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Si les historiens1 ont beaucoup étudié les nombreuses batailles qui ont marqué la France au Moyen Âge, notamment par le biais des Chroniques (Grandes Chroniques de France, Chroniques de Villehardouin puis de Froissart, Croniques et conquestes de Charlemaine…), ils ont moins souvent eu l’occasion de confronter leurs approches à celles des littéraires – qui, quant à eux, s’intéressent majoritairement à l’idéologie et ne consacrent pas toujours de longs développements à l’aspect concret, proprement guerrier, des récits médiévaux ou d’inspiration médiévale. Le colloque organisé à Lille III les 26-27 janvier 2017, dans le cadre de l’équipe Alithila, avec la participation de l’équipe Textes et Cultures de l’Université d’Artois, de l’IRHIS et de l’association « Modernités Médiévales », a eu pour objectif d’associer ses différents aspects du combat, « poétisés » par l’écriture, mais aussi techniques et anthropologiques (comme a pu le faire John Keegan dans Anatomie de la bataille2). Les réflexions portant sur les activités de reconstitution de batailles ou de combats, l’histoire vivante, les affrontements dans le jeu Grandeur Nature ou encore le développement des Arts Martiaux Historiques Européens ont occupé une place importante dans les débats, et nous remercions à cette occasion l’association REGHT (« Recherche et Expérimentation du Geste Historique et Technique »3) qui nous a fait profiter de son expertise lors d’une belle démonstration de combat.

Ce numéro de Bien Dire et bien aprandre reprend les communications du colloque en les complétant de nombreuses contributions supplémentaires de manière à aborder de concert la façon dont sont traitées les batailles médiévales dans les textes historiques ou littéraires médiévaux, mais aussi légèrement ultérieurs ou plus récents, qu’ils soient issus du roman historique, du genre contemporain de la fantasy ou encore des médias audiovisuels. Stratégies des armées et du combat proprement dit, armement et équipement, violence maîtrisée ou furor, figuration de l’adversaire, mais aussi représentation psychologique et physique du guerrier, héros glorieux et/ou corps blessé, y font l’objet d’une attention particulière.

Le plan du volume reflète ce programme : une première moitié en est davantage consacrée à la représentation (première partie, « Chanter la guerre au Moyen Âge ») et à l’expérience (deuxième partie, « Hommes de guerre ») médiévales de la bataille, d’Azincourt (article de François Lenhof) à Pavie (Nina Mueggler) en passant par Grunwald (Adrien Queret-Podesta) et les croisades (Geneviève Grossel, Olivier Wicky). Cet ensemble d’articles explore la manière dont s’écrivent et se vivent, indissociablement, les épisodes militaires qui rythment les sources littéraires et les chroniques historiques. Évolution et permanence du registre épique sont ainsi observées par Sandrine Legrand, Yamin Fekir et Adelaïde Lambert ; leur investissement par les chroniqueurs et mémorialistes peut être interrogé à partir des articles de Anh Thy Nguyen ou de Geneviève Grossel, et utilement comparé aux archives des sources comptables exploitées par Bernard Schnerb sur l’espace bourguignon ou au droit de la guerre médiévale qui fait l’objet des travaux de Jérôme Devard.

La seconde moitié du volume nous éclaire sur les manières dont les publics d’aujourd’hui s’emparent de cette matière médiévale, et sur le paradoxe apparent qui la voit si vivante alors que ce qu’elle décrit de la bataille et des corps guerriers peut sembler très éloigné de nos expériences contemporaines autrement plus confortables et protégées. Les activités de reconstitution s’efforcent de faire transition entre les époques, avec toutes les difficultés que cela implique dans la rigueur de leurs pratiques : dans la troisième partie, « Expérimenter les gestes et les règles »4, Marie-Jane Pindivic et Cyril Dermineur nous présentent leur démarche d’interprétation des sources, tandis que Pierre-Henry Bas et Adeline Dumont leur font écho du côté de l’expérimentation. Les joueurs de jeu de rôle Grandeur Nature que nous fait découvrir Marianne Cailloux, quoiqu’infiniment plus libres dans leur rapport à l’histoire, retrouvent la contrainte sous la forme de l’instauration de règles qui ne sont pas sans rappeler celles des AMHE. Enfin, la quatrième partie, « Comme à la guerre », fait place aux représentations contemporaines de la guerre médiévale, avec ce que cela implique de préoccupations pédagogiques dans des corpus en partie adressés à la jeunesse, comme c’est le cas des romans de T.H. White (article de Justine Breton) et de Jacques Roubaud (Leticia Ding), mais aussi de partis pris esthétiques, dans les romans de George Martin (Tasnime Ayed) ou dans les scènes de bataille médiévale du cinéma hollywoodien et européen (Gaspard Delon). Le genre médiévaliste de la fantasy est bien sûr à l’honneur, et notamment le courant contemporain de la fantasy qui s’attache à reproduire les conditions médiévales de l’art de la guerre (Mary Gentle, Miles Cameron, George Martin, en France Justine Niogret…), dans les articles de Tasnime Ayed, Anne Besson et Emmanuelle Poulain-Gautret.

Malgré ces subdivisions du volume, ce sont sans doute les parallèles qui frappent encore davantage, par-delà les distances temporelles – quand un manuel du xve siècle est adapté aux conditions pratiques de l’escrime contemporaine –, et les échos qui relient les représentations littéraires et historiques de la guerre aux deux extrémités de nos corpus, de l’épopée à la fantasy, « de Guillaume à Cendres » pour reprendre le titre d’Emmanuelle Poulain-Gautret, du combat singulier des chansons de geste (Yamen Feki) à ceux du Trône de fer (Tasnime Ayed). Les motifs épiques, les régularités génériques des médias contemporains et les régulations ludiques prennent alors tous leur sens, ceux d’invariants anthropologiques, témoins d’une expérience humaine individuelle et collective, partagée et pérenne.

Notes

1 Voir bien sûr, entre autres, les travaux de Georges Duby, de Philippe Contamine ou de Jean Flori. Return to text

2 Dans cet ouvrage (Paris, Laffont, 1993), l’historien traite trois batailles, Azincourt (1415), Waterloo (1815), La Somme (1916), en insistant sur l’expérience vécue par les troupes. Return to text

3 Voir leur site www.reght.fr Return to text

4 Notons que l’Université de Lille, autour de Bertrand Schnerb, a accueilli plusieurs manifestations d’historiens pionniers des méthodes de l’histoire vivante : Archéologie expérimentale et histoire de la guerre, un état des lieux, organisée par P.-H. Bas et B. Schnerb, Lille III, 3 décembre 2010. Les Arts de guerre et de grâce (xive-xviiie siècles), De la codification du mouvement à sa restitution : hypothèse, expérimentations et limites, organisée par P.-H. Bas, D. Kiss-Mützenberg et D. Jaquet, Lille III, 21 et 22 mai 2012. Les Arts de Mars, théories et pratiques de l’Antiquité à la Renaissance : l’apport de l’expérimentation gestuelle, organisée par P.-H. Bas, C. Dermineur, G. Martinez et l’association REGHT, Lille III, 18 et 19 novembre 2014. Voir l’article de Pierre-Henry Bas pour une plus large mise en contexte de ces travaux. Return to text

References

Bibliographical reference

Anne Besson and Emmanuelle Poulain-Gautret, « Avant-propos », Bien Dire et Bien Aprandre, 33 | 2018, 5-7.

Electronic reference

Anne Besson and Emmanuelle Poulain-Gautret, « Avant-propos », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 33 | 2018, Online since 01 mars 2022, connection on 25 juin 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/641

Authors

Anne Besson

Université d’Artois, « Textes et Cultures »

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Emmanuelle Poulain-Gautret

Université de Lille, Alithila

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CC-BY-NC-ND