Dans l’univers structuré de l’échiquier élaboré par Jacques de Cessoles, où chaque pièce a sa place et ses mouvements spécifiques, le Huitième Pion se présente comme une énigme. Étonnant par sa nature marginale, il semble échapper à toute logique et son choix par l’auteur apparaît, de prime abord, totalement incompréhensible. Le Ludus Scacchorum, dans lequel l’échiquier prend vie, repose sur des rôles définis et facilement identifiables par le lecteur, incarnant des métiers utiles à la société idéale qu’il représente. L’accent est ainsi mis sur le maintien de l’ordre et l’autorité centrale, symbolisés par le couple royal qui occupe le centre même du jeu. De même, les cas de moralité exemplaire sont mis en valeur, tels que la pièce noble qui représente la Reine, ou encore le Quatrième Pion qui incarne le Marchand et le Changeur, chargés de gérer les finances publiques, placé lui aussi au centre du jeu. Chaque pièce est identifiable par ses caractéristiques physiques et ses attributs, tels que la bourse attachée à la ceinture et la canne servant à mesurer les tissus pour le Quatrième Pion. En revanche, le Huitième Pion n’apporte aucune contribution à la société, il ne travaille pas et son penchant pour le vol met en péril l’ordre établi. Son activité principale, le jeu de hasard, semble même contredire la finalité du jeu d’échecs choisie par Cessoles : corriger les mœurs dépravées des souverains en les aidant à gouverner avec sagesse et probité, fuir l’oisiveté source de tous les vices, et réfléchir :
« Parmi les raisons pour lesquelles ce jeu fut inventé, il y en a trois principales. La première était pour corriger le Roi, la seconde était de fuir l’oisiveté, et la troisième était de découvrir de nombreuses subtilités et raisonnements1. »
Notre article propose ainsi une analyse de ce double mystère : comment peut-on inciter à ne pas jouer à travers un traité sur le jeu ? Et comment peut-on utiliser la métaphore échiquéenne à des fins pédagogiques et didactiques dans une période où le jeu de hasard était prohibé et la pratique des échecs réprouvée ? Notre étude nous conduira également à analyser un exemple hors normes, celui d’une catégorie sociale exclue de la société, représentant tout ce qui est interdit : l’oisiveté bien sûr, mais surtout la passion du jeu de hasard et des jeux d’argent, fruit de gains illicites et qui ne sont pas le fruit du travail.
Notre étude se concentrera sur deux éléments clés : la traduction toscane du Ludus scacchorum, réalisée par un auteur anonyme vers 13002, et le cycle iconographique qui l’accompagne de manière significative. Les manuscrits, tant en latin qu’en toscan, contiennent généralement treize enluminures, dont cinq qui sont consacrées aux Pièces Nobles et huit aux Pions. Chaque Pion y est représenté avec des attributs spécifiques qui mettent en évidence son statut social et professionnel, rappelant ainsi son activité, même lorsqu’un même Pion représente plusieurs métiers. Jusqu’à présent, aucune étude systématique n’a été menée sur ces cycles iconographiques. Cependant, l’image est un puissant moyen de fixation de la mémoire ; il est donc essentiel d’en comprendre l’impact sur la transmission d’un message édifiant et sur la mémorisation de la déontologie professionnelle que l’auteur entend associer aux différents métiers, pour les lecteurs qui y avaient accès. Rappelons par ailleurs que le projet du cycle iconographique comme support du texte doit être attribué à Jacques de Cessoles lui-même. En effet, comme le souligne Antonio Scolari3, chaque image est explicitement référencée dans la présentation de chaque pièce, et il est bien connu que les ordres mendiants ont souvent recours à l’image dans un but d’édification. Ces représentations visuelles sont utilisées pour véhiculer des messages moraux et spirituels, renforçant ainsi l’impact des enseignements transmis par les différentes pièces du jeu. L’utilisation d’images dans un contexte éducatif était une pratique répandue à cette époque et offrait un support visuel efficace dans la construction d’un récit cohérent et édifiant. Il s’agit d’images qui, selon Chiara Frugoni,
« […] répondent et rassurent, soutenant le fidèle dans son anxiété de salut et de perfection personnelle. Ces images, principalement des dessins colorés simples, se retrouvent également dans les livres d’édification et d’instruction que les dévots ont de plus en plus souvent dans les mains4. »
Dans le cadre limité de cette contribution, nous nous pencherons sur les règles du jeu traduites en images en nous concentrant sur un corpus iconographique inédit composé de deux enluminures, et circonscrit aux Quatrième et Huitième Pions. Ce dernier représente une catégorie sociale en marge, exclue du jeu, tandis que son opposé, le Quatrième Pion, incarne la maîtrise parfaite des règles sociales nécessaires à la construction d’une réputation professionnelle socialement acceptable, fondée aussi sur le contrôle de l’argent. Ainsi, nous examinerons attentivement ces représentations visuelles et leur rôle dans la construction du message édifiant et moralisateur. L’approche adoptée dans cette étude cherche donc à explorer les interrelations entre le texte et l’image, offrant ainsi une nouvelle perspective sur l’importance de ces cycles iconographiques dans la transmission des valeurs et des normes sociétales. Nous espérons ainsi contribuer à une meilleure compréhension de l’influence de ces représentations visuelles sur la perception du rôle social et des règles de l’identité professionnelle à l’époque médiévale.
Hors de l’échiquier, hors du jeu, hors de la société
Il est essentiel de porter en premier lieu notre attention sur la représentation physique détaillée du Huitième Pion telle qu’elle est décrite dans le texte :
« La pièce d’échecs représentant le Ribaud et le Joueur fut créée de cette manière : un homme aux cheveux ébouriffés et velus, tenant quelques pièces de monnaie dans sa main gauche, et portant à sa ceinture une sacoche de lettres. Dans la première partie sont représentés les prodigues et les saccageurs de leurs biens, dans la deuxième les joueurs et les proxénètes, et dans la troisième sont représentés les messagers et les porteurs de lettres5. »
Tel est le visage de la pièce qui incarne les vices et les débauches, les excès du jeu et les tentations d’une vie dissolue. Dans ces lignes, la description physique du pion est d’une grande importance, car elle reflète l’adage « l’habit fait le moine ». Cette image de marginalité transparaît de manière constante dans toutes les versions du traité, qu’elles soient rédigées en latin ou en langue vernaculaire. Arborant une chevelure ébouriffée, négligé, ce pion évoque davantage un être sauvage dépourvu de toute humanité. Les attributs qui le caractérisent sont les trois dés qu’il serre dans sa main gauche, ainsi que les quelques pièces qu’il tient dans sa main droite, témoignant de leur dilapidation dans le jeu de hasard. Notons également que les dés, symboles du jeu de hasard, sont tenus dans la main gauche, communément appelée « la main du diable ». Si l’on se penche sur la disposition de cette pièce par rapport à l’ensemble du jeu, une certaine latéralisation se manifeste :
« Nous dirons que les Ribauds et les Joueurs sont placés devant le Roch de gauche6. »
Positionné à l’extrémité gauche de l’échiquier, qui symbolise le territoire urbain, ce pion incarne tout ce qui est « en marge » de la société et qui est moralement « sinistre ». Son statut problématique, en dehors du jeu, ne découle pas de sa nature de simple pion populaire, mais plutôt de son penchant pour le jeu. En effet, dans le traité, l’auteur le distingue des autres pions qui composent la rangée des pièces populaires. Ces derniers, par leurs fonctions essentielles au bon fonctionnement de la société, peuvent accéder à une position sociale plus qu’honorable :
« Il faut savoir que les pions sont placés devant les pièces nobles [...] d’abord parce que les pions sont en quelque sorte la couronne des nobles. Que pourrait faire la tour, qui est le vicaire du roi, si elle n’avait pas devant elle le travailleur, qui prend soin de préparer les choses terrestres nécessaires à la vie ? [...] Comment les nobles vivraient-ils sans vêtements, s’il n’y avait personne pour vendre et pour fabriquer les marchandises et les étoffes ? Que feraient le roi, la reine et les autres sans les médecins ? [...] Donc, toi chevalier et toi noble, ne méprise pas les pions, et sache donc que les pions sont placés devant les nobles dans ce jeu7. »
En raison de sa faiblesse morale, ce pion n’est pas seulement relégué aux frontières de la ville, de la société et par conséquent de l’échiquier, mais il est également exclu du jeu social : ainsi, le Huitième Pion ne peut ni gouverner, ni être utile à la république ‒ comme le soulignera l’auteur8. En revanche, le Quatrième Pion (le Marchand et le Changeur), qui représente son opposé, est tout à fait apte à gouverner car : « […] les personnes économes conviennent mieux à la gestion de la ville étant donné qu’elles sont mécontentes des perturbations des citoyens et se contentent de leurs propres affaires sans désirer celles appartenant aux autres9 ».
En réalité, l’essence même du problème tient à l’association explicite entre le jeu de hasard et le vol, comme le met en évidence le passage suivant :
« Dilapider ses biens est un vice particulièrement grave. Même s’il peut sembler utile aux autres pendant un certain temps, il finit par devenir préjudiciable pour ceux qui nous entourent. Cassiodore conseille à ceux qui seraient tentés de dilapider leurs biens de les préserver, afin de ne pas se retrouver dans le besoin qui les pousserait à quémander ou à voler ceux d’autrui : “Il faut faire preuve d’une vigilance accrue – dit-il – pour conserver ses biens plutôt que pour les acquérir”. De même, Claudien affirme dans son œuvre principale : “Il est plus grand exploit de conserver ce qui a été acquis que de gagner de nouveaux biens”. C’est pourquoi dit le proverbe : “Celui qui ne fait pas attention à ses dépenses se retrouve à mendier avant même de s’en rendre compte10”. »
Jouer le jeu, de l’ensauvagement au contrôle
Notre exploration des subtilités du Huitième Pion sera grandement enrichie par une analyse comparative des enluminures représentant cette pièce ainsi que son contraire, le Quatrième Pion. En effet, situé au cœur de l’échiquier, devant la pièce noble la plus importante qui incarne le Roi, le Quatrième Pion, symbolisant le Marchand et le Changeur ‒ deux professions souvent exercées par la même personne à l’époque ‒ gère avec maîtrise non seulement ses biens, mais aussi sa réputation11. Dans le cadre limité de cette contribution, notre analyse se concentrera sur deux enluminures tirées d’un manuscrit produit en milieu lombard, mais pourrait être étendue à plusieurs autres documents.
En général, aussi bien dans les manuscrits italiens que français, mais aussi anglais, le Huitième Pion est représenté en dehors du périmètre urbain, sous un arbre, le plus souvent dans un environnement végétal sauvage et non domestiqué. Son apparence négligée est celle d’un homme sauvage, aux longs cheveux désordonnés. Il est revêtu d’une simple tunique, ne porte pas de pantalon et se déplace pieds nus. Au cœur de l’image se trouve la main du personnage, qui est ouverte pour dévoiler les dés qui symbolisent son état sauvage et son exclusion de l’échiquier. Cette main constitue le point focal de toute la représentation, mettant en évidence les dés qui sont à la fois la cause de son aspect sauvage et de son exclusion de la société figurée par l’échiquier. Au XVe siècle, l’imprimeur anglais William Caxton représentera le Huitième Pion avec les mêmes attributs dans les gravures illustrant la traduction anglaise du traité12. L’image étudiée ici13, provenant d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque communale de Bergame, revêt un intérêt particulier pour notre étude parce qu’elle propose une représentation singulière et atypique de cette figure énigmatique. Au cœur de la scène, le personnage central, flanqué de deux arbres, déploie ses bras pour exhiber des dés et quelques pièces de monnaie. Contrairement à la chevelure hirsute souvent décrite dans les manuscrits du Ludus scacchorum, cet individu arbore un bonnet de fou orné de deux oreilles démesurées, lui prêtant des traits bestiaux. La bourse pendue à sa taille est quasiment vide, évoquant peut-être les pertes inhérentes au jeu de hasard. Il semble effectuer un pas de côté, se tenant sur un pied dans une posture précaire qui suggère un équilibre instable. Ce choix figuratif devient plus clair si l’on s’intéresse aux solutions que Cessoles propose dans le traité pour surveiller la catégorie sociale des Ribauds et des Joueurs qu’incarne le Huitième Pion :
« Il convient de donner des tuteurs aux dépensiers et aux dilapidateurs, pour qu’ils ne se mettent pas à voler une fois qu’ils ont dilapidé leurs biens [...]14. »
Incapable de se maîtriser, le joueur de hasard doit être encadré et surveillé. Sa position instable et hésitante rappelle la nécessité de soutien de la part des « tuteurs » évoqués ci-dessus.
Il en va tout autrement pour le Quatrième Pion15. Ce dernier est inséré dans un espace clos, ordonné et harmonieux. Il exécute avec assurance et calme un geste technique qui renvoie à sa profession, celui de peser les marchandises, démontrant ainsi sa maîtrise et son aisance. Les montants d’argent qu’il est chargé de manipuler sont symbolisés par la bourse ouverte qu’il tient à sa taille. Comme l’indique le texte dans sa description initiale du Quatrième Pion, ces sommes d’argent sont mises à la disposition de ceux qui en ont besoin. On observe ainsi l’utilité sociale de ce Pion, le bon marchand, dont le rôle consiste à faire circuler l’argent dans la société grâce à une pratique recevable du commerce :
« Maintenant nous devons examiner le Quatrième Pion qui se trouve devant le roi et qui est représenté sous forme humaine. Il tient dans sa main droite une balance avec un poids, dans sa main gauche une verge ou une canne pour mesurer, et à sa ceinture se trouve une bourse pleine d’argent, prête à répondre à ceux qui demandent. Ce pion représente le marchand de tissus, de vêtements et de toute autre marchandise, ce qui est symbolisé par le bras tenant la mesure, ainsi que les changeurs de monnaie et les vendeurs à la criée, représentés par la balance ou le poids, enfin les receveurs de dépôts d’argent, symbolisés par la bourse16. »
Dans l’enluminure du ms. MA 223 de la Biblioteca Comunale de Bergame, l’attention de ce personnage est concentrée sur la balance ; il affiche une posture rigide qui reflète une profonde immersion dans son labeur. La canne destinée à mesurer les étoffes repose sur son épaule, prête à être utilisée. Ses mouvements, d’une précision impeccable, s’harmonisent avec une présentation soignée : coiffé d’un bonnet, il est vêtu d’une tenue évoquant son statut de professionnel respectable. Cette image résume fidèlement le contenu du texte réservé au Pion représentant le Marchand et le Changeur, reposant sur quelques principes éthiques inculqués à ces professionnels dans le traité, que l’on pourrait résumer comme suit : éviter l’avarice, se prémunir des dettes, respecter sa parole et tenir ses engagements, restituer intégralement les dépôts d’argent qui leur sont confiés17.
Le jeu sous conditions
Il convient de terminer notre exploration par l’analyse des stratégies ingénieuses que l’auteur déploie pour prévenir les écueils moraux et sociaux qui pourraient affecter le Quatrième et le Huitième Pions. Car il ne faut pas oublier que le Quatrième Pion, qui incarne la gestion vertueuse du patrimoine et l’éthique exemplaire du commerce, demeure, selon Cessoles, vulnérable aux tentations de l’avarice et de la fraude. La maîtrise qui est demandée aux marchands et aux changeurs ne repose pas exclusivement sur des compétences techniques (fixer des prix justes, surveiller la circulation de son argent, éviter la pratique de l’usure en restituant l’intégralité des dépôts en argent effectués par leurs clients auprès d’eux), mais aussi sur le contrôle de sa parole et de ses engagements. Pour cette raison, le chapitre consacré à ce Pion présente un exemplum particulièrement marquant, illustrant l’histoire d’un marchand qui choisit de sacrifier ses gains plutôt que de compromettre sa réputation :
« À Gênes vécut un marchand et changeur nommé Uberto Gutuero, originaire d’Asti. Cet homme était d’une telle loyauté que, lorsqu’un homme prétendit à tort avoir déposé chez lui cinq cents florins d’or [...] ce très loyal marchand, qui n’avait pas reçu ce dépôt, [...] lui versa immédiatement cette somme, car il préférait perdre injustement de l’argent plutôt que de perdre quoi que ce soit de la bonne réputation de son nom18. »
En revanche, aucun effort n’est demandé au Huitième Pion, puisqu’il semble incapable d’en fournir. Ces mécanismes soulignent explicitement les disparités entre ces deux pions, tout en amplifiant le mystère et l’impénétrabilité du Huitième Pion. Ses vices, soustraits à tout contrôle de sa volonté, échappent à la surveillance morale qu’il devrait être en mesure de s’imposer, étant donné son absence de volonté intrinsèque (il convient de rappeler qu’il est décrit, dès le début du chapitre qui lui est consacré, comme faible et dépourvu de capacités de travail). Le plan établi par l’auteur pour protéger la société des dangers représentés par le Huitième Pion se révèle alors d’une simplicité déconcertante. Nous avons vu plus haut que la solution envisagée est celle de lui assigner des curateurs qui puissent le surveiller afin qu’il ne se mette pas à voler :
« […] celui qui a l’habitude de posséder beaucoup d’argent et l’a dépensé en futilités, quand il devient pauvre, se retrouvera inévitablement à mendier ou à voler. […] Ainsi se produit-il que ceux qui ont gaspillé leurs biens commencent à s’emparer de ceux des autres19. »
Le jeu de hasard est dans ces lignes résolument associé à l’incapacité de contribuer à la vie civique ; il détermine par conséquent l’exclusion sociale du Ribaud et du Joueur. Si la seule manière de superviser ces personnages réside dans un contrôle externe, exercé par un tuteur, une attention toute particulière est également portée au jeu de dés :
« Après ceux-ci, nous disons que les pires sont les proxénètes et les joueurs, ainsi que ceux qui se laissent entraîner par les vices des prostituées. Après que le jeu de dés, la passion et les plaisirs de la vanité les ont menés à la misère et à la pauvreté, il est inévitable qu’ils deviennent des voleurs et des pillards. Par la suite, toute sorte de déloyauté, de trahison et les vices de l’ivresse s’emparent d’eux. […] Ils causent de nombreux préjudices aux autres, quand ils en ont l’occasion, et en tirent peu de profit20. »
Ce paragraphe stigmatise une forme spécifique du jeu de hasard, celui des dés, qui représente un véritable péril pour la société en encourageant le vol, la trahison et un penchant pour le vice de l’ivresse.
Il convient également de souligner la présence, dans ce texte, des principes essentiels qui, depuis les Constitutions de Melfi (1231) voulues par Frédéric II, permettent de réglementer le jeu de hasard. Dans le Livre III des Constitutions, par exemple, on peut lire les interdictions suivantes :
« […] ceux qui jouent aux dés, le faisant continuellement, au point de ne pas avoir d’autre activité pour vivre, les habitués des tavernes, qui choisissent les tavernes comme leur environnement naturel, ceux qui possèdent des jeux de hasard ou des dés pour les mettre à la disposition des joueurs susmentionnés, soient déclarés infâmes, et donc ne soient pas admis à témoigner ni à occuper une fonction publique21. »
D’autres textes célèbres s’attachent à souligner le danger du jeu de hasard en mettant en exergue ses effets dévastateurs sur la société. Nous nous limitons ici à citer la liste en neuf points établie par Raymond de Peñafort pour démontrer les conséquences du jeu sur l’ordre de la société :
Primum, desiderium lucrandi : ecce cupiditas, quae radix est omnium malorum
Secundum est voluntas spoliandi proximum : ecce rapina
Tertium est usura maxima…
Quartum est multiplicata mendacia et verba otiosa et vana
Quintum est blasphemia : ecce heresis
Sextum, corruptio multiplex proximorum qui ad ludum inspiciendum de consuetudine prava conveniunt
Septimum est scandalum bonorum
Octavum contemptus prohibitionis sanctae matris Ecclesiae
Nonum est omissio temporis et bonorum quae in illo tempore teneatur facere22.
Cupidité, vol, usure, parole incontrôlée, blasphème, corruption, atteinte à sa réputation par le scandale, mépris des préceptes de l’Église, gestion du temps stérile et improductive : le jeu de hasard est bel et bien représenté comme un danger.
Ainsi, comme on le voit par exemple dans bien des statuts communaux des villes italiennes des XIIIe, XIVe et XVe siècles, il est interdit de jouer toute la journée sans avoir une autre activité pour subvenir à ses besoins. Le jeu est prohibé dans les tavernes, les lieux de débauche et après la tombée de la nuit. Il convient également d’éviter tout contact avec l’alcool pendant le jeu, source de querelles et de paroles blasphématoires mettant en péril l’ordre social. Ajoutons à ce dispositif l’arsenal des lois statutaires que l’on retrouve dans plusieurs villes italiennes qui permettent de reconstituer le portrait négatif du jeu et les raisons sur lesquelles se fondait le jugement rendant illicites certaines pratiques ludiques. À cet égard, Alessandra Rizzi observe que l’un des principaux problèmes de ces textes est d’éviter l’indigence par le jeu23, mais aussi de contenir les risques de fraude, blasphème, violence et la dispersion de ses avoirs24. Les lieux de la pratique de ces activités sont eux aussi très strictement encadrés : on en interdit donc la pratique dans l’espace privé, les tavernes ainsi que les lieux publics et de culte25. Comme l’a expliqué Ilaria Taddei, la réglementation des pratiques ludiques par les communes a un double objectif, préserver la sphère privée et éliminer ses liens avec le vin et la prostitution26. En réalité, le statut du joueur est ambigu ; stigmatisé d’un côté, il est intégré à la vie publique comme membre du groupe des joueurs de hasard27.
Dans le texte qui nous occupe, une attention particulière est accordée au jeu de dés car il est perçu comme un jeu de hasard ; en revanche, le jeu d’échecs est délibérément exclu de cette catégorie. D’une manière générale, dans le Ludus Scacchorum, le jeu d’échecs est valorisé et employé comme un outil destiné à l’enseignement, à l’éducation et à l’éveil de l’esprit critique. C’est précisément cette distinction qui éclaire le choix, en apparence contradictoire, opéré par Cessoles dans la construction du portrait du Huitième Pion.
Gherardo Ortalli propose une classification tripartite des jeux au Moyen Âge : ceux légitimes, axés sur la réflexion et la stratégie ; les jeux de hasard, interdits ; et ceux mêlant stratégie et hasard, acceptés sous certaines conditions. La réprobation vis-à-vis des jeux de la seconde catégorie découle de leur association aux paris et à l’argent, éléments étrangers au jeu d’échecs, lequel jouit d’une approbation. Cette divergence dans la perception des différents types de jeux permet de résoudre le paradoxe soulevé par la démarche de Cessoles, qui met en garde ses lecteurs contre les jeux de hasard tout en rédigeant un traité sur le jeu d’échecs. Gherardo Ortalli assimile par ailleurs le jeu décrit dans le traité à celui de la zara, qui se joue avec trois dés28. Il est toutefois essentiel de remarquer que cette transition marque une évolution dans les principes régissant le jeu d’échecs, le métamorphosant en une discipline entièrement fondée sur la stratégie et la réflexion, en éliminant toute influence du hasard.
Dans son traité, Cessoles s’intéresse tout particulièrement à la relation entre le jeu, les conséquences néfastes qu’il produit sur le patrimoine, et le vol, au point de souligner, avec un long exemplum à l’appui, la nécessité d’appliquer cette règle même aux relations familiales :
« Il est particulièrement stupide de dépenser ses biens en les gaspillant et ensuite, lorsqu’on est dans le besoin, compter sur ceux des autres, qu’ils soient ceux de son propre fils ou de sa propre fille29. »
Sont également stigmatisés les liens entre le jeu de dés et la luxure, la fréquentation des lieux de prostitution et des prostituées et l’ivresse. Mais le Dominicain insiste aussi sur un danger ultérieur : celui de la trahison politique, provoquée par le besoin qui rend ces individus prêts à commettre toute sorte de forfaits. Cette situation est aggravée par l’ivresse, qui abolit tout discernement et empêche de se maîtriser :
« Après tout cela, ils sont prêts à n’importe quelle trahison et à toute sorte de déloyauté, ainsi qu’au vice de l’ivresse30. »
À la fin de notre analyse, nous pouvons avancer quelques pistes pour approfondir notre interrogation initiale sur la façon dont le jeu est utilisé dans le Volgarizzamento pour représenter la marginalité sociale.
Le mystérieux Huitième Pion, ce personnage singulier évoluant en marge de la société, incarne dans le traité les critères de l’exclusion sociale. Cette dernière est décrite comme une absence de maîtrise de soi qui conduit certains individus à s’adonner exclusivement au jeu de hasard, sans autre forme d’activité utile à la société. Dans ces lignes résonnent les critères qui, dans les Constitutions de Melfi, sont retenus pour désigner les « infâmes » : l’activité du jeu, incessante, pratiquée à longueur de journée, mais aussi les lieux où elle se déroule (les tavernes), ainsi que les fréquentations qu’elle encourage (la prostitution et le péché de luxure qui en est la conséquence). La prudence dans la gestion des biens personnels se trouve également au cœur du chapitre dédié au Huitième Pion ; une norme de conduite intransigeante, qui n’admet pas d’exception, même face aux obligations familiales. La mise en scène de ce personnage se construit en contraste avec celle attribuée au Quatrième Pion, incarnant le Marchand et le Changeur. Ce dernier, présenté comme un modèle de bonne gestion patrimoniale, est incité à éviter l’avarice et à honorer ses engagements envers sa clientèle, notamment dans la fixation des prix des biens vendus. Ainsi, la lutte contre le fléau du jeu n’est pas envisagée uniquement pour protéger l’individu qui en est la proie, mais surtout pour sauvegarder la cohésion sociale tout entière, menacée par les conséquences des actions du joueur de hasard, personnage faible et dépourvu de valeur pour la communauté. C’est la raison pour laquelle le Huitième Pion n’est pas exclu de la société, mais plutôt marginalisé, relégué à sa frontière et placé à l’extrême gauche de l’échiquier qui la symbolise ; en somme, mis hors-jeu.
