Comme Français, nous ne remercierons pas sir Walter Scott de l’incursion qu’il vient de faire dans notre histoire : nous serions plutôt tenté de la reprocher à cet Écossais. Certes, celui qui entre tous nos rois, nos Charlemagne, nos Philippe-Auguste, nos Saint Louis, nos Louis XII, nos François Ier, nos Henri IV, et nos Louis XIV, a été choisir pour son héros Louis XI, ne peut être qu’un étranger.
Victor Hugo1
Par leurs récriminations restées célèbres contre Walter Scott et son Louis XI sombre et fort peu chevaleresque, le jeune Hugo et Alfred de Vigny2 posent tout le problème des valeurs que la personne royale est censée incarner. Faut-il y voir les paroles de légitimistes nostalgiques d’un ordre disparu ? Certainement, car la figure de Louis IX, dont la grandeur et la sainteté sont présentées comme le contre-modèle de « l’universelle araigne », traduit encore le rêve d’une alliance renouvelée du sabre et du goupillon. Puisque, pour mener à bien cette entreprise, le roman historique scottien, trop focalisé sur la fin du monde ancien et sur la marche irréversible du temps, est discrédité, il faut donc créer une littérature à la mesure de cette ambition, élaborer de nouvelles formes ou réactualiser les genres anciens qui ont fait leurs preuves. Doit-on, dès lors, retrouver les valeurs encomiastiques du Lys sacré du P. George Estienne Rousselet (1631), qui élève saint Louis au rang de « phare » dont la lumière « nous descouvre toutes les perfections des autres Princes Chrétiens3 » – Louis XI compris donc ? L’histoire des vertus royales, conçue comme une pièce maîtresse de la Contre-Réforme, doit-elle, pour mener à bien cette entreprise, servir de modèle désormais à la Contre-Révolution ?
Certes, la figure royale que Vigny et de Hugo appellent de leurs vœux semble vouloir se calquer sur la « Royale Fleur, hieroglyfique des hommes illustres4 » exaltée par cette littérature qui devait faire taire les Huguenots et ébranler leur obstination. Mais en fait, il n’est pas possible d’assimiler la démarche de la Contre-Réforme et celle de la Contre-Révolution, comme le montre le jugement négatif que les deux écrivains modernes portent sur Louis XI. Si les auteurs catholiques de la Renaissance et du début du xviie siècle rangent Louis XI dans cette vertueuse lignée royale française – Ronsard fait de lui, dans sa Réponse aux injures et calomnies, un monarque authentiquement dévot qui chasserait la « peste envenimée protestante5 » et Rousselet le considère comme un modèle de sagesse –, le xixe siècle ne voit plus en lui que mascarades et superstitions : si les médailles pieuses du roi sont pour Ronsard de véritables actes de piété qui font de Louis XI – accompagné du Duc de Charolais – le porte-drapeau posthume6 d’une véritable croisade anti-protestante, elles ne sont qu’objets de moquerie pour les écrivains post-révolutionnaires.
Au-delà de l’anecdote, les controverses qui, au xixe siècle, ont entouré l’action politique du fils de Charles VII, traduisent, nous semble-t-il, une forme de sensibilité moderne, qui résiste aux assauts moralisateurs et édifiants de la Restauration, une sensibilité plus encline aux contradictions et aux paradoxes, à une dé-hiérarchisation des valeurs et de ce fait, à l’effacement des grandes figures. Déjà sous l’Empire, cette sensibilité désenchantée avait été soulignée par Mme de Genlis, lorsqu’elle reproche à la forme du dictionnaire biographique récemment en vogue, – ainsi la célèbre Biographie universelle ancienne et moderne –, son manque de discrimination et de hiérarchisation. Alors qu’il ne faudrait « parler que des personnages héroïques, interessans ou extraordinaires7 », elle accuse les auteurs de ne les évoquer que pour les critiquer et non pour en honorer la mémoire8. Ainsi, elle dénonce un genre qui accroît le savoir historique en tendant à une description totalisante des personnages mais leur fait perdre leur dimension héroïque, phénomène encore aggravé par la fragmentation due à la forme même du dictionnaire.
Revenons un instant sur cette forme elle-même, afin de comprendre comment ce « genre », qui a constitué, au début du xixe siècle, un véritable phénomène littéraire et scientifique, a influencé profondément les représentations que l’on se faisait des figures historiques. L’article de dictionnaire est en effet devenu alors – et le phénomène se poursuivra pendant tout le siècle – une source importante d’information et d’inspiration, au point que la Biographie universelle ou Dictionnaire historique se vante de pouvoir « tenir lieu d’une bibliothèque entière à celui qui n’aurait pas d’autres livres9 ». Le dictionnaire, qui sélectionne « tous ceux qui auront un titre légitime au souvenir de la postérité10 », ceux qui relèvent de l’histoire contre ceux qui relèvent des légendes et de la mythologie11, influence donc directement la perception que l’on se fait des « grands hommes ». La longueur de l’article témoigne de l’importance accordée à telle ou telle figure12, même si cette règle ne saurait être totalement exacte dans des ouvrages collectifs d’une telle ampleur13. Or, de façon indéniable, Louis XI occupe, dans ces nomenclatures savantes, dans ces listes d’homonymes royaux14, une place remarquable, qui tient tant à son action politique qu’aux jugements contrastés qu’il suscite. Par exemple la Biographie universelle de Weiss, qui se réclame de Plutarque, commence par le blâmer pour finir sur cette note pour le moins ambiguë : « Au total, dit un auteur moderne, c’était un roi15 ».
La volonté d’isoler, à l’instar du poète épique, les « héros » qui ont eu part à l’Histoire16, – mission que se donnent les auteurs de la Biographie universelle ancienne et moderne commencée en 1810 – est troublée en réalité par le dessein contradictoire de « confondre dans une espèce de suprême jugement toutes les époques, tous les pays, toutes les opinions, toutes les gloires, toutes les célébrités17 ». Ainsi les individus se trouvent noyés dans un flot toujours plus grand de noms, dans une masse toujours plus impressionnante de sources et d’ouvrages de référence. Louis XI n’échappe pas à cette inflation des sources qui rend délicate la mission que se propose le compilateur : unifier les « matériaux, les rattacher à un sens commun, les grouper autour d’un plan uniforme18 ». Le travail des sources présente donc des difficultés spécifiques, qu’il convient d’appréhender si l’on souhaite comprendre comment se cristallise une figure royale telle que celle de Louis XI. Ainsi, Charles Nodier, parlant, dans La Biographie universelle ancienne et moderne, de l’historiographie contemporaine dans les personnes de Michelet, Barante et Thierry, montre combien l’exploitation des chroniques et des mémoires anciens est encore problématique19. Quel usage l’article de dictionnaire, concentré du savoir contemporain, peut-il faire de Commynes, Jean de Troyes, Thomas Basin, ou encore des ouvrages plus tardifs de Pierre Matthieu et de Duclos, pour reprendre les titres cités par La Biographie universelle ancienne et moderne dans son édition de 1842 ou par le Dictionnaire historique, critique et bibliographique de 1821 ? Avec quelle distance ou au contraire avec quelle confiance leurs propos doivent-ils être répétés ? La difficulté vient de ce qu’il faut pouvoir constituer un accord minimal entre les sources, pour permettre à la figure du roi de se « centrer » à partir de matériaux partiaux et nécessairement partiels, et, en même temps, il est nécessaire de trouver un « coloris convenable20 » à l’article, afin de donner intérêt et caractère propre à la figure représentée. Il faut ajouter que, dans leur volonté de remplacer une bibliothèque entière tout en constituant un résumé de la bibliothèque idéale de l’homme moderne, ces dictionnaires mêlent ce qui tient des faits et ce qui relève de la représentation : il ne faut donc pas s’étonner de voir, dans le Dictionnaire historique, critique et bibliographique, une comédie de Mély-Jardin jouée en 1827 avoisiner Duclos et Commynes, ou, dans l’édition de 1842 de La Biographie universelle ancienne et moderne, Brisard, Mercier et Delavigne faire suite aux ouvrages historiques de Michelet et de Philippe de Ségur.
Lorsque nous étudions aujourd’hui la figure de Louis XI en nous plaçant au carrefour de l’Histoire et des représentations, nous renouons donc avec la tradition du xixe siècle. Mais, alors qu’il n’est pas certain qu’un personnage aussi complexe que ce roi se prête aisément aux résumés, la forme du colloque permet de restituer l’ampleur de ses paradoxes et des controverses qui l’ont entouré, de déplier et d’expliciter ce qui est en germe dans ces bibliothèques de substitution, en croisant les multiples perspectives. C’est pourquoi le colloque international qui s’est déroulé à Lille 3, les 4-5-6 octobre 2007, a réuni des chercheurs européens et nord-américains, historiens et littéraires, mais aussi spécialistes des formes les plus diverses de représentations, au cours d’une manifestation scientifique qui avait pour titre : « Louis XI, une figure controversée ». Ce colloque s’inscrivait dans une réflexion sur le pouvoir royal menée par l’équipe ALITHILA, mais le choix de cette figure ambiguë de la royauté permettait de prendre en compte à la fois la dimension historique de Louis XI et sa postérité littéraire et artistique, dans une approche transdisciplinaire.
Il était donc nécessaire de partir de la description que ses contemporains, mémorialistes et chroniqueurs, ont donnée du roi ; c’est à quoi s’emploient Jean Dufournet et Irit Kleiman, en étudiant Commynes, Basin et Chastelain, Alain Marchandisse, qui s’intéresse particulièrement à l’affaire de Liège, dont on retrouve l’écho dans le Quentin Durward de Walter Scott, et Bertrand Schnerb, qui présente la figure originale de Louis XI en roi chasseur. Jonathan Dumont montre comment l’humaniste savoyard Claude de Seyssel s’empare de Louis XI pour le comparer à Charlemagne, donnant ainsi naissance à la légende noire du roi. Cette dernière s’épanouira chez les historiens et les penseurs des siècles suivants : pour Alexander Roose, le Louis XI renaissant et baroque de Montaigne, des nouvellistes Bandello et Des Périers mais aussi de La Mothe Le Vayer et de Naudé, permet de réfléchir sur la violence qui fonde tout pouvoir politique. Plus tardivement, dans la tradition libérale de Robertson et Guizot reprise par Michelet, Louis XI permet d’illustrer l’idée que le but justifie les moyens : c’est pourquoi, Fiona McIntosh montre que la méchanceté du roi s’efface devant l’efficacité de son gouvernement. Enfin, Philippe Marchand s’intéresse à l’image que donnent du roi les manuels scolaires destinés aux écoles primaires de la République française nuançant le jugement selon lequel Louis XI « trouve naturellement sa place parmi les caricatures de la royauté ».
C’est précisément sur cette tradition historique que se sont appuyés les romanciers et les nouvellistes qui ont représenté Louis XI au xixe et au xxe siècles : ainsi, Veronica Bonanni montre comment Balzac a renoué avec Des Périers et Bandello dans ses Contes drolatiques, où le ridicule du monarque se mêle à sa cruauté. Bernard Gendrel témoigne à son tour de l’actualité littéraire de la figure de Louis XI puisqu’il place le roi au centre d’une rivalité qui s’élève en 1831 entre Hugo et Balzac et où se révèle la poétique de l’Histoire des deux auteurs, à l’ombre de la même figure tutélaire : celle de Walter Scott et de son Quentin Durward. Rachel Killick, de son côté, revient sur la figure du « roi monstre », tel qu’il apparaît dans Notre-Dame de Paris. Hugo y fait une lecture de l’histoire comparable à celle que dessinent les Libéraux contemporains, accentuant toutefois la cruauté d’un monarque qui a tracé la voie de l’absolutisme. Isabelle Guillaume s’intéresse quant à elle aux adaptations pour la jeunesse de l’œuvre de Hugo et de Scott et note « la relative décadence du mythe romantique » que ces auteurs ont contribué à élaborer : simplifiée, abrégée, l’Histoire devient progressivement au cours du siècle le prétexte à amusettes plus ou moins parodiques et non plus le moyen de donner ses lettres de noblesse à la forme romanesque elle-même.
Bien que la figure de Louis XI n’y rencontre pas le même intérêt que dans les romans du xixe siècle, le monarque est loin d’être absent des préoccupations du xxe siècle. Comme le rappelle Christian Leroy, Paul Fort se propose, en effet, au tournant du siècle, de réhabiliter ce souverain, afin de dénoncer la caricature qui en était faite dans les écoles de la Troisième République. Véritable visionnaire, Louis XI devient alors un roi « poétique », autoportrait de l’auteur lui-même. Le monarque réapparaît enfin en 1949 dans le magnifique roman de Hella Serafia Haase, En la forêt de longue attente, biographie littéraire de Charles d’Orléans dans laquelle Louis XI apparaît comme un personnage secondaire particulièrement antipathique et, à l’instar de son image chez Michelet, dont l’auteur s’inspire, comme le symbole du déclin féodal. À travers la confrontation du poète et du prince, on assiste au douloureux avènement d’une modernité dépourvue de poésie.
Le roman n’est pas le seul genre qui se soit servi de la figure trouble du monarque. Monique Dubar évoque le précurseur Louis Sébastien Mercier, qui, coupable de « lèse-majesté racinienne », s’est intéressé, au travers d’un Louis XI perfide et rusé, à la « nouveauté shakespearienne », anticipant les réflexions théoriques de Guizot, de Vigny et de Hugo. Stéphanie Tribouillard témoigne également du rôle du monarque dans l’histoire du renouvellement des formes théâtrales : Delavigne, « auteur du juste milieu », s’inscrit, à l’instar de Mercier, dans une même filiation shakespearienne, se proposant toutefois de renouveler la tragédie classique plutôt que d’en rejeter les règles. Enfin, Dominique Laporte prolonge la réflexion en s’intéressant à des œuvres plus tardives écrites sous la Deuxième République et après le Coup d’État. Les analogies entre les pièces et les circonstances contemporaines sont évidentes : ainsi, Gérard de Nerval, dans L’Imagier de Harlem, revient sur « l’instrumentalisation de l’imprimé sous le Second Empire ».
Au xxe siècle, c’est moins le théâtre que le cinéma et la bande dessinée qui s’intéressent au personnage trouble de Louis XI. François Amy de la Bretèque montre que le roi est un des monarques les plus représentés de la période médiévale au cinéma. Caroline Cazanave travaille sur les adaptations cinématographiques de Notre-Dame de Paris. Enfin, Marie-Madeleine Castellani montre comment toutes les formes de la bande dessinée se sont emparées du personnage soit à des fins pédagogiques, soit en prolongeant la légende noire du roi, soit enfin comme source de comique à travers la caricature.
Comme on peut le voir, Louis XI se révèle, dans l’ensemble de ces contributions, comme un personnage particulièrement riche, fascinant tant pour ses contemporains que pour les siècles qui ont suivi, comme homme et comme roi, au point d’être devenu et de rester, en grande partie, malgré tous les travaux scientifiques qui lui ont été consacrés, le support d’une légende noire. Les échanges et contributions de ce colloque, que l’on pourra lire dans les pages qui suivent, auront permis de mettre en valeur les fils qui unissent Histoire et construction d’un mythe littéraire, de montrer comment un personnage historique a pu devenir un véritable personnage de fiction, évoluant au cours des siècles et des médias successifs, qui, chacun construisent « leur » Louis XI, mais aussi comment et pourquoi ce roi a, plus que tous les autres, été le support de nombre de réflexions historiques et politiques sur le pouvoir, sa conception, sa représentation et ses enjeux.
