Le Centre Régional de la Photographie Hauts-de-France (C.R.P.) a accueilli, du 18 octobre 2025 au 1er février 2026, l’exposition « Soleils mineurs » de l’artiste-chercheur Lucien Bitaux. Sous le commissariat d’Audrey Hoareau, cette exposition constitue le projet final d’une thèse en création artistique une thèse de recherche création (Université de Lille – Le Fresnoy), sous la direction de Nathalie Delbard et Melik Ohanian
Au sein du parcours d’exposition ramassé en deux salles blanches, l’une haute, l’autre longue, sept explorations artistiques matérialisent les problématiques de recherche de l’artiste, formulables en ces termes : « Comment la condition minérale des images dessine[t-elle] un champ iconographique commun aux expérimentations photographiques en art et aux visualisations astronomiques ?1 ». Sept œuvres aux compositions, procédés et matérialités multiples, auxquelles nous ajouterons une huitième : l’ouvrage Minéralités spatiales², posé sur le comptoir d’accueil de l’espace, aux côtés des livrets de visite et du texte critique conçu par la chercheuse Géraldine Sfez.
Jeu d’échelle : du ciel au sol
J’aimerais narrer cette exposition en suivant une exploration métonymique de la démarche de l’artiste, en prenant pour point d’ancrage un objet marginal du parcours, librement consultable au sein de l’espace d’exposition, disponible en un seul exemplaire. Il est composé de deux séries d’images photographiques scindées en deux et reliées parallèlement par une spirale commune. Ainsi, lorsque l’on tourne les deux parties de la page à la fois, deux images cohérentes se confrontent. Si, au contraire, les pages sont tournées de manière inégale, quatre images segmentées et composites apparaissent.
D’un côté, les images issues de la sonde Rosetta explorant une météorite, de l’autre celles de grains minéraux terrestres. Bien que provenant de régimes instrumentaux et de contextes scientifiques distincts, elles produisent un effet de continuité plastique troublant. D’un côté, des vues en noir et blanc — ombres noires, roches blanches — gigantesques, mais réduites à une composition de détail d’un espace que l’on devine bien plus vaste, hors cadre. De l’autre, des abstractions géométriques et organiques : cercles rappelant des cellules, lignes de strates, cristaux épars sur un fond diffus saturé de couleurs. À l’œil, ces deux séries présentent pourtant une cohérence plastique quasi essentielle. L’artiste opère ainsi un rapprochement qui au lieu de reposer sur une simple analogie formelle, met en évidence un champ iconographique commun.
En cela, ce livre fonctionne comme une réduction opératoire de l’ensemble du projet de Lucien Bitaux. Par son dispositif même — deux séries d’images, reliées par une spirale commune, manipulables simultanément ou dissociées — il met en jeu la question du rapport d’échelle et de la construction de l’image, et ce de la décomposition à la manifestation. Ces rapports sont ainsi exposés comme une construction perceptive dépendante du geste de l’observateur et de l’appareil technique de prise de vue.
Fig.1 : Éclipse brute, 2025 © Lucien Bitaux.
La mine, la trace, la pierre, le fond des choses constituent ainsi les objets des premières œuvres de l’exposition. Éclipse Brute2 est composée de deux surfaces négatives disjointes et disposées l’une face à l’autre. Dans la première, la perforation centrale irradie le mur d’entrée comme une ouverture du ciel, tandis qu’à son revers3, l’ellipse découpée creuse dans le sol des mines chiliennes situées sous un observatoire astronomique.
L’artiste met en scène cette liaison du sublunaire et de l’infra-terrestre tout au long de l’exposition. Ce jeu d’échelle n’est pas un simple motif visuel au sein de sa démarche artistique : il en constitue une méthode critique. En déplaçant sans cesse le regard du micro au macro, de l’infime à l’infini, l’artiste révèle le lien plastique et pratique qui noue la matérialité du ciel à celle de la terre. Par cette méthode expérimentale, Lucien Bitaux dresse un nouveau lien, visibilisant des procédés techniques nécessaires à l’observation et à l’analyse astronomiques et géologiques. En montrant les outils et leur composé, l’artiste tisse un nouveau rapport entre le ciel et le sol, le terrestre et l’astral, l’observé et l’observant. La minéralité technique de l’image fait écho à l’image minérale sur le mode de la participation. La minéralité astronomique constitue simultanément la cause matérielle — ce par quoi on peut observer les choses — et la finalité de l’observation — ce qui peut être observé.
Fig. 2 : Rudiments, 2023 © Lucien Bitaux.
Agentivité du regard et scoposcopie
La notion de scoposcopie, telle que conceptualisée par Lucien Bitaux, désigne ici un champ expérimental de pratiques visuelles visant à rendre perceptibles des phénomènes normalement inaccessibles à l’œil nu. Elle engage une réflexion sur l’agentivité du regard, entendue comme la capacité de l’observateur — humain et machinique — à produire du visible autant qu’à le recevoir. Ces éléments sont eux-mêmes inscrits dans un milieu d’observation conditionné par une certaine matérialité. On retrouve ainsi, tout au long de l’exposition, la juxtaposition entre l’observé, l’observant et les lieux de l’observation.
Ainsi l’œuvre Rudiments4 est composée d’un ensemble de schémas astronomiques imprimés sur des cailloux glanés, disposés sur une surface de métal plane et quadrillée. La schématique scientifique s’y confronte à la rugosité aléatoire de la pierre brute, opposant la normalisation graphique de la science à la singularité irréductible du matériau minéral.
À l’instar de la personne qui tient le livre et en fait surgir des liaisons, l’observateur astronomique comme le photographe matérialisent du sens à partir de procédés d’observations, de captations et de reproductions technologiques. Or ces procédés sont eux-mêmes des lieux de jonction et de disjonction, d’abstraction et d’illusions formelles, de jeux de lumière et de minéralité. Dans l’objectif du photographe, dans la lunette astronomique, dans le silicium des cartes graphiques, dans l’argent du papier photographique se joue la liaison du ciel et de la terre, celle de la fragmentation lumineuse et de l’extraction minérale.
Fig. 3 et 4 : Les liminaux, la métamorphose de l’être en sa vision, 2020 © Lucien Bitaux.
Avec Les Liminaux5, l’œil, par son iris, devient virtuel et décomposé sur une surface transparente et réfléchissante. Sur un des Liminaux figure comme une lamelle de dissection que la virtualité de la lumière photographiée et le mouvement du public mettent en présence dans l’espace. Dispositifs ouverts, machines décomposées, surfaces translucides évoquant des lamelles de microscope : tout concourt à exposer ce que l’imagerie scientifique et la photographie numérique tendent habituellement à dissimuler. Au travers des œuvres se dévoilent les opérations, les découpes, la temporalité des observations et la part de l’outil dans la production des images.
En rendant manifeste le geste de décomposition technique propre aux procédés d’observation communs aux photographes et aux astronomes, Lucien Bitaux matérialise la décomposition invisible des sols et de ses minerais, mis au regard du ciel et de ses astres. Par ce miroir, c’est l’impact symbolique et écologique de cette extraction qui se dessine. L’œuvre intitulée Partition des sols6 présente une photographie de mine de la région éclatée sur la surface d’un mur selon le plan de coupe de veines de charbon. L’image n’est plus donnée comme une surface continue, mais comme une stratification disjointe, recomposée dans l’espace d’exposition. Ce morcellement visuel redouble le geste extractif qu’il représente : l’image devient elle-même une excavation, une opération de découpe qui fait apparaître la violence géologique et technique de l’extraction tout en en exposant la logique visuelle. Par sa présence, le public participe à l’exposition minérale des images produites dans et pour le milieu du bassin minier.
Matérialisation d’images, minéralité photographique
Dans l’exposition « Soleils mineurs », la photographie n’apparaît jamais comme une simple surface d’inscription, mais comme un processus d’extraction. Le minéral n’est pas représenté : il est ce à partir de quoi l’image advient. Toute image est avant tout matérielle.
Par l’ensemble Piedras, Montañas, Cielos, Estrellas7, Lucien Bitaux prolonge cette réflexion en matérialisant le flux numérique issu de captations vidéo astronomiques. Les images, celles d’un enregistrement continu, sont traduites en inscriptions matérielles sur des plaques de métal, selon des procédés partiellement aléatoires et un tri des objets selon leurs échelles — pierre, montagne, ciel, astres. La sérialité du temps d’observation vidéo se trouve ainsi condensée en surfaces mates de laiton, cuivre, bronze ou aluminium. Ressemblant à des planches contacts d’un nouvel ordre, le flux lumineux et continu s’y fige à nouveau en traces minérales et tangibles, matérialisation nouvelle de la nature séquentielle de la captation numérique. L’image restitue simultanément un instant et sa durée, solidifiée dans la matière, révélant la temporalité étendue et répétitive de l’observation scientifique.
Fig. 5 : Piedras, Montañas, Cielos, Estrellas, 2023 © Lucien Bitaux.
Sol, pierre, silice, verre deviennent dès lors les conditions mêmes de possibilité de l’image photographique. Éclatés et magnifiés dans la machine Nadir8, mis en abîme dans les Monocristaux9, ces éléments cristallisent la diversité des expérimentations artistiques de Lucien Bitaux autour d’un même point : la minéralité de l’image co-produit l’image minérale. Si le minéral constitue la substance matérielle de la photographie et de l’observation astronomique — silicium des capteurs numériques, puces électroniques, papier argentique, verre des objectifs — il en conditionne également les régimes de visibilité et l’objet de sa figuration. Par trois fois, la minéralité fait image : elle en constitue le médium, l’outil et l’objet.

Fig. 6 : Nadir - Picture Elements Explorer, 2022 © Lucien Bitaux.
La terre ne s’impose pas ici comme un simple milieu ou un paysage, mais comme une origine à détacher, fragmenter, transcrire et excaver. Elle est à la fois matière première et obstacle, fond et résistance. En ce sens, l’image photographique fonctionne comme une expression du sol : elle en conserve la trace tout en la transformant.
Avec « Soleils mineurs », Lucien Bitaux propose une exploration des techniques d’observation et du médium photographique qui ne se contente pas de produire et de montrer des images : l’exposition met en scène leurs conditions d’émergence, leurs instruments et leurs angles morts. À l’image de l’ouvrage Minéralités spatiales, le parcours d’exposition invite à penser une manipulation active des images et de leurs échelles à partir de leur condition d’apparition. En articulant création artistique et recherche doctorale, Lucien Bitaux propose ainsi une enquête sensible sur les régimes contemporains de visibilité, où la minéralité de l’image astronomique et minière devient le lieu d’un questionnement partagé entre art, science, éthique et perception.




