Les Grands Ducs de Bourgogne comprirent très tôt la portée politique des traditions historiques cultivées à travers l’ensemble de leurs possessions : rien de tel, pour fédérer cet ensemble disparate, que de chercher dans l’histoire, ancienne ou plus récente, des événements ou des figures héroïques susceptibles d’incarner un sentiment d’appartenance proprement bourguignon1. L’une des grandes spécificités de ce milieu curial tient ainsi à l’essor d’une école de chroniqueurs orientée tout entière vers l’actualité2. Or le fonds patrimonial de la Médiathèque Jean Lévy à Lille, qu’il s’agisse des manuscrits ou des imprimés anciens, recèle un nombre appréciable d’ouvrages pleinement représentatifs de cette production historiographique et, plus largement, de l’efflorescence littéraire qui caractérise le Siècle de Bourgogne3.
Soucieux de faire pièce aux Chroniques de Saint-Denis, retraçant les heures glorieuses du royaume de France, le duc Philippe le Bon instaure en juin 1455 un poste officiel d’historiographe de la maison de Bourgogne, occupé successivement par trois écrivains de renom, George Chastelain, Jean Molinet et Jean Lemaire de Belges. Si leur mission consiste à relater, dans un récit historique, les hauts faits accomplis sous l’égide de leur prince, ils sont appelés de surcroît à réagir, par le biais d’écrits ponctuels, aux événements de l’actualité. Ainsi George Chastelain compose-t-il vers 1464 un traité allégorique destiné à réconforter la reine d’Angleterre Marguerite d’Anjou, récemment détrônée et réfugiée alors à la cour de Bourgogne. L’œuvre, intitulée Le Temple de Bocace, s’inscrit dans le prolongement du De casibus virorum illustrium du célèbre écrivain italien du XIVe siècle et retrace la destinée de grands personnages contemporains, frappés par le mauvais sort, à l’instar de la souveraine, mais ayant finalement triomphé de l’adversité.
Cette œuvre importante nous est conservée dans seize manuscrits et une édition ancienne, publiée en 1517 par l’éditeur parisien Galliot Du Pré4. Or l’une de ses copies manuscrites les plus précoces figure dans les collections de la Bibliothèque municipale de Lille5. Datée au plus tard de 14746, elle compte parmi les quatre exemplaires de luxe du Temple de Bocace, où la transcription, effectuée sur vélin, est agrémentée d’une miniature de frontispice, voire, pour l’un des volumes, de plusieurs autres illustrations7. Comme l’indique l’ex‑libris autographe ajouté à la fin du texte, le manuscrit a appartenu à Jean Martin8, décédé à Dijon le 28 novembre 1474 et attesté en qualité de valet de chambre et garde des joyaux du duc Philippe le Bon (1449), puis de premier sommelier de corps de ce prince (1458)9. Il est certes assez inhabituel de rencontrer dans la librairie d’un simple fonctionnaire un ouvrage destiné prioritairement à la classe nobiliaire. Néanmoins, comme le constate Céline Van Hoorebeeck, les fonctions assignées à cet officier dans l’entourage immédiat du duc permettent de mieux comprendre comment il put se procurer une œuvre de cette nature10. Chastelain lui-même rend hommage, à la mort de Philippe le Bon, à l’intégrité et au dévouement sans faille de ce précieux serviteur, léal preud’homme et bien aimé [...], son sommelier de chambre, lequel avoit en main toutes ses menuetés qui appartenoient à son corps et à son plaisir faire, or et argent et joyaux, qui montoient à grand prix11. Tout porte à croire, de surcroît, que Jean Martin fut étroitement associé aux activités littéraires de la cour de Bourgogne. Ainsi apparaît-il dans le célèbre recueil des Cent Nouvelles nouvelles (ca 1462) en tant que conteur de la 78e nouvelle12. Si l’évocation d’un cercle de conteurs relève très probablement d’une mise en scène littéraire, il n’en demeure pas moins que l’oralité de l’œuvre laisse supposer qu’elle témoigne d’une forme de sociabilité et fut présentée devant un public curial trié sur le volet13.
Le manuscrit lillois du Temple de Bocace a par malheur été amputé de son premier feuillet, très certainement orné d’une miniature susceptible d’intéresser les collectionneurs : tandis que la copie de la Vaticane offre une scène traditionnelle de dédicace14, le frontispice de l’exemplaire de Louis de Bruges est agrémenté d’une scène assez intime où George Chastelain converse avec la reine Marguerite d’Anjou15 ; quant au manuscrit d’Adolphe de Clèves, il présente une miniature plus complexe illustrant le songe allégorique de l’auteur, qui, assis à une table, est représenté la plume à la main16, couchant par écrit sa misterieuse vision17. À l’instar de ces trois copies, l’exemplaire de Lille a été richement décoré : on y relève des pieds-de-mouche bleus encadrés de motifs géométriques roses, parfois filigranés18, mais aussi régulièrement rehaussés à la feuille d’or, des lettres figurées19 et des lettrines champies dorées de la hauteur de deux lignes dont l’intérieur et le pourtour sont ornés de motifs roses et bleus, ces lettrines étant souvent précédées de bouts-de-ligne roses et bleus20. Les grandes articulations du texte sont signalées par des rubriques transcrites à l’encre rouge tandis que, dans le dialogue entre la reine et Boccace, les noms des interlocuteurs sont soulignés à l’encre rouge21. Les réglures apparentes sur les trois dernières pages restées blanches témoignent du travail de préparation des feuillets, antérieur à la phase de transcription22.
Fig. 1. George Chastelain, Le Temple de Bocace : Lille, BM, ms. 336, fol. 15r° (© Lille, BM)
Fig. 2. George Chastelain, Le Temple de Bocace : Lille, BM, ms. 336, fol. 18v° (© Lille, BM)
Les Chroniques de Jean Molinet (1435-1507), qui succéda à George Chastelain en 1475, sont très largement représentées dans le fonds des manuscrits : sur les dix-sept copies du XVIe siècle qui sont parvenues jusqu’à nous, ce ne sont pas moins de sept exemplaires qui se trouvent aujourd’hui conservés à Lille. Certes, il s’agit là de témoins mutilés qui ne renferment qu’une section du récit de l’indiciaire en raison de la disparition de la première ou de la seconde partie de ces copies. Ils rendent compte, néanmoins, du rayonnement de ce texte auprès du lectorat du Nord de la France : de même que les Chroniques, qui s’étendent de 1474 à 1506, s’imposent pour cette période comme l’une des sources essentielles, leur auteur, établi à Valenciennes à compter de 1470, y accorde une place déterminante à l’histoire régionale, qu’il s’agisse du Hainaut, de la Flandre ou de l’Artois23.
Le manuscrit 349, issu de la bibliothèque de l’abbaye Notre-Dame de Loos, porte l’ex-libris de maistre Bernardt Huysmans24. Il ne renferme que la première partie des Chroniques, de 1474 à 1485, encore que la table des chapitres se prolonge jusqu’en 150625. À l’exception de quelques lettrines de la hauteur de trois ou quatre lignes, le programme de décoration n’a pas été réalisé, les espaces aménagés en tête de chacun des chapitres étant demeurés vides. Un nombre appréciable de soulignements témoignent des centres d’intérêt de l’un des lecteurs, qui s’attache à relever les noms des valeureux combattants du siège de Neuss et met en exergue, dans une note marginale, le loz de ceulx de Malines devant Nuysse26.
Les manuscrits 519, 520 et 521, décrits dans les catalogues comme les trois volumes d’un même exemplaire, émanent en réalité de deux exemplaires distincts, réunis par les soins d’un bibliophile : outre le fait que l’écriture du troisième volume diffère nettement de celle des deux premiers, le format de ces volumes, initialement assez réduit, a été augmenté de 38 millimètres afin d’ajuster leur format à celui du troisième volume. Les manuscrits 519 et 520, conçus comme un ensemble homogène, présentent une foliotation continue et couvrent les années 1474 à 1489. Ainsi que l’indique la note figurant à la fin du premier volume et ajoutée a posteriori sur un feuillet supplémentaire, noté 144 bis, cette transcription est toutefois entachée d’une lacune pour les années 1480 à 1482 ; cette note dévoile par ailleurs l’identité du copiste du manuscrit 519, nommé Jacques de Fauche27. Comme en témoigne la mention Fin de la premiere volume indiquée au feuillet 191v°, la transcription des manuscrits 519-520 s’arrêtait initialement en 1485, à la fin du chapitre 11628 ; le colophon figurant au bas de la même page précise en outre que le texte qui précède fut escript fort en haste par moy, Jehan Lalou le filz, pedagogue en Valenciennes, 1562, ce colophon étant suivi de la signature Jehan Lalou29 : un demi-siècle après sa mort, le chroniqueur hainuyer continue de la sorte à susciter l’intérêt des milieux lettrés de sa bonne ville de Valenciennes. Un nouveau copiste, demeuré anonyme, a toutefois poursuivi la transcription jusqu’au chapitre 195 (1489)30. Il a tenté, qui plus est, de faire disparaître toute trace du travail effectué par son prédécesseur : non content d’avoir biffé, au feuillet 191v°, les diverses mentions citées ci-devant, il demande expressément, dans une note marginale, à ce qu’elles soient recouvertes d’une bande de blan papier pourvue du titre du chapitre suivant31. Le manuscrit 521, de facture plus soignée que les deux premiers, couvre la période 1489‑1506 et est le seul des trois volumes à se trouver pourvu d’une table des chapitres32. L’on y reconnaît le signe au ciel dessiné dans un certain nombre de témoins afin d’illustrer le phénomène astronomique observé en Brabant durant la nuit du 27 mai 1496 et lié sans doute à l’apparition d’une comète33. Le titre de l’ouvrage, transcrit au recto du premier feuillet, fait état du canonicat dont fut pourvu Jean Molinet au sein du chapitre valenciennois de la Salle-le-Comte, ce qui laisse à penser que ce manuscrit fut copié lui aussi dans la ville de résidence du chroniqueur34. Sur la même page figurent des ex-libris identifiant trois des possesseurs successifs du volume : Aldebert Ansel, assurément le plus ancien, Charles Cocquiel, conseillier et advocat fiscal du bailliage de Tournay, et enfin P. F. Hozeus, cette dernière mention étant datée de 167535. Comme en témoignent les cachets apposés en plusieurs endroits, les manuscrits 519 à 521 proviennent tous trois de la bibliothèque du chapitre de la collégiale Saint-Pierre de Lille36.
Les manuscrits Fonds Godefroy 53 et 54, qui constituent un ensemble homogène, renferment la seconde partie des Chroniques de l’indiciaire et couvrent respectivement les années 1485-1492 et 1492-150637. Pourvus l’un et l’autre d’une table des chapitres38, ils débutent semblablement par une présentation sommaire de leur contenu39. Quoiqu’ils ne présentent aucune décoration, il avait été prévu de les agrémenter de lettrines, ainsi qu’en témoignent, au début de chaque chapitre, une lettre d’attente et un espace de la hauteur de quatre lignes. Les colophons des deux volumes permettent de les rattacher à un groupe de manuscrits dérivant de la copie effectuée entre 1544 et 1546 par les soins de François Haussart en sa qualité d’huissier de chambre de la reine Marie de Hongrie40. À s’en remettre aux colophons de cet ensemble de manuscrits, le travail fut réalisé en trois temps : tandis que la première partie fut copiée entre janvier et la Saint-Jean 1544, le premier volume de la seconde partie fut achevé le 26 août 1545 et le dernier volume fut transcrit entre le 15 avril et le 12 août 1546. Dans la mesure où ces indications figurent dans le colophon originel de cinq des manuscrits des Chroniques41, il va de soi, comme le soulignent les éditeurs, qu’elles furent reproduites a posteriori par les copistes à partir de leur modèle et ne nous renseignent guère quant à leurs dates de transcription, mais bien plutôt quant à la période où fut copié leur modèle42. L’ex-libris figurant en tête du manuscrit Godefroy 54 – Toujours Caillaud 1585 – fournit toutefois un terminus ad quem quant à la date de confection de ces deux témoins lillois43.
Le manuscrit Godefroy 52 couvre les années 1474 à 1485 et présente le même contenu que le manuscrit 349, si ce n’est qu’il renferme en outre une transcription de l’Aultre prologue des Chroniques44. La table des chapitres s’y trouve précédée d’une présentation sommaire comparable à celle des manuscrits Godefroy 53 et 54 ; ce même texte est reproduit, dans sa majeure partie, entre le premier et le second prologue45. Le manuscrit est dépourvu de toute ornementation, hormis de grandes initiales calligraphiées en tête des rubriques et de chacun des chapitres ; la transcription, très peu aérée, couvre l’intégralité de l’espace de la page. Un colophon, ajouté d’une autre main que celle du copiste, reprend pour partie l’indication relative à la transcription effectuée par François Haussart46. Tout porte à croire, néanmoins, que cette mention est nettement postérieure à la confection du manuscrit et qu’elle fut empruntée à un autre exemplaire en vue de souligner la valeur de l’ouvrage, dont l’autorité se trouvait renforcée par les fonctions curiales de ce copiste et ses liens étroits avec la régente Marie de Hongrie47.
Les deux volumes les plus intéressants des Chroniques conservés au sein du fonds lillois sont toutefois le manuscrit Godefroy 51 et le manuscrit 33948, qui émanent, croyons-nous, du même atelier et furent réalisés, selon toute vraisemblance, dans les années qui suivirent la mort de l’écrivain. S’ils ne renferment l’un et l’autre que la seconde partie des Chroniques, à compter de 1485 ou 1489, ils sont pourvus de textes introductifs de facture assez semblable49, puis de tables des chapitres présentées en des termes assez proches50. L’on relève par ailleurs de nettes similitudes dans l’ornementation des deux manuscrits : foliotation d’origine à l’encre rouge, titres courants à l’encre rouge indiquant les années couvertes par le récit, lettrines et pieds-de-mouche peints à l’encre rouge, la forme de la lettrine L étant tout à fait identique51, mais aussi lettrines à motifs rouges et bleus52. Plus encore, le phénomène céleste de 1496 y fait l’objet de dessins quasiment identiques53.
Fig. 3. Représentation d’un phénomène céleste, dans Jean Molinet, Chroniques : Lille, BM, ms. 339, fol. 234r° (© Lille, BM)
Bien davantage, on relève dans chacun des deux témoins des représentations du « moulinet », ce jouet d’enfant en forme de toupie et pourvu d’une cordelette actionnant les ailettes du moulin : dessiné dans la panse de la lettrine C en tête du premier chapitre du manuscrit 339, il réapparaît dans chacun des deux volumes à la fin du texte des Chroniques, se présentant de part et d’autre sous une forme assez semblable54. Nul doute que ce « moulinet » ne constitue là une forme de signature : anobli par lettres patentes du 1er avril 1504, Jean Molinet avait choisi comme armes parlantes un escu d’azur a ung cheveron d’or et a trois petitz molinetz d’or55, cette couleur héraldique étant fidèlement restituée dans les dessins des deux manuscrits. L’on sait du reste que, dès le début des années 1500, l’écrivain avait lui-même opté pour cette signature visuelle, faisant figurer le « moulinet » à la fin de l’editio princeps de la Naissance de Charles d’Austrice, poème publié entre 1500 et 1503 par l’imprimeur valenciennois Jean de Liège56.
Fig. 4. Représentation du « moulinet » figurant sur les armes parlantes de l’auteur, dans Jean Molinet, Chroniques : Lille, BM, ms. 339, fol. 1r° (© Lille, BM)
Fig. 5. Représentation du « moulinet » figurant sur les armes parlantes de l’auteur, dans Jean Molinet, Chroniques : Lille, BM, ms. Godefroy 51, fol. [582]r° (© Lille, BM)
Fig. 6. Représentation du « moulinet » figurant sur les armes parlantes de l’auteur, dans Jean Molinet, Chroniques : Lille, BM, ms. 339, fol. 382r° (© Lille, BM)
Si leurs sections liminaires sont conçues sur le même modèle, le manuscrit Godefroy 51 et le manuscrit 339 diffèrent quant à leurs derniers feuillets : le manuscrit 339 s’avère plus complet dans la mesure où il renferme l’ultime chapitre des Chroniques, consacré au lamentable trespas de Philippe le Beau alors que le manuscrit Godefroy 51 se clôt sur le chapitre précédent, qui reproduit les lettres adressées au roi d’Angleterre Henri VII par Guillaume de Croÿ, seigneur de Chièvres57. Le manuscrit Godefroy 51 est seul pourvu d’un texte de conclusion, où se trouvent reprises sous une forme abrégée les données figurant dans les propos introductifs58.
Aucune donnée complémentaire ne permet de préciser la datation du manuscrit Godefroy 51 ; comme dans le manuscrit Godefroy 52, une mention relative à la copie de François Haussart figure au bas du dernier feuillet59, mais il s’agit là encore d’un ajout nettement postérieur qui n’apporte guère d’information quant à l’origine de ce témoin. En revanche, le manuscrit 339 recèle à cet égard une donnée essentielle : comme l’indique le copiste au terme de son texte liminaire, cet exemplaire résulte d’une commande émanant de Charles Coguin, supérieur de l’abbaye Saint-Sauveur d’Anchin, voisine de Douai60. L’indication est confirmée par les armoiries peintes en regard du premier feuillet du texte des Chroniques : l’on y reconnaît à gauche les armes de l’abbaye d’Anchin, « D’azur semé de fleurs de lis d’or, et un cerf passant d’argent brochant sur le tout », et à droite l’écu de l’abbé Charles Coguin, « D’argent, au 1 et 4 fretté d’azur ; au 2 et 3, à la fasce d’azur surmontée d’une merlette de sable, et sur le tout brochant un écusson de gueules à 3 écailles d’or ; crosse formant cimier » ; l’écu de l’abbé est accompagné de sa devise : Favente Deo61.
Fig. 7. Armes de l’abbaye Saint-Sauveur d’Anchin (à gauche) flanquées de l’écu de l’abbé Charles Coguin (à droite), dans Jean Molinet, Chroniques : Lille, BM, ms. 339, fol. jv° (© Lille, BM)
Charles Coguin, abbé d’Anchin de 1508 à 1546, nous est connu grâce à la palette du peintre Jean Bellegambe dont il fut le protecteur et qui le représenta vers 1511 sur le polyptyque d’Anchin62. Il disposait d’une riche bibliothèque pour laquelle il se fit notamment confectionner un important missel, un épistolier et un lectionnaire daté de 1522, les armoiries du commanditaire étant pareillement représentées en tête des trois volumes63. Aussi peut-on imaginer qu’il eut à cœur de se procurer dans une officine proche de Valenciennes un exemplaire personnalisé des Chroniques de Molinet quelque temps après son entrée en fonction, qui suivit de peu la mort de l’indiciaire64.
Nous serions assez enclin, dans cette perspective, à rapprocher le manuscrit Godefroy 51 et le manuscrit 339 du manuscrit 10385 de la Bibliothèque royale de Belgique, malheureusement détruit en août 1914 dans l’incendie de la Bibliothèque de l’Université de Louvain où il avait été envoyé en prêt65. Cet exemplaire, qui renfermait le texte des Chroniques dans son intégralité, avait été achevé en 1514 et se trouvait pareillement agrémenté de lettrines « rouges, quelques-unes mélangées de bleu », mais aussi de « crochets alinéaires », de « titres courants » et d’une « ancienne foliotation au vermillon66 ». Il constituait, de l’avis des éditeurs, l’une des meilleures copies des Chroniques et « aurait pu même être adopté comme base67 ». Les similitudes d’ordre décoratif entre ce témoin et les deux manuscrits lillois sont d’autant plus intéressantes que l’exemplaire est explicitement daté de 1514 et qu’il fut transcrit par un religieux de Crespin, village hainuyer situé à quelques lieues de Valenciennes. Qui plus est, son commanditaire, Charles de Sommaing, membre de la noblesse locale, est désigné à la fin du texte liminaire en des termes semblables à ceux dont use le scribe du manuscrit 339 pour mentionner l’identité du destinataire : ainsi que le précise le copiste, les Chroniques y furent recoeullies, escriptes et mises au net de la main dampt Nicole Climot, religieux de Crespin, au commandement de tres prudent et venerable personnage Charles de Sommaing, escuier, alors bailli de Crespin et pruvost de Quievrain, en l’an mil xvc et xiiij68.
Il nous apparaît dès lors vraisemblable que ces trois témoins aient été réalisés dans l’entourage de l’écrivain, décédé quelques années plus tôt. Comme en témoignent là encore les propos introductifs repris dans la plupart des manuscrits, son fils, Augustin Molinet, joua à ce stade un rôle déterminant dans la préservation du texte des Chroniques, qui furent recoeullies, escriptes et mises au net de [sa] main69. Ainsi est-il tentant d’imaginer que le légataire, soucieux d’honorer la mémoire de son père, veilla personnellement à faire agrémenter les manuscrits confectionnés dans son entourage immédiat de ces petits molinetz d’or si chers au cœur du Valenciennois. L’une des variantes du manuscrit 339 vient au demeurant accréditer cette hypothèse. Augustin Molinet y est présenté tout à la fois en tant que tresorier de Walcourt et chanonne de Condet70 : la mention du premier de ces titres, absente des autres manuscrits, laisse à penser que cet exemplaire des Chroniques émane bel et bien de son pays de connaissance.
L’un des principaux représentants de l’historiographie bourguignonne est le chroniqueur Enguerrand de Monstrelet, qui entreprit de donner une suite à l’œuvre du célèbre Jean Froissart pour les années 1400 à 144471. Son récit, qui se signale par son souci de la précision, se nourrit des témoignages multiples qu’il recueillit sa vie durant en sa qualité de prévôt de Cambrai. La bibliothèque municipale de Lille conserve un exemplaire du premier livre de ces chroniques, qui a pu être perçu par le lectorat comme une œuvre autonome puisqu’il s’achève en 1422 avec la mort du roi Charles VI72.
Si nous sont conservées, pour le XVe siècle, vingt-six copies – pour la plupart très partielles – du texte de Monstrelet, seuls trois de ces témoins sont antérieurs à 1470. L’on constate en revanche, à compter de cette date, un surcroît d’intérêt pour le récit du chroniqueur, une douzaine de copies étant parvenues jusqu’à nous pour la seule décennie 147073. C’est à cette deuxième génération de manuscrits qu’appartient l’exemplaire lillois, dont la datation ressort de l’examen des filigranes74 : ce sont là de grands in‑folios de facture assez modeste, transcrits sur papier, le texte étant disposé sur deux colonnes et dépourvu d’illustrations. Ces volumes peuvent être tenus pour représentatifs de la diffusion de la littérature au sein de la bourgeoisie urbaine alors que les somptueux codices enluminés sur parchemin demeuraient l’apanage de l’aristocratie75 : l’on connaît notamment les manuscrits de luxe conservés dans les librairies de Louis de Bruges et d’Englebert de Nassau, enluminés respectivement par le Maître de la Chronique d’Angleterre (ca 1470-1480) et par le Maître des Livres de Prières des environs de 1500 (ca 1495)76.
Quoiqu’aucune mention ne vienne nous éclairer quant à l’identité du commanditaire du volume77, plusieurs indices laissent à penser qu’il fut réalisé dans la région de Lille. Outre le fait qu’il est issu de la bibliothèque de l’abbaye de Cysoing, la version de la Chronique transcrite par le copiste est apparentée à celle du manuscrit français 6486 de la Bibliothèque nationale : tous deux reproduisent un nombre important de pièces officielles, « particularité assez remarquable » de l’avis de l’éditeur78. Or le colophon de cet autre exemplaire, daté du 12 mai 1459, témoigne explicitement de ses origines lilloises : Je, Olivet du Quesne, natif de Lille lez Flandres, accomplis de coppier ce present livre le xije jour de may l’an mil iiiic lix79.
Tout comme les manuscrits 339 et Godefroy 51 des Chroniques de Jean Molinet, la copie lilloise du récit de Monstrelet est dotée d’une ornementation toute traditionnelle destinée à en faciliter la lecture. La structuration du texte est indiquée par des rubriques, des pieds-de-mouche et des lettrines transcrits à l’encre rouge : tandis que figure en tête de chacun des chapitres une simple lettrine de la hauteur de trois lignes, le changement de millésime est signalé, dans une douzaine de cas, par une lettrine plus élaborée, de la hauteur de cinq à sept lignes, agrémentée de motifs floraux et de fioritures ornementales80 ; deux grandes lettrines filigranées de la hauteur de neuf lignes ornées de motifs du même type décorent en outre le début du prologue et l’entrée en matière du premier chapitre ; l’espace blanc aménagé en tête du prologue était manifestement dévolu à une miniature de frontispice qui ne fut pas réalisée81. Le titre courant mentionné au recto de chacun des feuillets permet au lecteur d’identifier, au moyen d’un simple chiffre, l’année couverte par le récit du chroniqueur. Le copiste a pris soin, par ailleurs, de mettre en évidence les citations de l’Écriture sainte dont Enguerrand de Monstrelet émaille son récit : ces passages sont transcrits par de larges traits de plume et des caractères de plus grand format82.
Fig. 8. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques : Lille, BM, ms. 660, fol. [3]r° (© Lille, BM)
Le récit d’Enguerrand de Monstrelet est l’une des premières chroniques de langue française à avoir été diffusée par le biais de l’imprimerie : ce ne sont pas moins de huit éditions qui se succèdent entre 1503 et 1614, permettant à un public élargi d’accéder à cette œuvre tenue pour essentielle83. Si la version la plus ancienne est celle du célèbre libraire Antoine Vérard, parue entre 1499 et 150384, le fonds de la Bibliothèque municipale renferme celle de l’éditeur parisien François Regnault, publiée en trois volumes et imprimée entre mars et avril 151885. Tandis que les deux premiers tomes de l’ouvrage renferment le texte intégral de Monstrelet (1400-1444), le troisième tome contient la continuation anonyme de son récit pour la période 1444-1467, qui, comme dans la tradition manuscrite, s’y trouve attribuée au même chroniqueur86. L’édition de François Regnault renferme en outre quatre nouvelles continuations absentes des manuscrits, qui portent respectivement, pour les trois premières, sur les règnes de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII et, pour la dernière, sur le début du règne de François Ier (1515-1516)87. Si le récit des événements de la fin du XVe siècle (1461-1498) figurait déjà dans l’édition précédente, publiée en 1512 par Jean Petit et Michel Le Noir88, les textes relatifs à la période la plus récente (1498-1516) constituent un apport original de l’édition de François Regnault.
Le titre de chacun des trois volumes, à vocation publicitaire, met en valeur, plutôt que l’ancrage bourguignon du récit, le vaste champ d’investigation couvert par le chroniqueur, dont l’œuvre historique embrasse les territoires de la Chrétienté entière : Monstrelet s’y trouve présenté d’emblée comme le digne continuateur de Jean Froissart89. On reconnaît sur cette page la marque typographique de l’éditeur, constituée d’un éléphant arborant son monogramme – « FR » – surmonté d’une forteresse90, suivie de l’adresse du libraire. Au bas de la page de titre de chacun de ces volumes, l’un des anciens possesseurs de l’ouvrage a indiqué de sa main, en guise d’ex-libris, sa devise, empruntée à un poème d’Ovide, suivie de son nom et de la date probable de son acquisition : Bene qui latuit bene vixit. Carolus Herlin. 157791. Tout nous porte à croire qu’il s’agit là du docteur en droit Charles Herlin, dont le nom est mentionné dans un acte de vente de la fin du XVIe siècle portant sur un fief situé à Halluin92.
Le prologue est illustré, de manière classique, d’un bois gravé figurant l’auteur au travail : son manuscrit est posé devant lui sur un lutrin et les différents livres qui constituent ses sources sont éparpillés à travers la pièce93. Le début du texte des Chroniques, qui traite de l’avènement du jeune Charles VI, est illustré d’une gravure assez peu appropriée, où un souverain d’âge mûr est représenté sur son trône, brandissant une épée94. L’ouvrage est ponctué de pieds-de-mouche et de lettrines ornées tantôt de motifs floraux, tantôt de visages humains et de cadelures. Attestée à la même époque dans le matériel typographique de l’éditeur Michel Le Noir, la lettrine figurant sur la page de titre est agrémentée d’un visage surmonté de cadelures qui se prolongent sur la droite par la figuration d'une grue ou d'une huppe, représentée la tête en bas et avalant un serpent95.
Fig. 9. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques, 3 tomes en 3 vol., Paris, François Regnault, 1518, t. 1, page de titre : Lille, BM, Fonds patrimonial 43902 (© Lille, BM)
Sont conservées, par ailleurs, au sein du fonds lillois les deux éditions suivantes de la Chronique de Monstrelet, qui remontent quant à elles au dernier tiers du XVIe siècle. La première, datée de 1572, fut établie par les soins du célèbre Denis Sauvage96. Comme l’indique l’achevé d’imprimer figurant à la fin de chacun des trois tomes, l’ouvrage fut imprimé à Paris par Jean Le Blanc en 157197. Sa publication fut assurée, sous la forme d’une édition partagée, par les libraires parisiens Guillaume Chaudière et Pierre L’Huillier. Ainsi l’ouvrage s’ouvre-t-il sur un prologue original adressé au roi de France Charles IX, daté du 1er novembre 1571 et cosigné par L’Huillier et Chaudière en leur qualité de libraires de l’Université de Paris98. À la fin du tome 1 figure un extrait du privilège qui leur fut accordé le 6 novembre 157199.
Comme l’ensemble des ouvrages publiés par Pierre L’Huillier, l’exemplaire lillois est orné, sur la page de titre de chacun des trois volumes, de sa marque typographique. Dans un cadre richement décoré se dresse un olivier ; un phylactère enroulé autour de son tronc arbore la devise de l’éditeur, empruntée au Livre des Psaumes – Oliva fructifera in domo Dei Psal 51100 – tandis que son monogramme est gravé sur une stèle s’élevant, à droite, au pied de l’arbre101. Indiquée au bas de la page, l’adresse du libraire – rue Sainct Jaques à l’Olivier – fait pareillement référence au patronyme de Pierre L’Huillier. Les exemplaires de l’ouvrage publiés par ce dernier se distinguent en outre de ceux de Guillaume Chaudière102 par la dédicace imprimée au verso de la page de titre du premier tome : un poème composé de dix-huit alexandrins à rimes plates est adressé par L’Huillier à P. Gamin, fils de P. Gamin, citoyen de Cambray, sur ce que cest autheur [Monstrelet] estoit de la mesme ville.
Fig. 10. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques, 3 tomes en 2 vol., Paris, Jean Le Blanc pour Pierre L’Huillier, 1572, t. 1, page de titre : Lille, BM, Fonds patrimonial 66238 (© Lille, BM)
Le titre du premier tome met l’accent tout à la fois sur l’identité du chroniqueur, soulignant sa qualité de gentilhomme cambrésien, et sur l’intérêt de son récit, décrit comme une source de première importance quant à la phase ultime de la guerre de Cent Ans et aux cruelles guerres civilles entre Armagnacs et Bourguignons. Le sous-titre, qui souligne sa portée exemplaire, le présente comme un complément indispensable aux Chroniques de Jean Froissart et aux Mémoires de Philippe de Commynes : comme l’indique l’éditeur, la période couverte par le texte attribué alors à la plume de Monstrelet (1400-1467) vient combler fort à propos l’écart chronologique qui sépare ces deux monuments de l’historiographie103. Ainsi Denis Sauvage situe-t-il sa publication dans le prolongement direct des éditions de Commynes et de Froissart qu’il avait lui-même publiées tour à tour, respectivement en 1552 et entre 1559 et 1561104. S’il reproduit l’ensemble des continuations figurant déjà dans l’édition de François Regnault, Sauvage prend garde, toutefois, à mettre en exergue le caractère novateur de son travail d’édition : la chronique a été reveüe & corrigée, précise-t-il, sur l’exemplaire de la Librairie du Roy, & enrichie d’abbregez pour l’introduction d’icelle, & de tables fort copieuses105. Le prologue de la Chronique est précédé, en effet, d’un Abbregé des chroniques d’Enguerran de Monstrelet portant sur les trois tomes de l’ouvrage106, tandis qu’un index analytique107 et une liste d’Annotations et corrections108 figurent à la fin de chacun des trois tomes.
Quant à la dernière édition du siècle, conservée en deux exemplaires dans le fonds patrimonial, elle fut publiée par les Parisiens Pierre Mettayer et Laurent Sonnius en 1595 et 1596109. Comme l’indique l’achevé d’imprimer figurant à la fin des deux premiers tomes, elle a été imprimée à Paris par Pierre Mettayer en 1589110. Les éditeurs reprennent le texte établi par Denis Sauvage et prennent soin de reproduire très exactement, en tête du premier tome, le titre et le sous-titre de l’ouvrage publié en 1572111, conscients qu’ils furent, assurément, de la portée publicitaire de cette présentation, toute propre à susciter l’intérêt du lecteur.
Enfin, l’historiographie bourguignonne s’enrichit, à la fin du XVe siècle, d’un nouveau genre historique promis à un bel avenir : tout comme son contemporain Philippe de Commynes, Olivier de la Marche s’illustre dans le genre des « mémoires », forme d’écriture résolument subjective où le narrateur se fonde sur ses propres souvenirs. Ainsi que l’indique l’ex-libris figurant en tête du texte, le manuscrit de ce récit conservé à Lille provient de l’abbaye Notre-Dame de Loos112. S’il reproduit dans son intégralité le texte des Mémoires (1435-1488), l’ordre de succession des trois livres qu’ils comportent n’y est pas respecté : à la suite du prologue et du premier livre figure la transcription du troisième livre de l’ouvrage, tandis que la copie du deuxième livre est reportée dans la dernière partie du manuscrit113.
Le volume, qui compte au nombre des six manuscrits renfermant la version intégrale des Mémoires, constitue de surcroît une assez bonne copie qu’il est permis de situer « at the heart of the textual tradition114 ». La transcription est quasiment dépourvue d’ornementation : un espace blanc de la hauteur d’une à quatre lignes a été aménagé en tête du prologue et des livres II et III, l’espace étant néanmoins demeuré vide de sa lettrine. Seules de grandes lettres calligraphiées agrémentent la transcription des premiers mots de chaque paragraphe. On remarque en outre que plusieurs segments du premier livre des Mémoires sont précédés des mentions Histoire, Petite histoire ou Grande histoire115. Ces rubriques sont pareillement attestées dans le manuscrit français 2869 de la Bibliothèque nationale de France et, à un degré moindre, dans le manuscrit 10999 de la Bibliothèque royale de Belgique. Dues très probablement à la plume d’Olivier de la Marche, elles permettent au lecteur d’apprécier l’importance relative des diverses parties de ce vaste exposé généalogique composé aux alentours de 1488 et où l’auteur exalte, en une trentaine de chapitres, l’ascendance prestigieuse de l’archiduc Philippe le Beau. Ainsi apportent-elles un précieux éclairage sur le message didactique que recèle ce premier livre, où le jeune prince est appelé à modeler sa conduite sur les actions vertueuses de ses ancêtres116. Autre particularité intéressante de cette copie, ses derniers feuillets présentent un fragment des Chroniques abrégées des anciens rois et ducs de Bourgogne, offertes au même Philippe le Beau vers 1486117. Les recherches menées dans l’entourage de l’archiduc sur l’ancien royaume des Burgondes sont rattachées de la sorte, très opportunément, à l’œuvre du mémorialiste qui réserve une place de choix, au sein de son premier livre, à cette composante essentielle du passé austro-bourguignon118.
Fig. 11. Olivier de la Marche, Mémoires : Lille, BM, ms. 794, fol. 48v° (© Lille, BM)
Il fallut attendre 1561 pour que les Mémoires d’Olivier de la Marche fussent diffusés à leur tour par le biais de l’imprimerie. La conception de l’ouvrage, conservé en deux exemplaires dans le fonds lillois119, est due là encore à l’érudit Denis Sauvage, grand connaisseur s’il en est de l’historiographie du Bas Moyen Âge, tandis que la publication fut assurée par l’imprimeur lyonnais Guillaume Roville, alias Rouillé. L’Extraict du Privilege reproduit en tête de l’ouvrage, daté du 8 octobre 1558, octroie à ce dernier l’exclusivité de l’impression et de la vente de l’ouvrage pour une période de douze ans à compter du moment de sa publication120. Toutefois, de manière significative, la marque typographique de l’éditeur commercial est remplacée, dans le second exemplaire lillois, par les armes de Denis Sauvage, « à un chevron et à trois colombes, le cimier surmonté d’une colombe121 ». Son nom figure en bonne place à la suite du titre, de même que sa qualité éminente d’historiographe du défunt roi de France Henri II.
Fig. 12. Cronique de Flandres. Continuation de l’histoire et cronique de Flandres. Olivier de la Marche, Mémoires, éd. Denis Sauvage, Lyon, Guillaume Rouillé/Roville, 1561 : Lille, BM, Fonds patrimonial 65265-65266 (© Lille, BM)
Bien loin de se limiter à l’édition des Mémoires d’Olivier de la Marche, le projet conçu par Denis Sauvage vise en réalité à offrir au lecteur une version intégrale de l’histoire du comté de Flandre depuis les origines jusqu’au début du XVIe siècle. Ainsi les Mémoires sont-ils publiés, dans ce même volume, à la suite de la Cronique de Flandres, récit anonyme du XIVe siècle dont l’un des manuscrits est pareillement conservé dans le fonds lillois122. Non content de remanier le texte de cette Cronique, Denis Sauvage a pris soin de la pourvoir d’une Continuation propre à couvrir les événements des années 1383 à 1435, cette période n’étant pas traitée dans les deux œuvres reproduites : s’il se compose de trois parties distinctes, l’ouvrage est donc conçu par son maître d’œuvre comme un recueil parfaitement homogène. Il s’ouvre sur une lettre dédicatoire où Denis Sauvage présente globalement son projet au jeune roi Charles IX123. Il comporte par ailleurs trois prologues spécifiques du même auteur portant respectivement sur la Cronique de Flandres, sur la Continuation de l’histoire et cronique de Flandres et sur les Mémoires d’Olivier de la Marche124.
Sauvage fait état, dans le deuxième de ces prologues, de son souci de combler l’écart chronologique séparant la Cronique de Flandres du récit du mémorialiste : ainsi qu’il le précise, il s’est essentiellement fondé pour ce faire sur les Chroniques de Froissart et sur celles de Monstrelet. Quant à ses éditions de la Cronique de Flandres et des Mémoires, elles sont fondées, déclare-t-il dans leurs prologues respectifs, sur les manuscrits qui lui furent liberalement envoyés par un membre du lignage bourguignon des Poupet ; il est naturel, en effet, que Charles de Poupet, chambellan de Philippe le Beau, ait été en possession des Mémoires d’Olivier de la Marche, attaché comme lui à la maison de l’archiduc. L’ouvrage diffère donc sur ce point des précédentes éditions de Denis Sauvage, établies à partir de sources imprimées et complétées au besoin par l’un ou l’autre manuscrit. Comme il s’en explique pareillement dans ses deux prologues, il a apporté de nombreuses modifications aux textes tirés de ces deux manuscrits : de même qu’il a jugé bon d’en moderniser le style, il s’est appliqué à en remodeler les rubriques afin qu’elles coïncident plus étroitement avec le contenu des chapitres correspondants.
La décoration du volume se compose notamment de bandeaux, imprimés en tête des principales sections des trois textes : tandis qu’un même bandeau à enfants et satyres dansants illustre le début du prologue de la Cronique de Flandres, le prologue de sa Continuation et la Table de cette dernière, on peut observer ailleurs deux types de bandeaux à décor végétal et entrelacs, attribués à Pierre Eschreich, « connu à Lyon sous le nom de Vase puis de Cruche125 ». Outre les lettrines blanches à décor végétal placées en début de chapitre, l’imprimeur a choisi de faire figurer, en tête des trois parties de l’ouvrage, quatre lettrines empruntées à l’alphabet des oiseaux du graveur lyonnais Georges Reverdy : l’initiale noire, ornée d’un ou de deux oiseaux, s’y détache sur un fond à décor végétal126. Ainsi l’homogénéité de la décoration est-elle en parfait accord avec le projet éditorial de Denis Sauvage, soucieux de proposer à son lectorat un ouvrage cohérent retraçant dans son ensemble l’histoire du comté de Flandre.
Il importe par ailleurs de souligner la spécificité du second exemplaire lillois : à la différence des autres exemplaires du même ouvrage, le volume renferme, à sa suite et sous la même reliure, la réédition en 1559 par le Lyonnais Jean de Tournes de la version des Mémoires de Philippe de Commynes réalisée par le même Denis Sauvage (1552)127. L’on reconnaît, sur la page de titre de cette dernière partie, la marque typographique de Jean de Tournes ; au centre d’un cercle formé par deux vipères entrelacées figure un cartouche reproduisant la devise de l’éditeur : Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris128. De toute évidence, le regroupement de cette édition avec celle des Mémoires d’Olivier de la Marche témoigne de la volonté d’envisager conjointement les œuvres des deux mémorialistes. S’il est certes possible que cet heureux rapprochement soit dû à l’initiative d’un bibliophile éclairé, il est tentant d’y reconnaître là encore une manifestation de l’activité de Denis Sauvage, qui put veiller, en concertation avec ses deux éditeurs, à réunir de la sorte dans un même volume ses deux récentes contributions à la connaissance de l’historiographie de la fin du XVe siècle. L’hypothèse nous apparaît d’autant plus vraisemblable que l’exemplaire lillois des Mémoires d’Olivier de la Marche et des deux chroniques qui l’accompagnent résulte du premier tirage de cet ouvrage, effectué en 1561129.
Enfin, la deuxième édition de l’œuvre du mémorialiste est pareillement conservée à la Bibliothèque municipale. Établie à partir de l’édition de Denis Sauvage, elle fut élaborée par Jean Lautens, seigneur de Wiericx et de Kemmeland, dit de Gand, attesté vers 1598 en qualité de maître et conseiller de la Chambre des comptes à Lille130. Publié en 1566 par l’éditeur gantois Gerard de Salenson131, le volume, de facture plus modeste, avait pour principal objectif de faire pièce à la malveillance de l’historiographie française envers les mouvements de rébellion des Gantois. Ainsi qu’il s’en explique dans son prologue132, Jean Lautens accompagne le texte des Mémoires de commentaires parfois très fournis visant à plaider en faveur de la politique gantoise. De même, les titres de chapitre de l’édition de Denis Sauvage sont modifiés par ses soins lorsqu’ils lui apparaissent défavorables aux Gantois. L’ouvrage rencontra, semble-t-il, un réel succès auprès du lectorat des Pays-Bas espagnols. Il donna lieu en 1567 à un second tirage, identique au premier, et fut réédité en 1616 à Bruxelles par Hubert Antoine. Cette édition, qui reproduit rigoureusement celle de Gerard de Salenson, fit l’objet la même année de deux tirages successifs : le second, dont un exemplaire est conservé à Lille, est pourvu d’un prologue de l’imprimeur au lecteur133.
De par sa richesse et sa diversité, le corpus historiographique bourguignon conservé à la Bibliothèque Jean Lévy134 offre de la sorte un bel échantillon des modalités de diffusion de ces textes, qui, grâce aux soins attentifs des copistes et des premiers éditeurs, ont été transmis à la postérité. À la différence des volumes richement enluminés qui vinrent garnir les bibliothèques nobiliaires, la majeure partie des manuscrits de chroniques revêtent avant tout une fonction utilitaire, assurée parallèlement, au fil du XVIe siècle, par le précieux travail des libraires-éditeurs. Certains des témoins recueillis dans le fonds lillois rendent compte, par ailleurs, de l’intérêt durable du lectorat régional pour les récits composés, au fil du XVe siècle, par les chroniqueurs des fastes bourguignons.





![Fig. 5. Représentation du « moulinet » figurant sur les armes parlantes de l’auteur, dans Jean Molinet, Chroniques : Lille, BM, ms. Godefroy 51, fol. [582]r° (© Lille, BM)](docannexe/image/2203/img-5.jpg)


![Fig. 8. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques : Lille, BM, ms. 660, fol. [3]r° (© Lille, BM)](docannexe/image/2203/img-8-small800.jpg)



