Cet article a pour objectif de regrouper les données éparses, fournies par divers ouvrages de linguistique, afin de montrer pourquoi les numéraux cardinaux1 sont ce qu’ils sont2. Une bonne connaissance de l’étymologie3 et des grandes lignes de l’évolution phonétique subie par les mots au cours de leur passage du latin à l’ancien français, puis au français contemporain, rend intelligible le système complexe que constituent les nombres4 et permet d’apporter, à l’issue d’une démarche analytique rigoureuse, des explications convaincantes pour éclairer leurs variations au fil des siècles.
Les numéraux cardinaux5 possèdent une spécificité : eux seuls peuvent s’écrire, soit en lettres, soit en chiffres romains ou arabes, et ne s’accordent pas, à l’exception de un, avec le nom auquel ils se rapportent : les quatre points cardinaux, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les neuf meilleurs élèves. De nos jours on continue à écrire en chiffres les dates et les adresses : 15 août 2023, 35 avenue du Général de Gaulle. On fait le même usage de ces derniers pour noter des statistiques et des données numériques. Dans les autres cas, le choix est permis, mais les lettres sont privilégiées, dans « soixante cinq mille manifestants », pour les nombres employés substantivement, les trois-quarts, un trois-centième6, et les fractions d’heure, midi dix. Dans les manuscrits du Moyen Âge, ils sont habituellement indiqués en chiffres romains7, délimités par des points, et sont semblables à ceux que nous utilisons aujourd’hui, à l’exception de .IV., en toutes lettres quatre (E.G. 109 A, 247 A, 1876 B, 2861 A), voire qatre (Raoul de Cambrai 4193), transcrit très majoritairement .IIII. dans la plupart des textes médiévaux (E.G. 66/63, 222/263, 559/639, 614/700… 3216 B)8, toujours .IIII. (Tristan en prose, t. VII), quelquefois .IV. (Siège de Barbastre 131, 854, XIV 1392), .XIIII. (E.G. 262 A, 1423/1609, 1438/1630, 1893 A…, seule graphie chez Villehardouin), .XXIIII. (E.G. 3089 A) et .XXXIIII. (E.G. 2538/2866, 2957 B, 2975 B, Chevalerie Ogier 1639). Les E.V. 298 utilisent .VIIII. – ce qui n’est plus conforme aux habitudes latines – qu’Hervis de Mes 1191 fait alterner avec .IX., 1921, 2876, 4636, 6925…, le signe numérique étant placé à gauche du chiffre de valeur supérieure, pour indiquer, comme dans .IV., qu’il se retranche. Placé à la droite d’un autre, qui lui est égal ou supérieur, il indique une addition : .III. = 3, .LX. = 60. Ces deux cas de figure peuvent coexister .XCII. = 100 - 10 + 1 + 1 = 92. Quelques écritures sont particulières .XLIX. et non .IL., .XCIX. et non .IC. Lorsque le numéral cardinal correspond à la multiplication de deux chiffres, le multiplicateur est situé, soit en exposant, soit à la suite du multiplicande, cf. Aymeri de Narbonne .III.C/.III.C 1600/1616, .V.C/.V.C. 833/838, 3119/3167, 3315/3374, 3719/3804, .II.M/.II. mile 3231/3286 et, dans les E.G., .XV.XX. 1469 B = quinze-vingts, c’est-à-dire 3009. En Europe, les chiffres romains ont été employés longtemps après la disparition de l’Empire romain en 476, pratiquement jusqu’à la fin de la Renaissance10. De nos jours, ils sont encore en usage, en particulier pour les siècles, le XXIe siècle, les manifestations périodiques, le Xe salon de l’automobile/du livre…11 mais, par suite de l’effondrement du niveau de la culture, nos contemporains, très souvent, ne savent plus les lire, faute d’avoir été initiés à le faire.
Pour traiter ce sujet plein d’embûches, de la manière la plus claire possible, nous étudierons successivement la numération simple, puis la numération complexe.
Numération simple
Numération de 1 à 1612
De 1 à 16, on utilise des formes héréditaires qui se sont plus ou moins altérées en latin vulgaire13, les unes sont fléchies, les autres non.
Formes fléchies
Les trois premières unités ont gardé leur flexion latine : cs. sg. m.14 unus > uns, f. una > une, crég. sg. m. unum > un, f. unam > une, cs. pl. m. uni > un, f. unas > unes, crég. pl. m. unos > uns, f. unas > unes15, par suite, au m., de l’amuïssement de la voyelle placée à la finale absolue ou devant la consonne [s], le [m] final, pour sa part, ayant cessé de se prononcer dès la fin du premier siècle et, au f., de l’affaiblissement du a, à la finale absolue ou devant [s], en [e̥] > [ǝ] ultérieurement16 ; la distinction des genres et des nombres ne se faisant que pour les mots exprimant l’unité, un abricot, une pêche, les chiffres suivants se présentent uniquement au pl., cs. m., lat. clas. duo > lat. vulg. *dŭi17 > dui (E.G. 1902 A, 1945 A, 2347 A) > doi (dui/doi id. 463/529, 1923/2172), résultat d’une évolution attendue après ouverture du [ŭ] en
, ou dui, sous l’action conservatrice du [ī] final sur le [ŭ] antécédent, qui permet de conserver le timbre [u], comme dans fŭi > fui, crég. m. [dŭ́os] > deus (Roman de Thèbes 9905), deuz (Galeran de Bretagne 361), dialectalement do(u)s (Charroi de Nîmes 910), douz (seul emploi dans Ami et Amile), [ŭ], après ouverture en
se diphtonguant, sous l’accent, en [œ̣́], graphié eu devant [s] final conservé. Dans l’Est et dans les aires limitrophes de l’ouest et de l’est du domaine picard, on rencontre un f. do(u)es, au lieu de do(u)s, deus (Dees, Atlas 101, 101a, 101b), remontant à duas (cs. et crég.), remplacé ailleurs par le m. (Roman de Thèbes 10237, Raoul de Cambrai 7292)18. Treis, trois < lat. clas. trḗs, après diphtongaison du
, est le crég. pl. (E.G. 1552 B), ainsi que troys, avec une graphie ornante (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. I, p. 292, § 1, 13, Testament Villon, p. 221, 1945), seule forme apparaissant chez Rabelais (Gargantua, ch. 16, p. 46, § 3,1, ch. 23, p. 62, § 5,1…), alors que trei, troi (E.G. 1853 A, 3181 A, 3237 A, 3259 A) est le cs pl., devenu, sous l’influence du crég. pl., treis, trois19.
Formes non fléchies
Les unités suivantes restent invariables : catre (Passion d’Autun 31)20, qatre (Roman de Renart I, p. 212-213, 991, 1000, id. II, p. 48, 771-772, p. 50, 801, Raoul de Cambrai 4193), quatre (E.G. 247 A, 1876 B, 2861 A), quaitre (Lion de Bourges 28818, 30420, 30421) < quattuor > *quattor subissant l’amuïssement du [o] final et bénéficiant d’un [e̥] de soutien > [ǝ]21 ; cinc (Roman de Brut 2195, 2327, 2493, 3465, Chevalier de la Charrete 2053, 5531, Roman de Renart I, p. 93, 829), cincq (Jehan de Saintré, p. 264, § 81, 12, p. 266, § 82, 4, p. 278, § 86, 3, p. 340, § 107, 2, 4, p. 348, § 108, 2, 2…), cinq (Jeu de saint Nicolas 823, Chanson de Guillaume 697, Galeran de Bretagne 658, 2870) < quī́nque > cī́nque, par suite de la dissimilation consonantique de deux sons identiques22 ; sis (Roman de Brut 2264, Lion de Bourges 20973, 20286) < sĕ́x, [sę́ks], à l’issue de la palatalisation du [k] implosif en [y] et de la diphtongaison conditionnée par ce [y] du [ę́] le précédant, en [iei], une triphtongue monophtonguée en [i], avec maintien du s final ; set (Roman de Brut 5123, 13836, Chevalier de la Charrete 1898) < sĕ́ptem, après amuïssement de la finale et du p en position implosive, donc faible ; uit (Roman de Renart II, p. 48, 792, Voyage de saint Brendan 615, Galeran de Bretagne 6387, Guillaume de Dole 936), huyt, huyct (graphies en faveur chez Rabelais) < ŏ́cto [ǫ́kto], avec palatalisation en [y] du [k] implosif entraînant la diphtongaison conditionnée du [ǫ́] et la formation d’une triphtongue [úoi], [ǘei], puis d’une diphtongue [ǘi], avant la monophtongaison en [ẅí́], et maintien du [t] final, à côté de oit, forme non diphtonguée (Roman de Brut 11777) ; nuef (Aymeri de Narbonne 1491 R, E.R. 9, Lion de Bourges 28422, 31546), noef, nof (Roman de Brut 669, 670, 7061-7062, Roman de Renart II, p. 46, 718 et 48, 792), puis neuf (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. IV, p. 320, § 2, 25, id. VII-VIII, l. VIII, ch. XXV, p. 372, § 2, 13, Rabelais, Tiers Livre, ch. 17, p. 69, § 8, 1) < [nŏ́vem] avec diphtongaison de [ǫ́] en [úǫ], puis [úẹ] et [œ̣́], et amuïssement de la finale entraînant l’assourdissement du [v], devenu final, en [f] ; diz, alternant avec dis < dĕ́cem (Roman de Brut 4885, 5572, Chevalier de la Charrete 1913), analogique de sis ; .XI. (Élie de Saint-Gilles 1315, 1332, 1420, Hervis de Mez 9153, 9390, 9802), onze (Roman de Thèbes 6358, 8807, Jeu de saint Nicolas 813, 897), unze (Roman de Brut 10566, 14711, 14849, Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. VII, p. 110, § 1, 5, l. III, ch. 7, p. 354, § 3, 9) ; do(u)ze (Roman de Thèbes 5344, Érec et Énide 6221, Ami et Amile 286, Lion de Bourges 31804, 31861, 31877), duze (Roman de Brut 9731)23 ; treize (Jeu de saint Nicolas 1111), tre(s)ze (Roman d’Alexandre 64), trese (Lion de Bourges 17298, 20442, 29360, 29377, 30176, 30607) ; catorze, quatorse (Du Prestre et du Chevalier [Fabliaux de Chevalerie] 33), qua(i)torze (Couronnement de Louis 627, Galeran de Bretagne 6177, Lion de Bourges 27808, 30591, 30597) ; quinse (Du Prestre et du Chevalier 21, 157, 437), quinze (Chanson de Guillaume 680, 685, 712, 845)24 ; seize (Lion de Bourges 14936, 16085), .XVI. (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 270, § 425, 10). Cette série en [z] remonte aux composés latins en -dĕcim, úndĕcim (= un-dix), d(u)ṓdecim (= deux-dix), trédecim (= trois-dix), quatt(u)órdecim (= quatre-dix), quíndecim et non quinquedecim (= cinq-dix), sédecim (= six-dix)25. En revanche septemdécim (= sept-dix), dont le produit sepze se serait confondu avec seize, ainsi que duodeviginti (= deux de vingt), undeviginti (= un de vingt), résultats de soustractions et non d’additions, ne furent pas retenus, en latin vulgaire, parce que l’irrégularité de ces derniers rompait l’uniformité du système26. On eut donc recours, en bas latin, à des périphrases verbales avec dece, après amuïssement de son [m] final < decim antéposé, dece et septe, dece ac septe, dece et octo, dece et nove, que nous allons étudier infra.
Cette numération simple, qui s’achève avec vint < vigínti, n’a subi que quelques rares modifications graphiques, marquées par la substitution d’un x au s final : deus > deux (Testament Villon, p. 213, 1829), l’abréviation ∝ = us, habituelle dans les manuscrits, n’ayant plus été comprise, fut transcrite par un u superflu, précédant une graphie proche de ∝, x (Galeran de Bretagne 161, 272, 1291, 2791, 4910) ; sis > six (Chevalier au Lion 2476), sous l’influence du latin, une finale qui contamine dis > dix (id. 143, 1078, 2779, 3076), pour éviter des confusions avec les ps. dis de dire et sis de seoir. On vit aussi resurgir la consonne implosive, amuïe depuis longtemps, dans vingt (Lion de Bourges 27188, 31026, 31239, 32770), set > sept (Roman de Renart I, p. 276, 202, Galeran de Bretagne 3277, 6181, seule graphie dans Rabelais), comme dans sepmaine (id. 5192, Commynes, Mémoires IV-VI, l. V, ch. V, p. 171, § 2, 1, et id. VII-VIII, l. VIII, ch. III, p. 190, § 2, 9, encore dans Testament Villon, p. 219, 1918, Rabelais, Pantagruel, ch. 30, p. 121, § 2, 7 et 126, § 1, 4, et même Oudin, Grammaire, p. 75), septembre (Éracle 6434, 6436, Roman d’Alexandre 42, Roman de Renart II, p. 210, 374, Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 62, § 45, 2), septembral(e) (‘du mois de septembre’, Rabelais, Gargantua, ch. 7, p. 24, § 2, 10), et un q final dans cinc > cinq, sous l’influence du lat., tandis que uit, et parfois uitante, étaient pourvus, dès le XIIe siècle, d’un h initial muet, huit (Roman de Renart I, p. 350, 374, id. II, p. 82, 37, Chevalier au Lion 2576, 2864, Galeran de Bretagne 5394), devenu par la suite aspiré, donc interdisant toute élision (d’uit jurs, Roman de Brut 5652 > de huit jours actuellement)27, pour le distinguer de la forme verbale uit, pr. 3 de vivre et ps. 3 de veoir. Dans un manuscrit du XVe siècle, uit de Galeran de Bretagne 6387 voisine encore avec huit 5051, 5394 et, un siècle plus tard, on lit huyt, huyct, chez Rabelais. Dans sept et septante, en Suisse, le [p] implosif n’est plus prononcé, mais il le reste dans septante, en Belgique, et dans d’autres mots de la même famille, également en France, septembre (septième mois de l’année dans le style de Pâques) et septennat, par souci de rapprocher ces mots, autant que possible, de l’étymon, pour en faire comprendre le sens. De même, dans vingt, le [g] implosif étymologique, que l’on a tendance à réintroduire et qu’il est seul à comporter, ne se fait plus entendre dans la prononciation, en revanche, le [t] final se prononce devant voyelle vingtᴗallumettes, et dans les nombres complexes vingt-six, sauf quand il est multiplié, quatre vingt dix… Il en est de même pour celui de huit, huitᴗenfants, mais huit cents, et pour le [k], dans la même position, cinqᴗenfants, mais cinq cents, auxquels on peut ajouter le [ks] de six, et de dix, non prononcés devant consonne, six ou dix femmes, mais articulés, après sonorisation, [z] devant voyelle, six ou dixᴗhommes, et dans dix-neuf. Quant à la consonne sourde [f], dans neuf et dix-neuf, elle se sonorise en [v] seulement devant ans, heures et hommes28.
On notera que .II. (mains), .III. et .IIII., (.III. fois ou .IIII.), .V. (ans, jorz, lius ou liues, piés), .VII. (anz, jorz, rois), .X. (livres), .XII. (pers), XIIII (rois), .XV. (jours, liex, mois) et .XXX. (fois, lieues, lieus, rois) sont privilégiés dans la plupart des textes consultés. Le .III. surabonde chez Wace (une trentaine d’occurrences dans Conception Nostre-Dame et Vie de saint Nicolas), et les .XX. dans Aymeri de Narbonne. Endeus et .II. jouent le rôle d’intensifs, alors que .XVI. n’apparaît presque pas. Ces chiffres, comme .XIV., qui servent souvent à désigner une multitude, ne sont pas à prendre au pied de la lettre29.
Numération à base dix ou décimale (du lat. decimus ‘dixième’)
Héritée du latin30, elle avait pour support les dix doigts, la plus vieille machine à calculer de tous les temps : dis < dĕ́cem ; vint (Aymeri de Narbonne 2220 B1, Chevalier au Lion 5306, Galeran de Bretagne 2779) < vīgĭ́nti > *vinti, avec amuïssement du [i] final, couramment écrit vingt, en souvenir du g latin, dès le dernier tiers du XIIIe siècle ou le début du suivant (Lion de Bourges 5280, 13966, 16023, 31026, 31239, 32770…), pour le distinguer du passé simple vint de venir ; trente (Siège de Barbastre 4717, Ami et Amile 2124, 2406), parfois élidé devant voyelle, trent’anz (Voyage de saint Brendan 1563), trante (Lion de Bourges 28429, 31557, 31726) < trīgĭ́nta > *trienta > trénta, avec réduction très tôt du [i] initial en hiatus derrière un groupe consonantique et affaiblissement du [a] final en [e̥] ; carante, q(u)ar(r)ante (Raoul de Cambrai 575, 2569, 2784, 3297), quarente, sous l’influence de trente (Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. III, p. 68, § 3, 8, id., ch. 4, p. 82, § 1, 30 et id. VII-VIII, l. VIII, ch. XXIII, p. 348, § 2, 21, Rabelais, Pantagruel, ch. 11, p. 50, § 4, 12) < quadragĭ́nta > *quarránta, après réduction de la finale [-agĭ́nta] à [-ánta] en lat. vulg. et affaiblissement du [a] final en [e̥] central 31 ; cinquante (Roman de Thèbes 1483, 1493, 1495, 4402, Lion de Bourges 5106, 5399) < quinquagĭ́nta > *cinquanta par dissimilation régressive en lat. vulg., même processus que dans cinque ; se(i)s(s)ante, sois(s)ante, sissante (Chanson de Roland 1689, Jeu de saint Nicolas 602, Voyage de saint Brendan 1589, Lion de Bourges 16269) < *sexagĭ́nta > *sexánta [seksánta], avec un [k] palatalisé en [y], devenant un [i] diphtongal qui se combine à la voyelle précédente32 ; setante, septante, quelquefois septant33, ces deux derniers étant refaits sur l’étymon, avec possible amuïssement du e final (Roman de la Rose de Jean de Meung 15920, Bâtard de Bouillon 5476, Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 36, p. 111, § 2, 8, ch. 39, p. 118, § 2, 13) < septuagĭ́nta > *septánta ; oitante, (h)uitante, octante < octagĭ́nta > *octánta, h est une graphie diacritique facilitant l’identification de la lettre qui lui est contiguë ; uitante (Voyage de saint Brendan 719, 736) correspond à la forme ayant subi la diphtongaison conditionnée du [ǒ́] > [ǫ́], par [y] provenant de la palatalisation (= ‘avancée du point d’articulation sur le palais dur’) du [k] implosif, alors que oitante (Roman de Troie 12783) représente celle n’ayant pas connu cette diphtongaison, le [y] s’étant simplement combiné au [ǫ́] précédent34, et octante une forme savante, calquée sur le latin (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 39, p. 118, § 3, 15) ; nonante (Couronnement de Louis 13, Chevalier de la Charrete 5602, Chevalier au Lion 2445, Voyage de saint Brendan 1590, Sermon Poitevin 104, Bâtard de Bouillon 5473, Roman de la Rose de Jean de Meung 15921, Doon de Mayence 5592, Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 28, § 1, 9, Cinquiesme Livre, ch. 42, p. 128, § 4, 3), nonnante (vers 1350, Vie de saint Evroul 156), ainsi qu’avec une graphie anglo-normande, nunante (Voyage de saint Brendan 1553)35 < nonagĭ́nta > *nonánta36. Très tôt, les clercs ont remodelé setante et uitante d’après le lat. écrit et créé les doublets savants septante et octante37. Contrairement à ce qu’affirme Muriel Gilbert, Vous reprendrez bien…, p. 74, ce n’est pas à la fin du Moyen Âge qu’apparaissent trente, quarante et cinquante : ils sont présents, dès le début du XIIe siècle, dans Le Voyage de saint Brendan puis, dans la seconde moitié de ce siècle, dans Le Roman de Troie, avant de l’être, au commencement du XIIIe siècle, dans Le Poème moral et, à la fin de ce même siècle, dans Le Pèlerinage de Charlemagne38. Les chiffres qui figurent dans les manuscrits doivent être développés, d’après le mètre, trente pour .XXX. (E.G. 1267 A, 1472 B, 1317 A, 1335/1514, 1585/1800), quarante pour .XL., (id. 10 A, 732 A), soissante pour .LX. (id. 830 B, etc.). Tous sont invariables, les trente, les seisante (Chanson de Guillaume 2472-2473), le e final de ces chiffres pouvant s’élider devant voyelle et ne pas être transcrit39. On leur ajoutera des vingt (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 10, p. 30, § 1, 9).
D’un usage courant aux XIIIe et XIVe siècles, dans un espace plus large qu’on ne l’a décrit, cette numération, qui n’avait rien d’arbitraire dans son uniformité, ce que nous avons mis en lumière, pourrait toujours être celle du français contemporain, où elle survit dans l’est de la France, notamment en Lorraine40, en Franche-Comté et jusqu’en Savoie, voire dans le Sud41, comme elle est restée celle de l’italien (settanta, ottanta, novanta)42, du français officiel de Belgique, où la fidélité à la langue est un puissant symbole d’identité, de certains cantons suisses43, du Val d’Aoste, des îles Anglo-Normandes, notamment Guernesey, et même d’Acadie (provinces maritimes du Canada), où les Français s’implantèrent au tout début du XVIIe siècle, mais qu’ils durent abandonner, lors du traité d’Utrecht (1713), suite à d’incessants conflits avec la Grande-Bretagne. Elle fut même importée en République démocratique du Congo et au Rwanda.
Beaucoup d’écrivains, volontiers archaïsants, soucieux, pour suggérer un grand nombre, tout en donnant une couleur locale, provinciale, voire populaire, ou encore historique, à leurs récits, la Berrichonne George Sand, le Savoyard Roger Frison-Roche, les Nordistes Georges Bernanos et Paul Claudel, les Parisiens Anatole France, André Malraux et même Boris Vian, mais surtout les Provençaux Alphonse Daudet, Marcel Pagnol, Jean Giono, Henri Bosco en firent leur miel. Septante a continué d’apparaître, jusqu’à ces dernières années, dans le style biblique, tout spécialement dans les reprises de l’Évangile de saint Matthieu 18, 22 : « Pardonner non pas sept fois, mais septante fois sept fois », paroles répétées à la suite de Félicité Robert de Lamennais, pour ne citer que lui, par Charles Péguy et François Mauriac44. De même Les Septante, dans un registre analogue, désignent les 70 (peut-être étaient-ils 72 ?), supposés interprètes d’Alexandrie, en Égypte, qui, à l’instigation du roi Ptolémée le Philadelphe (284-274 avant J.-C.), traduisirent, de l’hébreu en grec, de manière miraculeusement identique, chacun isolé dans une cabane, les livres de l’Ancien Testament, qui jouèrent un rôle considérable dans le christianisme des origines.
La façon uniforme de compter, après avoir eu à subir les condamnations définitives de Claude Favre de Vaugelas (1585-1650) qui, à une époque où l’on considérait la langue parlée comme une forme dégradée de la langue écrite, reflet de la culture d’une élite, lui-même étant peu friand d’étymologie, n’hésitait pas à dire que septante n’était français que dans La traduction des Septante, hors de là, il fallait « toujours dire soixante-dix, de même que l’on dit quatre-vingts, et non pas octante, et quatre vingts dix, et non pas nonante45 ». Fréquentes jusqu’à la Révolution française, sur une large surface, ces formes, spontanément attendues, sont plus nombreuses qu’on ne le dit, mais ne sont plus la norme, de nos jours, en France, même si les régionalismes ont tendance à reprendre de la vigueur46. « La puissance dissolvante du temps47 », fortifiée par les critiques venues du règne tyrannique des prescriptions de la grammaire, qui a commencé et sera plus long en France qu’ailleurs, et dont le rôle reste difficile à évaluer, serait-elle venue donner le coup de grâce à ces survivances ? Elle y a certes contribué, impossible de le nier, mais la concurrence de formes complexes que nous nous proposons désormais d’étudier ne porterait-elle pas aussi sa part de responsabilité dans le remplacement d’un certain nombre de formes synthétiques par d’autres plus claires dans leur complexité ?
Numération complexe
Numération interdécimale
Cette numération est d’un usage courant aux XIIIe et XIVe siècles.
Formes analytiques additives
Ce sont les périphrases additives que nous avons annoncées supra à propos des trois nombres qui précèdent 20, avec coordination de la dizaine, désormais antéposée au chiffre de l’unité, dece et septe, dece ac septe, les nombres se trouvant ainsi dans l’autre sens, d’où dix-sept et non sept-dix, dix-huit et non huit-dix, .XVII. = .X. et .VII., dis et set (E.G. 1641 A, Jeu de saint Nicolas 814, 1088, Garin de Monglane 3685, 4983, 6199, Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 296, § 468, 33 et 300, § 476, 4), .XVIII. = .X. et huit, dis et uit/oit (Roman de Brut 6927, Charroi de Nîmes 1125, Chanson de Guillaume 106), dix huit (Rabelais, Pantagruel, ch. 13, p. 57, § 5, 9), .XIX. = .X. et nuef, dis et nuef, dix neuf (Aymeri de Narbonne B1 1483, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. I, p. 44, § 3, 7), tous trois étant formés d’après le système logique dans la continuité duquel ils se placent. Ils serviront pour tous les suivants, le chiffre le plus élevé étant exprimé le premier, d’abord suivi de la conjonction de coordination et, vint et deus < viginti duo, duo et viginti… (Roman de Renart II, p. 82, 57 et p. 448, 1450), .XX. et .III. (Vengeance Fromondin 195), vingt et trois (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 7, p. 23, § 3, 3), vint e(t) quatre (Roman de Brut 3059, Jehan et Blonde 5904), .XX. et .V. (Chanson d’Antioche 7111, 9758, 9762, Garin de Monglane 4625), .XX. et .VII. rois et .X. et .VII. aufage (E.G. 1641 A), vingt et huyt (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXII, p. 382, § 2, 16), trente et deus (Roman de Renart II, p. 82, 61), .XXX. et .XIII. (E.V. 1007), .XL. et .VI. (Vengeance Fromondin 1793), cinquante et set (Chevalier de la Charrete 6137), LX. et .III. (Garin de Monglane 4696), soissante et cinc (Lion de Bourges 30927), .LX. et .X. (Vengeance Fromondin 106, Garin de Monglane 6407), seissante e dis (Roman de Brut 7268), soixante et dix (Galeran de Bretagne 850, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVIII, p. 154, § 1, 2)48, soixante et quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 34, p. 93, § 2, 5), septante et huit (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 36, p. 111, § 2, 8), nonante et .IX. (Couronnement de Louis 13). Soixante et dix, redoutable concurrent à base dix de septante, allait s’imposer progressivement, dans le peuple, en étouffant son prédécesseur : sans doute les scribes, qui avaient l’habitude de transcrire les nombres en chiffres romains, placés entre points, privilégièrent-ils soixante [et] dix qu’ils rendirent spontanément par .LXX., ou .LX. et .X., alors que la relation entre septante et le chiffre romain leur paraissait moins évidente qu’entre septuaginta et .LXX. aux Latins. Soixante-dix aurait-il été mieux adapté au calcul mental ? Une part de hasard et d’arbitraire n’est cependant pas à exclure. Il en est de même pour nonante. D’après la mesure des vers, les chiffres entre points ne sont jamais développés en septante, octante et nonante, mais en soixante dix, quatre vingts et quatre vingt dix. Cette substitution ne pourrait-elle pas, en France, où le « bon français » est le langage de la raison et de la clarté, avoir été, plus qu’à sa périphérie, influencée par l’utilisation des chiffres arabes49, une découverte, qui marque un tournant important, et que les Européens avaient mis près de trois siècles à assimiler, après la première tentative de Gerbert d’Aurillac (né vers 950), le futur pape Sylvestre II (999-1003), de faire connaître leurs avantages pour faciliter les opérations arithmétiques usuelles, plus compliquées à réaliser avec des chiffres romains50 ? Sans doute, l’arithmétique aurait-elle contribué à donner le coup de grâce à une notation considérée comme étant devenue archaïque aux yeux d’un certain nombre de grammairiens français51. Douze peut être exprimé par .II. et dis (Conte du Graal I 2000), trente par vint e dis. Bien souvent cette addition ne figure pas dans les précisions chiffrées, fournies par les manuscrits, elle doit alors être explicitement restituée en fonction des exigences de la métrique : .XXI. = vint et un (Cligès 1878), .XXII. < viginti duo, duo et viginti = vint et deus (Roman de Renart II, p. 82, 57 et 448, 1450), .XXIII., .XX. et trois = vint et trois (Vengeance Fromondin 195, 3685), .XXIIII. = .XXIV., .XX. et .IIII., vint e(t) quatre (Roman de Brut 3059, Moniage Guillaume 3277, Jehan et Blonde 5904), .XXV., vingt et cinq = .XX. et .V., vint et cinc (E.G. 2681 A, Chanson d’Antioche 7111, 9758, 9762, Garin de Monglane 4625 et 7078), .XXVI. = vint et six (Garin de Monglane 9864) 52, .XX. et .VII. et .X. et .VII. = quarante quatre (E.G. 1641 A), vingt et huyt (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXVII, p. 382, § 2, 16), vingt et neuf (Commynes, id., IV-VI, l. VI, ch. VII, p. 432, § 1, 17), .XXXI. = trente et un (Aymeri de Narbonne 1499/1513)53, .XXXII. = trente et deus (Roman de Renart II, p. 82, 61), .XXXIII. = trente et trois (E.G. 2923 B, 2957 B, 2975 B), .XXXVI. = trente et six (Mort Garin le Loherain 544), .LXIII. = sois(s)ante et trois (Garin de Monglane 4696, 4895, 6142, 8985, Le Bel Inconnu 5578), .LXV. = soissante et cinc (Lion de Bourges 30927, 32248), .LXVII. = soissante et set (E.G. 2728 B, 2430/2734), .LX. et X. (Garin de Monglane 6407, Vengeance Fromondin 106), .LXX. = .L. et .XX., soi/eissante et dis (E.G. 1926 B, Roman de Brut 7268), soixante et dix (Galeran de Bretagne 850, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVIII, p. 154, § 1, 2) logiquement suivi de soissante et onze, soixante et treize (Rabelais, Pantagruel, ch. 29, p. 118, § 1, 3), soixante et quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 34, p. 93, § 2, 5), cf. aussi nonante et .IX. (Couronnement de Louis 13). Cette manière de procéder a continué à résister très longtemps et sera encore fréquente au XVIIe siècle : la juxtaposition, apparue durant la première moitié du XIIe siècle, trente quatre, dès La Vie de saint Alexis, p. 177, § 56, 276, est restée très timide au fil du Moyen Âge, dix huit (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XV, p. 133, § 2, 3), .XXIII. = vingt trois (Vengeance Fromondin 5440, 5516), vingt quatre (Lion de Bourges 27808, Vengeance Fromondin 1793), .XXV. (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 2, p. 14, § 2, 29), vingt cinq (Garin de Monglane 1498, Commynes, Mémoires I-III, l. II, ch. X, p. 250, § 3, 3, Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 5, p. 18, § 1,2 et ch. 16, p. 46, § 2, 2), trente .II. (E.R. 5469)54, trente deux (Rabelais, Cinquiesme livre, ch. 30, p. 89, § 3, 1), trente quatre (Vie de saint Alexis, § 56, 276), trente six (Villon, Pièces non recueillies, p. 235, 111), .XXXVIII./trente huit (Aymeri de Narbonne 1506/1520), mais .XL. et .VI. (Vengeance Fromondin 1793), soixante dix (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. II, p. 188, § 3, 5), mais soixante et dix (Galeran de Bretagne 850, Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVIII, p. 154, § 1, 2), soixante douze (id., l. VIII, ch. XII, p. 248, § 1, 1), mais soixante et douze (id., l. VIII, ch. XVII, p. 298, § 2, 6), nonante noef (Roman de Renart II, p. 64, 227). On lit toujours, au XVe siècle, chez Villon, .XX. et deux, cent et vingt et sept, à côté de cinquante six (Testament, p. 139, § 75, 755), l’usage moderne, dix huyt, dix huit (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXVII, p. 382, § 2, 15, Rabelais, Pantagruel, ch. 13, p. 57, § 5, 9, ch. 26, p. 104, 4), par juxtaposition (trente-trois, soixante-dix…), se développera au XVIIe siècle, tout en cohabitant avec les formes anciennes, ce nouvel usage pouvant aussi recouvrir le précédent, dix huit (Testament Villon, p. 179, 1319-1322), .LXVII. (E.G. 2728 B, 2430/2734) devant être lus, pour respecter le mètre, dix et huit, soixante et sept, alors que ces notations côtoient trente six (Villon, Pièces non recueillies, p. 235, 111), voir toujours les très nombreux emplois de et chez Rabelais (Gargantua, dix et sept, ch. 16, p. 47, § 2, 4, soisante et quatorze, ch. 34, p. 93, § 2, 5, Pantagruel, quarente et six, ch. 10, p. 46, § 4, 14, soixante et huit, p. 17, ch. 2, mais Cinquiesme Livre, vingtcinq, ch. 16, p. 46, § 2, 2). Sont encore présents vingt et quatre chez La Fontaine et soixante et neuf chez Racine. Corneille, pour sa part, fait allusion à la règle des vingt et quatre heures. L’absence de coordination se marquera d’abord après voyelle, trente-trois, avant de s’étendre doucement après consonne55, ces formes étant assurées par la mesure du vers. Au XVIIIe siècle, elle est loin d’être généralisée, même si Claude Favre de Vaugelas l’avait vivement recommandée : pour ne citer qu’un exemple, Voltaire écrit encore, dans Zadig (ch. XIV), soixante et quatre danseurs, soixante et trois filous. Au XIXe siècle, ne continue-t-on pas à hésiter entre vingt-un et vingt-et-un ?
Pourquoi, depuis la seconde moitié du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle, écrit-on toujours, pour les composés inférieurs à cent, comportant un et onze, vingt et un56, trente et un, cinquante et un, soixante et un et soixante et onze, alors que l’on utilise vingt-deux, trente-deux… avec un trait d’union remplaçant et57 ? Nous pensons que vingt-un, trente-un, etc. auraient pu, outre pour des raisons euphoniques susceptibles de provoquer des résultats surprenants, prêter à confusion avec les adjectifs numéraux ordinaux à finale -ain < [-ánum], concurrents de ceux en -ième, vintain = vingtième, trentain = trentième, setain, septain = septième, octain, oitain, uitain = huitième…, plusieurs étant substantivés, un trentain (trente messes dites pour un défunt pendant les trente jours qui suivent son décès), un cinquantain (les Cinquante58, désignant une classe sociale et politique)59, un quatrain, un sixain, un septain, un huitain (poèmes ou strophes de quatre, six, sept ou huit vers)60. Quant à soixante-onze, déjà peu harmonieux, il aurait pu être interprété soixante fois onze. En revanche, on n’eut pas de difficulté à aligner quatre-vingt-un et quatre-vingt-onze sur les chiffres suivants, ces deux numéraux ayant été perçus comme étant additifs, les unités ajoutées aux dizaines n’étant plus alors limitées de un à neuf, mais allant désormais de un à dix-neuf.
Numération à base vingt ou vicésimale, voire vigésimale
Cette numération61 qui coexiste avec la numération décimale serait-elle d’origine celtique, les Celtes ayant compté à la fois sur leurs doigts et sur leurs orteils ? Il est possible qu’elle se soit développée sous l’influence des Normands (peuples venus du Danemark, de Norvège et de Suède), installés depuis 896 à l’embouchure de la Seine62. Elle se répandit progressivement d’ouest en est et gagna l’ensemble du territoire pour devenir courante, en ancien français, où l’on n’hésite pas à substituer à trente l’addition de deux numéraux unis par la particule de liaison et, vint et dis, à quarante, vint et vint, mais elle repose essentiellement sur la multiplication.
Formes multiplicatives
Des formes périphrastiques multiplicatives par vingt viennent fréquemment concurrencer la manière synthétique d’exprimer les dizaines : .II. .XX., deus vins, à côté de quarante, .III. .XX., troi(s) .XX., vins/z, pour soixante (Éracle 2504, Ille et Galeron 521), .IIII. .XX., .IV. .XX., quatre vins/z, vingtz, en concurrence avec octante63 (E.G. 109 A, 1716 A, 2028 A, 3026 B, 3081 A, Couronnement de Louis 1736, Roman de Brut 3966, Conception Nostre Dame 515, Élie de Saint-Gilles 1008, Siège de Barbastre 896, E.R. 18852, 19775, Bel Inconnu 5478, Garin de Monglane 228, 4406, 5924, 6259, 6800, Orson de Beauvais 2618, Gaydon 10555, Hervis de Mes 3278, Rabelais, Gargantua, ch. 39, p. 104, § 6, 17), à côté de nonante, .IIII. .XX. et ça nonante (Chevalier de la Charrete 5592), .V. .XX., cinc vins, cinq vings, .VI. .XX., sis vins, sis ving (Guillaume de Dole 1956, Moniage Guillaume 3469, 3500, 3512, 3808), .VI. vinz (Conquête de Constantinople, p. 204, § 305, 2, p. 226, § 345, 1, p. 258, § 405, 4, p. 262, § 409, 2), six ving(t)s/z (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. VI, p. 80, § 2, 9, id., I-III, l. I, ch. VI, p. 106, § 1, 12, id. VII-VIII, l. VIII, ch. V, p. 200, § 2, 15, Rabelais, Pantagruel, ch. 17, p. 75, § 1, 30), .VII. .XX., .VII. vinz, set vins/z (E.G. 1725 A, 1862 A, Sermon d’Amiens p. 45, § 176, p. 53, § 199, 2, E.R. 2011, Conte du Graal II 7778, Aliscans 3012, 3494, Roman de la Rose 1956, Élie de Saint-Gilles 1361, 1971, Chanson d’Antioche 5455, Gaydon 1327, 7042, Yonnet de Metz 101, Hervis de Mes 335, 507, 509, 868, 1206, 1832, 3045, Bel Inconnu 5469, 5659, 5797, 5973, Garin de Monglane 6256, 6873, 10903, 14304, Mort Garin 3410, 3487, 3630, Conquête de Constantinople, p. 206, § 310, 4, p. 258, § 402, 11 et § 403, 3) ; .VIII. .XX., uit vins/z (Hervis de Mes 508, Bel Inconnu 5559, 5828), huit vingts (Chronique de Charles VII, 66, cité dans Martin-Wilmet, Syntaxe, p. 100, § 177, 4) ; .IX. .XX., nuef vins/z (Bel Inconnu 5480) ; .X. .XX., dis vint ; .XI. .XX., onze vins/z, vingts, unze vingt (Rabelais, Gargantua, ch 37, p. 99, § 6,5, Testament Villon, p. 161, § CVII, 1086)64, unze vings (id., p. 199, § CLII, 1642) ; .XII. .XX., douze vins/z (Hervis de Mes 335, 509, 1212) ; .XIII. .XX., treize vins/z ; .XIIII. .XX., quatorze vins/z (Aliscans 5126, Aiol 13804, Garin de Monglane 14165, Orson de Beauvais 2650) ; .XV. .XX. (E.G. 1469 B), quinze vins/z, vings (Testament Villon, CLX, 1728)65 ; .XVI. .XX., seize vins/z (Hervis de Mes 336, 509, 598, 1212, 3278) ; .XVII. .XX., dis et sept vins/z ; .XVIII. .XX., dis et huit vins/z ; .XIX. .XX., dis et nuef vins/z, toutes ayant le mérite de pouvoir être transcrites aussi bien en chiffres romains qu’en lettres ; quatre-vingts, après le XIIe siècle, à son tour, estompa octante, uitante que les Belges eux-mêmes ont délaissée, la sentant peut-être comme étant déviante mal implantée, – l’usage privilégiant l’efficacité –, avec la même aisance que soixante-dix, adopté définitivement, avec 80 et 90, lors de la rédaction du premier dictionnaire de l’Académie française, fit glisser dans l’ombre septante, et quatre-vingt-dix agit de même pour nonante, systèmes décimal et vicésimal s’entremêlant allègrement. Ces disparitions ne se produisirent pas dans d’autres communautés francophones (Belgique, Suisse romande [Canton de Genève, Valais, Neufchâtel]...), non contaminées par le système vicésimal, et où ces façons de parler étaient fortement enracinées dans la population. Ce système est cependant plus ou moins usité, de deus vins/z à dis nuef vins/z66, les combinaisons les plus fréquentes étant quatre vins/z, six vins/z et sept vins/z, avec accord en nombre ou non du multiplicande, quand il est écrit en toutes lettres67 : il signifie 4, 6 ou 7 fois 20. Ne trouve-t-on pas encore dans L’Avare de Molière (Acte II, scène 5) : « Par ma foi, je disais cent ans, mais vous passerez les six-vingts », un six-vingts qui resurgit dans le Bourgeois Gentilhomme (Acte III, scène 4) ? Après avoir été prisé de Claude Favre de Vaugelas, il se maintiendra dans Les Plaideurs de Racine (Acte I, scène 7, v. 228) et, jusqu’au XVIIIe siècle, avec Fénelon et Voltaire, environ un siècle plus tard, par badinage chez Musset, et plus longtemps, dans le Midi. Les cas où vingt, comme en latin, reste invariable, sont fréquents : quatre vingt (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XII, p. 244, § 2, 7), six vingt (Rabelais, Gargantua, ch. 46, p. 122, § 9, 8), sept vingt (Rabelais, id., ch. 37, p. 100, 6), unze vingt (Rabelais, id., ch. 37, p. 99, § 6, 5), quatorze vint (Garin le Loherenc 219), quinze vingt (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 99, § 6, 3-4). Ils apparaissent à côté de quatre vingts (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. IV, p. 316, § 2, 17), six vingts (Commynes, id. VII-VIII, l. VIII, ch. V, p. 200, § 2, 15, p. 202, § 2, 9), .VII. vinz (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 258, § 402, 4, § 403, 3). L’usage resta hésitant pendant plusieurs siècles. Vingt variait dans les multiples, même s’il était suivi d’un autre numéral, mais le besoin de souligner la ressemblance avec le latin se manifestant toujours, jusqu’au XVIIIe siècle, on eut tendance à le laisser invariable, conformément à son étymologie, quatre-vingt-quinze (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 99, § 6, 3-4) et beaucoup plus tardivement « de mille six cens, quatre vingt enfans » (Montesquieu, Lettres persanes [Lettre 52]), mais Furetière glose « nonagénaire qui a quatre-vingts dix ou nonante ans », la tentation étant alors d’écrire vingt multiplié, vingts, à l’exception de onze vingt supprimé. Aujourd’hui, vingt est pourvu d’un s quand il termine le numéral cardinal, alors qu’il reste invariable, de manière tout à fait arbitraire, lorsqu’il est suivi d’un autre numéral et quand il équivaut à un ordinal, quatre-vingt-dix et page quatre-vingt, en vertu d’une règle édictée par l’Académie en 1694, parce que son multiple était devenu une fonction isolée, d’où l’agglutination qu’on trouve dans Quatrevingt-Treize (titre d’un roman de Victor Hugo)68. Lorsqu’il est accompagné de millions et de milliards, quatre-vingts reste pourvu de son s, millions et milliards étant des noms et non des nombres, comme mille : quatre-vingt mille.
Formes multiplicatives et additives
La numération vicésimale coexiste avec la décimale .IIII. .XX. et .X., quatre vins/z et dis et enfin .XC. quatre-vingt-dix, un seul X pouvant être placé devant .C. comme devant .L., .XL. = quarante, suivi logiquement de .IIII. .XX. onze, .IIII.XX. et .XII., .IIII. .XX. et .XIIII., quatre vins/z et quatorze (Chanson d’Antioche 3876), quatre vingt quinze (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 99, § 6, 3-4), six vingt et dix huyt = cent trente et huit (Rabelais, Pantagruel, ch. 33, p. 133, § 4, 2), .VII. .XX. et trois, set vint et trois, cent quarante et trois (Prise d’Orange 1101 C, Bel Inconnu 2001), sept vings et trente et ung = cent soixante et onze (Charlemaine I, 237, cité dans Martin-Wilmet, Syntaxe, p. 100, § 177, 4). Au XVe siècle, le comptage décimal et vicésimal étant devenu courant, quatre vins, quatre vint et dix, puis quatre vingt dix, après soixante et dis, soixante-dix, connurent le développement que l’on sait, au détriment de septante, octante et nonante. Ces dernières formes, senties comme étant régionales, eurent à souffrir, entre le XVIe et le XVIIIe siècles, d’un ensemble de solides convictions qui s’imposèrent sur ce qui est correct et ce qui ne l’est pas en matière de langue, « Ne dites pas, mais dites », dont le principal instigateur, après François de Malherbe (1555-1628) et Gilles Ménage (1613-1692), grandes figures de la codification de la langue, fut, nous l’avons vu, Claude Favre de Vaugelas avec ses Remarques sur la langue française (1647), « manuel du savoir-vivre linguistique », dont l’influence prépondérante se fit longtemps sentir. Elles furent ainsi victimes des limitations puristes, édictées par les grammairiens, inspirées par le bon usage de la Cour, de la ville et du palais, c’est-à-dire des gens cultivés, les garants de ce bon usage, considérés comme appartenant au « meilleur des mondes69 », celui des auteurs les plus prestigieux (les grands classiques). Ces derniers rejetaient toutes les variétés de français qu’ils ressentaient comme n’appartenant pas à la norme et jugeaient viles et basses, à savoir le parler du peuple, voire de la bourgeoisie, et de la province, celui des gens ordinaires, pour lesquels ils avaient le plus grand mépris. Les normes du parler parisien s’imposèrent à une communauté linguistique considérablement étendue dont le prestige semble s’être accéléré au cours des XVe et XVIe siècles : « le français du roi et de l’élite qui l’entourait gagna toute l’aristocratie européenne », à l’exception de quelques poches de résistance au « parisianisme » que nous avons eu l’occasion de signaler70. Les dictionnaires publiés au XVIIe siècle, Richelet (1680), Académie française (première édition en 1694)71…, reflets des a priori négatifs des groupes sociaux, n’hésitèrent donc pas à adopter définitivement soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ; les grammairiens de l’époque classique, sensibles aux irrégularités, se prétendant les garants de l’usage, avaient évincé les formes étymologiques. Quant à l’Académie, elle avait remisé nonante, comme septante et octante, dans le domaine réservé à l’arithmétique et à l’astronomie.
Les traces d’une numération vicésimale, jusqu’à dix neuf vingts, ont longtemps persisté de l’ancien français au XVIe siècle, et même au XVIIe siècle, réduites par la suite à quatre-vingts et à son composé quatre-vingt-dix, qui seuls subsistent jusqu’en français moderne et sont directement, et curieusement, suivis du chiffre des unités, précédé ou non d’une particule de liaison, quatre-vingt-un, mais soixante-et-un, soixante-et-onze, l’usage étant quelque peu flottant. Force est de constater que cette manière de compter n’étant pas simple, on préféra faire appel à d’autres formations comportant cent et mille, d’emblée plus accessibles. Celles-ci finiront par s’imposer comme nous allons le voir.
Numération à base cent72
Le latin classique utilisait centum, primitivement neutre, « une centaine », devenu cent, parfois graphié çant, à la suite de la palatalisation du [k] initial en [ts], réduit à [s], et de l’amuïssement de la finale [-um]. Cent est très souvent employé seul (E.G. 835 A, 1968 A, 1993/2257, 2431/2735, 2479/2792, 2695 A, Ille et Galeron 351, 385, 918, 1068, 1069, Bel Inconnu 5473, 5482, 5562, Vengeance Fromondin 4254, Garin de Monglane 386, 477, 3798, 4384, 5040, 5059, 5195, 6628, 7068, 8080, 8601, 8773, 8810, 10591) et parfois comme substantif précédé d’un art. déf., les cents archiers (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XI, p. 236, § 2, 6), des cents/z comme synonyme de centaines (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 270, § 424, 8). Il peut être antéposé ou non : cent livres ou livres cent. Redoublé, cent et cent, et ce sera valable également pour mille, mille et mille, afin de marquer un grand nombre. L’expression un cent de qqch est devenue rare, alors que la forme elliptique faire du cent (= ‘cent km à l’heure’) connaît toujours le même succès.
Formes additives
Au-dessus de cent, les nombres en latin s’ajoutent, sur le modèle de ceux supérieurs à 20, dans l’ordre habituel du français, centum unus, centum duo, centum vinti, centum viginti duo, centum triginta septem, et ainsi de suite, en posant la centaine, puis l’unité séparée par un espace. Pour éviter les redites, le tour d’horizon avec cent antéposé sera d’autant plus rapide qu’à ces formes additives est longtemps préférée la numération vicésimale, par exemple, .VI. .XX., leur étant fréquemment alliée : .VI. .XX. et cinc…, plus facilement présent que cent vingt cinq. On pourra retenir : .C.III. (Ille et Galeron 192), cent et cinq (Rabelais, Tiers Livre, ch. 32, p. 121, § 2, 6), .C. et .XIIII. (Chanson d’Antioche 5781), .C. et .XV. (Prise d’Orange 1122 C), .C. et .L. (Moniage Guillaume 4752, 4941, Garin de Monglane 6539, 6657, 7388, 10684), .CL., cent cinquante (Chanson de Guillaume 658, 981, Conte du Graal II 7980). La formation composée la plus représentée, dans les nombreux textes médiévaux que nous avons consultés, est .C. et .L.. Il ne fut, par la suite, plus nécessaire de maintenir et entre les deux chiffres pour les composés supérieurs à cent, cent dix, cent vingt, cent cinquante, ces chiffres ne prêtant pas à confusion à cause de ressemblances homonymiques. Cent et un est parfois encore usité avec un sens indéterminé pour exprimer un grand nombre, cent et un tracas, cent et une raisons, cent et une histoires. La même indétermination se retrouve dans cent coordonné au pl. des, « cent et des », des étant employé seul ou suivi d’un substantif, « cent et des francs », « cent et des fois »73. On la rencontre aussi dans le redoublement de cent « À cent et cent reprises ». On observera enfin que lorsque deux nombres cardinaux composés, coordonnés ou unis par à, ont un élément en commun, on peut ne pas répéter cet élément : cent trois ou quatre ans. Il en est de même pour les formes multiplicatives que nous étudierons ci-dessous : de quatre à cinq cent mètres74. Quand il s’agit d’années, le nom an est sous-entendu, en 800, pour en l’an 800. Le comportement est identique avec les centaines, en 70 (= en 1870), en quatorze (= en 1914). Mil et cent peuvent aussi être sous-entendus, l’an .IIII.XX. et trois (Commynes, Mémoires IV-VI, l. VI, ch. VIII, p. 392, § 2, 3) (= en 1483).
Formes multiplicatives
Le latin classique multipliait le nombre cent et le faisait précéder du nom de la dizaine : ducenti, trecenti, quadringenti, quingenti, sescenti, septingenti, octingenti, nongenti. En latin vulgaire, on continue à préfixer le chiffre multiplicateur, cent se trouvant postposé. Comme vingt, cent multiplié prend la marque s du pl., devenue z, après t, alors qu’étymologiquement il est neutre : .II.C., II cenz, deus cenz/s (E.G. 1548 B, 1587 A, E.R. 14480), .CC. (E.G. 220 A, 1360 A, Garin de Monglane 9411), .III.C. (E.G. 2964 A, Garin de Monglane 14484, 14605), .III. cenz (Garin le Loherenc 18067), trois cens (Le Bel Inconnu 5754), .CCC. (Vengeance Fromondin 4495, 4504, Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole 1933, 4604), trois çanz (Aymeri de Narbonne 1919 R), .IIII. çanz, quatre cens/z (Aymeri de Narbonne 1494 R, Bel Inconnu 5487, 5509), .IIII.C. (E.G. 1035 B, 1690/1902, Garin de Monglane 2687, 8446, 8472), .IIII. cenz (E.R. 4922, Érec et Énide 6600, Garin de Monglane 2687, 6965, 11502, 11616, 14013), .IV.C. (Élie de Saint-Gilles 1647, 2427, 2441, Siège de Barbastre 227, 1725, 7404), .CCCC. (Chevalerie Ogier 672, Vengeance Fromondin 2369, 2785, 2852, 2882, Élie de Saint-Gilles 2369, 2795, 2852, 2882), .V.C. (E.G. 2295 B, 2401 A, 2412/2713, Garin le Loherenc 16849), sis cenz (Roman de Brut 9082, 9120), six cens (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XVII, p. 296, § 3-4), .VII.C. (E.G. 322 A, Garin le Loherenc 1173, 1355, 17362, 18412, Garin de Monglane 11432), set cens (Bel Inconnu 5499), set cenz (Chanson de Guillaume, 31, 490, 529), mais set cent (id., 25), .VIII. .C. (Garin de Monglane 2686), huyt cens (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XVII, p. 296, § 3, 15), .X. cenz (E.R. 2626), douze cens (Commynes, Mémoires I-III, l. II, ch. II, p. 188, § 3, 7), .XII. .C. (Couronnement de Louis 1678), quatorze cens (Rabelais, Gargantua, ch. 37, p. 100, § 1, 1-2), .XV. cens, quinze cens (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. VII, p. 214, § 1, 5, p. 216, § 2, 11, Rabelais, Pantagruel, ch. 17, p. 75, 11), .XV.C. (Garin le Loherenc 1500, 3374), seize cens (Rabelais, Gargantua, ch. 33, p. 90, § 5, 5, ch. 43, p. 113, § 2, 2). L’ancien français allait ainsi jusqu’à vingt et deux cens (Commynes, Mémoires I-III, l. I, ch. III, p. 68, § 3, 7), une fin de série ramenée à dix-neuf-cents en français moderne. La marque du pl. apparaissait en ancien français, que cent termine ou non le numéral, les cas d’emplois décimaux étant assez rares dans les textes de cette époque, que nous avons consultés, .III. cenz (Garin le Loherenc 18067), trois cenz e cinquante, les exemples étant limités, la préférence allant aux chiffres romains III.C. (Garin de Monglane 2687), .VII. C. (Garin le Loherenc 1173/1355), mais il est des cas où cent multiplié reste invariable, deux cent (Galeran de Bretagne 2835), doi cent (Ille et Galeron 1058), cinq cent (Chanson de Guillaume 157), set cent (id. 25) voisinant avec set cenz (id. 31, 490, 529), quinze cent (Lion de Bourges 26580, 30181) : cette absence d’accord reste exceptionnelle. Inversement on lit encore dans Claude Favre de Vaugelas et, précédemment chez Joinville, cens avec marque du pluriel, mil deus cens quarante huit, deux cens quarante deniers. La règle utilisée pour vingt sera étendue à cent au cours du XVIIIe siècle, toutefois l’Académie écrit encore, en 1762, neuf cens mille75. Enfin cent, comme vingt, reste invariable, quand il est employé comme numéral ordinal : page deux cent, l’an mille neuf cent.
Formes multiplicatives et additives
Elles sont plus ou moins fréquentes selon les auteurs, deux cens quatorze (Rabelais, Pantagruel, ch. 7, p. 29, 5), deux cens trente et sept (Rabelais, Pantagruel, ch. 28, p. 112, § 5, 3, p. 113, § 1, 1-2), troys cens deux (Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 27, § 2, 1), trois cens cinquante (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. IV, p. 198, § 1, 2-3, ch. XII, p. 244, § 2, 8, ch. XXI, p. 330, § 4, 11), .IIII.C. et .LX./.XL. (E.G. 1647/1859), quatre cens quatre vingtz quarante et quatre (Rabelais, Pantagruel, ch. 2, p. 16, § 1, 1-2), .V.C. et .XIIII. (Sermon d’Amiens, p. 5, § 10, 3) .V.C. et sissante et sis (Conte du Graal I 4668)76, six cens soixante (Rabelais, Pantagruel, ch. 27, p. 107, § 3, 7), .VII.C. .LX. et .XVII. (Sermon d’Amiens, p. 55, § 207, 2), huyt cens treize (Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 25, § 3, 1), neuf cens quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 26, p. 73, § 3, 2), unze cens cinq (Rabelais, Gargantua, ch. 8, p. 25, § 4, 1), quinze cens neuf et demye (Rabelais, Gargantua, id., § 3, 2-3).
Tous ces nombres sont d’un usage courant. On observera qu’à cent et quatre vingt peut être substitué .IIII. .XX. outre .C. (Garin de Monglane 6800), et que six vingts a été plus longtemps fréquent que 120.
Numération à base mille
Le latin classique possédait un adjectif indéclinable mī́lle qui a donné naissance, après l’amuïssement de sa voyelle finale, au singulier mil (un millier). Au pluriel, il faisait appel au substantif neutre [mī́lǐa] (des milliers), déclinable. On préfixait [mī́lǐa] par le chiffre multiplicateur, duo milia, tria milia (avec la forme neutre du chiffre trois), quatuor milia, quinque milia, decem milia, centum milia. Employé seul, il est devenu, par suite de l’affaiblissement du [a] final en [e̥], puis en [ə] muet, milie77 (avec un [l̬] palatal, parce que suivi d’un [y] < [mī́lya]), mile (forme avec [l] dépalatalisé), ou mire (par rhotacisme du [l]). Mil(l)e était employé comme adjectif ou comme substantif. L’ancien français faisait ainsi la différence entre mil au sg., et mil(l)e au pl., une distinction subtile qui est plus théorique qu’effective. L’usage resta flottant durant tout le Moyen Âge, vingt mille (Lion de Bourges 27210), à côté de vingt mil (id. 27352, 27409, 30144), mil et mil(l)e se rencontrant indifféremment au pluriel jusqu’aux XVIe et XVIIe siècles. Le même constat peut être fait dans la quasi-totalité des textes. La distinction entre mil sg. et mil(l)e pl. s’est progressivement effacée par suite de la généralisation de mille. Toutefois mil fut réservé, de manière arbitraire, à l’expression des dates de l’ère chrétienne, ce que constatait déjà Oudin, en 1652, dans sa Grammaire française, « l’an mil », mais « l’an mille cinq cents avant J.-C. ». Cependant on met de préférence mil quand il est suivi d’un ou plusieurs nombres, en mil huit cent onze, et mille, quand il est multiplié, l’an deux mille, une distinction qui s’est imposée au XVIIIe siècle, mais n’est pas toujours respectée, même si elle est admise par l’Académie française, depuis 200278.
Il y eut quelques tentatives de pourvoir mille d’un s caractéristique du pl., mais elles se soldèrent par un échec : trois miles (Hervis de Mes 387, Jehan de Saintré, p. 332, § 104, 10), VI. miles (id., p. 372, § 118, 3), .X. miles (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 84, § 93, 9), mais .II. mile (ibid., 6), II. .C. miles (Hervis de Mes 10432), troiz a quatre cens milles (Jehan de Saintré, p. 378, § 121, 20). Seul le nom mil(l)e, qui désigne une mesure itinéraire, dont la longueur varie selon les temps et les pays, est pourvu de cet s, .XVIII. mils (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VII, ch. XVI, p. 140, § 2, 4), .XXX. milles (id., l. VIII, ch. VII, p. 212, § 2, 2). Cependant, au XVIIe siècle, les grammairiens discutent encore de la pertinence de mettre un s à la fin de mille, « milles amitiés », et tranchent d’une manière définitive, pour l’invariabilité, des mille et des cents, rarement des cents et des mille, une invariabilité qui, loin d’être respectée, finit par s’imposer au fil des années79.
Le numéral cardinal, postposé au substantif, fait, comme en français moderne, office d’ordinal : l’an .MCCCCLXV. (Commynes, Mémoires I-III, l. 1, ch. III, p. 70, § 2, 1-2), l’an .MCCCCIIIIXXXVII. (id. VII-VIII, l. VII, ch. I, p. 46, § 2, 14).
Le substantif millier, fréquemment employé, existe à date ancienne, très souvent utilisé sous forme de cs pl., .XV. millier (Garin de Monglane 14013), .XXX. millier (E.G. 1657 A, Saisnes 1412/1345). Il ne comporte normalement pas d’s, mais une tendance à ajouter cette marque au cs. se dessine : .XX. miliers (Orson de Beauvais 3340), .XXX. milliers (Raoul de Cambrai 7567). Quant aux crég., ils peuvent être ou non pourvus de cet s, set milliers (Ami et Amile 1221), .LX. milliers (Chanson d’Antioche 653), a .C. et a millier (Couronnement de Louis 375), a milliers et a cenz (Charroi de Nîmes 634).
Les Romains, qui ne savaient pas nommer les puissances de 10 supérieures à 100 000, transcrivaient un million par decies centena milia « dix centaines de mille »80. Jusqu’au XVIe siècle, on se contenta de multiples de mille : douze cens mil (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXV, p. 370, § 1, 5-6), plus de .XXII. cens mille (Rabelais, Pantagruel, cité dans Grevisse-Goosse, Bon usage, p. 772, § 598, H1), voire .CM. tans et .CM. tans et .CM. tans (Sermon d’Amiens, p. 37, § 145, 4). On connaissait cependant milïon, emprunté, par l’intermédiaire des banquiers, à l’italien millione, au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, vers 127081, ung milion (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXV, p. 370, § 1, 14), troys millions (Rabelais, Gargantua, ch. 50, p. 130, § 1, 28), mille et millions et centaines (Rabelais, Quart Livre, ch. 20, p. 84, § 2, 2), cinq cens mille millions (Rabelais, Quart Livre, ch. 21, p. 87, § 2, 1-2), les millions (id., ch. 20, p. 85, § 6, 6). Million étant un nom se construit avec la préposition de, un million d’euros.
Formes additives
En latin, au-delà de mille, le nom de la centaine occupe directement la seconde place : mille centum viginti duo = 1122. Au Moyen Âge, pour les composés supérieurs à mille et à un million, comme avec ceux qui dépassent cent, un et copulatif apparaît entre mille et cent : .M. et cent (Chanson d’Antioche 6380), .M. et .V.C. (Garin de Monglane 4482, 5276, 10578, 14417, Jehan de Saintré, p. 416, § 135, 7), .X. .M. et .III. .C. (Garin de Monglane 14693) ou, parfois inversement, .LX. et mil (Prise d’Orange 1392 C), .XIIII. et .XX. .M. (Saisnes, 1098 L), soixante et dixhuict mille (Rabelais, Quart livre, ch. 64, p. 190, § 8, 2). Progressivement cet et s’estompa dans mille un, mille deux, mille cinq cens, mil quatre vingts et six (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. XXVII, p. 384, 3-4). Il ne survit, à côté de un et de trois, que lorsqu’il est le déterminant spécifique, devant un substantif, pour exprimer un grand nombre, mille et un tracas, mille et trois conquêtes de don Juan. On retrouve mille et un dans le titre de deux recueils de contes, l’un oriental, Les mille et un jours, l’autre arabe, Les mille et une nuits, le second ayant une célébrité beaucoup plus grande que le premier82. Ces tours sont d’un emploi restreint, au regard des formes multiplicatives, voire surtout multiplicatives et additives que nous étudierons ci-dessous.
Au lieu de dire mille cent, mille deux cents, mille sept cents…, on dit souvent onze cents, douze cents, dix-sept cents, dix-huit cents, jusque et y compris dix-neuf cents, mais on ne dit plus dix cents pour mille, vingt cents, trente cents…, pour deux mille, trois mille… Cette façon de s’exprimer, qui s’écarte des règles de la numération avec mille, plus littéraire, est préférée dans la langue écrite (textes administratifs, scientifiques, juridiques…)83.
Formes multiplicatives
Cent et mille se multiplient aisément. Mille, comme en latin, est précédé du chiffre multiplicateur : doi mile (Chevalerie Ogier 1126), quatre mil (Commynes, Mémoires I-III, l. III, ch. III, p. 308, § 2, 9), .IIII.M. (Guibert d’Andrenas 1618), dix mil (Commynes, id., l. II, ch. XI, p. 256, § 1, 34), .X.M. (Garin de Monglane 9275), dis mille (Lion de Bourges 33323, 33347), quinze mille (Rabelais, Gargantua, ch. 47, p. 123, § 2, 3), .XV.M., mil (Hervis de Mes 1556, 2927), .XXM. (Mort Garin le Loherain 3839), quarante mil (Commynes, Mémoires VII-VIII, l. VIII, ch. VIII, p. 218, § 2, 17), cinquante mille (Rabelais, Tiers Livre, ch. 52, p. 180, § 2, 11), .LXX. mil (Yonnet de Metz 1288), .C.M., mil(l)e (E.G. 1439 A, 2636 A, Chevalerie Ogier 1365, Garin de Monglane 10838, 14495, 14771), six vingt mil (Commynes, Mémoires I-III, l. II, ch. V, p. 216, § 2, 12-13, id. VII-VIII, l. VIII, ch. XXI, p. 324, § 1, 10), trois cens mil (Commynes, id. IV-VI, l. IV, ch. XIII, p. 128, § 2, 7), vingt fois cent mille (Rabelais, Gargantua, ch. 50, p. 130, § 1, 22), .XXIII. cens mille (ibid., § 1, 27), .XXVI. cens mille (ibid., § 1, 28), .XXX. fois .C.M. (Chanson d’Antioche 6507), trente cens mille (Rabelais, Pantagruel, ch. 26, p. 106, 25).
L’accord de un, portant sur mille et non sur tonnes, se fait au masculin, dans quarante et un mille tonnes.
Les dizaines de mille sont des myriades, 10 000 = une myriade, 20 000 = deux myriades, mais ce mot, au sens littéral précis, à l’origine, désigne plus facilement, aujourd’hui, une grande quantité.
À partir de la fin du XVe siècle, se développèrent billion, quadrillion, quintillion, sixtillion, octillion, monillion, un million étant le multiplicateur. Il fallut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que cette innovation fût divulguée et, par là-même, pour que ces mots fussent introduits dans la langue française, ce qui n’empêche pas qu’aujourd’hui l’usage de ces multiples de million soit déconseillé84. Ils seront suivis de milliard (mille millions), un subst. qui se répandra lentement dans la langue courante85 et qui, comme les précédents, n’entravera pas la variation de vingt et de cent anticipés : deux cents millions, quatre vingts milliards, mais avec, avant lui, une indication inférieure à 2, comportant une virgule, il reste au singulier, 1,5 milliard, ce qui peut se lire un milliard virgule cinq ou un milliard et demi86. On verra même apparaître gigatonne Gt, un milliard de tonnes, dont l’usage reste évidemment très limité. D’un emploi plus fréquent, à cause des émissions de carbone générées par les feux du Canada (2022-2023), la mégatonne correspond à un million de tonnes de TNT (trinitrotoluène, puissant explosif nitré), unité d’évaluation de la puissance destructive d’une arme nucléaire.
Formes multiplicatives et additives
À l’origine, elles sont, elles aussi, reliées par un et copulatif, mil deus cenz et .II. (Villehardouin, Conquête de Constantinople, p. 76, § 76, 6), .M. .CC. et .VI. (id., p. 280, § 441, 13), .II.M. et .IIII.XX. (Chanson d’Antioche 1475), deux mille trois cens et neuf (Rabelais, Tiers Livre, ch. 36, p. 134, § 2, 16), .IIII. mile et .LX. (E.G. 3446 B), .IIII.M., quatre mil et .VII.C. (Chanson d’Antioche 2167 et 2518), neuf mille trente et huyt (Rabelais, Gargantua, ch. 50, p. 129, § 3, 23-24), .X.M. et .III.C. (Garin de Monglane 14693), sis cens mille et quatorze (Rabelais, Pantagruel, ch. 22, p. 95, § 6, 2), sept cens mille et troys (Rabelais, Gargantua, ch. 32, p. 86, § 3, 7), dis huyt cent mille quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 51, p. 133, § 1, 7), .XXX. fois .C.M. (Chanson d’Antioche 6507), .C. foiees .XXX. mil et .XL. (E.G. 10 A), vingt et deux cens mille (Rabelais, Gargantua, ch. 33, p. 90, § 4, 4), le chiffre additif pouvant être anticipé. Au long des siècles, cet et eut tendance à disparaître : deux mille cinq cens (Rabelais, Gargantua, ch. 47, p. 123, § 2, 15), huyt mille sept cens (Rabelais, id., ch. 23, p. 66, § 6, 2-3), neuf mille troys cens trente (Rabelais, id., ch. 53, p. 136, § 2, 3), unze mille neuf cens (Rabelais, Pantagruel, ch. 33, p. 133, § 3, 2-3), treze mille six cens vingt et deux (Rabelais, Gargantua, ch. 27, p. 78, § 4, 3), vingt deux cens soixante mille et seize (Rabelais, Pantagruel, ch. 32, p. 131, § 1, 2), troys cens soixante sept mille et quatorze (Rabelais, Gargantua, ch. 4, p. 15, § 2, 6-7), sept cens mille et troys (id., ch. 2, p. 86, § 2, 7), octante cinq mille six vingts et treize (Rabelais, Cinquiesme Livre, ch. 39, p. 118, § 3, 15). On retiendra encore, cette fois avec million, six vingt quatorze millions deux et demy (Rabelais, Gargantua, ch. 47, p. 123, § 2, 2) et, plus près de nous, mille millions de mille sabords, célèbre injure du Capitaine Haddock, immortalisée par Hergé. Mille milliards constituaient une milliasse, terme vieilli, senti aujourd’hui, avec un suffixe -asse, comme étant péjoratif pour faire allusion à une très grosse somme ou à un très grand nombre. Les très grands nombres s’expriment plutôt au moyen de leur puissance (dix puissance cinq, treize, quinze), indiquée à l’aide d’un chiffre suscrit 105, 1013, 1015.
Conclusion
Nous devons mettre un terme au long périple que nous venons d’effectuer, à travers les siècles écoulés de notre ère, en nous efforçant de reconstituer ses différentes étapes. Il nous conduisit de zéro à autant de milliasses que les êtres finis que nous sommes peuvent concevoir. Le développement des nouvelles technologies – l’intelligence artificielle en étant le dernier oracle – nous oblige quotidiennement à voguer sur une mer noire de chiffres, d’analyses, de modèles auxquels on nous ordonne de croire. Au travail, ne jure-t-on pas soumission aux statistiques de toutes sortes ? Nous espérons que notre enquête, dans l’air du temps, tout en ayant l’avantage de déployer un large éventail de textes médiévaux, dont on a conservé un certain nombre de spécificités, aidera nos lecteurs à comprendre pourquoi les numéraux, malgré quelques finasseries, sont ce qu’ils sont. Ces parents pauvres de nos grammaires ne sont jamais, contrairement à ce que l’on pourrait penser, soumis à l’arbitraire : leur évolution obéit à des lois qu’un examen rigoureux nous a permis d’établir. Dans un des dialogues de Platon (428-348), Kratulos (386 avt. J. C.), Cratyle et Socrate ne constataient-ils pas déjà que « l’homme étant un être de raison, les signes linguistiques sont rationnels. La relation entre le signe et son référent est motivée » ? L’interprétation de ces signes à la lumière, d’une part, de l’étymologie, qui a tant apporté à la formation, à l’enrichissement et à « l’illustration » du vocabulaire et, d’autre part, du rôle joué par la prononciation, à la fois dans la continuité et la transformation d’une langue au cours de son histoire, nous a permis de mettre en valeur, à travers leur complexité, les facteurs qui ont déterminé leur évolution. Pour éclairer les obscurités qui devaient l’être et que l’on considérait comme des étrangetés, une grande rigueur fut toujours notre règle cardinale durant un parcours qui se voulut le plus cohérent possible et susceptible, à travers les informations intégrées dans un contexte familial où plusieurs membres sont en train d’accomplir de hauts faits d’armes, de contribuer à entretenir la fiction de vérité historique propre à la chanson de geste87.
Puissent ces quelques réflexions faire en sorte que nos lecteurs potentiels en viennent à poser un regard tout neuf sur un petit pan de l’histoire d’une langue qui, même si elle a tendance à perdre du terrain, au profit de l’anglais et de l’allemand, n’en reste pas moins vivante, aujourd’hui, à travers toutes les nuances qu’elle présente d’un pays à l’autre, où elle est toujours pratiquée, au point que l’on peut désormais parler des français de Belgique, de Suisse, du Québec, du continent africain.
