« Car je suis un... tu sais quoi ? Rappeur » : Étude pragma-syntaxique de la séquence Tu sais quoi ?

DOI : 10.54563/lexique.771

p. 97-115

Abstracts

This article investigates uses of the interrogative sequence Tu sais Qu-? (most known under its variant tu sais quoi ?, Eng. you know what?), which are typically involved in projecting a subsequent action in discourse. In the first part, the article shows that this sequence shares some properties with other type of elliptical wh- constructions involving the verb savoir ‘to know’ (Dieu sait qui ‘God knows who’, Je ne sais où ‘I don’t know where’). In the second part, the article analyses this sequence in various usage contexts and suggests that it can be analysed either as a syntactically autonomous clause, being used as an independent sentence, or, on the contrary, as a dependent clause, embedded to another sentence. The final section of the article focuses on a particular usage of the sequence and shows that in some cases it may act as a parenthetical insertion, sharing similar pragmatic functions with it.

Le présent article a pour objet la séquence interrogative Tu sais Qu- ? (plus connue sous sa variante tu sais quoi ?), utilisée dans le discours à des fins de projection d’une action subséquente. Dans un premier temps, on rapproche le type Tu sais Qu- ? des séquences incluant le verbe savoir suivi d’une interrogative indirecte réduite au mot en Qu- (Dieu sait qui, je ne sais où). Ensuite, on analyse les contextes d’apparition de Tu sais Qu- ? d’abord en tant qu’énonciation autonome, de même rang que ses voisines, puis en tant que « greffe » occupant une position syntaxique de bas rang. On montre pour terminer que Tu sais Qu- ?, dans certains de ses emplois, s’apparente à une intercalation, et assume des fonctions pragmatiques similaires à celles qui ont été mises en évidence pour les parenthèses.

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Editor's notes

Received: March 2021 / Accepted: July 2021
Published online: December 2021

Text

1. Introduction12

Dans les études interactionnistes, les clauses du type Tu sais Qu- ? / Vous savez Qu- ? (connues surtout sous leurs formes tu sais quoi ? / vous savez quoi ? ; en anglais you know what?) sont abordées en termes d’« activités (pré-)préliminaires », ayant pour vocation de créer des attentes « en ouvrant un espace conversationnel » dans l’interaction (Auer, 2002, p. 3). Comme d’autres séquences impliquant des variables telles que les mots en Qu-, les pronoms indéfinis ou démonstratifs (Hayashi, 2004, p. 1368), elles sont utilisées à des fins de projection d’une action subséquente, spécifiée lexicalement dans un deuxième temps :

(1)

Tu sais quoi ? fit-elle comme si elle ne m’avait pas entendu.

– Non…

– Ce matin en me lavant pour noyer mes microbes, mon image dans le miroir me regardait. J’ai fermé les yeux et quand je les ai rouverts, elle me regardait encore. Je lui ai fait des grimaces… elle aussi… (Eymard, 2011, google livres)

La présence d’éléments préventifs dans le discours découle du caractère interactionnel de la conversation : les participants, outre la tâche d’encodage, sont amenés à s’aligner en temps réel sur l’état des savoirs mutuels et à anticiper sur de possibles actions en retour (Schegloff, 1980, p. 150 ; Auer, 2002, p. 3 ; Hayashi, 2004, p. 1367).

Dans cet article, nous aborderons Tu sais Qu- ? dans une perspective pragma-syntaxique : il s’agira de montrer le lien entre les propriétés sémantico-syntaxiques de cette séquence et son fonctionnement discursif en tant que créateur d’attentes. Nous procéderons en trois étapes. Dans un premier temps, nous rapprocherons la séquence Tu sais Qu- ? à d’autres séquences en Savoir + Qu-, telles que je ne sais qui, allez savoir quand, Dieu sait où, etc. (section 2). Dans un second temps, nous étudierons ses propriétés sémantiques et structurelles (section 3), avant de nous intéresser, dans un troisième temps, à quelques effets pragmatiques associés à ses usages en position médiane, où Tu sais Qu- ? s’intercale entre deux énonciations (section 4). Nous argumenterons notamment que, dans cet emploi, Tu sais Qu- ? s’apparente sur bon nombre de points à celui d’une parenthèse, les deux assumant dans le discours des fonctions pragmatiques similaires. Le corpus utilisé aux fins de cette étude se compose d’exemples tirés de Frantext (fr) et de Google Livres (gl), avec l’apport de quelques exemples pertinents en provenance du web (w) et du corpus Ofrom (Avanzi, Béguelin & Diémoz, 2012-2015).

2. Les séquences Savoir + Quoi

Les séquences construites avec Savoir + Qu- (désormais : SQ) présentent des particularités syntaxiques et sémantiques qui ont fait l’objet de nombreuses études (Haspelmath, 1997 ; Lefeuvre, 2006, p. 156 ; Béguelin, 2009 ; Inkova, 2012). L’analyse de ces séquences est potentiellement équivoque, dans la mesure où elles se comportent tantôt comme des indéfinis complexes, ayant le statut d’un constituant de bas rang (ex. (2), où SQ est régi par le verbe écrire), tantôt comme des clauses ou énonciations autonomes (ex. (3)3, où SQ se prête plutôt à l’analyse en tant que parenthèse assumant le rôle d’un commentaire de dicto) :

(2)

J’ai écrit je ne sais plus quoi et Fleur de Crocus lisait par-dessus mon épaule. (Capri, 1975, fr)

(3)

J’avais dit deux mots, je ne sais plus quoi, quand il a repris : « Mon cher collègue ! Où sommes-nous ? Allons là-bas. » (Thomas, 1964, fr)

Nous résumerons brièvement ces particularités.

2.1. Aspects sémantiques

Quand elles sont constituées à l’aide du verbe savoir à la forme négative et de la proforme Qu-, les suites SQ expriment habituellement un « aveu d’ignorance » (Béguelin, 2009) à propos d’un référent que le locuteur est incapable d’identifier :

(4)

il avait perdu je ne sais à quoi tout son argent (Proust, 1922, < Béguelin)

Mais si le verbe y est majoritairement sous la portée de la négation (Rigaud, 2013, p. 186), l’aveu de l’ignorance peut aussi passer par l’emploi de sujets « conventionnalisés » (Rigaud, 2013, p. 188) (5), ou par l’usage d’une modalité injonctive (6) :

(5)

Pierre et Jacqueline avaient glissé dieu savait où. (Aragon, 1936, fr)

(6)

Les jumeaux ont trouvé va savoir où des instruments modernes qu’ils ont mis entre nos mains. (Carrese, 2012, gl)

Employée à la forme positive, SQ peut relever de la référence allusive par appel à la connivence de l’interlocuteur (Béguelin, 2009, p. 57) ; voir (7) :

(7)

Si G n’avait pas parlé à X, J ne serait pas allé vous-savez-où pour découvrir vous savez-quoi. (w)

Quant à la forme interrogative qui nous occupe, elle s’emploie à des fins de projection, laissant attendre une détermination ultérieure de l’objet-de-discours introduit par la proforme Qu- (Groupe de Fribourg, 2012, p. 187) :

(8)

Et puis il est agaçant avec son air de je ne sais quoi. Tu sais quoi ? J’aimerais lui tirer les cheveux et qu’il crie, cet homme, qu’il crie une fois, comme un mortel ! (Cohen, 1930, fr)

Les suites SQ ont ainsi pour point commun d’introduire, par le biais de la proforme Qu-, des objets-de-discours non spécifiés lexicalement, si bien que l’interprétation du mot Qu- oscille souvent entre l’indéfinition (4-7) et l’interrogation (8) ; mais ce double fonctionnement découle de la valeur fondamentale du mot Qu-, à savoir « l’expression d’une variable », celle-ci se rapportant à des catégories ontologiques essentielles (Le Goffic, 2002, p. 337 ; voir Zavitnevich-Beaulac, 2005).

2.2. Variations formelles

Les suites SQ connaissent une variation formelle importante, « signal[ant] le constant processus de (re)création et de remotivation dont ces structures font l’objet de la part des locuteurs » (Avanzi & Béguelin, 2015, p. 117). Loin d’être stabilisées, les séquences SQ donnent ainsi lieu à des configurations concurrentes, avec placements différents de la préposition (9), présence ou absence d’un déterminant (10), variation formelle de la négation : [ne seul] vs [ne + pas] vs [pas / plus seul] (11) ; personne et tiroir verbal peuvent également varier (12) (Avanzi & Béguelin, 2015, p. 116-118) :

(9)

a.

Il s’écria : – Petit malheureux ! La maîtresse de tu sais bien qui ! Il a embrassé la maîtresse de tu sais bien qui ! (Aymé, 1933, fr)

b.

Il flotte […] pour en tempérer le contentement, une ombre si mélancoliquement chère (vous savez de qui, mon ami !), que je ne sais comment arriver à dire une chose essentielle […] (Mallarmé, 1871, fr)

(10)

a.

[…] non seulement votre petite-fille est l’idole de la maison, mais encore Mme la présidente y porte les... vous savez quoi ! (Balzac, 1847, fr)

b.

Question de convenance, assure-t-il ; pour moi, j’ai le sentiment qu’il veut se faire une opinion sur ø vous savez quoi. (Mauriac, 1927, fr)

(11)

a.

[…] jamais je n’entendis prononcer le nom des prétendants inconnus qui trônaient à huis clos on ne savait où […] (Sand, 1855, fr)

b.

(Long silence) En tout cas, moi, sur ce côté-là... d’après moi, tu sais, il devait se dire : « Ça va l’empêcher de s’en aller sur la rue. » Ou je ne sais pas quoi, tu sais. (Dufour, 2005, gl)

c.

Ah oui, je m’en souviendrai… Et ceci d’autant plus que le je-sais-pas-quoi, dans ma tête, lorsqu’ils me disaient : viens… ça me faisait comme un souvenir. (Le Bal, 2008, gl)

(12)

Il avait une crise de... on ne savait pas quoi. (Manœuvre, 1985, fr)

Par ailleurs, la séquence SQ fait preuve d’une grande souplesse d’insertion et peut occuper des positions très diverses (y compris celle de parenthèse interne à un mot dans l’exemple ci-dessous) :

(13)

Bon, tu sais comment les larguer, je me demande a (avec accent) combien de tes ruptures nous avons assiste(accent) depuis les de(accent)but de ce blog. Si seulement c etait aussi facile de les se(tu sais quoi)duire (sic, w, l’orthographe originale est conservée)
Les séquences SQ partagent aussi plusieurs particularités structurelles.

2.3. Aspects structurels

Les grammairiens voient dans SQ une phrase constituée d’une principale construisant une subordonnée interrogative indirecte « réduite au seul terme introducteur » en Qu- (Le Goffic, 1993, p. 266 ; voir Lefeuvre, 2006, p. 154 ; Rigaud, 2013, p. 187). Dans les approches formelles, le phénomène de réduction de la subordonnée au seul mot Qu- est connu sous le terme anglais de “sluicing” (Coveney, 2011, p. 121 ; Rigaud, 2013, p. 181, qui cite Krazem, 2007) ; cette réduction constitue la propriété centrale des séquences SQ. Ainsi, Tu sais Qu- ? contient deux constructions : la première est une principale interrogative totale (la preuve est qu’on peut avoir sa version inversée : sais-tu… ?), la seconde une subordonnée interrogative indirecte réduite à la proforme Qu-, qui adopte la rection du verbe (14) ou, le cas échéant, d’un autre élément récupérable dans la proposition adjacente (9b) :

(14)

Notre grande fortune va se réduire, – sais-tu à quoi ? (Gozlan, 1836, fr)

L’incorporation de la proforme Qu- se fait donc en accord avec les traits valenciels du verbe se réduire, qui construit un complément en à :

(14’)

Notre grande fortune va se réduire, – sais-tu à quoi [elle va se réduire?

Quant à la syntaxe externe, l’emploi des séquences SQ peut relever de deux analyses (Béguelin, 2002, 2009 ; Rigaud, 2013 ; Avanzi & Béguelin, 2015). Selon la première, la séquence SQ conserve sa lecture grammaticale d’origine (infra, section 3.2), c’est-à-dire celle d’une énonciation autonome, étant de même rang que sa voisine et formant par elle-même un « ’îlot’ de dépendances morpho-syntaxiques » (Groupe de Fribourg, 2012, p. 47). Ainsi en (15), SQ n’entretient aucune dépendance grammaticale avec son entourage, le verbe savoir assumant de façon transparente son rôle d’« organisateur » dans l’énonciation :

(15)

mais quand tu venais de laver tes mains, et que tu restais ensuite à considérer tes ongles que le jour, passant à travers, rendait blanchâtres comme des plaques d’agate, est-ce que tu comprenais quelque chose à cette matière qui se trouvait là au bout de tes doigts ? et quand tu remuais ton bras, savais-tu comment ? et quand s’avançait ton pied, savais-tu pourquoi ? […] ton corps, qui était à toi, était bien loin de toi cependant […] (Flaubert, 1849, fr)

Selon la deuxième, SQ occupe la position d’une entité de bas rang, telle un complément régi, et s’interprète alors comme une greffe (infra, section 3.3), étant enchâssée « en violation des règles de sous-catégorisation ordinairement respectées » (Deulofeu, 2010, p. 179) :

(16)

Les premiers érudits que nous vîmes appartenaient à ces associations qui perchent on ne sait où, et représentent on ne sait quoi. (Reybaud, 1842, fr)

Enfin, la séquence SQ peut encore faire l’objet d’une métanalyse (ambigüité grammaticale), ses emplois étant « interprétable[s] aussi bien selon G1 que selon G2, sans que le sens communiqué en soit affecté de manière déterminante » (Avanzi & Béguelin, 2015, p. 114) :

(17)

Je veux dire que j’aurais préféré qu’elle soit prof ou toubib. Enfin, je sais pas quoi. (Izzo, 1995, fr)

Selon G1, en (17), je sais pas quoi correspond à une énonciation autonome, le verbe savoir assumant pleinement le rôle de recteur à l’égard de la proforme Qu-. En revanche, selon G2, la même séquence est interprétable comme un pronom indéfini, régi, avec d’autres constituants du même rang, par le verbe être et fermant la liste :

(17’)

j’aurais préféré qu’elle soit

prof

ou toubib

enfin je sais pas quoi

Il est clair que la prosodie peut aussi orienter la lecture en faveur de telle ou telle analyse (Béguelin & Corminboeuf, 2019) : p. ex., la production « je sais pas [rupture intonative] quoi » aurait pour effet d’orienter sa lecture vers celle d’une énonciation autonome4.

3. Emplois de la séquence Tu sais Qu- ?

Si Tu sais Qu- ? / Vous savez Qu- ? (désormais TSQ) partage bon nombre de points avec les autres suites SQ, nous verrons ci-dessous qu’elle est dotée d’un fonctionnement original, qui consiste à ouvrir une attente dans le discours. Nous analyserons TSQ en fonction de son intégration discursive, qui peut différer beaucoup d’un contexte à l’autre.

3.1. Fonctionnement pragmatique de TSQ

Analysées par Coveney (2002, p. 148-150) en tant que « pré-annonces » (angl. ‘pre-announcements’), les interrogatives indirectes réduites au mot Qu- sont attestées depuis l’ancien français :

(18)

Et savés vous qui c’est ? C’est li rois Loth d’Orkanie vostre serorges, qui est li mieudres chevaliers que vous sachiés en vostre roiame, de cheus meesmement qui portent couronne. Et il est mal de vous et vous het moult mortelment. Et savés vous pour coi ? Vous savés bien quel felonnie vous fesistes des enfans que vous mandastes par vostre terre que on vous aportast. (La suite du Roman de Merlin, auteur anonyme, 1235, fr)

En (18), l’emploi de la séquence TSQ (Et savés vous pour coi ?) apparaît dans le même contexte avec une interrogative indirecte standard (Et savés vous qui c’est ?). L’emploi des deux permet au locuteur L1 d’ouvrir des attentes en présentant l’information, sous forme de réponses qu’il fournit lui-même, comme étant dotée d’une haute pertinence. Mais à la différence d’une interrogative standard qui peut fonctionner comme une demande d’information, moyennant une intervention de l’allocutaire L2, la séquence TSQ s’est spécialisée, sur le plan pragmatique, dans la projection des attentes, la réponse étant le plus souvent prise en charge par L1 lui-même. La proforme Qu- ayant donc le statut du focus, le recours à TSQ permet commodément, sur le plan informationnel, de présenter un objet-de-discours (O) inédit comme étant le plus pertinent :

(19)

a.

Elle est enceinte, et tu sais de qui ? De son père. (Lee, 2015, traduit de l’anglais, gl)

b.

Ma Révision vient de se vendre... savez-vous combien ? Quinze mille francs !... (Goncourt, 1867, fr)

c.

Mais si, insiste maman, j’ai entendu une famille d’athées dire, savez-vous quoi ? Que L... perd autant en vous perdant que Paris a perdu en perdant le cardinal Verdier. (Bouissounouse, 1946, fr)

En (19), par le recours à TSQ, L1 disqualifie ipso facto la pertinence, ou la validité, des objets alternatifs, ce qui fait que O actualisé est présenté comme ayant un degré de confiance très élevé, cela étant censé « garantir son incorporation dans M [mémoire discursive] » (Berrendonner, 2008, p. 12) (infra, section 4). Le concept d’O est envisagé ici au sens de la Pragma-Syntaxe du Groupe de Fribourg et réfère à « des connaissances stockées en mémoire discursive », en dénotant toutes sortes d’objets, de faits, d’événements, d’états-de-choses, etc. (Groupe de Fribourg, 2012, p. 123). À son tour, le terme de mémoire discursive (M) réfère à un ensemble évolutif de représentations cognitives publiquement valides. Dans cette perspective, toute interaction entre L1 et L2 passe par l’intermédiaire de M, et toute énonciation E correspond à une action appliquée à M, censée transformer son état précédent : Mi, Mi+1… Mi+n (pour plus de détails, voir Groupe de Fribourg, 2012 ; Guryev & Delafontaine, 2020) :

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Il se peut encore que les deux E forment une routine macro-syntaxique élémentaire, comme en (20), où on a affaire à la routine « Préparation + Action », la première introduisant un O dans M et la deuxième déterminant ses traits. La présence de ces routines montre que certaines E, malgré leur statut syntaxique d’unités autonomes, ne se suffisent pas sur le plan pragmatique : en l’occurrence en (20), l’opération effectuée par E1 n’est qu’une étape préparatoire servant d’appui à E2, l’ensemble permettant à L1 de parvenir à ses fins communicatives. Cela va de soi que bon nombre de E ne forment pas de routines dans le discours (Berrendonner, 2002), néanmoins le pari de la Pragma-Syntaxe de Fribourg est qu’on peut établir des relations d’ordre pragma-syntaxique entre E, dans la mesure où l’actualisation d’une énonciation implique souvent, sur le plan pragmatique, l’actualisation d’une autre (Groupe de Fribourg, 2012). Nous verrons par la suite que cela s’applique aussi à notre séquence en Tu sais quoi ?, son actualisation laissant attendre une action à venir (infra, section 4).

De prime abord, puisque c’est L1 qui répond à sa propre question et non pas L2, on peut rapprocher le fonctionnement de TSQ de celui de la question « à réponse autolocutée » (Bonhomme, 2005, p. 196), dont relèvent également la question « introductive », qui permet de « maintenir l’attention de l’interlocuteur » (21) (Quillard, 2001, p. 60-61), la question introspective (22), ou encore la question relevant « de simples routines d’autocorrection » (23) (Berrendonner, 2005, p. 166) :

(21)

ça ne ressemble à rien... personne n’en parle... ça se dérobe, tu l’agrippes comme tu peux, tu le pousses... où ? n’importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre. (Sarraute, 1983, fr)

(22)

Mais arrivera-t-elle jusqu’à son cœur, ma missive ? Et le veux-je ? Pas sûr, pas sûr. (B. et F. Groult, 1994, fr)

(23)

c’est des souvenirs pis quand elle a | _ | _ | elle devait faire à manger au quand elle était à | _ | euh elle était dans quelle classe maman | _ | en prime sup je crois (ofrom5)

À l’instar de la question à réponse autolocutée, TSQ ouvre dans un premier temps une attente en signalant la présence d’un objet sous-spécifié ; dans un deuxième temps, l’attente est saturée lexicalement. Mais c’est de la question de type introductif (21) dont elle est la plus proche : toutes deux sont employées à des fins de projection et, contrairement à la question classique (du moins, telle qu’elle est définie dans la théorie des actes de langage), elles n’ont pas « pour finalité principale d’obtenir de L2 un apport d’information » (Kerbrat-Orecchioni, 1991, p. 14). Notons encore, à ce propos, que J. Deulofeu (2013, p. 163) rapproche TSQ, ne serait-ce qu’à titre d’exemple,6 de toute une série de procédés grammaticaux déployés à des fins de projection, tels que le redoublement du clitique (24a), ou la spécification progressive (24b) :

(24)

a. Redoublement du clitique :
b. Spécification progressive :

il faut le trouver ce défaut (< Deulofeu)
ce qui s’est passé (c’est que) j’ai perdu mon travail
ce qu
’elle avait (c’est qu’) elle pleurait tout le temps
tu sais quoi il est parti tout seul (< Deulofeu)

Mais si la séquence TSQ se rapproche des questions autolocutées, son fonctionnement n’est cependant pas entièrement assimilable à celui de la question introductive (21), ni à celui des procédés de la spécification progressive (24). Certes, son emploi est spécialisé dans la création d’attentes, mais il ne s’accompagne pas toujours d’une saturation immédiate de l’attente ouverte. Il arrive p. ex. que L1 en fasse usage uniquement pour attirer l’attention de L2 sans savoir la façon dont l’attente sera saturée :

(25)

a.

Savez-vous quoi ? demanda le Bey des Menteurs qui ne savait pas encore lui-même l’histoire qu’il allait leur raconter. Grande nouvelle du dehors ! (Cohen, 1930, fr)

b.

Maintenant je vais essayer d’écrire une lettre courte et succincte comme un livre de Borgese. Vous savez quoi ? Cette question est vraiment inutile puisque vous ne pouvez rien savoir de ce dont je veux vous parler et je recommence à nouveau. (Artières, 2013, fr)

À cet égard, le rôle de TSQ se rapproche de celui des marqueurs discursifs d’appel à l’écoute (Dostie, 2012 ; infra, section 3.2). En effet, dans ses diverses manifestations, l’attente ouverte par TSQ peut être saturée selon plusieurs scénarios. Nous verrons ainsi dans la suite de cette étude que TSQ s’insère de diverses façons dans le discours : tantôt elle forme une énonciation autonome (infra, section 3.2) ; tantôt, sous ses emplois « greffés » où elle investit la position d’un régime, elle occupe la position d’unité de bas rang (infra, section 3.3). Enfin, dans ses emplois de type insertif, qui peuvent être sur le plan syntaxique autonomes ou « greffés », cette séquence apparait en position médiane et interrompt un programme énonciatif en cours, tout en assumant comme on le verra des fonctions pragmatiques comparables à celles des insertions parenthétiques (infra, section 4).

3.2. Emplois autonomes

S’agissant des emplois autonomes de TSQ, nous distinguerons deux cas. Dans le premier, l’intégration textuelle de TSQ a lieu en lien syntactico-sémantique avec l’énonciation précédente, bien que sur le plan morphosyntaxique TSQ forme une énonciation autonome et ne soit pas régie directement par l’énonciation adjacente, celle-ci l’introduisant et lui servant de « point d’appui » (voir Deulofeu, 2010, p. 187) :

(26)

a.

(= 19a) Elle est enceinte, et tu sais de qui ? De son père. (Lee, 2015, traduit de l’anglais, gl)

b.

j’ai habité six ans à Langon... et tu sais où ? dans le bâtiment des Carmes […] (w)

c.

Mme De Chaulnes arriva dimanche, mais savez-vous comment ? à beau pied sans lance, entre onze heures et minuit ; (Sévigné, 1671, fr)

L’incorporation de TSQ se fait alors en accord avec le régime d’un constituant-recteur de la proposition adjacente ou, le plus souvent, avec les traits valenciels du verbe de l’énonciation précédente, comme en (26), où les mots Qu- (de qui, , comment) adoptent la rection des verbes qui font partie de la première énonciation (être enceinte, habiter, arriver). Parmi les critères qui favorisent le traitement de ces emplois en tant qu’énoncés autonomes, il y a l’emploi de coordonnants (et, mais) (voir Rigaud, 2013, p. 190), mais aussi d’éventuels indices graphiques, tels que la virgule (26a, c), ou les points de suspension (26b), interprétables comme des marques de segmentation (Béguelin, 2009, p .45).

Dans le deuxième cas au contraire, l’occurrence de TSQ se fait en l’absence de tout lien syntactico-sémantique avec l’énonciation précédente, la proforme Qu- prenant alors la forme de quoi, celle-ci étant invariable :

(27)

Tu sais quoi ? dit-il encore. Tu me rappelles le coup du piège à corbeau. (Mezinski, 1994, gl)

(28)

Une fille me l’a donné, et vous savez quoi ? Au lieu de dire merci, je lui ai arraché et je me suis taillé à toutes jambes ! J’étais devenu un chat ! (Rochefort, 1975, fr)

Ici, le recours à TSQ fonctionne classiquement, au sens des interactionnistes, comme un élément discursif préparatoire qui ouvre « un espace conversationnel » dans l’interaction (Auer, 2002, p. 3), en signalant un début de tour de parole (27) ou, le cas échéant, intervenant en cours de l’énonciation (28). Sans aucun lien syntactico-sémantique avec l’énonciation précédente, ces emplois ont une visée prospective : le sémantisme du mot quoi, qui est la seule forme possible de Q avec ce type d’emplois, renvoie « à ce qui n’a pas encore été nommé ni classifié » (Lefeuvre, 2006, p. 38-47).

Enfin, les emplois du type (27)-(28) sont également à rapprocher de ceux de marqueurs de discours (MD), « qui ne participent pas au contenu propositionnel des énoncés auxquels ils sont joints » (Dostie, 2012, p. 106), mais assument essentiellement une fonction interactionnelle, au même titre que des MD du type écoute. Dans ces cas-là, l’emploi de TSQ, réalisé sous forme de tu sais quoi ou vous savez quoi, n’est plus reçu comme une énonciation à proprement parler, mais plutôt comme un simple signal d’appel à l’écoute (Dostie, 2012). En effet, dans les situations de parole spontanée, la séquence tu sais quoi peut être exploitée à des fins pragmatiques variées, dans la mesure où son sémantisme crée des attentes et implique une suite en invitant ipso facto à porter attention à ce qui viendra après. En (29), son emploi marque un début du tour de parole et permet de retenir l’attention de L2, et en (30) il permet d’enchaîner sur une nouvelle idée, dans les deux cas l’information présentée par L1 étant interprétée comme hautement pertinente :

(29)

a.

L:

dans dans pas longtemps y a le le marché de Noël à à Montreux | _ |

L:

oui on y va

L1 :

eh faut qu’on aille hein | _ | _ |

L2 :

mh mh

L1 :

tu sais quoi une fois moi quand euh parce que tu sais moi je suis sur | # | # | de toute façon donc une fois quand je finis les cours | _ | _ | euh ben on se retrouve sur | # | # | euh sur euh Montreux tu sais (ofrom)

b.

Quelques jours plus tard Louisette m’apprenait d’un air dégoûté: « Tu sais quoi ? Michael Jackson, il est d’un nul ce type ! Devine ? Te fatigue pas, tu trouveras jamais. Figure-toi qu’il va avoir trente ans ! » (Seguin, 1990, fr)

(30)

a.

L:

ben il faudrait qu’on aille ouais | _ | mais tu sais quoi on peut déjà prévoir pour euh | _ | euh le week end prochain

L:

ouais alors […] y a | un jour que je suis pas là | _ | ah mais en fait c’est l’après-midi (ofrom)

b.

Y avait déjà une fille mère, avait bredouillé Lambert. ... alors comme on lui laissait le choix entre entrer au bordel et faire la pute, eh bien, elle aussi, elle s’est fait la valise, ma mère. Et tu sais quoi, hein ? Tu sais quoi ? Elle l’a retrouvé, Bensoussan, elle l’a retrouvé. (Page, 1982, fr)

À noter encore qu’il peut y avoir des occurrences répétées de tu sais quoi (30b), ce comportement étant assez typique de certains MD spécialisés dans la gestion d’une interaction (voir le cas de c’est-à-dire et de to est’ en russe dans Guryev (à paraître). Là-encore, de même que les MD qui tendent à être « morphologiquement invariables » (Dostie, 2012), la séquence tu sais quoi, dans ses emplois autonomes, montre des signes de figement : (i) le verbe savoir se conjugue à la deuxième personne et ne s’emploie qu’au présent de l’indicatif (?Tu vas savoir quoi ?) ; le mot quoi reste invariable ; (ii) à l’oral, le clitique sujet apparaît souvent sous sa forme phonétiquement réduite (t’sais quoi) ; (iii) en plus, comme c’est le cas dans (29a) et (30a), la production de tu sais quoi est caractérisée par l’absence d’une pause entre elle et la suite, suggérant qu’elle ne saurait être analysée comme une simple énonciation interrogative. À noter toutefois qu’il peut toujours y avoir une lecture concurrente et remotivante, selon laquelle tu sais quoi serait une énonciation interrogative autonome, permettant une intervention réactive de la part de L2 :

(31)

a.

Hé bé, tu sais quoi ?

– Non, mais... raconte ! Vite !

– Eh bé moi, je rêve d’un beefsteak tellement énorme qu’il ne tiendrait même pas dans une assiette. (Graf, 2007, gl)

b.

Tu sais quoi ? a dit Antoine, non mais tu sais quoi ?

– Non.

– Il fait tellement beau, je te propose une chose : tu bouges pas, tu fais rien... (Olmi, 2012, gl)

c.

Ce sont des Belges, a dit papa, quand il est revenu. Dans les soixante ans, je pense, ou un peu plus. Et tu sais quoi ?

– Oui, a dit maman. Ils vont à Cancale. (Glatt, 2014, gl)

3.3. Emplois « greffés »

S’agissant des emplois « greffés », la construction de TSQ a beau se présenter comme une énonciation indépendante à modalité interrogative (tu sais quoi ? / sais-tu quoi ?), elle prend la place d’un constituant régi et dépend hiérarchiquement d’un élément de la proposition adjacente qui la construit :

(32)

Je lui répondis savez-vous quoi ? « Wir hätten zuviel ! » nous en aurions trop ! Ah ! Ah ! Ah ! Trop ? Zuviel ! qu’est-ce que vous en dites ? (Guilloux, 1935, fr)

(33)

Mais je le ferai pas. Parce que tu sais quoi ? J’vais me reprendre en main. (w)

(34)

Car je suis un... tu sais quoi ?: Rappeur. (Lionel D, chanson, w)

(35)

J’ai envie de tu sais quoi ? De te serrer dans mes bras. (w)

Dans le cadre de ce fonctionnement, TSQ peut non seulement occuper la place de compléments ordinaires (32), mais aussi apparaître en position intra-segmentale, après la conjonction dans une que P (33), après le déterminant dans un SN (34) ou suite à la préposition dans un SPrép (35). À noter que la variante utilisée dans (35), où TSQ investit la position d’un régime de préposition, est en concurrence avec les situations où TSQ remplace le complément prépositionnel, la préposition étant alors réalisée après le verbe savoir :

(35’)

j’ai envie tu sais de quoi ?

Toutefois, comme le remarque M.-J. Béguelin (2009, p. 44), dans les deux cas, la marque de rection est dictée par le verbe de la proposition adjacente.

4. Emplois de type insertif

La plasticité d’emplois, autonomes ou greffés, qu’atteste la séquence TSQ porte à croire que dans les contextes où elle apparaît en position médiane, son fonctionnement s’apparente à celui d’une insertion parenthétique (IP) ; le terme de parenthèse est pris ici au sens de Berrendonner (2008), pour référer à une configuration textuelle à trois membres opératoires :

(36)

A1 – IP – A2

Dans cette configuration, l’unité A1 correspond à une énonciation interrompue, IP réfère à une énonciation à caractère de parenthèse, et l’unité A2 représente une énonciation qui poursuit le programme communicatif initié par l’unité A1 (Berrendonner, 2008, p. 7). Dans ce qui suit, nous tenterons de montrer que les emplois de TSQ de type insertif ont des fonctions comparables à celles de la parenthèse, telle qu’elle est décrite par A. Berrendonner. Nous écarterons encore de notre analyse tous les cas où le recours à TSQ permet de signaler un début du tour de parole (29), ce type d’emplois n’étant pas d’ordre parenthétique.

4.1. Modélisation de TSQ en position médiane

Les emplois de TSQ de type insertif ont souvent une double visée :

(37)

Tu n’av... non, tu sais quoi, laisse tomber, je n’ai pas envie de ça. (Parisot et al., 2015, gl)

i. Point de vue « rétrospectif » :

(37’)

a.

Tu n’av... non,

tu sais quoi

A1Mod_assertive

IPMod_interrogative

D’un côté, cette séquence s’insère et interrompt le programme énonciatif initié par A1 qui s’en trouve momentanément suspendu (point de vue rétrospectif) ; dans le cas de la séquence TSQ, cette intervention s’accompagne encore d’un changement de modalité d’énonciation ;

ii. Point de vue « prospectif » :

(37’’)

b.

Tu n’av... non,

tu sais quoi,

laisse tomber, je n’ai pas envie de ça.

A1Mod_assertive

IPMod_interrogative

A2Mod_assertive

Et d’un autre côté, l’intervention de TSQ crée une attente et laisse attendre une action à venir, qui est actualisée par A2 (point de vue prospectif), achevant ainsi le programme initié par A1.

En outre, l’actualisation de A2 ayant pour vocation de reprendre, à sa propre manière ou littéralement, ce qui a déjà été initié par A1, plusieurs scénarios discursifs deviennent envisageables : l’actualisation de A2 peut se faire sous la forme d’une reprise littérale de A1 (38), par une continuation du programme en cours (39), voire par un abandon avec reprogrammation (40) (Berrendonner, 2008) :

(38)

J’ai peur de tu sais quoi ? j’ai peur tout simplement que tu me remplaces, que tu m’oublie.. (w, sic)

(39)

J’ai envie de tu sais quoi ? De te serrer dans mes bras (w)

(40)

Ravi de savoir que tu m’as regardé. J’étais inquiet à l’idée que tu aies tout oublié de moi. Je levai les yeux et bafouillai de colère. – T’oublier ? Moi, t’oublier ? Je…tu sais quoi ? Tu commences vraiment à m’énerver (Houck, 2013, traduit de l’anglais, w)

4.2. Fonctionnement pragmatique de TSQ en position médiane

Selon Berrendonner (2008), le rôle central des insertions parenthétiques est de procéder à un redressement d’inférences, le programme initié par A1 ne pouvant satisfaire à lui seul la visée communicative de L1. Ce dernier, en effet, à tout moment de l’interaction, est en mesure de calculer et de réduire au minimum les « effets indésirables » de son énonciation, risquant de mener à des inférences erronées de la part de L2. En d’autres termes, l’actualisation de A1 menant potentiellement à des calculs inférentiels erronés et validant donc dans la mémoire discursive (M, supra, section 3.1) un objet-de-discours (O, supra, section 3.1) non désiré, L1 finit par introduire dans son énonciation un programme en parallèle, censé redresser des inférences malheureuses.

L’interruption de A1 par TSQ peut se faire de façon délibérée, comme dans (38-39), où L1 emploie TSQ pour appuyer son argument et paraître plus convaincant dans ses propos en gagnant la confiance de L2. Dans d’autres cas, au contraire, comme dans (40), le recours à TSQ peut s’expliquer par le fait que L1 ne parvient pas du premier coup à orienter son programme dans un sens voulu. Toutefois, il nous semble que les deux types d’emploi se ramènent essentiellement à une même cause : une insertion parenthétique sous forme de TSQ est déclenchée par – ou permet de prévenir – le caractère insatisfaisant du programme initié par A1. Le recours à TSQ permettant donc de procéder à un redressement d’inférences, son emploi donne encore lieu à deux scénarios discursifs.

4.2.1. Scénario 1 : « Confirmation d’une inférence incertaine » (Berrendonner, 2008)

Il semble que le plus souvent, le recours à TSQ parenthétique permet la « confirmation d’une inférence incertaine » (Berrendonner, 2008, p. 12). Sachant que le degré de confiance que L1 accorde à O doit être assez suffisant pour garantir sa validation dans M, l’emploi de TSQ, dans ce scénario, est appelé à renforcer la validité d’un O peu probable (41) ou moins attendu (42)-(43), ou dont la validité est sujette à des débats et peut être contestée par un contre-argument de L2 (44) ; en un mot, l’emploi de la séquence est ici associée à une idée d’incrédulité de la part du locuteur (du genre ‘c’est pas croyable’ ou ‘ce que je vais dire est incroyable’)7 :

(41)

(= 28) Dans chaque ville, j’ai regardé les boulangeries, dit David. Tu veux un peu de pain ? Il est mouillé il a pris la flotte. J’en ai eu, ce soir, dit David, extasié. Plus d’une demi-baguette. Ça faisait deux jours sans croûter. Une fille me l’a donné, et vous savez quoi ? Au lieu de dire merci, je lui ai arraché et je me suis taillé à toutes jambes ! J’étais devenu un chat ! (Rochefort, 1975, fr)

(42)

Tournefier appela tout à coup :

– Tasie !

Il était déjà debout, se vêtait à tâtons […]

– que je te dise, Tasie : Tancogne a embauché un homme de plus, pour sa pêche.

Après un silence, il demanda :

tu sais qui ?

Et, sans attendre la réponse :

– le gars Fouques, ton cousin.

– Raboliot ? Dit Tasie.

– Raboliot, oui. (Genevoix, 1925, fr)

(43)

(= 19b) Ma Révision vient de se vendre... savez-vous combien ? Quinze mille francs ! (Goncourt, 1867, fr)

(44)

...la centralisation pour moi est le principe même de la puissance de la France... la centralisation vous donne, savez-vous quoi ? La disponibilité de vos moyens... (Voillard et al., 1959, fr)

En (41), l’apparition de TSQ a pour vocation de promouvoir un objet-de-discours O2 le moins attendu ou peu typique : [l’acte d’arracher une demi-baguette et de s’enfuir], et ce au détriment d’un objet O: [l’acte de remercier], qui serait le plus attendu selon les normes sociales partagées. De façon similaire, en (42)-(43), la présence de TSQ est censée renforcer la validité de O dans M (« Tancogne a embauché le gars Fouques », « quinze mille francs »), dont la véridicité, selon l’état des choses manifesté, serait peu probable. S’agissant de (44), où L1 cherche apparemment à mettre en valeur le système politique de centralisation en France, l’usage de TSQ permet de présenter la validité de O (« la centralisation vous donne la disponibilité de vos moyens ») comme étant la plus pertinente et de discréditer d’un coup la validité des objets alternatifs.

En bref, ces différents emplois de TSQ ont pour point commun de permettre d’anticiper les réactions de L2 (ou du moins de les mitiger), telles que la réfutation, le contre-argument ou la demande de précisions. Déclenchées comme actions en retour suite à un manque de précisions ou d’arguments appropriés, ces réactions mettent potentiellement en risque la validité publique de O implanté dans M. Le recours préventif à TSQ permettrait, en conséquence, d’« épargn[er] aux deux interlocuteurs l’ouverture d’une ‘séquence latérale’ consacrée à régler un différend entre eux », ce type d’opération pouvant encore être plus « coûteux » sur le plan cognitif (Berrendonner, 2008, p. 14, 17). Le cas échéant, toute objection de la part de L2 serait potentiellement reçue comme un acte menaçant, puisque L1, par le recours même à TSQ, accorde un taux de confiance très élevé à ses propres propos, introduits sous forme de O dans le discours par cette séquence.

4.2.2. Scénario 2 : « Élimination d’une inférence indue » (Berrendonner, 2008)

Selon ce scénario (plus rare selon nos estimations), au contraire, le recours à TSQ permet de procéder à l’« élimination d’une inférence indue », dans la mesure où l’énonciation de L1 peut induire des effets secondaires en assertant un O erroné, avec pour effet d’« entraîner sa validation publique, alors que tel n’était pas le but » (Berrendonner, 2008, p. 13) :

(45)

Maman, je viens de te dire que j’habite chez une amie. Je ne sais pas quand je… Tu sais quoi ? C’est sans importance. Pourquoi est-ce que Mark était chez toi lorsque j’ai appelé la semaine dernière ? (Kelk, 2014, traduit de l’anglais, gl)

(46)

(= 37) – J’ai autre chose à faire en pleine nuit que de ramasser ta cervelle.

Il éclata de rire.

– Si tu savais combien tes reparties m’ont manqué…

– Tu n’av... non, tu sais quoi, laisse tomber, je n’ai pas envie de ça. Il est tard, je suis fatiguée et je n’ai pas la force de me battre avec toi.

– On n’est pas obligés de se disputer.

Elle laissa échapper un rire amer et prit place sur une des chaises. (Parisot et al., 2015, gl)

Il arrive en conséquence, comme c’est le cas dans (45)-(46), que L1, par le recours à TSQ, abandonne l’énonciation initiale au profit d’un autre programme, validant un objet-de-discours O qui n’est plus compatible avec A1.

4.2.3. En récapitulatif

En résumé, quelle que soit l’exploitation pragmatique de « A1 – IP Tu sais quoi ? – A» et quelles que soient les raisons de son apparition (difficultés d’orienter le programme discursif dans un sens voulu, ou finalités rhétoriques ou argumentatives), un mécanisme commun à tous ses emplois peut être dégagé : l’originalité de cette routine consiste à mettre en avant la pertinence d’un objet-de-discours O qu’on vise à valider, et à affaiblir d’emblée la pertinence des autres, susceptibles de s’inscrire dans M (mémoire discursive) par le biais d’inférences secondaires et non désirées. Ce fonctionnement original résulte des propriétés de TSQ, qui accomplit simultanément deux opérations, chacune présentant à sa façon un objet-de-discours O comme doté d’un degré de confiance très élevé et méritant d’acquérir une validité publique :

  1. La première opération résulte de la modalité interrogative inhérente à TSQ et consiste à mettre en doute les connaissances référentielles de L2 en postulant l’existence d’un O sous forme du mot Qu- sous-spécifié. Cela revient à dire que, le verbe savoir étant sous la portée de l’interrogation, L1 s’interroge sur les capacités de L2 d’accéder à O, ce dernier ayant été incorporé dans M sous forme d’un objet-de-discours lexicalement sous-spécifié. Cette façon de faire correspond à un « présupposé pragmatique », au sens de Berrendonner (2008, p. 19), du type < Tu n’as pas la moindre idée de O >, et invite L2 à porter attention à la suite ;

  2. La deuxième opération est elle aussi d’ordre sémantique et présente O, du fait même qu’il a été introduit par le biais du mot Qu-, comme focalisé, ceci ayant pour conséquence de le promouvoir au rang des alternatives les plus pertinentes (voir Krifka, 2008), et donc de réfuter ipso facto la validité des objets peu désirables ou inopportuns dus à de possibles inférences erronées.

Ce fonctionnement est à rapprocher de celui du marqueur de discours tu sais / vous savez, décrit par Andersen (2007)8. L’auteure affirme que prototypiquement, ce marqueur « indique que le but du locuteur est de faire […] accepter le contenu propositionnel de son énoncé comme un savoir commun » (2007, p. 19-20). L’autre point commun est que tu sais précède souvent la partie rhématique de l’énoncé, i.e. celle qui se présente comme la plus pertinente (Andersen, 2005, p. 21).

5. Conclusion

Dans cette étude, nous avons distingué trois types d’emplois syntaxiques de la séquence TSQ. Selon le premier type, employée en position initiale, TSQ peut signaler l’ouverture du tour de parole : en ce cas, c’est en tant qu’énonciation indépendante qu’elle crée une attente, celle-ci étant saturée dans un deuxième temps par une autre énonciation. Dans le second type d’emplois issu du premier, cette séquence cesse d’être perçue comme une énonciation autonome, mais fonctionne, à l’instar de certains marqueurs de discours, comme un simple « signal d’appel à l’écoute ». Les deux premiers emplois se font en l’absence de tout lien sémantique avec le contexte énonciatif précédent et ne sont possibles qu’avec le mot quoi. En revanche, en ce qui concerne le troisième type d’emplois, l’intégration des séquences en TSQ, autonomes ou greffés, se fait en accord avec les traits sémantiques de l’énonciation précédente : en ce cas, le mot Qu- adopte la rection du verbe, ou le cas échéant d’un autre élément, récupérable dans la proposition adjacente.

Sur le plan discursif, quand la séquence Tu sais quoi ? est employée en position médiane (c’est-à-dire en dehors des emplois qui signalent un début du tour de parole), son comportement s’apparente à celui d’une insertion parenthétique. On a alors affaire à une configuration textuelle à trois membres, composée d’une première énonciation interrompue A1, d’une intercalation sous la forme de TSQ, et d’une énonciation A2 appelée à poursuivre le programme communicatif inachevé. L’emploi de TSQ est alors utilisé à des fins de redressement d’inférences, dans la mesure où l’énonciation initiée par A1 ne permet pas à elle seule d’atteindre la visée communicative de L1.

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Notes

1 Les réflexions faites ici sont issues d’un travail élaboré originellement dans le cadre du projet FNS n° 100012_146773 à l’Université de Neuchâtel en Suisse. Je tiens à remercier mes deux relecteurs, les directrices de ce numéro, ainsi que Marie-José Béguelin et Gilles Corminbœuf pour leurs relectures et le soutien apporté dans la rédaction de la première version de cet article. Je demeure responsable des propos qui y sont exprimés. Return to text

2 Ce travail a été soutenu financièrement par le programme académique de l’Université de RUDN “Strategic Academic Leadership Program”. Return to text

3 Toutefois, l’autre possibilité serait de considérer la séquence SQ en (3) comme un régime détaché. Il existe donc plusieurs possibilités d’analyser les emplois de SQ, sans qu’on puisse trancher, parfois, en faveur d’une analyse quelconque (pour les discussions de ce point, voir Béguelin & Corminboeuf, 2019). Return to text

4  Je remercie Gaétane Dostie de cette remarque. Return to text

5 À noter que dans ces exemples, qui sont issus d’enregistrements, le signe | _ | marque une pause et le dièse un segment anonymisé. Return to text

6 Deulofeu (2013) ne traite pas spécifiquement les emplois de cette séquence. Return to text

7 Je remercie encore Gaétane Dostie de ces observations judicieuses. Return to text

8 Je remercie le relecteur pour cette référence. Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Alexander Guryev, « « Car je suis un... tu sais quoi ? Rappeur » : Étude pragma-syntaxique de la séquence Tu sais quoi ? », Lexique, 29 | -1, 97-115.

Electronic reference

Alexander Guryev, « « Car je suis un... tu sais quoi ? Rappeur » : Étude pragma-syntaxique de la séquence Tu sais quoi ? », Lexique [Online], 29 | 2021, Online since 01 décembre 2021, connection on 19 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/lexique/771

Author

Alexander Guryev

Université RUDN, Moscou (Peoples’ Friendship University of Russia)
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