUC 1.000.000.
KELLY Euros ?
DULUC Anciens francs.
KELLY Ah ! 1500 euros.
DULUC Environ. Mais il y a quand même quelque chose qui me taraude dans votre histoire. Votre grand-mère, elle est encore en vie ?
KELLY Oui.
DULUC Alors, il faut aller la voir.
KELLY Non, non, c’est impossible. Nanny, elle refuse de parler. Depuis toujours.
DULUC Oui, mais bon, c’est quand même ce qu’il faut faire. Souvenez-vous l’affaire Courjault.
KELLY Les bébés congelés ?
DULUC Véronique et Jean-Louis habitent à Séoul. Un été, Véronique décide de passer les vacances en France avec leurs enfants, sans Jean-Louis. Resté seul à Séoul, Jean-Louis est bien obligé de se faire à manger. Ce soir-là, il a une petite fringale. Il se dit, je me ferais bien un petit poisson pané. Alors il descend à la cuisine, et il ouvre pour la première fois depuis très très très longtemps le congélo. Et là ?
KELLY Les bébés ?
DULUC Exact.
KELLY Je suis désolée Mme Duluc, mais je ne vois pas le lien avec mon histoire.
DULUC Si Jean-Louis avait fait les courses plus souvent.
KELLY Je ne comprends pas, vraiment.
DULUC La vérité est dans le frigo. Pensez-y quand vous irez voir votre Nanny. Mon fils va vous raccompagner. Jean-Eudes !
KELLY Au revoir Mme Duluc. Merci. (Désorientée, Kelly répète entre ses lèvres.) La vérité est dans le frigo…
DÉPART POUR LONDRES
JULIEN (qui joue avec Liam) Yo pouf’, qu’est-ce qu’elle a dit ?
KELLY La vérité est dans le frigo.
JULIEN Quoi ?
KELLY (reprenant ses esprits) Non, elle a dit que la première chose à faire, c’est d’aller voir Nanny.
JULIEN Ah ouais, mais là, c’est du lourd. Ça se voit qu’elle ne connaît pas la bête la Duluc !
KELLY C’est ce que je vais faire.
JULIEN Quoi ? Tu vas aller voir Nanny pour lui poser des questions sur Peter ? Tttttt, je ne peux pas te laisser faire ça sis’.
KELLY Ça va Julien, c’est notre mamie.
JULIEN Ah non du côté de papa, c’est mamie. Elle, c’est Nanny.
KELLY Je n’ai pas le choix. C’est mon dernier espoir. Et puis t’inquiète, je vais la jouer finaude.
JULIEN (écrase son joint) OK pouf’, mais je viens avec toi. (Il retient Kelly d’un geste de la main.) Si si, je reste à tes côtés sis’. En plus à Londres, je vais me faire un Double-Whooper-Cheese-sa-mère, ensuite à Picadilly Circus, je vais me faire un latte au Starbucks. Non, franchement, je kiffe, j’ai le temps, je t’accompagne. Allez viens Liam, avec maman, on part à Londres voir LA Nanny. Et c’est pas Mary Poppins.
Ils partent pour Londres.
JULIEN T’as jamais vu Londres bonhomme ? Regarde… la Tamise, Big Ben, Tower Bridge ! Sens-moi cet embrun. (Julien respire l’embrun de Londres. Liam l’imite.)
Arrivés en bas de chez Nanny.
KELLY Ça y est, Julien, on y est.
JULIEN (continuant de sentir l’embrun) Mmm… ?
KELLY On est chez Nanny.
JULIEN (sursaute) Ouais alors, en fait pouf’, j’ai réfléchi pendant le trajet. C’est peut-être mieux que je reste avec Liam, au square, le temps que t’y ailles. C’est plus sûr. Mais s’il y a quoi que ce soit, tu m’appelles, hein ? S’il y a un problème : (il fait le geste d’ouvrir et de fermer des rideaux. Kelly ne comprend pas.) Trois fois les rideaux de la Nanny. Et je débarque direct.
KELLY (pas dupe) Ouais d’accord…
Il l’attend en bas de chez Nanny.
CHEZ NANNY
KELLY (sur le pas de la porte chez sa grand-mère) J’arrive chez Nanny dans sa barre HLM en briques rouges : Nanny, 85 ans, en fauteuil roulant, deux attaques, dix cigarettes par jour, still alive. Moquette rouge, rideaux fleuris, bouilloire qui siffle. Sur sa petite table de salon : son paquet de Dunhill rouges, une boîte de pilules, un peigne et la télécommande. Elle est en train de regarder les courses hippiques du Grand National.
NANNY (debout) Come on Jalie Jumper! Come on you Irish horse! You’re gonna win ‘cause you’re Irish! (S’apercevant soudain que Kelly est là. Elle se rassoit.) Oh hello Kelly, hello! How are you? (Elle tousse.) I am a poor old lady, you know… I don’t get many visits. How nice of you to come and visit me. Sit down Kelly. Do you want a cup of tea? Biscuits? (D’un geste rappelant la sorcière dans Blanche-neige.) An apple maybe?
KELLY Non, non merci Nanny. (Un temps.) Nanny, je suis venue te voir, parce que j’ai une question à te poser.
NANNY Alright, go ahead luv’, no problem. What do you want to know?
KELLY J’aimerais savoir… (Un long temps.) Est-ce que tu sais où est Peter ?
NANNY (d’une voix venue d’ailleurs, sombre et comme fantomatique) Peter? (D’une voix soudain redevenue douce.) My Peter? Oh no, Kelly, I don’t know. Nobody knows. (Désignant Dieu.) Only He knows, God Almighty our Savior, but He won’t tell us, won’t he. (Elle fait un clin d’œil à Kelly.) You know Kelly, Peter, he might well be in Scotland, riding a white horse, drinking a brandy.
KELLY Sur un cheval blanc en Écosse, en train de boire un brandy… Ça c’est sûr, Nanny, c’est une option que je n’avais pas envisagée.
NANNY Well you know, you never know with men. Where’s Liam?
KELLY Liam, il est au square.
NANNY Where’s Julien?
KELLY Julien, il est au square avec Liam.
NANNY And Fred. Where is he?
KELLY Fred, il est en tournée.
NANNY Well you see, men, they’re never here. Now let me tell you something, smart girl you are. Sure you don’t want a cup of tea? Biscuits? (Elle esquisse le geste de la sorcière.) There are five types of men you should avoid. Men who womanize – women, you know? – ; men who lie, now that’s most of them; men who gamble, you know, casino? ; Men who drink – and Peter, he was a heavy drinker. (Un temps.) And the fifth one! I can’t remember…
KELLY Ah je vois Nanny, il y a cinq types d’hommes à éviter : les coureurs de jupons, les menteurs, ceux qui jouent, ceux qui boivent. Mais c’est étrange Nanny, parce que tu portes toujours l’alliance de Peter au doigt…
NANNY Oh do I? Well, nobody’s perfect… Is Liam baptised?
KELLY Non, Nanny, Liam n’est pas baptisé. Pas encore…
NANNY Alright, I see, not yet… Well, the young people nowadays… Alright… Not yet… But he’s not baptised.
KELLY Non. (Un temps.) Tu ne sais vraiment pas où est Peter ? Tu ne l’as jamais revu ? Il ne t’a jamais écrit, appelée ?
NANNY No, Kelly. I told you. Nobody knows. Only He knows. God Almighty our – Oh you know what you should do Kelly? You go into a Church, you baptise Liam. And then you ask « God? Where is my grand-father? ». And He will answer you, no doubt about that. (Nanny est tout sourire.)
KELLY Ah je vois Nanny, je vais dans une église, je baptise Liam et là je demande à Dieu où est Peter. Et Dieu en personne me répondra. Pendant qu’elle me débite ces bondieuseries, je sens une furieuse envie monter en moi de l’étrangler.
KELLY C’est joli tes cheveux comme ça Nanny.
NANNY Yes Kelly, it’s my new haircut. By my new hairdresser near the Church, do you find it nice?
KELLY Very nice Nanny. Very nice. (Kelly pose ses mains sur les épaules de Nanny.) Now, Nanny. (Kelly serre la gorge de Nanny. Nanny se fige et émet un petit son d’étranglement.)
NANNY Kelly, what are you doing?
KELLY Tu vas la dire la vérité ! Toi seule la connais et elle va crever avec toi !
NANNY Kelly, what are you doing? You can’t do that. I can’t breathe anymore.
KELLY Tu as toujours dit, la communauté irlandaise est toute petite ici à Londres, tout le monde se connaît. Si quelqu’un meurt au pays là-bas, le voisin d’ici est au courant le jour même ou la veille, avant même qu’il meure ! Alors tu vas cracher le morceau BITCH !!!
Nanny (au bord de la suffocation) Kelly, you can’t do that. I can’t breathe anymore. I don’t know anything. (Nanny s’effondre dans son fauteuil.)
KELLY Oh my God ! Nanny! (Kelly court en direction de la fenêtre et appelle Julien au secours.) Julien !!! Julien !!!
JULIEN (dans le square, en train de draguer une jeune Anglaise) Yes, my name is Julien. I’m from France. And you? What’s your name?
LIAM Regarde tonton, y’a maman à la fenêtre !
JULIEN Pas tout de suite bonhomme. Michelle ? Michelle ma belle…
Kelly fait le signal SOS : elle tire les rideaux dans tous les sens, vingt fois de suite tout en hurlant.
KELLY JULIEN !!!!!
LIAM Pourquoi elle joue avec les rideaux maman ?
JULIEN Pas tout de suite/ (Alerté par le mot « rideaux », Julien s’arrête net, regarde en direction de l’appartement.) Les rideaux ? Les rideaux ???
Paniquée, Kelly saute par la fenêtre pour rejoindre Julien.
KELLY JULIEN !!!! Julien, je crois que j’ai fait une connerie !
JULIEN Quoi, qu’est-ce que t’as fait pouf’ ?
KELLY J’ai étranglé la Nanny !
JULIEN T’as quoi ?! Tu déconnes j’espère ?
De son côté, Nanny se réveille d’un coup. Telle une morte-vivante, elle rampe par terre, attrape ses jambes, et se remet sur son fauteuil roulant.
NANNY (dans un râle hargneux) Where is that granddaughter of mine? Trying to kill me! I am going to pursue you for what you did! You O’Farrel, it’s in your blood!
JULIEN (apercevant Nanny qui les poursuit) Putain, mais elle nous suit la vieille ! Allez viens Liam !
Julien attrape Liam et le jette sur ses épaules.
LIAM Maman, qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi on court comme ça ?
KELLY C’est maman qui a fait une grosse bêtise !
LIAM C’est pas bien maman de faire des bêtises !
KELLY On verra ça plus tard Liam.
NANNY Oh my God, that bloody granddaughter!
Nanny se rapproche d’eux, tend le bras et les touche presque.
JULIEN Putain, mais c’est Terminator la vieille ! This Burger King is staying on my stomach, very badly. Sis’, c’est quoi ce plan galère là ?!
KELLY Je sais pas ce qui m’a pris, elle me débitait ses bondieuseries.
Dans leur course folle, malgré le ventre ballonné et l’essoufflement, Julien réussit à rassembler ses idées.
JULIEN OK, sis’, j’ai un plan.
KELLY C’est quoi ?
Nanny s’acharne.
JULIEN À trois, je pars à droite et toi à gauche. Et tu te statufies.
KELLY Je me statufie ? En quoi ?
JULIEN Je ne sais pas. Ce que tu veux. Un garde anglais. N’importe quoi. Avec Liam, on va faire la police montée. Ok. Uno, dos/
KELLY Pourquoi tu parles en espagnol ?
JULIEN Pour semer la vieille !
NANNY Rrrrr!!!
JULIEN Tres !
Julien court à jardin, Kelly à cour. Ils se statufient.
NANNY (essoufflée, constatant qu’elle a perdu leur trace) Where are they? Where are those grandchildren of mine? Don’t go looking for Peter! Don’t do that! (Ralentissant) Now who’s going to look after me? (Un long temps.) I need a cigarette.
KELLY (observe d’un coin de l’œil Nanny qui part en fauteuil roulant, puis se relâche et expire longuement) C’est bon Julien, on l’a semée. On a semée la vieille.
Julien se relâche à son tour et pose Liam.
LIAM (ravi) C’était rigolo la course tonton !
JULIEN (regardant sa cigarette) Va vraiment falloir que je réduise moi.
KELLY Regarde Julien où on est. Les archives nationales. C’est ici qu’on enregistre toutes les naissances et toutes les morts. Ici, ils sauront où il est. C’est sûr.
JULIEN Putain, pouf’, tu t’arrêtes jamais.
KELLY Non mais promis, si on trouve rien ici. Après, j’arrête. Promis.
JULIEN Bon, OK, mais cette fois-ci, c’est moi qui y vais.
KELLY T’es sûr ?
JULIEN Je te rappelle que t’as peut-être une tentative de meurtre sur les mains. Je crois qu’on est tous d’accord ici pour dire que tu gères assez mal tes émotions. Alors va te faire un p’tit carré de choc au Starbucks avec Liam.
KELLY T’es sûr ? Parce que faut ramener des infos. C’est notre dernière chance.
JULIEN T’inquiète, j’ai pris la confiance. Je prends la situation en main.
Julien entre aux Archives nationales. Il se présente à l’accueil. Il parle anglais avec un fort accent français.
JULIEN Hello, my name is Julien Ruisseau. You don’t know me yet, but you will know me soon. I am looking for my grandfather, Peter O’Farrel. He was born in 1928 in Knockcarron, county Limerick, Irlande du Sud, then he came here in England, in London, in 1949. And then in 1966, plus de trace du tout. So could you look into your fichiers and find Peter O’Farrel please?
KELLY Le mormon bénévole derrière son bureau lui répond « Alright Sir, I’ll have a look in my computer. Please wait. I’ll be back. »
JULIEN Yes, be back. I stay here. I don’t move. (Julien suit le mormon du regard. Un temps. Le mormon revient.)
LE MORMON BÉNÉVOLE Sorry Sir. I’m afraid I’m not going to be able to help you. I didn’t find any O’Farrel in our files.
JULIEN Sorry, I didn’t hear you? You can’t help me? Tttttt, it’s written here that it’s Archives nationales, so you go back to your little desk, you take your little doigts on your little computer and you find Peter O’Farrel. Is it so complicated to find a man who disappeared? Would you like to disappear yourself and nobody cares? (Julien agrippe le mormon bénévole par la cravat.) It’s a man who walks on the earth like you and me. I don’t understand. Ah… I understand. It’s because we are in England, and he is Irish. Yes, still not resolved this conflit anglo-irlandais. But il est venu ici parce que c’est vous qui les avez fait venir pour reconstruire la city after que the Nazis destroyed it. Et après vous les oubliez. The « Forgotten Irish ». Et vous pensez qu’une petite plaque sur la Tamise is sufficient. Ah non non non non ! Mais c’est pas sufficient ! The souffrance will never die. Vous effacerez jamais la douleur de toutes ces vies détruites par l’exil ! Vous voulez pas regarder votre passé. Mais je vais vous faire regarder dans votre passé moi ! Let’s talk about the… Malouines ! Yes I can say it loud, I don’t care! (La police arrive.) Oh and now the police Nice… Contestation égale police. Nice democracy… (Julien se fait menotter par les policiers qui le sortent des Archives.) This is not a democracy. This is a country of fascists. Y’a une Queen ici. This is completly ridiculous the Queen. I want the Queen dead!
KELLY Julien, qu’est-ce qui se passe ?
JULIEN T’inquiète pouf’, je suis sur la bonne voie ! À mon avis, Peter est bien plus qu’on ne le croyait. (On le met en prison.) I am in a prison. I am at home. My name is Julien O’Farrel and I piss on you, flics de merde ! (Passant sa tête entre les barreaux de la cellule.) You still have a problem with the Irish. But we are still here, like it or not.
UN POLICIER ANGLAIS Oh my God Peggy, we’re having a serious problem with this prisonner. It’s getting quite embarrassing. He says he’s Irish, but I think he’s French. Nevertheless. We must release him. Because he’s not in any Fichier S.
PEGGY SMITH Don’t worry boss, I’ll deal with it.
UN POLICIER ANGLAIS Sure? Be careful Peggy.
Peggy Smith s’approche doucement de Julien.
PEGGY SMITH Julien? Julien Ruisseau?
JULIEN (sans la regarder) Yes, what?
PEGGY SMITH I’m Peggy Smith. British police officer.
JULIEN (la voit soudain) Oh my God, but you are pas mal. It’s a nice uniform, the British police uniform. Nice skirt with the matraque. It’s quite sexy. Oh my God, she’s British, she’s police. Julien, don’t speak to her. Control yourself, control yourself.
PEGGY SMITH Julien, are you OK?
JULIEN Yes I’m fine.
PEGGY SMITH You are free.
JULIEN Yes I know I’m free. I’m Irish!
PEGGY SMITH Non. Je veux dire, vous êtes libre. Voici votre phone.
JULIEN Thank you. (Appelant Kelly au téléphone) Yo pouf’ ?
KELLY Ah Julien, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi t’es en prison ?
JULIEN Ouais pouf’. Je crois que je vais rester ici en fait. J’ai une mission de la plus haute importance diplomatique qui m’attend : je vais tenter de résoudre le conflit anglo-irlandais avec Peggy. Peggy, give me your 06… Your 0044. After your shift.
KELLY Julien, qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qu’on t’a dit aux archives nationales à propos de Peter ? Julien ? Julien ! Dis-moi quelque chose ! (Julien ne répond plus.)
COLÈRE
Kelly pose le téléphone. Un temps. Elle décroche une grande partie des photos suspendues sur le fil, dans un accès de colère et de dépit.
KELLY (dans un marmonnement) C’est bon, j’arrête. J’arrête tout. Fini.
Entre Fred.
FRED Oh oh Kelly. Qu’est-ce qui se passe ?
KELLY Rien. Rien Fred. J’arrête. J’arrête tout. Tout le monde s’en fiche de Peter. C’est vrai. Qu’est-ce qu’on en a à faire ? (Elle pleure.) Et en même temps, si j’arrête de le chercher, il aura disparu pour toujours. Comme s’il n’avait jamais existé. Tu t’imagines toi ? Disparaître et personne qui te recherche. Toute ta famille qui t’oublie. Pour toujours.
FRED Calme-toi.
KELLY Mais je suis calme. Je suis parfaitement calme. (Un temps.) Qu’est-ce que je fais maintenant ?
Un temps.
FRED Je ne sais pas, mais fais quelque chose. Parce que là, on ne te reconnaît plus. Allez, viens Liam.
Musique : l’ouverture de La Traviata de Verdi. Kelly s’enveloppe d’un châle et s’allonge par terre.
KELLY Je retrouve Caitlin qui déprime dans l’obscurité de son appartement.
CAITLIN Tu vois Kelly, tout disparaît. Les hommes finissent toujours par partir, Staline, Lénine, Michel Ruisseau… Tu vois Kelly, l’homme est capable de suspendre des Noirs aux arbres juste parce qu’ils sont Noirs, et en même temps, il est capable d’écrire cette musique sublime. N’est-ce pas bouleversant ?
KELLY Allez, viens maman, je t’emmène. On part en Irlande.
Kelly soulève sa mère à bras-le-corps.
L’IRLANDE
KELLY Dublin. Ennis. Galway. les îles d’Aran. Innishman. Innishere. Innishmore.
CAITLIN Oh, Kelly, tu me secoues. J’ai envie de vomir.
Kelly redresse sa mère.
KELLY Les falaises de Moher. Cet épais brouillard, ces rochers sombres comme des ombres. Comme c’est beau.
Kelly conduit.
KELLY Regarde maman, un mouton ! Il a la tête toute noire !
CAITLIN Ben oui, Kelly, c’est comme ça ici, les moutons ont la tête noire.
KELLY Regarde maman, un pub !
CAITLIN Tu appelles ça un pub toi ? Moi j’appelle ça une bicoque.
KELLY (surexcitée) Maman, on y va ! S’il te plaît ! S’il te plaît !
CAITLIN Oh Kelly, ne t’agite pas comme ça. C’est le vent irlandais qui te monte à la tête ou quoi ! Déjà ? OK, well pull over then! Mais je te préviens, attention au spectacle.
LE PUB I
Elles entrent dans le petit pub.
KELLY Two Guinness please!
CAITLIN Attention Kelly, la Guinness c’est traître et c’est amer !
KELLY Maman, on est en Irlande, on boit de la Guinness !
CAITLIN Je t’aurais prévenue !
Kelly trempe ses lèvres dans la Guinness et fait une moue.
CAITLIN Je t’avais dit.
Elles s’assoient toutes deux.
KELLY Regarde maman, il y a un groupe de musique là-bas !
CAITLIN Tu appelles ça un groupe toi ? Moi j’appelle ça trois pelés et deux tondus. Oh mon Dieu, regarde Kelly, celui qui joue du fiddle, il n’a plus de dents ! (Elle rit.) Oh non, ne te moque pas. Mon Dieu. La dentition des Irlandais. Je pensais que ça ce serait amélioré avec leur entrée dans l’Union européenne, mais pas du tout. C’est monstrueux, cette cavité buccale.
KELLY Regarde maman, le chanteur il te regarde !
CAITLIN Oh Kelly, ne va pas te faire d’illusions.
Elle regarde derrière elle et s’aperçoit que c’est peut-être bien elle que le chanteur regarde.
KELLY Maman, ils vont chanter !
CAITLIN Well, bouche-toi les oreilles !
JIMMY Good evening, ladies and gentlemen. My name is Jimmy O’Leary. And tonight, I’d like to dedicate this song to the lovely lady here in the first row.
KELLY Maman, il te dédicace la chanson !
CAITLIN Oui ben ça va Kelly, j’ai entendu, je ne suis pas complètement sourde non plus.
Jimmy se met à chanter The Night visiting song des Dubliners.
JIMMY I must away now, I can no longer tarry/
CAITLIN Oh ben quel organe…
JIMMY This morning’s tempest, I have to cross/ (Il s’approche de Caitlin.) I must be guided without a stumble/
KELLY Il s’approche beaucoup là maman…
JIMMY Into the arms, I love the most/
CAITLIN (chante d’une haute et très belle voix) And when he came/
KELLY Maman, tu connais la chanson ?
CAITLIN Eh ben évidemment Kelly. To his true love’s dwelling/ He knelt down gently upon a stone/
JIMMY And through her window, he whispered lowly/
Kelly se retrouve coincée entre Jimmy et Caitlin, bien consciente qu’un jeu de séduction s’entame entre les deux.
JIMMY Is my true lover within, at home?
Jimmy écarte Kelly d’une petite tape dans le dos. Kelly s’éloigne du couple de chanteurs, vexée. Elle s’accoude au bar et commande une Guinness.
KELLY A Guinness please!
On entend les premières notes de Whiskey in the Jar des Dubliners.
KELLY Another Guinness please! And another Guinness! (Kelly entame un mouvement avec ses pieds, semblable à la petite danse de Liam. Puis ce mouvement s’étend à ses jambes et à ses bras. Petit à petit, elle se laisse emporter par la musique qui envahit son corps tout entier.) Another Guinness! And who wants a Guinness? It’s my tournée générale !! (Elle virevolte jusqu’au joueur de fiddle édenté qu’elle interpelle.) Come on Michael on the fiddle!
LE JOUEUR DE FIDDLE My name is not Michael!
KELLY (gênée) Oisin?
LE JOUEUR DE FIDDLE No, my name is not Oisin either!
KELLY Another Guinnesss! And a Guinness for… Seamus?
LE JOUEUR DE FIDDLE (surpris) Yes, my name is Seamus o’right. Seamus O’Flannagan.
KELLY Well come on Seamus O’Flannagan on the fiddle!
À l’écart, Jimmy et Caitlin sont restés ensemble. Jimmy observe la scène, amusé. Il se tourne vers Caitlin.
JIMMY So, where are you from?
CAITLIN What? France. England, actually.
JIMMY But you’re Irish, aren’t you?
CAITLIN Yes. I’ve got Irish origins.
JIMMY And what’s your lovely name?
CAITLIN Caitlin Ruisseau. (Un temps.) O’Farrel. My name is Caitlin O’Farrel.
JIMMY Now Caitlin, would you like to dance with Jimmy O’Leary?
CAITLIN Oh no… Yes.
Ils dansent.
JIMMY So, what brings you here in our lovely country?
CAITLIN It’s my daughter. She talked me into this trip/ (elle s’arrête net quand elle aperçoit sa fille, cheveux lâchés, dansant à bride abattue) Oh my God my daughter!
KELLY Come on Seamus O’Flannagan! Allez viens maman !
CAITLIN Oh non Kelly !
KELLY Allez viens maman !
Kelly embarque Caitlin malgré elle dans une danse endiablée. La musique est très forte.
CAITLIN Kelly, ne sois pas ridicule, plus personne ne danse comme ça depuis les années 30 !
KELLY And come on Jimmy O’Leary!
Kelly embarque aussi Jimmy. La tête qui tourne, Caitlin tire Kelly par la manche hors du bar. Totalement enivrée, Kelly continue de danser et chanter dehors, devant le pub. Nuit noire. Seule la lune brille.
CAITLIN Kelly, donne-moi les clés, tu es complètement ivre, hors d’état de conduire.
KELLY Regarde maman. La lune. On dirait une vieille dame ! (Un temps.)
CAITLIN C’est pas faux.
Elles montent dans la voiture.
JIMMY (accoudé à la voiture) Well, Caitlin.
CAITLIN (surprise) Oh! Jimmy. You surprised me.
JIMMY It was lovely to meet you.
CAITLIN It was lovely to meet you too, Jimmy.
JIMMY And you’ll say goodnight to your daughter.
CAITLIN My daughter? (Caitlin se retourne vers Kelly et la découvre qui cuve et ronfle sur le siège passager.) Oh yes… my daughter. Bye bye Jimmy.
VOITURE SILENCIEUSE
En conduisant, Caitlin continue de fredonner The night visiting song.
CAITLIN Limerick. Knocklong. Knockcarron.
LA VOISINE
CAITLIN (réveille Kelly) Ça y est Kelly, on y est.
KELLY Il n’y a rien…
CAITLIN Eh ben non… il n’y avait rien non plus dans les années 40. Imagine un peu… Des champs à perte de vue.
À l’horizon, comme sortant de nulle part, au milieu du brouillard, apparaît une silhouette.
CAITLIN Oh mon Dieu, une voisine Kelly. Alors, tu vas voir, elle va nous poser plein de questions. Parce qu’ici quand quelqu’un n’est pas du coin, on l’assaille de questions.
LA VOISINE (d’une voix nasillarde) Hello ladies, can I help you?
CAITLIN Qu’est-ce que je t’avais dit ?
LA VOISINE Are you lost? Where are you from? What are you looking for?
CAITLIN Il faut juste attendre que ça passe. We’re looking for the O’Farrel family.
LA VOISINE Nora and Bridget ?
CAITLIN Yes, that’s it. Nora and Briget. Mes tantes, Kelly. Les sœurs de Peter. Where do they live?
LA VOISINE Well it’s very simple. You go straight, then you go right, then you go left, then you go right again, then straight. You’ll go past the Mulligans? You know the Mulligans?
CAITLIN Ben non, on connaît pas les Mulligans. Qu’est-ce qu’elle croit, elle ? On n’habite pas ici. No, we don’t know the Mulligans.
LA VOISINE Oh well, they’re lovely people. Then you go right again and straight and then left and then left again and then right, and then you’ll arrive 32 Holloway Road, Nora and Bridget, they live next to one another. Alright ladies? (La voisine s’appuie contre la fenêtre de leur voiture.) Are you from the O’Farrel family yourself? What did you come here for? What are you looking for? Is this your daughter? Is she alright? Can I help you?
Caitlin appuie sur le champignon.
CAITLIN Oh pays de sous-développés, paysans qui te demandent toujours where the fuck you are from. Voilà pourquoi ma mère a quitté tout ça Kelly. Et on peut la comprendre. Qu’est-ce qu’elle veut encore ? Ma biographie totale ou quoi. Qu’est-ce qu’elle m’a dit ? (Imitant la voix nasillarde de la voisine) « Then you go right, then you go left… » Oh ! Je vais avoir cette voix horrible dans ma tête pendant tout le voyage. Then you go left, then you go right…
NORA
CAITLIN 32 Holloway Road. On y est.
KELLY Tu veux que je frappe à la porte maman ?
CAITLIN Non ça va, Gorbatchev.
Nora ouvre la porte. Petite dame frêle.
CAITLIN Hello! Nora? Are you Nora O’Farrel? Are you Peter’s sister? I’m Caitlin O’Farrel. And this is my daughter Kelly. I’m Peter’s daughter.
KELLY Et Nora disparaît au fond du couloir. (Un long temps.) Nous entrons quand même et nous nous retrouvons dans le salon. Le mari de Nora est en train de manger devant la télé. Il est 16h30.
CAITLIN Hello! I’m Caitlin O’Farrel. And this is my daughter, Kelly. I’m Peter’s daughter.
DENIS Oh! Peter? The dead brother?
CAITLIN Oh! Is he?
DENIS I don’t know. Is he?
CAITLIN I don’t know.
Denis hausse les épaules, puis continue de manger, l’air un peu absent.
KELLY (prend sa mère à part) Maman, qu’est-ce qu’il a dit ? Il a dit que Peter était mort ?
CAITLIN Non, je ne sais pas Kelly. Il l’a dit, il ne l’a pas dit. Tu es comme moi. Tu l’as entendu.
KELLY Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
CAITLIN Je ne sais pas. Je crois, mais je ne suis pas sûre, j’émets une hypothèse, peut-être que je me trompe, mais il me semble que c’est toi qui as voulu venir ici, non ? Alors maintenant tu regardes la télévision, tu regardes ce documentaire sur la tonte des moutons et tu trouves ça intéressant. (À Denis) Interesting, Very interesting.
DENIS Well, I’m gonna make meself a cup of tea. Does anyone want a cup of tea? Ladies? No? I’ll bring Nora back.
Denis s’en va. Nora revient.
NORA I juste phoned Bridget. She will come. So, you’re Peter’s daughter. And this is your daughter. Kelly… beautiful Irish name.
CAITLIN Oui. Nora. Désolée de faire irruption comme cela après tant d’années. Mais c’est ma fille qui m’a traînée dans ce voyage, elle est un petit peu obsédée par cette quête/
KELLY Oui, Nora, j’aimerais savoir. Où est Peter ?
NORA Peter? He disappeared. My daughter, Laura, she tried to find him, like you, but she didn’t find anything. I was very close to my brother. Because he was number 10 in the family, and I was number 11, so we were always together. But he disappeared, I’m afraid.
CAITLIN Ben voilà Kelly, tu l’as ta réponse. Alright Nora, sorry for the inconvenience. We’re going to leave.
Caitlin fait un mouvement pour se lever et partir, Nora la retient.
NORA No please Caitlin, stay. I have a question meself. I’d like to know… How many children did he have?
CAITLIN Six Nora, il a eu six enfants/
NORA How many girls?
CAITLIN Cinq. Cinq filles. Il y a moi et/
NORA So he had a boy?
CAITLIN Oui, il a eu un fils, Nora.
NORA I’d like to know. What did he call him? What’s his name?
CAITLIN Andrew. Andrew, c’est le nom de mon frère.
NORA He had a boy… and he called him Andrew. He always said if I have a boy, I’ll call him Andrew.
KELLY Et Nora fond en larmes, une mare de larmes.
Un long temps.
KELLY (très précautionneusement) Nora, j’ai une dernière question.
CAITLIN OK Cauescu. Si tu veux pas que je t’exécute contre le mur. Beware of the question you’re going to ask young lady.
KELLY J’aimerais savoir… À quoi il ressemblait Peter?
NORA Oh Peter. He was very handsome. He had brown hair and blue eyes. And he whistled very well, you know? Whistling? (Elle siffle.) He was a great whistler. And he was very stylish. I have something for you. This is the comb he used to comb his hair with. He used to have it with him all the time. You can keep it dear.
KELLY Je peux le garder ? Merci Nora.
CAITLIN OK Nora/
Arrive Bridget. C’est une femme forte et imposante, toute en rondeurs.
BRIDGET
BRIDGET Well hello Caitlin! And hello Kelly! (Elle les secoue en les enlaçant de ses bras forts et potelés.) Nora phoned me and told me Caitlin and Kelly are here! Well, bonjour la France ! (Elle se tourne vers Nora et s’aperçoit qu’elle est en larmes.) Oh Nora, what’s wrong with you? Oh Nora she’s very emotional! Go and make us a cup of tea.
NORA Yes I need a cup of tea.
Nora s’en va.
BRIDGET So you want to know where Peter is. Well, Peter, you know, he disappeared. Look, we were 13 children in the family. Now, Tim, the eldest, is still alive, he lives down the road, Patrick died of a brain tumor, Tom has got Alzheimer, Margaret lives in England, Michael died at 24 of bronchitis, poor old Michael, Mary lives in Spain, Georges died in the eighties, then there’s me, Bridget, then there’s a stillborn – you know, a baby, dead –, Peter, Nora, Eddy, still alive, good old Eddy, and Dan died at 53 of cancer. Now out of 13, one disappeared. It’s normal, it’s statistics. It’s an Irish Story. (Avec un fort accent) Une histoire irlandaise… Full of those stories over there.
CAITLIN Well, tu vois Kelly, c’est une autre façon de voir les choses. L’angle mathématique. C’est pas totalement inintéressant.
KELLY (riant) Oui, c’est vrai ça maman ! Bridget, j’ai encore une question.
CAITLIN OK Kelly, souviens-toi Bobby Sands et Margaret Thatcher. Lui aussi il avait des questions. Il avait même des revendications.
KELLY Oh ça va maman, arrête ! Bridget, pourquoi ils ont quitté l’Irlande ? Pourquoi ils sont venus s’installer à Londres ?
BRIDGET Because they were cousins.
KELLY Quoi ? Ils étaient cousins ?
BRIDGET First degree.
KELLY Cousins germains ?
Un long temps.
KELLY Maman, tu savais ?
Caitlin est sous le choc. Elle est bouche bée, immobile.
BRIDGET I thought you knew. Well again, it’s an Irish Story. Full of those stories over there. But the Catholic Church… It was forbidden here. When my mother and my father they heard about that. They went/ (Un voile de terreur lui passe sur le visage.) Well, anyway.
KELLY Maman, ça va ?
Caitlin secoue la tête.
KELLY Et Bridget… Est-ce qu’ils s’aimaient ?
BRIDGET Peter and Margaret? Oh yes, they were madly in love. Two lovebirds, you know. L’amour toujours… Well you know that, you French people. Oh my French is so bad, I’m ashamed of it. Yes, they were madly in love. And that was the problem dear.
KELLY Thank you Bridgtet. Maman ? Tu veux qu’on y aille ?
Caitlin acquiesce, toujours sous le choc.
KELLY Alright Bridget, we’re going to leave you.
BRIDGET Sure you don’t want to stay for a cup of tea? Nora!! Where’s the tea? Well bye bye Kelly and bye bye Caitlin! I hope to see you again in less than 50 years! Have a safe trip back to France! Lyons!
Elle leur fait au revoir de la main. Un long temps.
LE PUB II
CAITLIN Well, Kelly, je crois que j’ai besoin d’un dernier verre avant de quitter l’Irlande. Two whiskies please. Quel choc. Je ne m’y attendais pas. C’était une autre époque. Toutes les familles ont leurs secrets. (Temps.) Et puis, tu as entendu Bridget, ils s’aimaient. À la folie. Et ça, Kelly, personne ne me l’avait jamais dit. C’est un peu grâce à toi si je l’ai appris, ma petite Gorbi, grâce à ton entêtement, tu m’as traînée dans ce voyage. (Un temps.) Je vais me coucher moi. Parce que ça fait beaucoup d’émotions pour une seule journée. Ne tarde pas trop sweety. (Caitlin se retourne, pose la main sur l’épaule de sa fille.) Merci, ma fille.
Kelly reste seule.
PETER
Kelly observe le peigne de Peter, commence à se peigner avec. On entend un son venu de loin, comme de la flûte irlandaise. Kelly retrousse ses manches, replace son pull dans son pantalon. Puis elle se met à siffler. Discrètement, au fur et à mesure de ces actions, elle devient Peter.
PETER I will arise and go now, and go to Innisfree. Margaret, come! The ferry leaves tonight. We’re going to London. Don’t worry. I’m a strong man. I’ll rebuild the city on my own. And there’s the baby now. We’re family. (Très doucement) I’ll marry you. I love you Margaret. (Peter s’empare de la bouteille de whisky. Il sourit. Il a dix-neuf ans) Come Margaret! We’re gonna have fun.
Il s’en va, heureux.
FIN
An Irish Story, extraits surtitrés
PROLOGUE
| An Irish Story | Surtitres |
| KELLY « Mais où ? Tout est parti mais où ? Où ça ? Oh mon Dieu, mon Dieu ! J’ai tout oublié, oublié… |
Where? It’s all gone, but where? Oh dear! I’ve forgotten everything. |
| tout s’est mélangé dans ma tête… Comment dit-on fenêtre ou plafond en italien, tiens, je ne m’en souviens plus… | It’s all a muddle. What’s window or ceiling in Italian? |
| J’oublie tout, j’oublie jour après jour, et la vie s’en va, jamais elle ne reviendra plus. » |
I forget everything day after day. And life goes by, never to return. |
| Je vois bien qu’il ne reviendra pas. | I know he won’t come back. |
LE SURFEUR SPONSORISÉ
| An Irish Story | Surtitres |
| J’ai 16 ans. J’habite à Lyon. Je m’appelle Kelly. Non, ce n’est pas à cause de Santa Barbara, ni de Beverly Hills. | I’m Kelly, 16, living in Lyon. No, nothing to do with soap operas. |
| Ce sont mes origines irlandaises. Je faisais de la danse classique, mais je viens de me faire recaler du concours d’entrée au conservatoire supérieur de danse de Lyon. | Just Irish blood. I did ballet, but I didn’t get into the Conservatory. |
| Une histoire de longueur de jambes… De cuisses trop musclées. | My legs were too short. My thighs too thick. |
| Mon rêve s’est effondré, j’ai perdu ma raison de vivre. | No dreams left, life has no meaning. |
| L’avantage, c’est que j’ai plus de temps libre. Alors, comme la plupart des jeunes filles de mon âge, je peux ENFIN m’intéresser aux garçons. | Which means I’ve got more time. So I can finally focus on boys! |
| Cet été-là, je me consolerais bien dans les bras d’Alexandre Cheminade. Le surfeur sponsorisé. | That summer was all about surfer Alexandre Cheminade. |
| ALEXANDRE Kelly… comme Kelly Taylor dans Beverly Hills ? KELLY Non. Mais j’ai fait de la danse classique. |
“Kelly as in Beverly Hills?” “No. I did ballet though.” |
| ALEXANDRE Mm. Tu sais faire le grand écart ? KELLY Oui. |
“Can you do the split?” “Yes.” |
| ALEXANDRE Latéral ou facial ? KELLY Les deux. |
“Front or side?” “Both.” |
| ALEXANDRE Tu peux le faire là ? KELLY Ouais. |
“Can you do it now?” “Yep.” |
| KELLY (au public) Si jamais le grand écart ne suffit pas, j’ai mis au point une technique de drague infaillible qui marche à tous les coups : | If the split won’t do it I have an ace up my sleeve. |
| je parle de mon grand-père irlandais disparu. | I bring in my Irish grandfather. He's disappeared. |
| KELLY Et sinon, j’ai un grand-père ! Un grand-père irlandais qui a disparu… En mer ! | “Hey! I have a grandfather! He was Irish…disappeared at sea!” |
| ALEXANDRE Déconnes. KELLY Non, j’te jure. Il s’appelait Peter O’Farrel. |
“No kidding!” “I swear. Called Peter O’Farrel. |
| Il était… gardien de phare. En plein milieu de la mer. | He was a lighthouse keeper. In the middle of the sea. |
| KELLY Des fois, il partait trois jours sur son phare sans revenir. Des fois, c’était des semaines. Des fois, c’était des mois. | He’d go off to the lighthouse for days, weeks or even months. |
| Un jour, il y a eu une tempête, un truc de ouf’, des vagues de trois… quinze mètres de haut. | One day, there was a huge storm, waves ten or even fifty feet high.” |
| ALEXANDRE Putain. Je savais pas qu’en Irlande, y’avait de la vague. | “Wow! Didn't know there were waves there.” |
| KELLY Si, au large d’Achill Island. Ouais, c’est pas un spot encore hyper connu. Cette tempête a duré dix jours. | “Near Achill Island. Not a famous spot. The storm lasted ten days. |
| Mon grand-père ne revenait toujours pas. Les gens sur la terre ferme se sont inquiétés. | No sign of my Grandpa. People got worried. |
| Alors quand la tempête s’est enfin calmée, les garde-côtes sont allés sur le phare. Quand ils sont arrivés, la mer était calme. La lune brillait encore. | The coastguards went to the lighthouse. The sea was calm, the moon bright. |
| Ils ont regardé le phare, là-haut. La lumière continuait de tourner. | They looked at the lighthouse. The light was still rotating. |
| Mais il n’y avait plus personne. Il ne restait plus que sa barque qui tanguait au creux d’une vague. | But there was no one there. Just his boat tossing in the waves.” |
| ALEXANDRE (son débit est lent. Main dans les cheveux.) Waouh, ton grand-père il a été englouti par la vague. | “Your grandpa, swallowed by the sea!” |
| KELLY (au public) Un surfeur, tu lui parles d’un mec englouti par la vague, c’est dans la poche. | Those surfers, tell them about a storm and they’re good to go. |
| KELLY Là tout de suite ? OK, d’accord ! Dans le sable ? Mais tu préfères pas que je continue de te parler de la vague géante qui a englouti mon grand/ | “Now? Ok! In the sand? Don't you want to hear about the giant wave that…” |
| KELLY Je viens de perdre ma virginité. | I’ve just lost my virginity. |
LES OIGNONS
| An Irish Story | Surtitres |
| KELLY Maman ? CAITLIN (en train de lire) Oui Kelly, qu’est-ce qu’il y a ? |
“Mum?” “Yes Kelly, what is it?” |
| KELLY J’aimerais te poser une question à propos de Peter. | “I’d like to ask you something about Peter.” |
| CAITLIN Peter ? Mon père ? Oh non. KELLY J’aimerais savoir : comment ils se sont rencontrés avec ta mère ? |
“Peter? My father? Oh no.” “I'd like to know how he and your Mum met.” |
| CAITLIN Kelly, je suis en train de lire une biographie d’Hitler et c’est tout à fait passionnant. | “Kelly, I’m reading a fascinating biography of Hitler.” |
| KELLY Oui, mais comment ils se sont rencontrés Peter et Margaret ? | “Sure, but how did Peter and Margaret meet?” |
| CAITLIN (poussant Michel du coude) Oh non ! Michel, tu ne veux pas dire quelque chose ? MICHEL (sortant subitement de sa rêverie) Hein ? Ah oui ! Poupoune, laisse maman tranquille. |
“Oh no… Michel, won’t you say something?” “Huh? Oh… Bunny, leave Mum alone. |
| Tu sais bien qu’elle n’aime pas toutes ces questions. Et puis, ça ne sert à rien de remuer le passé. | You know she doesn’t like those questions. No point stirring up the past. |
| C’est douloureux pour ta mère, elle n’a pas envie de se replonger là-dedans. | It’s painful for her. She doesn’t want to go through it again. |
| Tu veux un carré de choc’ ? KELLY Non, papa, pas maintenant. |
Want a cookie?” “No Dad, not now. |
| MICHEL Tu sais moi, quand j’ai une contrariété ou que je n’ai pas la réponse à mes questions, | “You know, when I’m upset or don’t get an answer to my questions, |
| je me fais un petit carré de choc’. KELLY Non, mais papa, là, c’est important. |
I have a cookie.” “But this is important, Dad!” |
| MICHEL Attends-moi là, je vais te chercher un petit carré de choc’. Michel s’éloigne vers la cuisine. |
“Ok, just wait here, I’ll get you a cookie.” |
| KELLY Maman, s’il te plaît, comment ils se sont rencontrés ? | “Mum, please, tell me how they met.” |
| CAITLIN Kelly, connais-tu le traumatisme initial d’Adolf ? | “Kelly, do you know what Hitler’s initial trauma was?” |
| KELLY Oui, je sais maman, il a raté son concours d’entrée aux beaux-arts de Vienne. | “Yes, he didn’t get into the Vienna fine-arts academy.” |
| CAITLIN Non, mais ça Kelly, tout le monde le sait. Mais sais-tu pourquoi il l’a raté ? | “No Kelly, everyone knows that! Do you know why he failed? |
| Parce que le jour du concours il a présenté une peinture d’un paysage – Adolf aimait beaucoup peindre les paysages – | He presented a landscape. Adolf loved landscapes. |
| et sur ce paysage, il a peint un petit buisson. En bas à droite. | And he'd painted a little bush. Down in the corner, on the right. |
| Seulement, il n’a pas bien restitué ce petit buisson. C’est pour ça qu’il s’est fait recaler. | But it wasn’t painted quite right. That’s why he failed. |
| Ensuite, il est devenu obsédé par son moustache, qu’il voulait absolument tailler comme un petit buisson parfait. | So he got obsessed with his mustache; he wanted it like a perfect bush. |
| Et de là, tout a découlé. Mais ça, Kelly, personne ne le dit. | It all started from there. But no one mentions that, Kelly |
| (Replongeant dans sa lecture.) Je te dis ça parce qu’il me semble que tu as raté ton concours d’entrée au conservatoire de danse, non ? | I’m telling you this because you failed the Conservatory entrance exam. |
| On ne sait jamais où nous mènent nos ratages… | You never know where your failures will lead you. |
| (Relevant la tête.) C’était quoi déjà ton question sweety ? | What was your question, sweety?” |
| KELLY Non non, rien, laisse tomber… | “Oh, nothing, forget it…” |
| CAITLIN (l’imitant) Non, non, rien, laisse tomber. Ça va, je le connais, cette petite moue à la Ceausescu. | “Oh, nothing, forget it. I know that Ceaușescu look. |
| Je n’ai pas envie de me faire exécuter dans mon salon. (Un temps.) | I don’t want to be killed in my own living room. |
| UNE fois, j’ai demandé à ma mère comment elle avait rencontré mon père. Une fois. | Once, I asked my mum how she met my Dad. Once. |
| Je devais avoir 8 ans. Nous habitions à Londres. | I must have been 8. We were living in London. |
| Nous venions d’avoir un HLM, Kelly, un deux-pièces pour 8. | We'd just gotten into a council house, a two-room flat for 8. |
| Et crois-moi c’était une chance, parce qu’avoir un HLM en Angleterre dans les années 50, quand tu étais Irlandais, ce n’était pas gagné. | As Irish people in England in the 50s, we were lucky to get a flat. |
| Nous l’attendions depuis longtemps ce logement. | We'd waited a long time for it. |
| Tu sais à l’époque les Noirs et les Irlandais étaient accueillis par des pancartes | Blacks and Irish people were greeted with signs saying |
| « No Blacks, No Irish, No Dogs. » Nous étions traités comme des chiens. | “No Blacks, No Irish, No Dogs” We were treated like dogs. |
| Oh, les Anglais te diront aujourd’hui que ça n’a pas existé, mais ça existait bel et bien. | Now the English say it wasn't that way, but it was. |
| Ce soir-là, l’appartement était plongé dans l’obscurité. | That night the flat was in the dark. |
| Parce que ma mère, Kelly, n’avait pas le penny à mettre dans le compteur électrique. | My Mum didn’t have the penny for the electricity. |
| Oui, l’électricité fonctionnait comma ça à l’époque. Tu n’as pas connu ça, toi. | Yes, that’s how electricity worked then. You haven't had to go through that. |
| Je te l’ai dit mille fois, mais j’étais l’aînée d’une fratrie de six. | I've told you this many times, I was the eldest of six. |
| Déjà ce n’est pas facile d’être l’aînée tout court, mais l’aînée de six… | It’s not easy to be the eldest, let alone the eldest of six. |
| Mes frères et sœurs jouaient dans la cour. | My brothers and sisters were out playing in the courtyard. |
| Mon père, je ne sais pas où il était. Il devait être au pub ou whatever. | I don’t know where my dad was. He must have been at the pub. |
| La petite dernière dormait dans la cuisine, enfin, ce qu’on pouvait appeler une cuisine. | The youngest was sleeping in the kitchen, if you can call that a kitchen. |
| . Et ma mère était en train de couper un oignon. Un oignon, Kelly. Parce que ce soir-là, nous n’avions que ça à manger. | My Mum was chopping onions. Onions. That’s all we had to eat. |
| Oui, il est arrivé des soirs comme ceux-là. Tu n’as pas connu ça toi, ce que c’est que d’aller au lit | There were days like that. You don't know what it’s like to go to bed hungry. |
| et de ne pas réussir à t’endormir tellement tu as faim. Je jouais dans la cuisine. | So hungry you can't go to sleep. I was playing in the kitchen. |
| Je tournais autour d’elle, je devais l’embêter. | I must have been in her way, annoying her.” |
LIAM ET LA DANSE IRLANDAISE
| An Irish Story | Surtitres |
| KELLY Avec Fred, nous allons avoir un enfant. La sage-femme qui m’accouche s’appelle Molly McBride. | Fred and I are having a baby. The midwife’s name is Molly McBride. |
| T’as vu Fred, une Irlandaise ! MOLLY MCBRIDE (en train de mettre ses gants chirurgicaux) Ah non, Kelly, Américaine, avec de lointaines origines irlandaises. |
“See Fred? She’s Irish.” “No, I’m American of Irish descent.” |
| KELLY Pourtant, Molly McBride, ça fait très irlandais/ | “But Molly McBride sounds very Irish.” |
| MOLLY Kelly, si vous voulez bien on s’intéressera plus tard à mon arbre généalogique. Là tout de suite, on va s’intéresser au vôtre. Poussez, parce que le bébé arrive ! | “Forget my family tree – focus on yours. Push now, the baby is coming!” |
| KELLY (paniquée) Ah non mais la péridurale ! MOLLY MCBRIDE Pas le temps Kelly ! Le bébé arrive ! |
“How about the epidural?” “No time now!” |
| KELLY Non non non ! Je veux la péridurale ! | “I want the epidural!” |
| MOLLY MCBRIDE (se redressant entre les jambes ouvertes de Kelly) OK Kelly, ce n’est pas l’accouchement que vous imaginiez, mais c’est l’accouchement qui est en train de se passer. | “You didn’t want this but it can’t be helped. |
| Alors poussez, parce que le bébé a besoin de vous ! | So push! This baby needs you!” |
| KELLY Fuck you bitch! MOLLY MCBRIDE Ah non Kelly, vous pouvez m’insulter, mais pas en anglais. |
(Kelly speaks English so we didn’t translate her line) “No Kelly! Don't insult me in English.” |
| KELLY Nous l’appelons… Liam. (Un temps.) Il grandit. | We call him Liam. Time goes by. He’s 4 now. |
| KELLY (amusée) Qu’est-ce que tu fais, Liam ? | “Liam, what are you doing?” |
| LIAM Je sais pas maman, j’aime bien faire ça avec mes pieds. | “Don’t know, Mum. I like doing this with my feet.” |
| KELLY (au public) Et puis, un jour - la vie c’est idiot - j’aperçois une petite mèche rousse dans ses cheveux et quelques taches qui pointent sur son nez. | One day, I spot red hair and freckles on him. |
| Personne n’est roux dans la famille. | No one has red hair in our family. |
| Je me rends compte que je ne sais même pas à quoi Peter ressemblait. | I realize I don’t even know what Peter looked like. |
| À quoi il ressemble. | Looks like. |
| Maman, tu veux bien surveiller Liam deux secondes ? | “Mum, can you watch Liam for a bit?” |
| CAITLIN Oui bien sûr, Kelly, il n’y a pas de souci, il est très mignon, lui. | “Sure. That child is such a love – wonder where it comes from. |
| Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu vas faire toi encore ? KELLY Je… Je… J’ai plus de collants, t’en as toi ? Je peux t’en emprunter ? |
Why? What are you up to now?” “I need stockings. Can I borrow some?” |
| CAITLIN Oui, bien sûr. Va voir dans ma chambre. Mais n’en profite pas pour fouiller dans mes affaires hein ! | “Sure. Look in my room. Don’t go through my stuff, though. |
| CAITLIN Mais qu’est-ce qu’il est en train de faire, lui ? (Liam danse avec ses pieds.) Qu’est-ce que tu fais Liam ? Oh Mon Dieu ! On dirait une danse irlandaise. | Now what's that he's doing? Oh God, it looks like an Irish dance. |
| Mais ça ne se danse pas du tout comme ça Liam. Là, tu es tout dégingandé. Non, la danse irlandaise, c’est le buste tout droit, | That is not how it’s done, Liam. Not so awkward. Stand straight. |
| les bras tendus, poings serrés contre le corps. | With your arms down and your fists against your body. |
| et seules les jambes qui gigotent. Et sais-tu pourquoi Liam ? | With only your legs moving. Do you know why, Liam?” |
| LIAM Non mamie. Pourquoi ? | “No, Grandma. Why?” |
| CAITLIN C’est à cause de l’Église catholique qui ne voulait pas que les garçons et les filles se tiennent la main. | “Because the Catholic Church didn’t want boys and girls to hold hands. |
| L’Église détestait la danse, mère de tous les péchés comme chacun sait. Elle faisait tout pour l’interdire ou le contrôler. | The Church hated that dance and did everything it could to stop it. |
| Comme ça, si le prêtre passait près d’une maison – parce que tu sais Liam, dans l’Irlande des années 30, le prêtre était partout | In the 30s, if a priest came by - and there were priests all over Ireland, |
| et il avait tous les droits, il débarquait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et il prenait ses arrière-quartiers dans le cuisine/ | doing just what they wanted - if he set up his hindquarters in the kitchen |
| Quoi, comment ça, on ne dit pas prendre ses arrière-quartiers dans/ | What? What do you mean, hindquarters is not correct? |
| Mais il me reprend ce petit ? Quel insolent ! Tu es bien le fils de ta mère. | What a sassy little boy! Just like his mother. |
| Qu’est-ce que je racontais moi ? Ah oui, le prêtre, c’était un peu comme… l’œil de Moscou. | What was I saying? The priest was a bit like… Big Brother.” |
| LIAM C’est quoi mamie, l’œil de Moscou ? CAITLIN Tu te renseigneras. |
"Who's Big Brother?" "You’ll find out. |
| Comme ça si le prêtre passait près d’une maison (elle imite la démarche d’un prêtre) | So if the priest came by your house |
| pour vérifier que les bons Irlandais catholiques faisaient bien le bénédicité avant de manger le soupe, | to check that good Irish catholics said grace before supper, |
| qu’est-ce qu’il voyait ? | what would he see? |
| Des bustes tout raides, et il ne se doutait pas que les gens dansaient en dessous avec leurs jambes. | People sitting nice and straight, but he didn’t see legs dancing underneath |
| Astucieux, non ? Qu’est-ce qu’elle fait ta mère ? |
Clever eh? What’s your mother doing? |
| (Reprenant la démarche du prêtre inquisiteur.) Kelly, qu’est-ce que tu fais ? | Kelly, what are you doing?” |
| KELLY Rien maman ! Rien du tout. | “Nothing, Mum!” |
| CAITLIN Tu ne fouilles pas dans mes affaires hein ! | “You’re not going through my stuff, are you?” |
| KELLY Non non ! Kelly revient avec les photos cachées derrière son dos. KELLY Allez Liam, on y va ! |
“No. Come on, Liam, let’s go.” |
| CAITLIN Qu’est-ce que tu caches derrière ton dos ? KELLY Rien, maman. |
“What are you hiding there?” “Nothing, Mum.” |
| CAITLIN Liam, la prochaine fois, je te montrerai la danse du balai. Oui, oui, ça se danse avec un balai. | “Liam, next time I’ll show you the broom dance. |
| Et tu verras, c’est encore plus rigolo avec une verre de Guinness. | With a Guinness it’s even funnier.” |
| KELLY Maman ! | “Mum!” |
| CAITLIN Ben quoi Kelly ? Il faut bien lui transmettre un peu de culture irlandaise à ce petit. | “What? This kid needs to have some Irish culture. |
| Oh ça va, ne fais pas cette tête de prêtre catholique. (Tout en se signant.) Habemus Papam… | Come on Kelly, don’t be such a Puritan! Habemus Papam.” |
LE CHEMIN DE FER
| [...] KELLY Exact. Elle avait seize ans, lui dix-neuf. |
[...] “Precisely. She was 16; he was 19. |
| T’imagines ? Concevoir un enfant hors mariage ? Dans l’Irlande catholique des années 50 ? | Imagine! A baby out of wedlock in Catholic Ireland in 1950? |
| On sait qu’ils ont six enfants en l’espace de dix ans. | We know they had 6 children in 10 years. |
| Sans péridurale. Moi, rien que de savoir ça, ça me fait mal. | No epidural. Just knowing that hurts. |
| Quand maman à 19 ans, en juin 1968, elle quitte Londres et s’envole pour Lyon. | We know that in June 1968, at 19, Mum left London for Lyon. |
| Et cinq ans plus tard, elle épouse Michel Ruisseau. | 5 years later, she married Michel Ruisseau. |
| Et on voit que Michel Ruisseau, le jour de son mariage, il n’a pas l’air content du tout du tout. | On his wedding day, Michel doesn’t seem happy at all.” |
| JULIEN Ouais c’est clair, pa’, là, il est en train de réaliser dans quel traquenard il s’est fichu. | “Yeah, Dad is clearly starting to realize the mess he got into.” |
| KELLY (au public) Bah oui, parce que Michel Ruisseau, lui, il vient de Balaruc-les-Bains, | Michel Ruisseau is from Balaruc-les-Bains. |
| une petite station thermale à 10 km de Sète. | A little spa in the south of France. |
| Alors, quand il rencontre l’Anglaise venue d’Irlande, oh il ne sait pas dans quel foutoir il s’est foutu là, hé. | When he meets this English girl from Ireland, he doesn’t know what he’s in for. |
| La première fois qu’il débarque à Londres et qu’il assiste à une réunion de famille, chez Caitlin, il ne comprend rien. Scène d’une réunion familiale, tout en grommelot anglais. Why are you all soaking like that ?/ ‘Cause it’s raining outside/ No, it’s not !/ Yes it is !/ So you didn’t come on foot then ?/ ‘Course not, we didn’t come on foot mum, we took the underground with Michel/ MICHEL (captant son prénom au passage) Michel ? It’s me! |
First time in London, family meeting at Caitlin’s, he doesn’t get a thing. |
| KELLY À l’époque, Michel ne reconnaît que deux sons : son prénom et cup of tea. Michel, would you like a cup of tea ? MICHEL Cup of tea… Michel… (Très enthousiaste) Yes ! KELLY Alright then, another cup of tea for Michel. |
At the time, Michel only recognizes two sounds : his name and “cup of tea”. |
| Du coup, il se retrouve à boire cup of tea sur cup of tea. Il est sous perfusion de cups of tea. | So he has one cup of tea after another. He is on a tea-drip. |
| Il n’en peut plus des cups of tea ! | He can't take it anymore! |
| Il y a un autre truc qu’il ne comprend pas, c’est l’heure à laquelle on mange là-bas. MARGARET Would you like a snack Michel ? A sandwich ? MICHEL No thank you, because then after, plus faim for the dinner tonight. |
Something else he doesn't get : dinnertime. |
| CAITLIN Non mais Michel, c’est ça le repas. C’est le sandwich. | “No, Michel, that’s dinner. This sandwich.” |
| MICHEL Mais il est 17h ? A sandwich with a cup of tea ? ! (Moue dégoûtée, mais tentant d’être poli) Mmm, it goes well ensemble. | “But it’s 5 o’clock. A sandwich with a cup of tea?” |
| KELLY Et Caitlin aussi, quand elle arrive dans le midi de la France, | And when Caitlin arrives in the south of France |
| c’est pareil, elle ne comprend rien. | she’s completely lost. |
| Elle a l’impression qu’on parle une autre langue. | It sounds like another language. |
| Déjà, elle a l’impression que tout le monde s’engueule en permanence. | First, everyone seems to be arguing all the time. |
| L’HOMME AVEC L’ACCENT DU MIDI (d’une voix tonitruante) Adieu Henri ! | “Farewell, Henri!” |
| CAITLIN Mon Dieu Michel, cet homme a dit « adieu » à ton père, | “My God, Michel, this man just said ‘farewell’ to your father. |
| il ne veut plus le voir ? Jamais ? | Doesn’t he ever want to see him again?” |
| MICHEL Mais non, Caitlin, « adieu » ici, c’est pour dire « bonjour ». | “No, here ‘farewell’ means ‘hello’.” |
| CAITLIN Ah… L’HOMME AVEC L’ACCENT DU MIDI Oh couillon ! |
“Hey schmuck!” |
| CAITLIN Non, il l’a appelé « couillon » là, Michel ! | “God, he called him ‘schmuck’!” |
| Je pense que cet homme est fâché contre ton père. | Michel, I think he’s mad at your father.” |
| MICHEL Mais non, « couillon » ici c’est un terme affectueux. | “No, ‘schmuck’ is affectionate here.” |
| KELLY Et puis, elle ne comprend pas non plus la durée des repas. | And also, she doesn’t get why meals last so long. |
| On se met à table à midi et à 17h, on y est encore. | Lunch starts at noon and you’re still eating at 5. |
| CAITLIN Je crois que c’est bon là Michel. Il est 17h, on peut peut-être envisager de partir de chez ta mère ? | “It’s 5, can we leave your mother’s now?” |
| UN MEMBRE DE LA FAMILLE (grosse voix, accent du midi) Qu’est-ce qu’elle dit la petite Anglaise ? Il faut sortir de table ? Hé, mais c’est 17h. Oh, mais c’est l’heure de l’apéro ! | “What’s the English girl saying? Leave? But it’s 5. Aperitif time!” |
| CAITLIN Oh mon Dieu, Michel, je ne vais pas tenir. C’est une terre hostile pour moi ici. La pluie de Londres me manque. | “Oh God, Michel, I'll never make it. This land is too hostile. I miss the rain.” |
DULUC
| KELLY (sous le choc) Olala, Julien… Julien passe le bras autour de sa sœur. JULIEN Ouaich sis’ ? |
“Oh God, Julien…” “What’s up, Sis?” |
| KELLY Maman, elle ne va pas bien du tout. JULIEN Ouais je sais, pouf’. |
“Mum’s not well at all.” “I know, Sis.” |
| KELLY Elle est en dépression. Le départ de Peter, le départ de Michel, toi qui as quitté la maison depuis très très très longtemps. C’est comme une malédiction qui s’abat sur notre maison. | “She’s depressed. Peter, Michel and you leaving her – it’s a curse on our house.” |
| Kelly s’effondre tête la première sur le tabouret-pouf, le corps allongé par terre. JULIEN Olala tu dramatises pouf’. Faut que j’y aille moi. J’ai rendez-vous avec Alice. |
“You’re overreacting. Got to go. I’m meeting Alice.” |
| KELLY (se relevant d’un coup) Et moi avec un détective privé. JULIEN Quoi ? |
“I’m meeting a private detective.” “What now?” |
| KELLY J’ai besoin de savoir. Pour maman. Pour Liam. Pour nous. | “I need to know. For Mum, for Liam, for us.” |
| JULIEN Yo pouf’, tu bloques. Un détective ? T’es sérieuse ? | “Gosh Sis, you’re crazy. A detective? For real?” |
| KELLY Regarde, j’ai un lychen plan qui me pousse sur toute la peau. Un champignon de cause inconnue. | “I’ve a lichen planus growing on my skin. A fungal infection coming from nowhere, |
| (Grandiloquente) Le champignon du non-dit, le champignon du silence ! | Growing in silence! The silent fungus!” |
| JULIEN Oulala, ça marche fort le théâtre là… | “Gosh, that’s drama school for you!” |
| KELLY J’ai repéré un truc : l’agence Duluc Détective Privé, rue du Louvre, fondée en 1913. | “I found an agency : Duluc Detective, around since 1913. |
| Tu verrais la tête du fondateur, on dirait Sherlock Holmes. J’y vais. Là, maintenant. Tu me gardes Liam pendant que j’y vais ? | The founder looks just like Sherlock Holmes. I’m on my way. Can you watch Liam?” |
| JULIEN Carrément. (Appelant Liam vers lui.) En plus, Alice, elle adore les gamins. Allez viens Liam ! | “Sure thing. Plus, Alice digs kids. Come here Liam!” |
| KELLY Hé Julien ! Tu ne fumes pas devant lui, hein… | “Don’t smoke in front of him, okay.” |
| JULIEN Ah non pouf’. Tu ne vas pas faire ta relou toi aussi. Souviens-toi, papi Henri | “Now Sis, don’t be like that. Remember papi Henri? |
| dans l’Audi rouge, gitane maïs sur gitane maïs, les fenêtres fermées à bloc, | Lighting one fag after the other in the Audi? Never cracking the windows, |
| avec Georges Brassens dans le radio-cassettes, ça avait de la gueule, merde ! | listening to Brassens, that’s was the life! |
| Pas comme tous ces jeunes parents aujourd’hui qui vapotent dans leur Picasso… | Not like those newfangled parents in their Picasso cars with their e-cigs. |
| Picasso putain ?! Le mec, il a vendu/ (Il recrache la fumée de sa cigarette loin de Liam.) Allez viens Liam. | I mean, Picasso! The dude sold… Come, Liam.” |
| KELLY Je me rends chez Duluc Détective. Une enseigne encadrée d’un néon vert. | I’m on my way to Duluc Detective’s. A sign framed with green neon. |
| Je monte l’escalier aux marches asymétriques d’un immeuble haussmannien. | I climb the uneven stairs of a 19th-century Paris building. |
| Un échalas en costume trois-pièces m’ouvre la porte. (Son regard monte vers le ciel.) Long comme un jour sans pain. | A tall guy in a three piece suit opens the door. Bored stiff. |
| JEAN-EUDES Entrez. Patientez là. Maman va vous recevoir. | “Come in and wait. Mummy’ll see you in a bit.” |
| KELLY « Maman » ? (Un temps.) Je patiente dans une salle d’attente vide, dans un décor à la Louis XVI. | Mummy? I wait in an empty old-fashioned waiting room. |
| Des urnes ornent le manteau de la cheminée. J’ai l’impression qu’elles sont toutes remplies de cendres de morts. | With urns on the mantelpiece. I feel they might be full of dead people’s ashes. |
| Sur la petite table en verre, le premier exemplaire de Détective sur l’affaire Grégory. | On the coffee table there is a tabloid on the Gregory case. |
| Un original. Soudain, je me demande si Duluc a beaucoup de clients. | An original copy. I wonder if Duluc has many clients. |
| DULUC (voix rauque d’une fumeuse intensive, lunettes sur le bout du nez) Entrez, asseyez-vous. Alors, j’ai étudié votre dossier, c’est compliqué votre histoire. | “Come in and sit down. I’ve studied your file – such a complicated story. |
| Ça nous emmène en Angleterre, j’avais un correspondant là-bas, mais il est parti à la retraite. | It takes us back to England. I had an informer there but he retired. |
| Et puis ça nous emmène en Irlande… Et quand on connaît les relations anglo-irlandaises, | And also to Ireland. Considering relations between England and Ireland, |
| c’est pas gagné. | we’re not out of the woods yet.” |
| KELLY Je lui explique tout. Pourquoi je suis ici. Ce que je sais de Peter. | I tell her my story. Why I’m here. What I know about Peter. |
| DULUC C’est une disparition. Alors, de quatre choses l’une. | “He disappeared. So we have 4 options. |
| Soit on le retrouve, il est vivant il veut vous voir, | First, we find him alive and he wants to see you. |
| on vous donne ses coordonnées. Meilleure option. | So we give you his details. That’s the best scenario. |
| Soit on le retrouve, il est vivant, mais il ne veut pas vous voir, et c’est fréquent dans les disparitions. | Second, he’s alive but doesn’t want to see you. Which happens a lot. |
| Alors là, on peut vous dire où il est, mais dans un périmètre de 70,000 km2. | And we only can tell you where he is in a 70 000 km² radius.” |
| KELLY La superficie de l’Irlande… DULUC Environ. |
“Basically the size of Ireland.” “More or less. |
| Soit il est mort, on sait où il est, on vous dit où il est. | Third, he’s dead, we know where he is, and we tell you. |
| Soit il est mort, on ne sait pas où il est, on ne vous dit pas où il est. | Fourth, he’s dead, we don’t know where he is, and we can’t tell you where he is.” |
| KELLY Et ça va me coûter combien ? | “Is it going to be expensive?” |
| DULUC 1.000.000. | “1 000 000.” |
| KELLY Euros ? | “Euros?” |
| DULUC Anciens francs. KELLY Ah ! 1500 euros. |
“No, old francs.” “1500 euros then!” |
| DULUC Environ. Mais il y a quand même quelque chose qui me taraude dans votre histoire. Votre grand-mère, elle est encore en vie ? | “More or less. Something bugs me, though. Is your grandmother still alive?” |
| KELLY Oui. DULUC Alors, il faut aller la voir. |
“Yes.” “You need to talk to her.” |
| KELLY Non, non, c’est impossible. Nanny, elle refuse de parler. Depuis toujours. | “I can’t. Nanny’s always refused to speak.” |
| DULUC Oui, mais bon, c’est quand même ce qu’il faut faire. Souvenez-vous l’affaire Courjault. | “Still, you have to do it. Remember The Courjault case?” |
| KELLY Les bébés congelés ? | “The frozen babies?” |
| DULUC Véronique et Jean-Louis habitent à Séoul. Un été, Véronique décide de passer les vacances en France | “Véronique and Jean-Louis live in Seoul. One summer, she decides to go to France |
| avec leurs enfants, sans Jean-Louis. Resté seul à Séoul, Jean-Louis est bien obligé de se faire à manger. Ce soir-là, il a une petite fringale. | With the kids, no husband. Jean-Louis is alone; he’s hungry. |
| Il se dit, je me ferais bien un petit poisson pané. | He feels like eating some fish sticks. |
| Alors il descend à la cuisine, et il ouvre pour la première fois depuis très très très longtemps le congélo. | He hasn’t opened the freezer for a while. |
| Et là ? | And what does he find?” |
| KELLY Les bébés ? | “Babies?” |
| DULUC Exact. | “Exactly.” |
| KELLY Je suis désolée Mme Duluc, mais je ne vois pas le lien avec mon histoire. | “I’m sorry, how does this relate to my story?” |
| DULUC Si Jean-Louis avait fait les courses plus souvent… KELLY Je ne comprends pas, vraiment. |
“If the husband had shopped more – ” “I don’t get it.” |
| DULUC La vérité est dans le frigo. Pensez-y quand vous irez voir votre Nanny. | “The truth is in the fridge. Think about it when you see your Nanny. |
| Mon fils va vous raccompagner. Jean-Eudes ! | My son will see you out. Jean-Eudes!” |
| KELLY Au revoir Mme Duluc. Merci. (Désorientée, Kelly répète entre ses lèvres.) La vérité est dans le frigo… | “Good bye Mrs Duluc. Thank you.” The truth is in the fridge… |
