Les numéraux cardinaux. Étude diachronique

  • Cardinal numbers. A diachronic study

DOI : 10.54563/bdba.2191

p. 143-180

Abstracts

La présente étude envisage les numéraux cardinaux en ancien français et leurs variations, depuis leur origine (en latin) jusqu’au français contemporain. L’enquête s’appuie sur un dépouillement rigoureux d’un large éventail de textes médiévaux (pour une grande part, des chansons de geste) afin de dégager, en diachronie, les fondements du système complexe que constituent les nombres. Sont successivement abordées la numération simple (formes fléchies et non fléchies), la numération décimale et la numération complexe (interdécimale, à base vingt, à base cent, à base mille).

This study examines the cardinal numerals in Old French and their variations, from their origins in Latin to contemporary French. The study is based on a rigorous examination of a wide range of medieval texts (mostly chansons de geste) in order to identify, diachronically, the foundations of the complex numerical system. Simple numeration (inflected and uninflected forms), decimal numeration and complex numeration (interdecimal, base twenty, base hundred, base thousand) are discussed in turn.

Outline

Dedication

Très affectueusement à Laurence, Philippe, Salomé et Sacha.

Text

Cet article a pour objectif de regrouper les données éparses, fournies par divers ouvrages de linguistique, afin de montrer pourquoi les numéraux cardinaux1 sont ce qu’ils sont2. Une bonne connaissance de l’étymologie3 et des grandes lignes de l’évolution phonétique subie par les mots au cours de leur passage du latin à l’ancien français, puis au français contemporain, rend intelligible le système complexe que constituent les nombres4 et permet d’apporter, à l’issue d’une démarche analytique rigoureuse, des ex­plications convaincantes pour éclairer leurs variations au fil des siècles.

Les numéraux cardinaux5 possèdent une spécificité : eux seuls peuvent s’écrire, soit en lettres, soit en chiffres romains ou arabes, et ne s’accordent pas, à l’exception de un, avec le nom auquel ils se rapportent : les quatre points cardinaux, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les neuf meilleurs élèves. De nos jours on continue à écrire en chiffres les dates et les adresses : 15 août 2023, 35 avenue du Général de Gaulle. On fait le même usage de ces derniers pour noter des statistiques et des données numé­riques. Dans les autres cas, le choix est permis, mais les lettres sont privi­légiées, dans « soixante cinq mille manifestants », pour les nombres employés substantivement, les trois-quarts, un trois-centième6, et les fractions d’heure, midi dix. Dans les manuscrits du Moyen Âge, ils sont habituel­lement indiqués en chiffres romains7, délimités par des points, et sont semblables à ceux que nous utilisons aujourd’hui, à l’exception de .IV., en toutes lettres quatre (E.G. 109 A, 247 A, 1876 B, 2861 A), voire qatre (Raoul de Cambrai 4193), transcrit très majoritairement .IIII. dans la plu­part des textes médiévaux (E.G. 66/63, 222/263, 559/639, 614/700… 3216 B)8, toujours .IIII. (Tristan en prose, t. VII), quelquefois .IV. (Siège de Barbastre 131, 854, XIV 1392), .XIIII. (E.G. 262 A, 1423/1609, 1438/1630, 1893 A…, seule graphie chez Villehardouin), .XXIIII. (E.G. 3089 A) et .XXXIIII. (E.G. 2538/2866, 2957 B, 2975 B, Chevalerie Ogier 1639). Les E.V. 298 utilisent .VIIII. – ce qui n’est plus conforme aux habitudes latines – qu’Hervis de Mes 1191 fait alterner avec .IX., 1921, 2876, 4636, 6925…, le signe numérique étant placé à gauche du chiffre de valeur supé­rieure, pour indiquer, comme dans .IV., qu’il se retranche. Placé à la droite d’un autre, qui lui est égal ou supérieur, il indique une addition : .III. = 3, .LX. = 60. Ces deux cas de figure peuvent coexister .XCII. = 100 - 10 + 1 + 1 = 92. Quelques écritures sont particulières .XLIX. et non .IL., .XCIX. et non .IC. Lorsque le numéral cardinal correspond à la multiplication de deux chiffres, le multiplicateur est situé, soit en exposant, soit à la suite du multiplicande, cf. Aymeri de Narbonne .III.C/.III.C 1600/1616, .V.C/.V.C. 833/838, 3119/3167, 3315/3374, 3719/3804, .II.M/.II. mile 3231/3286 et, dans les E.G., .XV.XX. 1469 B = quinze-vingts, c’est-à-dire 3009. En Europe, les chiffres romains ont été employés longtemps après la disparition de l’Empire romain en 476, pratiquement jusqu’à la fin de la Renaissance10. De nos jours, ils sont encore en usage, en particulier pour les siècles, le XXIe siècle, les manifestations périodiques, le Xe salon de l’automobile/du livre11 mais, par suite de l’effondrement du niveau de la culture, nos contemporains, très souvent, ne savent plus les lire, faute d’avoir été initiés à le faire.

Pour traiter ce sujet plein d’embûches, de la manière la plus claire pos­sible, nous étudierons successivement la numération simple, puis la numé­ration complexe.

Numération simple

Numération de 1 à 1612

De 1 à 16, on utilise des formes héréditaires qui se sont plus ou moins altérées en latin vulgaire13, les unes sont fléchies, les autres non.

Formes fléchies

Les trois premières unités ont gardé leur flexion latine : cs. sg. m.14 unus > uns, f. una > une, crég. sg. m. unum > un, f. unam > une, cs. pl. m. uni > un, f. unas > unes, crég. pl. m. unos > uns, f. unas > unes15, par suite, au m., de l’amuïssement de la voyelle placée à la finale absolue ou devant la consonne [s], le [m] final, pour sa part, ayant cessé de se pro­noncer dès la fin du premier siècle et, au f., de l’affaiblissement du a, à la finale absolue ou devant [s], en [e̥] > [ǝ] ultérieurement16 ; la distinction des genres et des nombres ne se faisant que pour les mots exprimant l’unité, un abricot, une pêche, les chiffres suivants se présentent uniquement au pl., cs. m., lat. clas. duo > lat. vulg. *dŭi17 > dui (E.G. 1902 A, 1945 A, 2347 A) > doi (dui/doi id. 463/529, 1923/2172), résultat d’une évolution attendue après ouverture du [ŭ] en Image, ou dui, sous l’action conservatrice du [ī] final sur le [ŭ] antécédent, qui permet de conserver le timbre [u], comme dans fŭi > fui, crég. m. [dŭ́os] > deus (Roman de Thèbes 9905), deuz (Galeran de Bretagne 361), dialectalement do(u)s (Charroi de Nîmes 910), douz (seul emploi dans Ami et Amile), [ŭ], après ouverture en Image se diphtonguant, sous l’accent, en [œ̣́], graphié eu devant [s] final conservé. Dans l’Est et dans les aires limitrophes de l’ouest et de l’est du domaine picard, on ren­contre un f. do(u)es, au lieu de do(u)s, deus (Dees, Atlas 101, 101a, 101b), remontant à duas (cs. et crég.), remplacé ailleurs par le m. (Roman de Thèbes 10237, Raoul de Cambrai 7292)18. Treis, trois < lat. clas. trḗs, après diphtongaison du Image, est le crég. pl. (E.G. 1552 B), ainsi que troys, avec une graphie ornante (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. I, p. 292, § 1, 13, Testament Villon, p. 221, 1945), seule forme apparaissant chez Rabelais (Gargantua, ch. 16, p. 46, § 3,1, ch. 23, p. 62, § 5,1…), alors que trei, troi (E.G. 1853 A, 3181 A, 3237 A, 3259 A) est le cs pl., devenu, sous l’influence du crég. pl., treis, trois19.

Formes non fléchies

Les unités suivantes restent invariables : catre (Passion d’Autun 31)20, qatre (Roman de Renart I, p. 212-213, 991, 1000, id. II, p. 48, 771-772, p. 50, 801, Raoul de Cambrai 4193), quatre (E.G. 247 A, 1876 B, 2861 A), quaitre (Lion de Bourges 28818, 30420, 30421) < quattuor > *quattor subissant l’amuïssement du [o] final et bénéficiant d’un [e̥] de soutien > [ǝ]21 ; cinc (Roman de Brut 2195, 2327, 2493, 3465, Chevalier de la Charrete 2053, 5531, Roman de Renart I, p. 93, 829), cincq (Jehan de Saintré, p. 264, § 81, 12, p. 266, § 82, 4, p. 278, § 86, 3, p. 340, § 107, 2, 4, p. 348, § 108, 2, 2…), cinq (Jeu de saint Nicolas 823, Chanson de Guillaume 697, Galeran de Bretagne 658, 2870) < quī́nque > cī́nque, par suite de la dissimilation consonantique de deux sons identiques22 ; sis (Roman de Brut 2264, Lion de Bourges 20973, 20286) < sĕ́x, [sę́ks], à l’issue de la palatalisation du [k] implosif en [y] et de la diphtongaison con­ditionnée par ce [y] du [ę́] le précédant, en [iei], une triphtongue monoph­tonguée en [i], avec maintien du s final ; set (Roman de Brut 5123, 13836, Chevalier de la Charrete 1898) < sĕ́ptem, après amuïssement de la finale et du p en position implosive, donc faible ; uit (Roman de Renart II, p. 48, 792, Voyage de saint Brendan 615, Galeran de Bretagne 6387, Guillaume de Dole 936), huyt, huyct (graphies en faveur chez Rabelais) < ŏ́cto [ǫ́kto], avec palatalisation en [y] du [k] implosif entraînant la diphtongaison conditionnée du [ǫ́] et la formation d’une triphtongue [úoi], [ǘei], puis d’une diphtongue [ǘi], avant la monophtongaison en [ẅí́], et maintien du [t] final, à côté de oit, forme non diphtonguée (Roman de Brut 11777) ; nuef (Aymeri de Narbonne 1491 R, E.R. 9, Lion de Bourges 28422, 31546), noef, nof (Roman de Brut 669, 670, 7061-7062, Roman de Renart II, p. 46, 718 et 48, 792), puis neuf (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. IV, p. 320, § 2, 25, id. VII-VIII, l. VIII, ch. XXV, p. 372, § 2, 13, Rabelais, Tiers Livre, ch. 17, p. 69, § 8, 1)[nŏ́vem] avec diphtongaison de [ǫ́] en [úǫ], puis [úẹ] et [œ̣́], et amuïssement de la finale entraînant l’assourdissement du [v], devenu final, en [f] ; diz, alternant avec dis < dĕ́cem (Roman de Brut 4885, 5572, Chevalier de la Charrete 1913), analogique de sis ; .XI. (Élie de Saint-Gilles 1315, 1332, 1420, Hervis de Mez 9153, 9390, 9802), onze (Roman de Thèbes 6358, 8807, Jeu de saint Nicolas 813, 897), unze (Roman de Brut 10566, 14711, 14849, Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. VII, p. 110, § 1, 5, l. III, ch. 7, p. 354, § 3, 9) ; do(u)ze (Roman de Thèbes 5344, Érec et Énide 6221, Ami et Amile 286, Lion de Bourges 31804, 31861, 31877), duze (Roman de Brut 9731)23 ; treize (Jeu de saint Nicolas 1111), tre(s)ze (Roman d’Alexandre 64), trese (Lion de Bourges 17298, 20442, 29360, 29377, 30176, 30607) ; catorze, quatorse (Du Prestre et du Chevalier [Fabliaux de Chevalerie] 33), qua(i)torze (Couronnement de Louis 627, Galeran de Bretagne 6177, Lion de Bourges 27808, 30591, 30597) ; quinse (Du Prestre et du Chevalier 21, 157, 437), quinze (Chanson de Guillaume 680, 685, 712, 845)24 ; seize (Lion de Bourges 14936, 16085), .XVI. (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 270, § 425, 10). Cette série en [z] remonte aux composés latins en -dĕcim, úndĕcim (= un-dix), d(u)ṓdecim (= deux-dix), trédecim (= trois-dix), quatt(u)órdecim (= quatre-dix), quíndecim et non quinquedecim (= cinq-dix), sédecim (= six-dix)25. En revanche septem­décim (= sept-dix), dont le produit sepze se serait confondu avec seize, ainsi que duodeviginti (= deux de vingt), undeviginti (= un de vingt), résultats de soustractions et non d’additions, ne furent pas retenus, en latin vulgaire, parce que l’irrégularité de ces derniers rompait l’uniformité du système26. On eut donc recours, en bas latin, à des périphrases verbales avec dece, après amuïssement de son [m] final < decim antéposé, dece et septe, dece ac septe, dece et octo, dece et nove, que nous allons étudier infra.

Cette numération simple, qui s’achève avec vint < vigínti, n’a subi que quelques rares modifications graphiques, marquées par la substitution d’un x au s final : deus > deux (Testament Villon, p. 213, 1829), l’abréviation ∝ = us, habituelle dans les manuscrits, n’ayant plus été comprise, fut trans­crite par un u superflu, précédant une graphie proche de ∝, x (Galeran de Bretagne 161, 272, 1291, 2791, 4910) ; sis > six (Chevalier au Lion 2476), sous l’influence du latin, une finale qui contamine dis > dix (id. 143, 1078, 2779, 3076), pour éviter des confusions avec les ps. dis de dire et sis de seoir. On vit aussi resurgir la consonne implosive, amuïe depuis long­temps, dans vingt (Lion de Bourges 27188, 31026, 31239, 32770), set > sept (Roman de Renart I, p. 276, 202, Galeran de Bretagne 3277, 6181, seule graphie dans Rabelais), comme dans sepmaine (id. 5192, Commynes, Mémoires IV-VI, l. V, ch. V, p. 171, § 2, 1, et id. VII-VIII, l. VIII, ch. III, p. 190, § 2, 9, encore dans Testament Villon, p. 219, 1918, Rabelais, Pantagruel, ch. 30, p. 121, § 2, 7 et 126, § 1, 4, et même Oudin, Grammaire, p. 75), septembre (Éracle 6434, 6436, Roman d’Alexandre 42, Roman de Renart II, p. 210, 374, Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 62, § 45, 2), septembral(e) (‘du mois de septembre’, Rabelais, Gargantua, ch. 7, p. 24, § 2, 10), et un q final dans cinc > cinq, sous l’influence du lat., tandis que uit, et parfois uitante, étaient pourvus, dès le XIIe siècle, d’un h initial muet, huit (Roman de Renart I, p. 350, 374, id. II, p. 82, 37, Chevalier au Lion 2576, 2864, Galeran de Bretagne 5394), devenu par la suite aspiré, donc interdisant toute élision (d’uit jurs, Roman de Brut 5652 > de huit jours actuellement)27, pour le distinguer de la forme verbale uit, pr. 3 de vivre et ps. 3 de veoir. Dans un manuscrit du XVe siècle, uit de Galeran de Bretagne 6387 voisine encore avec huit 5051, 5394 et, un siècle plus tard, on lit huyt, huyct, chez Rabelais. Dans sept et septante, en Suisse, le [p] implosif n’est plus prononcé, mais il le reste dans septante, en Belgique, et dans d’autres mots de la même famille, également en France, septembre (septième mois de l’année dans le style de Pâques) et septennat, par souci de rapprocher ces mots, autant que possible, de l’étymon, pour en faire comprendre le sens. De même, dans vingt, le [g] implosif étymologique, que l’on a tendance à réintroduire et qu’il est seul à comporter, ne se fait plus entendre dans la prononciation, en revanche, le [t] final se prononce devant voyelle vingtallumettes, et dans les nombres complexes vingt-six, sauf quand il est multiplié, quatre vingt dix… Il en est de même pour celui de huit, huitenfants, mais huit cents, et pour le [k], dans la même position, cinqenfants, mais cinq cents, auxquels on peut ajouter le [ks] de six, et de dix, non prononcés devant consonne, six ou dix femmes, mais articulés, après sonorisation, [z] devant voyelle, six ou dixhommes, et dans dix-neuf. Quant à la consonne sourde [f], dans neuf et dix-neuf, elle se sonorise en [v] seulement devant ans, heures et hommes28.

On notera que .II. (mains), .III. et .IIII., (.III. fois ou .IIII.), .V. (ans, jorz, lius ou liues, piés), .VII. (anz, jorz, rois), .X. (livres), .XII. (pers), XIIII (rois), .XV. (jours, liex, mois) et .XXX. (fois, lieues, lieus, rois) sont privilégiés dans la plupart des textes consultés. Le .III. surabonde chez Wace (une trentaine d’occurrences dans Conception Nostre-Dame et Vie de saint Nicolas), et les .XX. dans Aymeri de Narbonne. Endeus et .II. jouent le rôle d’intensifs, alors que .XVI. n’apparaît presque pas. Ces chiffres, comme .XIV., qui servent souvent à désigner une multitude, ne sont pas à prendre au pied de la lettre29.

Numération à base dix ou décimale (du lat. decimus ‘dixième’)

Héritée du latin30, elle avait pour support les dix doigts, la plus vieille machine à calculer de tous les temps : dis < dĕ́cem ; vint (Aymeri de Narbonne 2220 B1, Chevalier au Lion 5306, Galeran de Bretagne 2779) < vīgĭ́nti > *vinti, avec amuïssement du [i] final, couramment écrit vingt, en souvenir du g latin, dès le dernier tiers du XIIIe siècle ou le début du suivant (Lion de Bourges 5280, 13966, 16023, 31026, 31239, 32770…), pour le distinguer du passé simple vint de venir ; trente (Siège de Barbastre 4717, Ami et Amile 2124, 2406), parfois élidé devant voyelle, trent’anz (Voyage de saint Brendan 1563), trante (Lion de Bourges 28429, 31557, 31726) < trīgĭ́nta > *trienta > trénta, avec réduction très tôt du [i] initial en hiatus derrière un groupe consonantique et affaiblissement du [a] final en [e̥] ; carante, q(u)ar(r)ante (Raoul de Cambrai 575, 2569, 2784, 3297), quarente, sous l’influence de trente (Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. III, p. 68, § 3, 8, id., ch. 4, p. 82, § 1, 30 et id. VII-VIII, l. VIII, ch. XXIII, p. 348, § 2, 21, Rabelais, Pantagruel, ch. 11, p. 50, § 4, 12) < quadragĭ́nta > *quarránta, après réduction de la finale [-agĭ́nta] à [-ánta] en lat. vulg. et affaiblissement du [a] final en [e̥] central 31 ; cinquante (Roman de Thèbes 1483, 1493, 1495, 4402, Lion de Bourges 5106, 5399) < quinquagĭ́nta > *cinquanta par dissimilation régressive en lat. vulg., même processus que dans cinque ; se(i)s(s)ante, sois(s)ante, sissante (Chanson de Roland 1689, Jeu de saint Nicolas 602, Voyage de saint Brendan 1589, Lion de Bourges 16269) < *sexagĭ́nta > *sexánta [seksánta], avec un [k] palatalisé en [y], devenant un [i] diphtongal qui se combine à la voyelle précédente32 ; setante, septante, quelquefois septant33, ces deux derniers étant refaits sur l’étymon, avec possible amuïssement du e final (Roman de la Rose de Jean de Meung 15920, Bâtard de Bouillon 5476, Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 36, p. 111, § 2, 8, ch. 39, p. 118, § 2, 13) < septuagĭ́nta > *septánta ; oitante, (h)uitante, octante < octagĭ́nta > *octánta, h est une graphie dia­critique facilitant l’identification de la lettre qui lui est contiguë ; uitante (Voyage de saint Brendan 719, 736) correspond à la forme ayant subi la diphtongaison conditionnée du [ǒ́] > [ǫ́], par [y] provenant de la palatalisation (= ‘avancée du point d’articulation sur le palais dur’) du [k] implosif, alors que oitante (Roman de Troie 12783) représente celle n’ayant pas connu cette diphtongaison, le [y] s’étant simplement combiné au [ǫ́] précédent34, et octante une forme savante, calquée sur le latin (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 39, p. 118, § 3, 15) ; nonante (Couronnement de Louis  13, Chevalier de la Charrete 5602, Chevalier au Lion 2445, Voyage de saint Brendan 1590, Sermon Poitevin 104, Bâtard de Bouillon 5473, Roman de la Rose de Jean de Meung 15921, Doon de Mayence 5592, Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 28, § 1, 9, Cinquiesme Livre, ch. 42, p. 128, § 4, 3), nonnante (vers 1350, Vie de saint Evroul 156), ainsi qu’avec une graphie anglo-normande, nunante (Voyage de saint Brendan 1553)35 < nonagĭ́nta > *nonánta36. Très tôt, les clercs ont remodelé setante et uitante d’après le lat. écrit et créé les doublets savants septante et octante37. Contrairement à ce qu’affirme Muriel Gilbert, Vous reprendrez bien…, p. 74, ce n’est pas à la fin du Moyen Âge qu’apparaissent trente, quarante et cinquante : ils sont présents, dès le début du XIIe siècle, dans Le Voyage de saint Brendan puis, dans la seconde moitié de ce siècle, dans Le Roman de Troie, avant de l’être, au commencement du XIIIe siècle, dans Le Poème moral et, à la fin de ce même siècle, dans Le Pèlerinage de Charlemagne38. Les chiffres qui figurent dans les manuscrits doivent être développés, d’après le mètre, trente pour .XXX. (E.G. 1267 A, 1472 B, 1317 A, 1335/1514, 1585/1800), quarante pour .XL., (id. 10 A, 732 A), soissante pour .LX. (id. 830 B, etc.). Tous sont invariables, les trente, les seisante (Chanson de Guillaume 2472-2473), le e final de ces chiffres pouvant s’élider devant voyelle et ne pas être transcrit39. On leur ajoutera des vingt (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 10, p. 30, § 1, 9).

D’un usage courant aux XIIIe et XIVe siècles, dans un espace plus large qu’on ne l’a décrit, cette numération, qui n’avait rien d’arbitraire dans son uniformité, ce que nous avons mis en lumière, pourrait toujours être celle du français contemporain, où elle survit dans l’est de la France, notamment en Lorraine40, en Franche-Comté et jusqu’en Savoie, voire dans le Sud41, comme elle est restée celle de l’italien (settanta, ottanta, novanta)42, du français officiel de Belgique, où la fidélité à la langue est un puissant symbole d’identité, de certains cantons suisses43, du Val d’Aoste, des îles Anglo-Normandes, notamment Guernesey, et même d’Acadie (provinces maritimes du Canada), où les Français s’implantèrent au tout début du XVIIe siècle, mais qu’ils durent abandonner, lors du traité d’Utrecht (1713), suite à d’incessants conflits avec la Grande-Bretagne. Elle fut même importée en République démocratique du Congo et au Rwanda.

Beaucoup d’écrivains, volontiers archaïsants, soucieux, pour suggérer un grand nombre, tout en donnant une couleur locale, provinciale, voire populaire, ou encore historique, à leurs récits, la Berrichonne George Sand, le Savoyard Roger Frison-Roche, les Nordistes Georges Bernanos et Paul Claudel, les Parisiens Anatole France, André Malraux et même Boris Vian, mais surtout les Provençaux Alphonse Daudet, Marcel Pagnol, Jean Giono, Henri Bosco en firent leur miel. Septante a continué d’apparaître, jusqu’à ces dernières années, dans le style biblique, tout spécialement dans les reprises de l’Évangile de saint Matthieu 18, 22 : « Pardonner non pas sept fois, mais septante fois sept fois », paroles répétées à la suite de Félicité Robert de Lamennais, pour ne citer que lui, par Charles Péguy et François Mauriac44. De même Les Septante, dans un registre analogue, désignent les 70 (peut-être étaient-ils 72 ?), supposés interprètes d’Alexandrie, en Égypte, qui, à l’instigation du roi Ptolémée le Philadelphe (284-274 avant J.-C.), traduisirent, de l’hébreu en grec, de manière mira­culeusement identique, chacun isolé dans une cabane, les livres de l’Ancien Testament, qui jouèrent un rôle considérable dans le christianisme des origines.

La façon uniforme de compter, après avoir eu à subir les condamnations définitives de Claude Favre de Vaugelas (1585-1650) qui, à une époque où l’on considérait la langue parlée comme une forme dégradée de la langue écrite, reflet de la culture d’une élite, lui-même étant peu friand d’étymologie, n’hésitait pas à dire que septante n’était français que dans La traduction des Septante, hors de là, il fallait « toujours dire soixante-dix, de même que l’on dit quatre-vingts, et non pas octante, et quatre vingts dix, et non pas nonante45 ». Fréquentes jusqu’à la Révolution française, sur une large sur­face, ces formes, spontanément attendues, sont plus nombreuses qu’on ne le dit, mais ne sont plus la norme, de nos jours, en France, même si les régionalismes ont tendance à reprendre de la vigueur46. « La puissance dissolvante du temps47 », fortifiée par les critiques venues du règne tyran­nique des prescriptions de la grammaire, qui a commencé et sera plus long en France qu’ailleurs, et dont le rôle reste difficile à évaluer, serait-elle venue donner le coup de grâce à ces survivances ? Elle y a certes contribué, impossible de le nier, mais la concurrence de formes complexes que nous nous proposons désormais d’étudier ne porterait-elle pas aussi sa part de responsabilité dans le remplacement d’un certain nombre de formes synthétiques par d’autres plus claires dans leur complexité ?

Numération complexe

Numération interdécimale

Cette numération est d’un usage courant aux XIIIe et XIVe siècles.

Formes analytiques additives

Ce sont les périphrases additives que nous avons annoncées supra à propos des trois nombres qui précèdent 20, avec coordination de la dizaine, désormais antéposée au chiffre de l’unité, dece et septe, dece ac septe, les nombres se trouvant ainsi dans l’autre sens, d’où dix-sept et non sept-dix, dix-huit et non huit-dix, .XVII. = .X. et .VII., dis et set (E.G. 1641 A, Jeu de saint Nicolas 814, 1088, Garin de Monglane 3685, 4983, 6199, Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 296, § 468, 33 et 300, § 476, 4), .XVIII. = .X. et huit, dis et uit/oit (Roman de Brut 6927, Charroi de Nîmes 1125, Chanson de Guillaume 106), dix huit (Rabelais, Pantagruel, ch. 13, p. 57, § 5, 9), .XIX. = .X. et nuef, dis et nuef, dix neuf (Aymeri de Narbonne B1 1483, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. I, p. 44, § 3, 7), tous trois étant formés d’après le système logique dans la continuité duquel ils se placent. Ils serviront pour tous les suivants, le chiffre le plus élevé étant exprimé le premier, d’abord suivi de la conjonction de coordina­tion et, vint et deus < viginti duo, duo et viginti… (Roman de Renart II, p. 82, 57 et p. 448, 1450), .XX. et .III. (Vengeance Fromondin 195), vingt et trois (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 7, p. 23, § 3, 3), vint e(t) quatre (Roman de Brut 3059, Jehan et Blonde 5904), .XX. et .V. (Chanson d’Antioche 7111, 9758, 9762, Garin de Monglane 4625), .XX. et .VII. rois et .X. et .VII. aufage (E.G. 1641 A), vingt et huyt (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXII, p. 382, § 2, 16), trente et deus (Roman de Renart II, p. 82, 61), .XXX. et .XIII. (E.V. 1007), .XL. et .VI. (Vengeance Fromondin 1793), cinquante et set (Chevalier de la Charrete 6137), LX. et .III. (Garin de Monglane 4696), soissante et cinc (Lion de Bourges 30927), .LX. et .X. (Vengeance Fromondin 106, Garin de Monglane 6407), seissante e dis (Roman de Brut 7268), soixante et dix (Galeran de Bretagne 850, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVIII, p. 154, § 1, 2)48, soixante et quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 34, p. 93, § 2, 5), septante et huit (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 36, p. 111, § 2, 8), nonante et .IX. (Couronnement de Louis 13). Soixante et dix, redoutable concurrent à base dix de septante, allait s’imposer progressivement, dans le peuple, en étouf­fant son prédécesseur : sans doute les scribes, qui avaient l’habitude de transcrire les nombres en chiffres romains, placés entre points, privilégièrent-ils soixante [et] dix qu’ils rendirent spontanément par .LXX., ou .LX. et .X., alors que la relation entre septante et le chiffre romain leur paraissait moins évidente qu’entre septuaginta et .LXX. aux Latins. Soixante-dix aurait-il été mieux adapté au calcul mental ? Une part de hasard et d’arbitraire n’est cependant pas à exclure. Il en est de même pour nonante. D’après la mesure des vers, les chiffres entre points ne sont jamais développés en septante, octante et nonante, mais en soixante dix, quatre vingts et quatre vingt dix. Cette substitution ne pourrait-elle pas, en France, où le « bon français » est le langage de la raison et de la clarté, avoir été, plus qu’à sa périphérie, influencée par l’utilisation des chiffres arabes49, une découverte, qui marque un tournant important, et que les Européens avaient mis près de trois siècles à assimiler, après la première tentative de Gerbert d’Aurillac (né vers 950), le futur pape Sylvestre II (999-1003), de faire connaître leurs avantages pour faciliter les opérations arithmétiques usuelles, plus compliquées à réaliser avec des chiffres romains50 ? Sans doute, l’arithmétique aurait-elle contribué à donner le coup de grâce à une notation considérée comme étant devenue archaïque aux yeux d’un certain nombre de grammairiens français51. Douze peut être exprimé par .II. et dis (Conte du Graal I 2000), trente par vint e dis. Bien souvent cette addition ne figure pas dans les précisions chiffrées, fournies par les manuscrits, elle doit alors être explicitement restituée en fonction des exigences de la métrique : .XXI. = vint et un (Cligès 1878), .XXII. < viginti duo, duo et viginti = vint et deus (Roman de Renart II, p. 82, 57 et 448, 1450), .XXIII., .XX. et trois = vint et trois (Vengeance Fromondin 195, 3685), .XXIIII. = .XXIV., .XX. et .IIII., vint e(t) quatre (Roman de Brut 3059, Moniage Guillaume 3277, Jehan et Blonde 5904), .XXV., vingt et cinq = .XX. et .V., vint et cinc (E.G. 2681 A, Chanson d’Antioche 7111, 9758, 9762, Garin de Monglane 4625 et 7078), .XXVI. = vint et six (Garin de Monglane 9864) 52, .XX. et .VII. et .X. et .VII. = quarante quatre (E.G. 1641 A), vingt et huyt (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXVII, p. 382, § 2, 16), vingt et neuf (Commynes, id., IV-VI, l. VI, ch. VII, p. 432, § 1, 17), .XXXI. = trente et un (Aymeri de Narbonne 1499/1513)53, .XXXII. = trente et deus (Roman de Renart II, p. 82, 61), .XXXIII. = trente et trois (E.G. 2923 B, 2957 B, 2975 B), .XXXVI. = trente et six (Mort Garin le Loherain 544), .LXIII. = sois(s)ante et trois (Garin de Monglane 4696, 4895, 6142, 8985, Le Bel Inconnu 5578), .LXV. = soissante et cinc (Lion de Bourges 30927, 32248), .LXVII. = soissante et set (E.G. 2728 B, 2430/2734), .LX. et X. (Garin de Monglane 6407, Vengeance Fromondin 106), .LXX. = .L. et .XX., soi/eissante et dis (E.G. 1926 B, Roman de Brut 7268), soixante et dix (Galeran de Bretagne 850, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVIII, p. 154, § 1, 2) logiquement suivi de soissante et onze, soixante et treize (Rabelais, Pantagruel, ch. 29, p. 118, § 1, 3), soixante et quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 34, p. 93, § 2, 5), cf. aussi nonante et .IX. (Couronnement de Louis 13). Cette manière de procéder a continué à résister très longtemps et sera encore fréquente au XVIIe siècle : la juxtaposition, apparue durant la première moitié du XIIe siècle, trente quatre, dès La Vie de saint Alexis, p. 177, § 56, 276, est restée très timide au fil du Moyen Âge, dix huit (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XV, p. 133, § 2, 3), .XXIII. = vingt trois (Vengeance Fromondin 5440, 5516), vingt quatre (Lion de Bourges 27808, Vengeance Fromondin 1793), .XXV. (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 2, p. 14, § 2, 29), vingt cinq (Garin de Monglane 1498, Commynes, Mémoires I-III, l. II, ch. X, p. 250, § 3, 3, Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 5, p. 18, § 1,2 et ch. 16, p. 46, § 2, 2), trente .II. (E.R. 5469)54, trente deux (Rabelais, Cinquiesme livre, ch. 30, p. 89, § 3, 1), trente quatre (Vie de saint Alexis, § 56, 276), trente six (Villon, Pièces non recueillies, p. 235, 111), .XXXVIII./trente huit (Aymeri de Narbonne 1506/1520), mais .XL. et .VI. (Vengeance Fromondin 1793), soixante dix (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. II, p. 188, § 3, 5), mais soixante et dix (Galeran de Bretagne 850, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVIII, p. 154, § 1, 2), soixante douze (id., l. VIII, ch. XII, p. 248, § 1, 1), mais soixante et douze (id., l. VIII, ch. XVII, p. 298, § 2, 6), nonante noef (Roman de Renart II, p. 64, 227). On lit toujours, au XVe siècle, chez Villon, .XX. et deux, cent et vingt et sept, à côté de cinquante six (Testament, p. 139, § 75, 755), l’usage moderne, dix huyt, dix huit (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXVII, p. 382, § 2, 15, Rabelais, Pantagruel, ch. 13, p. 57, § 5, 9, ch. 26, p. 104, 4), par juxtaposition (trente-trois, soixante-dix…), se développera au XVIIe siècle, tout en cohabitant avec les formes anciennes, ce nouvel usage pouvant aussi recouvrir le précédent, dix huit (Testament Villon, p. 179, 1319-1322), .LXVII. (E.G. 2728 B, 2430/2734) devant être lus, pour respecter le mètre, dix et huit, soixante et sept, alors que ces notations côtoient trente six (Villon, Pièces non recueillies, p. 235, 111), voir toujours les très nom­breux emplois de et chez Rabelais (Gargantua, dix et sept, ch. 16, p. 47, § 2, 4, soisante et quatorze, ch. 34, p. 93, § 2, 5, Pantagruel, quarente et six, ch. 10, p. 46, § 4, 14, soixante et huit, p. 17, ch. 2, mais Cinquiesme Livre, vingtcinq, ch. 16, p. 46, § 2, 2). Sont encore présents vingt et quatre chez La Fontaine et soixante et neuf chez Racine. Corneille, pour sa part, fait allusion à la règle des vingt et quatre heures. L’absence de coordination se marquera d’abord après voyelle, trente-trois, avant de s’étendre doucement après consonne55, ces formes étant assurées par la mesure du vers. Au XVIIIe siècle, elle est loin d’être généralisée, même si Claude Favre de Vaugelas l’avait vivement recommandée : pour ne citer qu’un exemple, Voltaire écrit encore, dans Zadig (ch. XIV), soixante et quatre danseurs, soixante et trois filous. Au XIXe siècle, ne continue-t-on pas à hésiter entre vingt-un et vingt-et-un ?

Pourquoi, depuis la seconde moitié du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle, écrit-on toujours, pour les composés inférieurs à cent, comportant un et onze, vingt et un56, trente et un, cinquante et un, soixante et un et soixante et onze, alors que l’on utilise vingt-deux, trente-deux… avec un trait d’union remplaçant et57 ? Nous pensons que vingt-un, trente-un, etc. auraient pu, outre pour des raisons euphoniques susceptibles de provoquer des résultats surprenants, prêter à confusion avec les adjectifs numéraux ordinaux à finale -ain < [-ánum], concurrents de ceux en -ième, vintain = vingtième, trentain = trentième, setain, septain = septième, octain, oitain, uitain = huitième…, plusieurs étant substantivés, un trentain (trente messes dites pour un défunt pendant les trente jours qui suivent son décès), un cin­quantain (les Cinquante58, désignant une classe sociale et politique)59, un quatrain, un sixain, un septain, un huitain (poèmes ou strophes de quatre, six, sept ou huit vers)60. Quant à soixante-onze, déjà peu harmonieux, il aurait pu être interprété soixante fois onze. En revanche, on n’eut pas de difficulté à aligner quatre-vingt-un et quatre-vingt-onze sur les chiffres sui­vants, ces deux numéraux ayant été perçus comme étant additifs, les unités ajoutées aux dizaines n’étant plus alors limitées de un à neuf, mais allant désormais de un à dix-neuf.

Numération à base vingt ou vicésimale, voire vigésimale

Cette numération61 qui coexiste avec la numération décimale serait-elle d’origine celtique, les Celtes ayant compté à la fois sur leurs doigts et sur leurs orteils ? Il est possible qu’elle se soit développée sous l’influence des Normands (peuples venus du Danemark, de Norvège et de Suède), installés depuis 896 à l’embouchure de la Seine62. Elle se répandit progressivement d’ouest en est et gagna l’ensemble du territoire pour devenir courante, en ancien français, où l’on n’hésite pas à substituer à trente l’addition de deux numéraux unis par la particule de liaison et, vint et dis, à quarante, vint et vint, mais elle repose essentiellement sur la multiplication.

Formes multiplicatives

Des formes périphrastiques multiplicatives par vingt viennent fréquem­ment concurrencer la manière synthétique d’exprimer les dizaines : .II. .XX., deus vins, à côté de quarante, .III. .XX., troi(s) .XX., vins/z, pour soixante (Éracle 2504, Ille et Galeron 521), .IIII. .XX., .IV. .XX., quatre vins/z, vingtz, en concurrence avec octante63 (E.G. 109 A, 1716 A, 2028 A, 3026 B, 3081 A, Couronnement de Louis 1736, Roman de Brut 3966, Conception Nostre Dame 515, Élie de Saint-Gilles 1008, Siège de Barbastre 896, E.R. 18852, 19775, Bel Inconnu 5478, Garin de Monglane 228, 4406, 5924, 6259, 6800, Orson de Beauvais 2618, Gaydon 10555, Hervis de Mes 3278, Rabelais, Gargantua, ch. 39, p. 104, § 6, 17), à côté de nonante, .IIII. .XX. et ça nonante (Chevalier de la Charrete 5592), .V. .XX., cinc vins, cinq vings, .VI. .XX., sis vins, sis ving (Guillaume de Dole 1956, Moniage Guillaume 3469, 3500, 3512, 3808), .VI. vinz (Conquête de Constantinople, p. 204, § 305, 2, p. 226, § 345, 1, p. 258, § 405, 4, p. 262, § 409, 2), six ving(t)s/z (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. VI, p. 80, § 2, 9, id., I-III, l. I, ch. VI, p. 106, § 1, 12, id. VII-VIII, l. VIII, ch. V, p. 200, § 2, 15, Rabelais, Pantagruel, ch. 17, p. 75, § 1, 30), .VII. .XX., .VII. vinz, set vins/z (E.G. 1725 A, 1862 A, Sermon d’Amiens p. 45, § 176, p. 53, § 199, 2, E.R. 2011, Conte du Graal II 7778, Aliscans 3012, 3494, Roman de la Rose 1956, Élie de Saint-Gilles 1361, 1971, Chanson d’Antioche 5455, Gaydon 1327, 7042, Yonnet de Metz 101, Hervis de Mes 335, 507, 509, 868, 1206, 1832, 3045, Bel Inconnu 5469, 5659, 5797, 5973, Garin de Monglane 6256, 6873, 10903, 14304, Mort Garin 3410, 3487, 3630, Conquête de Constantinople, p. 206, § 310, 4, p. 258, § 402, 11 et § 403, 3) ; .VIII. .XX., uit vins/z (Hervis de Mes 508, Bel Inconnu 5559, 5828), huit vingts (Chronique de Charles VII, 66, cité dans Martin-Wilmet, Syntaxe, p. 100, § 177, 4) ; .IX. .XX., nuef vins/z (Bel Inconnu 5480) ; .X. .XX., dis vint ; .XI. .XX., onze vins/z, vingts, unze vingt (Rabelais, Gargantua, ch 37, p. 99, § 6,5, Testament Villon, p. 161, § CVII, 1086)64, unze vings (id., p. 199, § CLII, 1642) ; .XII. .XX., douze vins/z (Hervis de Mes 335, 509, 1212) ; .XIII. .XX., treize vins/z ; .XIIII. .XX., quatorze vins/z (Aliscans 5126, Aiol 13804, Garin de Monglane 14165, Orson de Beauvais 2650) ; .XV. .XX. (E.G. 1469 B), quinze vins/z, vings (Testament Villon, CLX, 1728)65 ; .XVI. .XX., seize vins/z (Hervis de Mes 336, 509, 598, 1212, 3278) ; .XVII. .XX., dis et sept vins/z ; .XVIII. .XX., dis et huit vins/z ; .XIX. .XX., dis et nuef vins/z, toutes ayant le mérite de pouvoir être transcrites aussi bien en chiffres romains qu’en lettres ; quatre-vingts, après le XIIe siècle, à son tour, estompa octante, uitante que les Belges eux-mêmes ont délaissée, la sentant peut-être comme étant déviante mal implantée, – l’usage privilégiant l’efficacité –, avec la même aisance que soixante-dix, adopté définitivement, avec 80 et 90, lors de la rédaction du premier dic­tionnaire de l’Académie française, fit glisser dans l’ombre septante, et quatre-vingt-dix agit de même pour nonante, systèmes décimal et vicésimal s’entremêlant allègrement. Ces disparitions ne se produisirent pas dans d’autres communautés francophones (Belgique, Suisse romande [Canton de Genève, Valais, Neufchâtel]...), non contaminées par le système vicésimal, et où ces façons de parler étaient fortement enracinées dans la population. Ce système est cependant plus ou moins usité, de deus vins/z à dis nuef vins/z66, les combinaisons les plus fréquentes étant quatre vins/z, six vins/z et sept vins/z, avec accord en nombre ou non du multiplicande, quand il est écrit en toutes lettres67 : il signifie 4, 6 ou 7 fois 20. Ne trouve-t-on pas encore dans L’Avare de Molière (Acte II, scène 5) : « Par ma foi, je disais cent ans, mais vous passerez les six-vingts », un six-vingts qui resurgit dans le Bourgeois Gentilhomme (Acte III, scène 4) ? Après avoir été prisé de Claude Favre de Vaugelas, il se maintiendra dans Les Plaideurs de Racine (Acte I, scène 7, v. 228) et, jusqu’au XVIIIe siècle, avec Fénelon et Voltaire, environ un siècle plus tard, par badinage chez Musset, et plus longtemps, dans le Midi. Les cas où vingt, comme en latin, reste invariable, sont fré­quents : quatre vingt (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XII, p. 244, § 2, 7), six vingt (Rabelais, Gargantua, ch. 46, p. 122, § 9, 8), sept vingt (Rabelais, id., ch. 37, p. 100, 6), unze vingt (Rabelais, id., ch. 37, p. 99, § 6, 5), quatorze vint (Garin le Loherenc 219), quinze vingt (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 99, § 6, 3-4). Ils apparaissent à côté de quatre vingts (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. IV, p. 316, § 2, 17), six vingts (Commynes, id. VII-VIII, l. VIII, ch. V, p. 200, § 2, 15, p. 202, § 2, 9), .VII. vinz (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 258, § 402, 4, § 403, 3). L’usage resta hésitant pendant plusieurs siècles. Vingt variait dans les multiples, même s’il était suivi d’un autre numéral, mais le besoin de souligner la ressemblance avec le latin se manifestant toujours, jusqu’au XVIIIe siècle, on eut tendance à le laisser invariable, conformément à son étymologie, quatre-vingt-quinze (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 99, § 6, 3-4) et beaucoup plus tardivement « de mille six cens, quatre vingt enfans » (Montesquieu, Lettres persanes [Lettre 52]), mais Furetière glose « nonagénaire qui a quatre-vingts dix ou nonante ans », la tentation étant alors d’écrire vingt multiplié, vingts, à l’exception de onze vingt supprimé. Aujourd’hui, vingt est pourvu d’un s quand il termine le numéral cardinal, alors qu’il reste invariable, de manière tout à fait arbitraire, lorsqu’il est suivi d’un autre numéral et quand il équivaut à un ordinal, quatre-vingt-dix et page quatre-vingt, en vertu d’une règle édictée par l’Académie en 1694, parce que son multiple était devenu une fonction isolée, d’où l’agglutination qu’on trouve dans Quatrevingt-Treize (titre d’un roman de Victor Hugo)68. Lorsqu’il est accompagné de millions et de milliards, quatre-vingts reste pourvu de son s, millions et milliards étant des noms et non des nombres, comme mille : quatre-vingt mille.

Formes multiplicatives et additives

La numération vicésimale coexiste avec la décimale .IIII. .XX. et .X., quatre vins/z et dis et enfin .XC. quatre-vingt-dix, un seul X pouvant être placé devant .C. comme devant .L., .XL. = quarante, suivi logiquement de .IIII. .XX. onze, .IIII.XX. et .XII., .IIII. .XX. et .XIIII., quatre vins/z et quatorze (Chanson d’Antioche 3876), quatre vingt quinze (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 99, § 6, 3-4), six vingt et dix huyt = cent trente et huit (Rabelais, Pantagruel, ch. 33, p. 133, § 4, 2), .VII. .XX. et trois, set vint et trois, cent quarante et trois (Prise d’Orange 1101 C, Bel Inconnu 2001), sept vings et trente et ung = cent soixante et onze (Charlemaine I, 237, cité dans Martin-Wilmet, Syntaxe, p. 100, § 177, 4). Au XVe siècle, le comptage décimal et vicésimal étant devenu courant, quatre vins, quatre vint et dix, puis quatre vingt dix, après soixante et dis, soixante-dix, connurent le développement que l’on sait, au détriment de septante, octante et nonante. Ces dernières formes, senties comme étant régionales, eurent à souffrir, entre le XVIe et le XVIIIe siècles, d’un ensemble de solides con­victions qui s’imposèrent sur ce qui est correct et ce qui ne l’est pas en ma­tière de langue, « Ne dites pas, mais dites », dont le principal instigateur, après François de Malherbe (1555-1628) et Gilles Ménage (1613-1692), grandes fi­gures de la codification de la langue, fut, nous l’avons vu, Claude Favre de Vaugelas avec ses Remarques sur la langue française (1647), « manuel du savoir-vivre linguistique », dont l’influence prépondérante se fit longtemps sentir. Elles furent ainsi victimes des limitations puristes, édictées par les grammairiens, inspirées par le bon usage de la Cour, de la ville et du palais, c’est-à-dire des gens cultivés, les garants de ce bon usage, considérés comme appartenant au « meilleur des mondes69 », celui des auteurs les plus prestigieux (les grands classiques). Ces derniers rejetaient toutes les variétés de français qu’ils ressentaient comme n’appartenant pas à la norme et jugeaient viles et basses, à savoir le parler du peuple, voire de la bour­geoisie, et de la province, celui des gens ordinaires, pour lesquels ils avaient le plus grand mépris. Les normes du parler parisien s’imposèrent à une communauté linguistique considérablement étendue dont le prestige semble s’être accéléré au cours des XVe et XVIe siècles : « le français du roi et de l’élite qui l’entourait gagna toute l’aristocratie européenne », à l’exception de quelques poches de résistance au « parisianisme » que nous avons eu l’occasion de signaler70. Les dictionnaires publiés au XVIIe siècle, Richelet (1680), Académie française (première édition en 1694)71…, reflets des a priori négatifs des groupes sociaux, n’hésitèrent donc pas à adopter définitivement soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ; les grammairiens de l’époque classique, sensibles aux irrégula­rités, se prétendant les garants de l’usage, avaient évincé les formes étymo­logiques. Quant à l’Académie, elle avait remisé nonante, comme septante et octante, dans le domaine réservé à l’arithmétique et à l’astronomie.

Les traces d’une numération vicésimale, jusqu’à dix neuf vingts, ont longtemps persisté de l’ancien français au XVIe siècle, et même au XVIIe siècle, réduites par la suite à quatre-vingts et à son composé quatre-vingt-dix, qui seuls subsistent jusqu’en français moderne et sont directement, et curieusement, suivis du chiffre des unités, précédé ou non d’une particule de liaison, quatre-vingt-un, mais soixante-et-un, soixante-et-onze, l’usage étant quelque peu flottant. Force est de constater que cette manière de compter n’étant pas simple, on préféra faire appel à d’autres formations comportant cent et mille, d’emblée plus accessibles. Celles-ci finiront par s’imposer comme nous allons le voir.

Numération à base cent72

Le latin classique utilisait centum, primitivement neutre, « une centaine », devenu cent, parfois graphié çant, à la suite de la palatalisation du [k] initial en [ts], réduit à [s], et de l’amuïssement de la finale [-um]. Cent est très souvent employé seul (E.G. 835 A, 1968 A, 1993/2257, 2431/2735, 2479/2792, 2695 A, Ille et Galeron 351, 385, 918, 1068, 1069, Bel Inconnu 5473, 5482, 5562, Vengeance Fromondin 4254, Garin de Monglane 386, 477, 3798, 4384, 5040, 5059, 5195, 6628, 7068, 8080, 8601, 8773, 8810, 10591) et parfois comme substantif précédé d’un art. déf., les cents archiers (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XI, p. 236, § 2, 6), des cents/z comme synonyme de centaines (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 270, § 424, 8). Il peut être antéposé ou non : cent livres ou livres cent. Redoublé, cent et cent, et ce sera valable également pour mille, mille et mille, afin de marquer un grand nombre. L’expression un cent de qqch est devenue rare, alors que la forme elliptique faire du cent (= ‘cent km à l’heure’) connaît toujours le même succès.

Formes additives

Au-dessus de cent, les nombres en latin s’ajoutent, sur le modèle de ceux supérieurs à 20, dans l’ordre habituel du français, centum unus, centum duo, centum vinti, centum viginti duo, centum triginta septem, et ainsi de suite, en posant la centaine, puis l’unité séparée par un espace. Pour éviter les redites, le tour d’horizon avec cent antéposé sera d’autant plus rapide qu’à ces formes additives est longtemps préférée la numération vicésimale, par exemple, .VI. .XX., leur étant fréquemment alliée : .VI. .XX. et cinc…, plus facilement présent que cent vingt cinq. On pourra retenir : .C.III. (Ille et Galeron 192), cent et cinq (Rabelais, Tiers Livre, ch. 32, p. 121, § 2, 6), .C. et .XIIII. (Chanson d’Antioche 5781), .C. et .XV. (Prise d’Orange 1122 C), .C. et .L. (Moniage Guillaume 4752, 4941, Garin de Monglane 6539, 6657, 7388, 10684), .CL., cent cinquante (Chanson de Guillaume 658, 981, Conte du Graal II 7980). La formation composée la plus représentée, dans les nombreux textes médiévaux que nous avons consultés, est .C. et .L.. Il ne fut, par la suite, plus nécessaire de maintenir et entre les deux chiffres pour les composés supérieurs à cent, cent dix, cent vingt, cent cinquante, ces chiffres ne prêtant pas à confusion à cause de ressemblances homo­nymiques. Cent et un est parfois encore usité avec un sens indéterminé pour exprimer un grand nombre, cent et un tracas, cent et une raisons, cent et une histoires. La même indétermination se retrouve dans cent coordonné au pl. des, « cent et des », des étant employé seul ou suivi d’un substantif, « cent et des francs », « cent et des fois »73. On la rencontre aussi dans le redoublement de cent « À cent et cent reprises ». On observera enfin que lorsque deux nombres cardinaux composés, coordonnés ou unis par à, ont un élément en commun, on peut ne pas répéter cet élément : cent trois ou quatre ans. Il en est de même pour les formes multiplicatives que nous étudierons ci-dessous : de quatre à cinq cent mètres74. Quand il s’agit d’années, le nom an est sous-entendu, en 800, pour en l’an 800. Le comportement est identique avec les centaines, en 70 (= en 1870), en quatorze (= en 1914). Mil et cent peuvent aussi être sous-entendus, l’an .IIII.XX. et trois (Commynes, Mémoires IV-VI, l. VI, ch. VIII, p. 392, § 2, 3) (= en 1483).

Formes multiplicatives

Le latin classique multipliait le nombre cent et le faisait précéder du nom de la dizaine : ducenti, trecenti, quadringenti, quingenti, sescenti, septingenti, octingenti, nongenti. En latin vulgaire, on continue à préfixer le chiffre multiplicateur, cent se trouvant postposé. Comme vingt, cent multiplié prend la marque s du pl., devenue z, après t, alors qu’étymologiquement il est neutre : .II.C., II cenz, deus cenz/s (E.G. 1548 B, 1587 A, E.R. 14480), .CC. (E.G. 220 A, 1360 A, Garin de Monglane 9411), .III.C. (E.G. 2964 A, Garin de Monglane 14484, 14605), .III. cenz (Garin le Loherenc 18067), trois cens (Le Bel Inconnu 5754), .CCC. (Vengeance Fromondin 4495, 4504, Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole 1933, 4604), trois çanz (Aymeri de Narbonne 1919 R), .IIII. çanz, quatre cens/z (Aymeri de Narbonne 1494 R, Bel Inconnu 5487, 5509), .IIII.C. (E.G. 1035 B, 1690/1902, Garin de Monglane 2687, 8446, 8472), .IIII. cenz (E.R. 4922, Érec et Énide 6600, Garin de Monglane 2687, 6965, 11502, 11616, 14013), .IV.C. (Élie de Saint-Gilles 1647, 2427, 2441, Siège de Barbastre 227, 1725, 7404), .CCCC. (Chevalerie Ogier 672, Vengeance Fromondin 2369, 2785, 2852, 2882, Élie de Saint-Gilles 2369, 2795, 2852, 2882), .V.C. (E.G. 2295 B, 2401 A, 2412/2713, Garin le Loherenc 16849), sis cenz (Roman de Brut 9082, 9120), six cens (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XVII, p. 296, § 3-4), .VII.C. (E.G. 322 A, Garin le Loherenc 1173, 1355, 17362, 18412, Garin de Monglane 11432), set cens (Bel Inconnu 5499), set cenz (Chanson de Guillaume, 31, 490, 529), mais set cent (id., 25), .VIII. .C. (Garin de Monglane 2686), huyt cens (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XVII, p. 296, § 3, 15), .X. cenz (E.R. 2626), douze cens (Commynes, Mémoires I-III, l. II, ch. II, p. 188, § 3, 7), .XII. .C. (Couronnement de Louis 1678), quatorze cens (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 100, § 1, 1-2), .XV. cens, quinze cens (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. VII, p. 214, § 1, 5, p. 216, § 2, 11, Rabelais, Pantagruel, ch. 17, p. 75, 11), .XV.C. (Garin le Loherenc 1500, 3374), seize cens (Rabelais, Gargantua, ch. 33, p. 90, § 5, 5, ch. 43, p. 113, § 2, 2). L’ancien français allait ainsi jusqu’à vingt et deux cens (Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. III, p. 68, § 3, 7), une fin de série ramenée à dix-neuf-cents en français moderne. La marque du pl. apparaissait en ancien français, que cent termine ou non le numéral, les cas d’emplois décimaux étant assez rares dans les textes de cette époque, que nous avons consultés, .III. cenz (Garin le Loherenc 18067), trois cenz e cinquante, les exemples étant limités, la préférence allant aux chiffres romains III.C. (Garin de Monglane 2687), .VII. C. (Garin le Loherenc 1173/1355), mais il est des cas où cent multiplié reste invariable, deux cent (Galeran de Bretagne 2835), doi cent (Ille et Galeron 1058), cinq cent (Chanson de Guillaume 157), set cent (id. 25) voisinant avec set cenz (id. 31, 490, 529), quinze cent (Lion de Bourges 26580, 30181) : cette absence d’accord reste exceptionnelle. Inversement on lit encore dans Claude Favre de Vaugelas et, précédemment chez Joinville, cens avec marque du pluriel, mil deus cens quarante huit, deux cens quarante deniers. La règle utilisée pour vingt sera étendue à cent au cours du XVIIIe siècle, toutefois l’Académie écrit encore, en 1762, neuf cens mille75. Enfin cent, comme vingt, reste invariable, quand il est employé comme numéral ordinal : page deux cent, l’an mille neuf cent.

Formes multiplicatives et additives

Elles sont plus ou moins fréquentes selon les auteurs, deux cens quatorze (Rabelais, Pantagruel, ch. 7, p. 29, 5), deux cens trente et sept (Rabelais, Pantagruel, ch. 28, p. 112, § 5, 3, p. 113, § 1, 1-2), troys cens deux (Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 27, § 2, 1), trois cens cinquante (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. IV, p. 198, § 1, 2-3, ch. XII, p. 244, § 2, 8, ch. XXI, p. 330, § 4, 11), .IIII.C. et .LX./.XL. (E.G. 1647/1859), quatre cens quatre vingtz quarante et quatre (Rabelais, Pantagruel, ch. 2, p. 16, § 1, 1-2), .V.C. et .XIIII. (Sermon d’Amiens, p. 5, § 10, 3) .V.C. et sissante et sis (Conte du Graal I 4668)76, six cens soixante (Rabelais, Pantagruel, ch. 27, p. 107, § 3, 7), .VII.C. .LX. et .XVII. (Sermon d’Amiens, p. 55, § 207, 2), huyt cens treize (Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 25, § 3, 1), neuf cens quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 26, p. 73, § 3, 2), unze cens cinq (Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 25, § 4, 1), quinze cens neuf et demye (Rabelais, Gargantua, id., § 3, 2-3).

Tous ces nombres sont d’un usage courant. On observera qu’à cent et quatre vingt peut être substitué .IIII. .XX. outre .C. (Garin de Monglane 6800), et que six vingts a été plus longtemps fréquent que 120.

Numération à base mille

Le latin classique possédait un adjectif indéclinable mī́lle qui a donné naissance, après l’amuïssement de sa voyelle finale, au singulier mil (un millier). Au pluriel, il faisait appel au substantif neutre [mī́lǐa] (des milliers), déclinable. On préfixait [mī́lǐa] par le chiffre multiplicateur, duo milia, tria milia (avec la forme neutre du chiffre trois), quatuor milia, quinque milia, decem milia, centum milia. Employé seul, il est devenu, par suite de l’affaiblissement du [a] final en [e̥], puis en [ə] muet, milie77 (avec un [l̬] palatal, parce que suivi d’un [y] < [mī́lya]), mile (forme avec [l] dépalatalisé), ou mire (par rhotacisme du [l]). Mil(l)e était employé comme adjectif ou comme substantif. L’ancien français faisait ainsi la différence entre mil au sg., et mil(l)e au pl., une distinction subtile qui est plus théorique qu’effective. L’usage resta flottant durant tout le Moyen Âge, vingt mille (Lion de Bourges 27210), à côté de vingt mil (id. 27352, 27409, 30144), mil et mil(l)e se rencontrant indifféremment au pluriel jusqu’aux XVIe et XVIIe siècles. Le même constat peut être fait dans la quasi-totalité des textes. La distinction entre mil sg. et mil(l)e pl. s’est progressivement effacée par suite de la généralisation de mille. Toutefois mil fut réservé, de manière arbitraire, à l’expression des dates de l’ère chrétienne, ce que constatait déjà Oudin, en 1652, dans sa Grammaire française, « l’an mil », mais « l’an mille cinq cents avant J.-C. ». Cependant on met de préférence mil quand il est suivi d’un ou plusieurs nombres, en mil huit cent onze, et mille, quand il est multiplié, l’an deux mille, une distinction qui s’est imposée au XVIIIe siècle, mais n’est pas toujours respectée, même si elle est admise par l’Académie française, depuis 200278.

Il y eut quelques tentatives de pourvoir mille d’un s caractéristique du pl., mais elles se soldèrent par un échec : trois miles (Hervis de Mes 387, Jehan de Saintré, p. 332, § 104, 10), VI. miles (id., p. 372, § 118, 3), .X. miles (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 84, § 93, 9), mais .II. mile (ibid., 6), II. .C. miles (Hervis de Mes 10432), troiz a quatre cens milles (Jehan de Saintré, p. 378, § 121, 20). Seul le nom mil(l)e, qui désigne une mesure itinéraire, dont la lon­gueur varie selon les temps et les pays, est pourvu de cet s, .XVIII. mils (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVI, p. 140, § 2, 4), .XXX. milles (id., l. VIII, ch. VII, p. 212, § 2, 2). Cependant, au XVIIe siècle, les grammairiens discutent encore de la pertinence de mettre un s à la fin de mille, « milles amitiés », et tranchent d’une manière définitive, pour l’invariabilité, des mille et des cents, rarement des cents et des mille, une invariabilité qui, loin d’être respectée, finit par s’imposer au fil des années79.

Le numéral cardinal, postposé au substantif, fait, comme en français moderne, office d’ordinal : l’an .MCCCCLXV. (Commynes, Mémoires I-III, l. 1, ch. III, p. 70, § 2, 1-2), l’an .MCCCCIIIIXXXVII. (id. VII-VIII, l. VII, ch. I, p. 46, § 2, 14).

Le substantif millier, fréquemment employé, existe à date ancienne, très souvent utilisé sous forme de cs pl., .XV. millier (Garin de Monglane 14013), .XXX. millier (E.G. 1657 A, Saisnes 1412/1345). Il ne comporte normalement pas d’s, mais une tendance à ajouter cette marque au cs. se dessine : .XX. miliers (Orson de Beauvais 3340), .XXX. milliers (Raoul de Cambrai 7567). Quant aux crég., ils peuvent être ou non pourvus de cet s, set milliers (Ami et Amile 1221), .LX. milliers (Chanson d’Antioche 653), a .C. et a millier (Couronnement de Louis 375), a milliers et a cenz (Charroi de Nîmes 634).

Les Romains, qui ne savaient pas nommer les puissances de 10 supé­rieures à 100 000, transcrivaient un million par decies centena milia « dix centaines de mille »80. Jusqu’au XVIe siècle, on se contenta de multiples de mille : douze cens mil (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXV, p. 370, § 1, 5-6), plus de .XXII. cens mille (Rabelais, Pantagruel, cité dans Grevisse-Goosse, Bon usage, p. 772, § 598, H1), voire .CM. tans et .CM. tans et .CM. tans (Sermon d’Amiens, p. 37, § 145, 4). On connaissait cependant milïon, emprunté, par l’intermédiaire des banquiers, à l’italien millione, au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, vers 127081, ung milion (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXV, p. 370, § 1, 14), troys millions (Rabelais, Gargantua, ch. 50, p. 130, § 1, 28), mille et millions et centaines (Rabelais, Quart Livre, ch. 20, p. 84, § 2, 2), cinq cens mille millions (Rabelais, Quart Livre, ch. 21, p. 87, § 2, 1-2), les millions (id., ch. 20, p. 85, § 6, 6). Million étant un nom se construit avec la préposition de, un million d’euros.

Formes additives

En latin, au-delà de mille, le nom de la centaine occupe directement la seconde place : mille centum viginti duo = 1122. Au Moyen Âge, pour les composés supérieurs à mille et à un million, comme avec ceux qui dépassent cent, un et copulatif apparaît entre mille et cent : .M. et cent (Chanson d’Antioche 6380), .M. et .V.C. (Garin de Monglane 4482, 5276, 10578, 14417, Jehan de Saintré, p. 416, § 135, 7), .X. .M. et .III. .C. (Garin de Monglane 14693) ou, parfois inversement, .LX. et mil (Prise d’Orange 1392 C), .XIIII. et .XX. .M. (Saisnes, 1098 L), soixante et dixhuict mille (Rabelais, Quart livre, ch. 64, p. 190, § 8, 2). Progressivement cet et s’estompa dans mille un, mille deux, mille cinq cens, mil quatre vingts et six (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXVII, p. 384, 3-4). Il ne survit, à côté de un et de trois, que lorsqu’il est le déterminant spécifique, devant un substantif, pour exprimer un grand nombre, mille et un tracas, mille et trois conquêtes de don Juan. On retrouve mille et un dans le titre de deux recueils de contes, l’un oriental, Les mille et un jours, l’autre arabe, Les mille et une nuits, le second ayant une célébrité beaucoup plus grande que le premier82. Ces tours sont d’un emploi restreint, au regard des formes multiplicatives, voire surtout multiplicatives et additives que nous étu­dierons ci-dessous.

Au lieu de dire mille cent, mille deux cents, mille sept cents…, on dit souvent onze cents, douze cents, dix-sept cents, dix-huit cents, jusque et y compris dix-neuf cents, mais on ne dit plus dix cents pour mille, vingt cents, trente cents…, pour deux mille, trois mille… Cette façon de s’exprimer, qui s’écarte des règles de la numération avec mille, plus littéraire, est préférée dans la langue écrite (textes administratifs, scien­tifiques, juridiques…)83.

Formes multiplicatives

Cent et mille se multiplient aisément. Mille, comme en latin, est précédé du chiffre multiplicateur : doi mile (Chevalerie Ogier 1126), quatre mil (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. III, p. 308, § 2, 9), .IIII.M. (Guibert d’Andrenas 1618), dix mil (Commynes, id., l. II, ch. XI, p. 256, § 1, 34), .X.M. (Garin de Monglane 9275), dis mille (Lion de Bourges 33323, 33347), quinze mille (Rabelais, Gargantua, ch. 47, p. 123, § 2, 3), .XV.M., mil (Hervis de Mes 1556, 2927), .XXM. (Mort Garin le Loherain 3839), quarante mil (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. VIII, p. 218, § 2, 17), cinquante mille (Rabelais, Tiers Livre, ch. 52, p. 180, § 2, 11), .LXX. mil (Yonnet de Metz 1288), .C.M., mil(l)e (E.G. 1439 A, 2636 A, Chevalerie Ogier 1365, Garin de Monglane 10838, 14495, 14771), six vingt mil (Commynes, Mémoires I-III, l. II, ch. V, p. 216, § 2, 12-13, id. VII-VIII, l. VIII, ch. XXI, p. 324, § 1, 10), trois cens mil (Commynes, id. IV-VI, l. IV, ch. XIII, p. 128, § 2, 7), vingt fois cent mille (Rabelais, Gargantua, ch. 50, p. 130, § 1, 22), .XXIII. cens mille (ibid., § 1, 27), .XXVI. cens mille (ibid., § 1, 28), .XXX. fois .C.M. (Chanson d’Antioche 6507), trente cens mille (Rabelais, Pantagruel, ch. 26, p. 106, 25).

L’accord de un, portant sur mille et non sur tonnes, se fait au masculin, dans quarante et un mille tonnes.

Les dizaines de mille sont des myriades, 10 000 = une myriade, 20 000 = deux myriades, mais ce mot, au sens littéral précis, à l’origine, désigne plus facilement, aujourd’hui, une grande quantité.

À partir de la fin du XVe siècle, se développèrent billion, quadrillion, quintillion, sixtillion, octillion, monillion, un million étant le multiplicateur. Il fallut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que cette innovation fût divulguée et, par là-même, pour que ces mots fussent introduits dans la langue française, ce qui n’empêche pas qu’aujourd’hui l’usage de ces mul­tiples de million soit déconseillé84. Ils seront suivis de milliard (mille millions), un subst. qui se répandra lentement dans la langue courante85 et qui, comme les précédents, n’entravera pas la variation de vingt et de cent anticipés : deux cents millions, quatre vingts milliards, mais avec, avant lui, une indication inférieure à 2, comportant une virgule, il reste au singulier, 1,5 milliard, ce qui peut se lire un milliard virgule cinq ou un milliard et demi86. On verra même apparaître gigatonne Gt, un milliard de tonnes, dont l’usage reste évidemment très limité. D’un emploi plus fréquent, à cause des émissions de carbone générées par les feux du Canada (2022-2023), la mégatonne correspond à un million de tonnes de TNT (trinitro­toluène, puissant explosif nitré), unité d’évaluation de la puissance des­tructive d’une arme nucléaire.

Formes multiplicatives et additives

À l’origine, elles sont, elles aussi, reliées par un et copulatif, mil deus cenz et .II. (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 76, § 76, 6), .M. .CC. et .VI. (id., p. 280, § 441, 13), .II.M. et .IIII.XX. (Chanson d’Antioche 1475), deux mille trois cens et neuf (Rabelais, Tiers Livre, ch. 36, p. 134, § 2, 16), .IIII. mile et .LX. (E.G. 3446 B), .IIII.M., quatre mil et .VII.C. (Chanson d’Antioche 2167 et 2518), neuf mille trente et huyt (Rabelais, Gargantua, ch. 50, p. 129, § 3, 23-24), .X.M. et .III.C. (Garin de Monglane 14693), sis cens mille et quatorze (Rabelais, Pantagruel, ch. 22, p. 95, § 6, 2), sept cens mille et troys (Rabelais, Gargantua, ch. 32, p. 86, § 3, 7), dis huyt cent mille quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 51, p. 133, § 1, 7), .XXX. fois .C.M. (Chanson d’Antioche 6507), .C. foiees .XXX. mil et .XL. (E.G. 10 A), vingt et deux cens mille (Rabelais, Gargantua, ch. 33, p. 90, § 4, 4), le chiffre additif pouvant être anticipé. Au long des siècles, cet et eut tendance à disparaître : deux mille cinq cens (Rabelais, Gargantua, ch. 47, p. 123, § 2, 15), huyt mille sept cens (Rabelais, id., ch. 23, p. 66, § 6, 2-3), neuf mille troys cens trente (Rabelais, id., ch. 53, p. 136, § 2, 3), unze mille neuf cens (Rabelais, Pantagruel, ch. 33, p. 133, § 3, 2-3), treze mille six cens vingt et deux (Rabelais, Gargantua, ch. 27, p. 78, § 4, 3), vingt deux cens soixante mille et seize (Rabelais, Pantagruel, ch. 32, p. 131, § 1, 2), troys cens soixante sept mille et quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 4, p. 15, § 2, 6-7), sept cens mille et troys (id., ch. 2, p. 86, § 2, 7), octante cinq mille six vingts et treize (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 39, p. 118, § 3, 15). On retiendra encore, cette fois avec million, six vingt quatorze millions deux et demy (Rabelais, Gargantua, ch. 47, p. 123, § 2, 2) et, plus près de nous, mille millions de mille sabords, célèbre injure du Capitaine Haddock, immortalisée par Hergé. Mille milliards constituaient une milliasse, terme vieilli, senti aujourd’hui, avec un suffixe -asse, comme étant péjoratif pour faire allusion à une très grosse somme ou à un très grand nombre. Les très grands nombres s’expriment plutôt au moyen de leur puissance (dix puissance cinq, treize, quinze), indiquée à l’aide d’un chiffre suscrit 105, 1013, 1015.

Conclusion

Nous devons mettre un terme au long périple que nous venons d’effectuer, à travers les siècles écoulés de notre ère, en nous efforçant de reconstituer ses différentes étapes. Il nous conduisit de zéro à autant de milliasses que les êtres finis que nous sommes peuvent concevoir. Le déve­loppement des nouvelles technologies – l’intelligence artificielle en étant le dernier oracle – nous oblige quotidiennement à voguer sur une mer noire de chiffres, d’analyses, de modèles auxquels on nous ordonne de croire. Au travail, ne jure-t-on pas soumission aux statistiques de toutes sortes ? Nous espérons que notre enquête, dans l’air du temps, tout en ayant l’avantage de déployer un large éventail de textes médiévaux, dont on a conservé un certain nombre de spécificités, aidera nos lecteurs à com­prendre pourquoi les numéraux, malgré quelques finasseries, sont ce qu’ils sont. Ces parents pauvres de nos grammaires ne sont jamais, contrairement à ce que l’on pourrait penser, soumis à l’arbitraire : leur évolution obéit à des lois qu’un examen rigoureux nous a permis d’établir. Dans un des dia­logues de Platon (428-348), Kratulos (386 avt. J. C.), Cratyle et Socrate ne constataient-ils pas déjà que « l’homme étant un être de raison, les signes linguistiques sont rationnels. La relation entre le signe et son référent est motivée » ? L’interprétation de ces signes à la lumière, d’une part, de l’étymologie, qui a tant apporté à la formation, à l’enrichissement et à « l’illustration » du vocabulaire et, d’autre part, du rôle joué par la pronon­ciation, à la fois dans la continuité et la transformation d’une langue au cours de son histoire, nous a permis de mettre en valeur, à travers leur complexité, les facteurs qui ont déterminé leur évolution. Pour éclairer les obscurités qui devaient l’être et que l’on considérait comme des étrangetés, une grande rigueur fut toujours notre règle cardinale durant un parcours qui se voulut le plus cohérent possible et susceptible, à travers les informations intégrées dans un contexte familial où plusieurs membres sont en train d’accomplir de hauts faits d’armes, de contribuer à entretenir la fiction de vérité historique propre à la chanson de geste87.

Puissent ces quelques réflexions faire en sorte que nos lecteurs poten­tiels en viennent à poser un regard tout neuf sur un petit pan de l’histoire d’une langue qui, même si elle a tendance à perdre du terrain, au profit de l’anglais et de l’allemand, n’en reste pas moins vivante, aujourd’hui, à travers toutes les nuances qu’elle présente d’un pays à l’autre, où elle est toujours pratiquée, au point que l’on peut désormais parler des français de Belgique, de Suisse, du Québec, du continent africain.

Bibliography

Nous utilisons de préférence les éditions de textes les plus récentes, tout en tenant compte, si besoin est, des précédentes.

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Notes

1 Nous avons préféré utiliser « numéraux cardinaux » plutôt que mots déterminants ou quantifiants, quantifieurs numéraux cardinaux, termes souvent employés par les grammairiens d’aujourd’hui, le déterminant, placé avant le nom, variant en genre et en nombre, et le quantifiant pouvant dénommer une catégorie plus large qui comprend les indéfinis, les interrogatifs, les exclamatifs et quelques expressions nominales. Quant aux numéraux cardinaux (< dér. de cardo ‘gond, pivot’, donc ‘point capital’), ils expriment, d’une manière précise, le nombre des êtres et des choses désignés par le nom qu’ils précèdent, d’où leur caractère essentiel (cf. Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 763, § 589). Toutefois, par exagération, ils peuvent prendre une valeur imprécise : « une seconde, deux pas, trente-six chandelles, dire vingt/cent fois la même chose ». Return to text

2 Notre étude s’appuie sur les ouvrages figurant dans la bibliographie placée à la fin de cet article. Return to text

3 « Entendue comme l’étude interprétative du signifiant, l’étymologie permet en effet la connaissance de la nature, des qualités et des attributs du référent auquel le signe linguistique se rapporte. » (Th. Radomme, L’Abbé, l’ABC et le loup, p. 316). Return to text

4 Il ne faut pas confondre nombres et chiffres, un chiffre ne pouvant s’identifier à un nombre : le chiffre est un simple signe graphique conventionnel, un symbole, qui, seul ou en combinaison avec d’autres, représente, sert à écrire un nombre et exprime n’importe quelle valeur : le nombre 125 est composé de 3 chiffres. On ne compte que dix chiffres pour effectuer tous les calculs possibles, comme sept notes pour écrire toute la musique du monde et vingt-six lettres pour rédiger un livre en français, alors que les nombres englobant ces dix chiffres sont innombrables. L’expression en chiffres ronds devrait être corrigée en nombres ronds, un chiffre, au sens premier du terme, ne pouvant être arrondi. Les tours chiffre d’inflation, chiffre du chômage, chiffre d’affaires relèvent de la métonymie. Enfin, le chiffre, employé dans le domaine du renseignement, désigne le service civil ou militaire où l’on code et déchiffre les dépêches secrètes, et le chiffre de quelqu’un, c’est-à-dire l’entrelacement de ses lettres initiales qu’il convient de déchiffrer pour l’identifier. On représente les nombres, de un à quatre-vingt-dix-neuf, en combinant successivement deux de ces dix chiffres selon la règle de position : 10 = une dizaine, zéro unité, 11 = une dizaine, une unité, 12 = une dizaine, deux unités, 20 = deux dizaines, zéro unité, 100 = une centaine, zéro dizaine, zéro unité (Ifrah, Chiffres, p. 71, n. 1 et p. 74). Le Livre des Nombres, livre de recensement des Israélites, aligne une suite impressionnante de grands nombres à valeur symbolique (Nb 1, 21, 23, 27… ; 2, 4, 6, 8… ; 4, 36, 40, 44, 48…), la promesse faite à Abraham est accomplie : Israël est devenu un peuple aussi nombreux que les étoiles du ciel (Gn 15, 5). Return to text

5 Les numéraux cardinaux, en règle générale, précèdent le nom auquel ils se rapportent, mais ils peuvent aussi le suivre, quand ils sont employés avec l’indéfini autres, des autres dix (Martin-Wilmet, Syntaxe, p. 101, § 177, 6°), avec un pronom personnel, nous deux ou quand ils jouent le rôle d’attributs. Ils peuvent encore s’utiliser seuls quand le substantif qui devrait les précéder est sous-entendu, « j’habite au 32 » = au numéro 32. Return to text

6 R. Thimonnier, Code orthographique et grammatical, p. 194, § 270, 3 ; Dire ne pas dire, s.v. nombre, p. 418. Return to text

7 Le système de numération romain, apparu 5000 ans environ avant notre ère, visible dans des inscriptions du premier siècle avant J.-C., en remplacement des chiffres archaïques, est fondé sur sept signes, confondus avec les lettres suivantes : .I. (trait vertical) = 1, .V. (angle aigu) = 5, .X. (croix) = 10, .L. (après avoir pris diverses formes) = 50, .C. = 100, .D. = 500, .M. = 1000, lettres toujours en usage. Contrairement à .I., .X., .C. et .M. (.IIII. = 4, .XXXX. = 40, .CCCC. = 400, .MMMM. = 4000), les symboles V, L, D ne se répètent pas. .C. peut toujours être placé devant .D. ou .M., .CD. = 400, .CM. = 900 (exemple, MCMXCIX = 1999 = 1000 + [1000 - 100] + [100 - 10] + [10 - 1]), des cas de figure que nous n’avons pas rencontrés dans les très nombreux textes médiévaux que nous avons lus, mais on ne peut pas avoir la prétention d’embrasser l’ensemble d’une aussi vaste matière. En revanche, on trouve une avalanche de .CCCC. dans les nombreuses dates auxquelles Commynes fait référence ; cf. par exemple, Mémoires I-III, l. I, ch. III, p. 70, § 2, 2, l’an .M.CCCCXV, id., l. II, ch. XI, p. 260, § 3, 4, l’an mil CCCCLXVIII. Pour indiquer les milliers, les Romains se servaient, soit de l’encadrement du chiffre C, soit d’un trait horizontal placé au-dessus du chiffre, V̅ = 5 000, ̅͞X̅ = 10 000, C̅ = 100 000, D̅ = 500 000 et M̅ = 1 000 000. Return to text

8 À l’origine, on notait les neuf premiers chiffres, employés les uns à la suite des autres, par autant de traits verticaux parallèles représentant l’unité. Ces séries de signes identiques ne facilitant pas la lecture immédiate furent progressivement abandonnées pour les nombres compris entre 4 et 9, .IIII. et .VIIII. s’étant montrés plus résistants (Ifrah, Chiffres, p. 965). Sur les cadrans des horloges astronomiques, du XVe siècle, des cathédrales de Strasbourg et de Bourges, apparaît encore le chiffre romain .IIII. et non .IV., que l’on retrouve sur toutes les horloges anciennes. Return to text

9 En 1260, saint Louis fonda, à Paris, l’hôpital des Quinze-Vingts pour accueillir 300 pauvres aveugles mendiants, plutôt que, suivant la légende, réservé à 300 gentilshommes qu’il aurait ramenés de la Terre sainte et à qui les Sarrasins auraient crevé les yeux. Return to text

10 Rousselet, Maths, p. 96. Return to text

11 Dire ne pas dire, p. 419, s.v. nombres. Return to text

12 Nous n’avons pas tenu compte de zéro, graphié O, petit cercle entourant le vide, nom variable, inconnu de la numération latine et des énumérations antérieures, en Mésopotamie et en Égypte. Les Latins exprimaient cette idée par des indéfinis, nullus, nulla (= ‘l’inexistant’). Utilisé par les arithméticiens de l’Inde, dès le Ve siècle, il fut transmis à l’Europe, seulement au XIIe siècle, sous la forme sife, par les Arabes qui la tenaient de l’Inde. Le latin médiéval la transcrivit cifra, qui devint cifre m. et f. en ancien français, employée très parcimonieusement, au XIIIe siècle, avec le sens propre ‘vide, insignifiant’, et le sens figuré ‘personne sans valeur, nulle’. Elle fut en usage jusqu’au XVIe siècle, quand finit par s’imposer zéro, usité à partir de 1485 (FEW, XIX, 156a, s.v. ṣifr). L’italien adapta cifra, de manière savante, en cifera (‘signe numérique et convention secrète’), prononçant le [k] initial [š], que l’on retrouve dans le français chiffre, attesté au XVe siècle, et, de manière populaire, il fit de sifr, zefiro qui fut con­tracté en zero, doublet contemporain de chiffre, largement adopté à la Renaissance. Héros doit l’aspiration de son h à l’apparition de zéro, pour éviter une liaison dange­reuse, source d’un calembour faisant, de personnages d’exception, des nuls. En re­vanche, héroïne, héroïque, héroïsme ont conservé leur h muet, le risque de confusion n’existant pas (voir le site de l’Académie française : https://www.academie-francaise.fr). Les auteurs médiévaux eurent très peu recours à cifre (TL, II, 428b-429a, s.v. cifre) et préférèrent longtemps exprimer le rien par des expressions pittoresques, centrées, en tournures négatives, sur une chose de valeur dérisoire, cf.  E.G., une alie (‘alise’) 1444 A, un bouton (‘de fleur’) 2573 B, 2596 B, .II. chastaingnes 1088 A, un denier 1290/1468, 1387 A, 1401 A, 1669 A, 2824 B, denier ne maaille 2812 B, un festu 1365/1544, 1559 B, un gant 1489/1693, une pomme porrie 3233 B, ainsi que la note 927 B. Aujourd’hui placé après le nom, il tend à devenir l’équivalent de ‘nul, absent’ : croissance/article O. Comme il a toujours valeur de nom, ce sont des zéros = des nuls, on ne peut pas dire zéro élève, mais on dit aucun élève. Ce signe désignant une quantité nulle devint un opérateur arithmétique. Il a été utilisé pour compléter celui des unités dans des transcriptions tardives en chiffres arabes pour signaler des dizaines, 20, 30, 40… (cf. Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 764, § 590, N.B.). Les savants de l’Inde lui conférèrent de grandes possibilités opératoires qui sont les mêmes de nos jours. Return to text

13 « Vulgaire » de vulgaris ‘du peuple’, c’est-à-dire ‘qui n’a pas subi l’influence de l’enseignement scolaire et des modèles littéraires’, un terme qui est apparu, au XIXe siècle, dans les écrits philologiques. Return to text

14 Nous utilisons les abréviations suivantes : cs. sg. ou pl. = cas sujet singulier ou pluriel, crég. sg. ou pl. = cas régime singulier ou pluriel, gén. = génitif, m. = masculin, f. = féminin, lat. clas. = latin classique, lat. vulg. = latin vulgaire, ps. = passé simple, pr. = présent, vb. = verbe. Return to text

15 Exclusivement un, qui varie en genre et en nombre d’après le nom auquel il se rapporte, peut s’employer à la fois comme numéral (un seul) et comme article indéfini (un quelconque). Au début d’une énumération, il peut être commutable avec l’indéclinable enpreu ‘à notre profit’ (FEW, IX, 417b, prode), formule bénéfique, parfois sous les formes preu, voire empreu, anpreu, enpreuf, réduites à preu, prou, trou, termes propitiatoires, à l’origine pour conjurer le malheur qui s’attachait, dans les croyances populaires, à l’action de compter. Vivant jusqu’au XVIIe siècle, il reste en usage chez les enfants qui, étant en rond, disent prou, parfois déformé en trou, avec un geste de la paume de la main ouverte vers le sol, avant de dire un, deux, trois, pour choisir l’un d’entre eux. Cet article, uns, unes, est rare au pl., parce qu’il introduit une détermination là où le pl. laisse, le plus souvent, dans l’indétermination. On ne l’emploie, en fait, que dans des circonstances très précises : des objets allant par paires, uns solers (‘une paire de chaussures’), ou formant un ensemble, unes armes (‘un équipement’). Ce pl. se maintient jusqu’au XVIe siècle et est toujours usité dans des locutions pronominales : les uns, quelques-uns. Pour indiquer l’heure, on fait appel au f. une, le nom minute étant sous-entendu, minuit une, minuit moins une, quatorze heures quarante et une, alors que placé derrière un nom f. un étant pris comme ordinal est traditionnellement invariable, page un, page vingt et un (= vingt et unième page), mais l’usage est devenu hésitant, page quarante et une se présentant fréquemment (Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 764, § 591a). On retiendra aussi trente et un mille cartouches et non une, un portant sur mille et non sur le nom f., et quelques expressions familières, « et d’un et d’une », « et d’un et de deux »… Return to text

16 Nous adoptons la notation phonétique de Bourciez, Phonétique, p. VII, et nous réduisons nos évolutions diachroniques à l’essentiel. Return to text

17 L’astérisque signale les formes restituées. Return to text

18 Zink, Morphologie, p. 56-57. On rencontre deux dans des formules elliptiques : piquer des deux (des deux éperons), voire dans l’expression vulgaire, un bavard de mes deux (de mes deux testicules) marquant le mépris. L’ancien français dispose, en outre, pour rendre l’idée de « paire », de « tous les deux », d’un composé, très en faveur aux XIIe et XIIIe siècles. La notion de solidarité s’exprimait en lat. clas. par un doublet de duo, ambo, ambos, ambae, ambas, que le lat. vulg. cumula avec dui, en *ambodúi, *ambosdúos, *ambasdúas > avec maintien de la prétonique, même si elle n’apparaît pas toujours dans la graphie ambedui, ambdui (Chanson de Roland 259, Lion de Bourges 23567), ambedui, ambedoi, ambesdeus, ambesdous (calqué sur le m.), amedeus (Roman de Renart II, p. 222, 613) ou, après syncope de celle-ci, andui, amdui, andous, amdous, andeus, tous épicènes (Lais de Marie de France, Milun 514 et 528). On retrouve ambedeus (E.G. 1270 B), anbe .II. (Vengeance Fromondin 5378), an .II./andeus (Saisnes 732/6484), endeus/andeus, andeuz (E.G. 1274 B, 2381 B, 2600 B, 3140 B, 3283 B, 3156/3530). Ces formes ne seront plus employées au-delà de 1350, mais survivront, au XVe siècle, dans des chartes de Fribourg, les ambes parties d’un procès (Buridant, Grammaire, p. 327, § 203, 2a) et, aujourd’hui, dans la base ambi, entrant en composition : ambidextre, ambivalent, voir aussi ambos en espagnol et en portugais, alors que l’italien a gardé ambedue. Pour les attestations plus rares, ambur(e) < amborum ‘les deux’, dure < gén. pl. duorum ‘de deux choses’, dans une alternative, cf. Buridant, Grammaire, p. 328, § 204. Return to text

19 Un substantif m., peu usité, troie < trĭ́a, désigne, au jeu de dés, un trois fait avec un seul dé (TL, IX, 672, s.v. troie, FEW, XIII/2, 247b, s.v. tres, et Bodel, Jeu de saint Nicolas, 1123). Les chiffres trois, ainsi que deux et quatre, sont utilisés traditionnellement pour exprimer un petit nombre : « à deux pas d’ici, en deux temps trois mouvements, valoir quatre sous ». Return to text

20 Passion d’Autun, citée dans Matsumura, 509b. Return to text

21 Cf. aussi, A vos quatre (Roman de Renart II, p. 230, 758), tuit quatre (id., p. 228, 725). – Redoublé, il marque aujourd’hui la rapidité, quatre à quatre ou devient un nom pour désigner un véhicule à quatre roues motrices, un quatre-quatre. – Le dérivé quaernes, quernes ‘double ou triple quatre’, qui se trouve dans Roman de Brut 10573, Bodel, Jeu de saint Nicolas 309, 878, 902, est un excellent coup au jeu de dés. Le Roman de Brut pratique, en outre, ternes 10574 (‘coup où chacun des dés amène un trois’), quines 10575 (‘…un cinq’) et sines 10576 (‘…deux six’). Return to text

22 L’ancien et le moyen français indiquent les fractions à l’aide d’un tour du type des cinc les trois ‘trois sur cinq’ ou 3/5, manière de procéder encore employée par Jean Froissart, avec le numéral précédé de l’article défini qui le substantive, dans le décompte d’un ensemble nombré. On lit cependant trois quarts chez Commynes (Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XII, p. 244, § 3, 6). Return to text

23 Les Douze est une ellipse pour désigner les douze Apôtres. Return to text

24 Sous l’influence du thème populaire de la prédication, développé dans un poème anonyme, de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle, portant le titre, Les Quinze Signes du Jugement dernier, le chiffre quinze connut un très large succès (Villon, Lais, p. 79, 253, les .XV. signes, et p. 401, n. 3). Comme huit, quinze peut apparaître dans la formule elliptique en quinze : dans 15 jours. Dans le langage sportif, il est substantivé, le rugby à quinze (avec une équipe de 15 joueurs), d’où le Quinze ou XV de France. Return to text

25 Nous avons épargné à des lecteurs, aux connaissances peut-être limitées dans ce domaine, des explications phonétiques qui pourraient être fastidieuses et sans grand intérêt pour eux. Nous leur signalerons seulement que -decim à la finale < -dece(m) [déke] > [-tse], puis [-dze], par suite de la palatalisation du [k] devant un [ę], transcrit ze. Return to text

26 De même, si le nombre était terminé par 8 ou par 9, les Latins, imitant les Grecs, retranchaient de la dizaine supérieure deux unités ou une : duodetriginta, ‘deux (ôtés) de trente (28)’, undetriginta (29), undequadraginta (39), duodecentum, deux (ôtés) de cent (98), undecentum (99), des formes appelées à disparaître. Return to text

27 Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les hésitations sont nombreuses, « De Henri VIII », mais « D’Henri III », dans les Lettres philosophiques XII et VIII de Voltaire, la disjonction ayant eu du mal à s’imposer et étant encore loin d’être généralisée. Return to text

28 Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 765, § 591c. Return to text

29 Dans les E.G. – le cas n’est pas isolé – on renonce facilement à exprimer l’innombrable par des chiffres précis, au profit de mots et d’expressions qui suggèrent cette notion : a planté/plenté ‘à volonté, en abondance’ 863 B, 2473/2785, 2655/2995, 2705/3050, parfois grant planté, ne sait le conte dire 2520 A, n’en sai le nombre dire 2848 B, ne sai quant 1911 B, tant com en pot trouver 2723 B. Return to text

30 Les Latins tenaient cette numération des lettrés arabes qui l’avaient empruntée aux savants de l’Inde, une invention qui rend les calculs plus rapides, donc entraîne un gain de temps et d’argent. Elle permit aux mathématiques de faire de grands progrès : la conception de leurs abaques, tables de calcul, repose sur ce système. Les abaques portatifs, comportant des rainures parallèles pour y faire glisser des jetons de même taille, connurent une extension considérable avant la Révolution française. Le calcul écrit finira par les supplanter. Les fonctionnaires britanniques des Finances les utili­sèrent jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, pour le calcul des impôts, sous le nom d’exchequers (à cause des divisions qu’elles comportaient), raison pour laquelle le ministre des Finances de Grande-Bretagne s’appelle toujours « le chancelier de l’Échiquier » (Ifrah, Chiffres, p. 495, n. 1 et 2 et Rousselet, Maths, p. 98 et p. 112). Return to text

31 Sous l’influence de la Bible, quarante, une génération dans la langue de celle-ci, revient fréquemment dans les textes médiévaux : il correspond aux quarante jours et quarante nuits, passés par Moïse sur le Sinaï (Ex 34, 28) et au nombre d’heures que le Christ resta au tombeau, comme l’avait calculé saint Augustin (De Trinitate, l. IV, 10, Paris, Pléiade, 2002, p. 376). Ce nombre correspond aussi aux 40 jours de la vie du Christ sur terre après sa Résurrection, c’est également celui de la foi, le temps qu’il faut pour approcher Dieu, se convertir. Return to text

32 Le nombre cardinal est parfois suivi, en ancien français, de la préposition de, sans doute d’origine partitive, ou signifiant ‘pour ce qui est de’ : .LX. de chevaliers a armes (Couronnement de Louis 386), quarrante mil d’armez (Gormont et Isembart 517). Return to text

33 Cf. TL, IX, 582, s.v. setante. Return to text

34 Cf. aussi FEW, VII, 309a, s.v. octoginta, TL, X, 30, s.v. uitante. Return to text

35 Cf. TL, VI, 773-774, s.v. nonante. Il est regrettable que ces attestations ne soient pas mentionnées aux glossaires des éditions les plus récentes que nous citons. Si on les avait toutes relevées, on pourrait certainement affirmer qu’elles étaient beaucoup plus répandues qu’on ne l’a dit, de l’est à l’ouest, et du nord au sud de notre territoire. Return to text

36 Nonante figure aussi dans les œuvres de saint Bernard (de nonante langaiges, les nonante berbix ens montaignes) et dans des ouvrages scientifiques : L’Harmonie des sphères (vers 1400) d’Évrard de Conty, Le Traité de cosmographie (vers 1494-1498) de Simon de Phares, et sans doute, avec septante et (h)uitante, dans des écrits divers où ces termes n’ont pas attiré l’attention de leurs éditeurs. Return to text

37 Cf. aussi TL, VI, 773-774, s.v. nonante, IX, 582, s.v. setante et X, 30, s.v. uitante. Return to text

38 Cf. le regroupement de toutes les dizaines, dans Roman de la Rose II, p. 234, 15919-15921. Return to text

39 Sur ces élisions, cf. A. M. Kristol, Manières de langage, Londres, Anglo-Norman Text Society, 1995 (Anglo-Norman texts, 53), p. 149-150. Return to text

40 La Lorraine ne fut annexée par la France qu’en 1766, alors que la Wallonie ne fut jamais vraiment absorbée par celle-ci. Return to text

41 Cf. la carte n° 2, Septante et nonante, dans A. Goosse, Qu’est-ce qu’un belgicisme ?, p. 359. Return to text

42 Cf. aussi celle de l’occitan, du castillan et du portugais. Return to text

43 Uitante des cantons de Vaux, du Valais et de Fribourg, huictante, vuytante à Genève, est supplanté par oitante en Suisse romande. Return to text

44 On pourra se reporter aux références fournies dans Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 763-764, § 590, 2, 3 et 4. Return to text

45 Cl. Favre de Vaugelas, Remarques, p. 420. Return to text

46 Quand il s’agit de l’âge, on fait encore appel aux dérivés septantaine, nonan­taine, non pas sous des influences régionales, mais parce que ces termes sont plus syn­thétiques que soixante-dix dizaines, quatre-vingt-dix dizaines. Ils sont absents du Robert de 2001, mais étaient connus de George Sand et de Gustave Flaubert. Le français populaire de Wallonie fait aussi usage de troisaine et des ordinaux septantième et nonantième. On retiendra enfin dixhuict quarantaines pour sept cent vingt (Rabelais, Quart Livre, ch. 50, p. 152, § 1, 15). Return to text

47 G. Siouffi, « L’éternel passé de la langue : temps et perception linguistique au XVIIe siècle », Littératures classiques, t. 43, 2001, p. 241-256 (p. 242). Return to text

48 On situe habituellement, vers 1276, l’apparition de .LXX.. Return to text

49 On les appela « arabes », alors qu’ils n’avaient pas été inventés par eux, parce que les Arabes avaient atteint un niveau culturel supérieur à celui des peuples occidentaux (cf. Ifrah, Chiffres, p. 797). Return to text

50 Rousselet, Maths, p. 112, 120 et 137. Return to text

51 Sur cet arrêt en si bon chemin, après soixante, qu’aucune explication vraiment convaincante ne permet d’éclaircir jusqu’à présent, cf. Dire ne pas dire, p. 546, s.v. septante, octante, nonante. Return to text

52 .XX. et .VI. peut être rendu par dis et .XVI. (Cligès 2022). Return to text

53 Après les nombres composés dont le dernier élément est un, vint et un, le substantif reste habituellement au sg. en ancien français : il s’accorde avec le dernier terme, un, vint et un an (Vie de Saint Thomas Becket 231), alors qu’en français moderne le pl. est de rigueur vingt et un chevaux. Return to text

54 La combinaison lettres et chiffres romains, pour transcrire un seul nombre, est assez fréquente durant le Moyen Âge. Return to text

55 Voir les nombreux exemples cités dans Haase, Syntaxe, p. 115. Return to text

56 Aragon eut la hardiesse d’avancer vingt-un (Anicet ou le panorama, p. XI). Le Code civil (art. 488), dont la rédaction commencée en 1793 aboutira en 1804, adopta la même attitude « la majorité est fixée à vingt-un ans accomplis ». Ces exemples sont cités d’après Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 767, § 593b. Return to text

57 Le trait d’union reste la marque d’une coordination sans pause, en particulier dans les numéraux composés par addition, dont les éléments sont inférieurs à cent, ceux qui lui sont supérieurs en étant dépourvus : cent un, une distinction trop subtile pour nos contemporains qui préfèrent les systématiser, dix-huit, soixante-dix-neuf, cent-un, mille-deux…, alors qu’un arrêté du 28 décembre 1976 prônait, dans tous ces cas, leur omission, dix huit, au même titre que cent un. Il reparaît dans quatre-vingts, mais pas dans deux cents. Les prescriptions de l’Académie n’ont jamais force de loi. La grammaire qu’elle publia seulement en 1932 ne fut-elle pas accueillie par une critique unanimement hostile ? Le Conseil supérieur de la langue française, créé en 1983 par Michel Rocard, ne se révéla guère plus efficace, lorsqu’il proposa ses Rectifications de l’orthographe, parues au Journal officiel du 6 décembre 1990 (partie II). Return to text

58 Aujourd’hui, les membres de l’Académie française sont appelés Les Quarante. Return to text

59 Les cinquante messes dites à l’intention d’un défunt constituaient un cinquantenier (Matsumura, 603b, s.v. cincantenier). Return to text

60 Les écrivains modernes, à côté de dizaine, emploient parfois décade (< lat. decas, emprunté au grec δεκάς), « la décade républicaine », espace de dix jours, qui remplaçait la semaine dans le calendrier républicain de 1793, remise en vogue pendant la deuxième Guerre mondiale, pour désigner une période de dix jours de produits rationnés. Postérieurement, sous l’influence de l’anglais, la décade devint l’équivalent de décennie (voir B. Hasselrot, « Période de dix ans : décade ou décennie », Mélanges Paul Imbs, Travaux de linguistique et de littérature, 1973, t. 11/1, p. 219-223). Le Général de Gaulle, dans son discours du 23 avril 1961, avait ressuscité, avec une valeur péjorative, le nom quarteron (= ‘le quart de cent’) : « un quarteron de généraux en retraite », c’est-à-dire ‘un petit nombre, une poignée de’. Oudin, Grammaire, p. 74, mentionne le demy-quarteron ‘une toute petite quantité’. Return to text

61 Cette manière de compter par vingtaine est nette au Moyen Âge, jusque dans certaines monnaies, comme la livre, par exemple, qui est divisée en vingt sous. Return to text

62 Sur ce peuple, voir J.-B. Leliévre, Contre-article sur les numéraux, p. 2. Return to text

63 Le Dictionnaire des Jésuites de Trévoux (localité des Dombes) constatait, en son temps, qu’octante était « moins en usage que quatre vingt ». Return to text

64 Les 220 sergents de la ville de Paris étaient appelés Le Corps des Onze-vingts. Return to text

65 Qu’autant vauldroit nommer Troys Cens, une boutade de Villon au vers suivant, 1729, qui annonce le déclin de Quinze Vings. Return to text

66 Nous avons en vain cherché quelques attestations de certaines d’entre elles, ce qui ne signifie nullement qu’elles ne soient pas employées, à l’exception peut-être de .X. .XX. et .XX. .XX., mais elles ne figurent malheureusement pas dans les nombreux textes que nous avons dépouillés. Return to text

67 Le cs. vingtz peut apparaître en dehors de toute multiplication (Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. IV, p. 88, § 2, 10), comme le crég. vingts (id., l. III, ch. IX, p. 376, § 1, 27). Return to text

68 Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 768, § 591b et § 594, H2, Historique. Return to text

69 Lodge, Le Français, p. 170, 221 et 246. Return to text

70 Pour des précisions, voir Lodge, id., p. 139, 231-247. Return to text

71 Le plus célèbre de tous ceux qui s’employèrent à la rédaction de ce dictionnaire fut Claude Favre de Vaugelas. Cette édition fut suivie de nombreuses mises à jour (1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1935…) qui ne cessèrent de fasciner les Français. Return to text

72 Un système sexagésimal, à base soixante, qui fut en usage en Mésopotamie, a laissé des traces dans la mesure du temps : aujourd’hui encore, une heure fait soixante minutes, et une minute soixante secondes. De même l’année commerciale, utilisée pour le calcul des intérêts simples, compte 360 jours et non 365. Il en est de même dans la mesure des arcs et des angles en degrés, minutes et secondes, avec un rapporteur dont le demi-cercle indique 180° (Ifrah, Chiffres, p. 199 ; Rousselet, Maths, p. 33). Return to text

73 Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 767, § 593b et N.B. Return to text

74 Ibid., p. 766, § 592. Return to text

75 Ibid., p. 768, § 594, 42. Return to text

76 Voir aussi .DXXIV. (Rabelais, Pantagrueline Pronostication, ch. 5, p. 171, § 4, 8), où 500 est noté d’une manière traditionnelle, synthétique, directement héritée du latin, ce qui semble être exceptionnel dans l’ancienne langue. Return to text

77 La Chanson de Roland utilise très majoritairement milie (13, 410, 548, 561, 587, 682, 715, 789, 802, 842, 851, 913, 1115, 1450, 1454, 1911, 2728, 2777, 3019, 3070…), voir aussi Le Pèlerinage de Charlemagne. Return to text

78 L’an deux mil, trois mil sont sans doute des exceptions favorisées par la rime (Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 765, § 591b). Return to text

79 Voir aussi des vingt (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 10, p. 30, § 1, 9). Return to text

80 Ifrah, Chiffres, p. 952. Return to text

81 Matsumura, 2254b, s.v. milïon. Return to text

82 Sur mille et un, cf. Grevisse-Goosse, Bon Usage, p. 767, § 593b. Return to text

83 Ibid., p. 769, § 595b. Return to text

84 Ibid., p. 772, § 598a et R2, ainsi que Ifrah, Chiffres, p. 952-953, qui mentionne l’existence d’une première série cohérente de noms de grands nombres, dans le Triparty en la Science des Nombres de Nicolas Chuquet, en 1484, un ouvrage qui ne fut jamais publié. Return to text

85 Les principaux dictionnaires du XVIIe siècle ne le citent pas, mais Oudin, Grammaire, p. 72, l’a retenu sous la forme milliars, à la suite de mille et de million. Return to text

86 Dire ne pas dire, p. 420, s.v. nombres. Return to text

87 Pour un complément d’information sur cette fiction de vérité historique, cf. notre contribution en hommage à Bernard Guidot, « Le nombre dans Les Enfances Guillaume », dans Le Souffle épique, p. 53-62. Return to text

88 Pour l’étude détaillée des valeurs que le nombre prend, et sur le fonctionnement de ce mode d’expression, qui n’est jamais le fruit du hasard, on se reportera à cet article. Return to text

89 Dans les références aux vers, le premier chiffre renvoie à la rédaction A, le second, après la barre inclinée, à la rédaction B. Si le vers n’est présent que dans une seule rédaction, le numéro du vers est accompagné de la lettre A ou B. Beaucoup de nombres cités en ancien français proviennent de ce texte dont nous avons dépouillé les différentes rédactions (224 numéraux cardinaux dans A et 229 dans B, des occurrences plus denses que dans beaucoup d’autres chansons de geste et surtout que dans les romans). Quand les attestations faisaient défaut dans celles-ci, nous n’avons pas hésité à faire appel à celles fournies par un large éventail d’œuvres allant du XIIe au XVe siècle, voire au-delà. Return to text

90 Toutes les œuvres de Villon sont citées à partir de cette édition. Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Annette Brasseur, « Les numéraux cardinaux. Étude diachronique », Bien Dire et Bien Aprandre, 39 | 2024, 143-180.

Electronic reference

Annette Brasseur, « Les numéraux cardinaux. Étude diachronique », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 39 | 2024, Online since 04 décembre 2025, connection on 16 décembre 2025. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/2191

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Annette Brasseur

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