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Pour faire écho aux Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, le présent numéro de Bien Dire et Bien Aprandre propose une réflexion sur la représentation des jeux et des exercices corporels dans la littérature médiévale française.

Qu’il soit public ou à caractère privé, le jeu, moment privilégié de récréation (deduit, deport, esbanoiement, esbatement) ou de développement physique, occupe une grande place dans la société médiévale. Selon une typologie bien connue ‒ souvent rappelée dans des dossiers pédagogiques qui accompagnent la visite de châteaux médiévaux ‒, on distingue au Moyen Âge plusieurs types d’activités ludiques, physiques ou intellectuelles : les jeux d’enfants (cerceau, toupie, billes, boules de neige), les jeux de précision (boules, quilles, palets), les jeux de balle (soule, jeu de paume), les jeux d’adresse et d’équilibre (échasses, patins à glace, lancers de hache ou de couteau), les jeux d’exercices à vocation guerrière (chasse, lutte ‒ aux poings ou aux bâtons ‒, quintaine, tirs ‒ à l’arc et à l’arbalète ‒, behourt, joutes), les jeux de stratégie (tric-trac, dames, échecs), les jeux de cartes, les jeux de dés et autres jeux d’argent.

Les contributions réunies dans ce numéro offrent une plongée dans les représentations littéraires liées aux jeux et aux activités physiques et « sportives » de loisir au Moyen Âge.

Tous les genres littéraires sont représentés dans les articles de ce dossier qui entend couvrir l’ensemble de la période médiévale (XIIe-XVe siècles). Sont en effet envisagés successivement différents extraits de textes latins ou vernaculaires – pour la plupart rédigés en français – issus de récits édifiants (Le Livre des abeilles du prédicateur Thomas de Cantimpré), de poèmes de circonstance (Le Tournoi de Chauvency de Jacques Bretel), de textes courts (Le Dit du Prunier), de la lyrique (Le Livre de la Fonteinne amoureuse de Guillaume de Machaut, le Testament de Villon), du théâtre (Jeu de Robin et Marion d’Adam de la Halle, Mystère de la passion d’Arnoul Gréban), de textes moralisés ou allégorisés (traduction toscane du Ludus Scacchorum de Jacques de Cessoles, Jeu de la Paulme moralisé), de textes à portée historique (Historia regum Britanniae et Roman de Brut), du roman courtois (L’Espinette amoureuse de Froissart, Le Roman de la Rose de Jean Renart), ou de biographies chevaleresques (proses bourguignonnes du XVe siècle).

Le lecteur aura l’occasion de (re)découvrir de nombreux jeux disparus et aujourd’hui oubliés, tels que l’estuef (le jeu de paume), la soule, la pince meurine, la tourpoie as amantins, ou encore des jeux de bonne société entre hommes et femmes, comme le jeu du propos ou le Roi qui ne ment (un jeu courtois de casuistique amoureuse basé sur des questions sur le thème de l’amour, qu’étudie dans ce volume Julie Bévant). Des enquêtes lexicologiques sont réalisées sur ces différents jeux, dans le but, par exemple, de déterminer les mots spécifiques à la danse (carole, bal, tresque ; dancer, tumer, baler) ou de mettre au jour les différentes appellations de la toupie (pirouette, sabot, toton). Ces investigations se poursuivent dans les images et des articles étudient le lien entre les textes littéraires et des sources iconographiques médiévales de diverses natures (telles que les enluminures des manuscrits ou la tapisserie), parfois assez inattendues (comme un plateau de table d’apparat illustré ou encore une mesure pour la dîme en bronze).

Plusieurs contributions du présent volume s’interrogent sur une typologie des jeux selon les âges. Par exemple, le célèbre prologue de L’Espinette amoureuse de Jean Froissart1 présente une longue liste de 55 jeux, parmi lesquels on retrouve des divertissements qui semblent être destinés aux enfants, mais aussi des distractions qui sont généralement réservées aux jeunes adultes et qui les prédisposent aux principes de la vie en société. Si certains jeux qui mettent en scène des moments de séduction (comme le Roi qui ne ment ou la danse) sont une initiation à l’amour, les exercices de force et d’adresse préfigurent quant à eux les activités guerrières des futurs chevaliers.

Dans ce dossier, les articles rassemblés permettent aussi de faire la distinction entre des jeux populaires et de campagne et des divertissements mondains, apanages de la classe nobiliaire, comme la danse et la chasse (souvent associés au Moyen Âge, comme le démontrent Adrien Belgrano et Alessandro Campeggiani). Il semble donc qu’il y ait des espaces codifiés pour le jeu. Les auteurs du Moyen Âge divisent ainsi l’espace intérieur entre, d’une part, les divertissements caractéristiques de la société aristocratique, tels que les jeux de stratégie (tables, échecs), les activités chorégraphiques ou la pratique musicale, et, d’autre part, les jeux de dés et de hasard, souvent pratiqués à la taverne. De son côté, l’espace extérieur (forêts, champs, arènes sportives) semble destiné à la pratique d’activités physiques (chasse, jeu de paume, soule à la crosse) et aux activités ludiques à caractère guerrier (lancers, joutes, bohort et quintaine). Ces deux types de jeux et leur dérive possible vers des disputes et des rixes véritables sont étudiés par Marie-Madeleine Castellani dans l’Historia regum Britanniae et sa translation par Wace dans le Roman de Brut.

Si le jeu constitue indéniablement un divertissement festif, où se manifestent des émotions joyeuses, individuelles ou collectives, grâce à des interactions sociales, il joue également un rôle éducatif. Plusieurs articles mènent donc une réflexion sur les rôles pédagogiques du jeu.

En se penchant sur la complémentarité entre les jeux de stratégies et les jeux d’adresse dans les récits d’enfances des romans de chevalerie bourguignons du XVe siècle, Matthieu Marchal affirme que le jeu contribue à l’éducation courtoise et militaire de jeunes héros qui s’offrent comme des modèles pour la noblesse du temps. Dans sa contribution, Amandine Mussou démontre quant à elle que la toupie, liée dans les textes littéraires à différentes valeurs parfois contradictoires (innocence, inconstance et prédispositions à la tromperie, sommeil profond de l’ivresse) n’est pas un objet ludique dérisoire et insignifiant. Chez de nombreux écrivains, elle suscite également la réflexion et elle se prête, par exemple, à des réflexions scientifiques sur « le vertige du mouvement et la crainte de son interruption ». En analysant une traduction toscane du XIVe siècle du Ludus Scacchorum de Jacques de Cessoles, Alessandra Stazzone montre également que l’opposition manichéenne qui se manifeste entre le quatrième et le huitième pions du jeu d’échecs (ce dernier étant marginalisé et exclu du jeu social, parce qu’il ne travaille pas et qu’il a un fort penchant pour le vol et les jeux de hasard) permet paradoxalement d’évaluer la moralité des pratiques ludiques et de mettre en lumière les dangers du jeu de hasard lié aux péchés capitaux, et en particulier à la luxure. Selon Maxime Kamin, enfin, la moralisation d’un divertissement profane comme le jeu de paume est utilisée comme prétexte pour diffuser un savoir spirituel sous forme allégorique. Après avoir été moralisées, les règles et les pratiques ludiques du Jeu de la Paulme sont un reflet des préceptes de la foi et visent à inspirer la conduite exemplaire et vertueuse du bon chrétien, c’est-à-dire la pratique de la dévotion et de la contemplation.

Ce volume met donc en exergue la grande diversité des activités ludiques, physiques ou plus intellectuelles, leur présence dans le quotidien de toutes les classes sociales durant l’ensemble de la période médiévale. Au-delà de leur description et de leur fonction de divertissement, les jeux sont utilisés par tous les genres littéraires comme points d’appui exemplaires de réflexions portant sur des questions philosophiques, éthiques, sociales ou politiques. Le jeu, loin d’être uniquement une caractéristique de l’enfance permet de préparer à la vie d’adulte, de transmettre des règles de vie en commun, de mettre en place et d’approfondir une morale de vie individuelle et collective.

Que la lecture de ce volume soit une découverte de la multiplicité de ces jeux parfois oubliés et de leur rôle éminent dans la société médiévale !

Notes

1 Jean Froissart, L’Espinette amoureuse, éd. A. Fourrier, Paris, Klincksieck, 1972 (Bibliothèque française et romane. Série B, Éditions critiques de textes, 2) (1re éd., 1962), v. 151-248. Return to text

References

Bibliographical reference

Marie-Madeleine Castellani and Matthieu Marchal, « Avant-propos », Bien Dire et Bien Aprandre, 39 | 2024, 3-6.

Electronic reference

Marie-Madeleine Castellani and Matthieu Marchal, « Avant-propos », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 39 | 2024, Online since 04 décembre 2025, connection on 18 janvier 2026. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/2073

Authors

Marie-Madeleine Castellani

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Matthieu Marchal

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CC-BY-NC-ND