On se propose d’étudier les jeux et les exercices corporels dans le corpus de romans de chevalerie du « fonds Wavrin », qui comprend onze manuscrits contenant quinze textes enluminés dans les années 1450-1460 par un artiste lillois surnommé le « Maître de Wavrin » d’après le nom de son mécène principal, Jean de Wavrin (ca. 1400-1477), qui fut chroniqueur, bibliophile et conseiller proche du duc de Bourgogne, Philippe le Bon (1396-1467)1. Ces romans, dont la critique a depuis longtemps noté la grande homogénéité textuelle2 et l’« étroite parenté thématique3 », offrent un échantillon cohérent pour étudier les représentations des jeux au milieu du XVe siècle dans la littérature romanesque des anciens Pays-Bas bourguignons.
Une exploration du corpus effectuée à partir des dénominations lexicales du jeu ‒ et centrée principalement sur l’étude des paradigmes des verbes jouer et esbatre ‒ permettra de dresser un tableau représentatif des activités de divertissement au sein des romans du Moyen Âge tardif, qu’il s’agisse de jeux de tactique et de stratégie (tables, échecs, reinettes), d’exercices corporels de force et d’adresse (chasse, équitation, escrime, lutte, jets d’armes, jeu de paume), ou encore de distractions en lien avec la vie de cour (danse et jeu musical). Cette enquête sera prolongée par l’analyse de quelques miniatures du Maître de Wavrin où l’activité ludique occupe une place centrale, afin de mettre au jour, quand cela s’avère possible, le rapport entre les textes et les sources iconographiques médiévales. On montrera alors que l’originalité du corpus réside dans la concentration des jeux de réflexion et des exercices corporels à l’occasion des enfances des héros ; l’activité ludique est présentée comme un complément essentiel à l’étude, au sein d’une instruction courtoise et militaire de personnages présentés comme des modèles à la noblesse bourguignonne contemporaine.
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La recherche des notations relatives au jeu dans notre corpus fait apparaître sans surprise la grande polysémie du verbe jouer et de ses paradigmes morphologique et sémantique.
Jouer, dans un emploi intransitif ou pronominal, s’emploie d’abord fréquemment dans les romans du fonds Wavrin avec la valeur assez générale de ‘faire qqch. pour se divertir, se distraire, s’amuser’ et qualifie plus spécifiquement la déambulation, la promenade, la flânerie. Ce sens est particulièrement bien représenté dans le Livre des haulx fais et vaillances de l’empereur Othovyen4, dans lequel on relève de multiples exemples de cette première acception :
il sourvint deux compaignons de la nef qui s’estoient alés jouer vers la forest. (ch. 12, fol. 12r°b)
[…] laquelle s’estoit alee jouer luy et ung jone enfant a une petite chappelle au dehors de la ville d’Acre. (ch. 60, fol. 70r°a)
[…] le roy Gladius, quy d’aventure, luy et sa femme, estoient alé jouer sur l’une des tours du palaix ou il y avoit une moult belle teraisse et ample, et ainsy comme la se pourmenoient, luy et sa femme, il entreoÿ […]5. (ch. 149, fol. 153r°b)
Et Esmerés, quy demourés estoit, s’en ala jouer par les tentes ou il prist congiet aulx barons. (ch. 213, fol. 197r°a)
Puis, quant ilz orent digné, ilz s’alerent jouer au cloistre. (ch. 263, fol. 242r°a)
Dans ce sens spécifique de ‘flâner, se promener’, le verbe jouer est d’ailleurs souvent employé dans les textes du corpus au sein d’un doublet synonymique avec esbatre :
le duc et la ducesse, les chevaliers et les dames s’alerent juer et esbatre au lonc de la riviere, ou moult grant plaisir prendoyent. (Histoire des seigneurs de Gavre6, ch. 81, p. 195, l. 36-38)
Car nous avons veu maintenant la dame et la chamberiere qui s’en aloyent entre elles jouer et esbattre en ung vergier assez prez d’un petit boschet. (Le Livre des amours du Chastellain de Coucy et de la Dame de Fayel7, ch. XXVI, 3)
Puis quant le disner fu acomply, les tables levees et gracez rendues, ilz s’alerent juer et esbattre parmy la salle, faisant pluiseurs devises l’un a l’autre. (Messire Gilles de Chin natif de Tournesis8, ch. XXVIII, 682)
Quant messire Gilles de Chin eult demouré et sejourné avec sa femme la dame de Chievre environ trois mois, volempté lui prist de lui et madame sa femme eulx aler esbattre et jouer a Chin dont ilz estoient seigneurs. (Chin, Épilogue, 1346)
Lorsqu’il est employé au pluriel, le substantif jeu peut prendre un tout autre sens et désigner l’ensemble des divertissements associés à une « rencontre conviviale9 » qui réunit toutes les classes sociales et se déroule en extérieur dans une atmosphère de joie (noces, fêtes, cérémonies). Il entre alors souvent en association avec deux autres hyperonymes, esbattements et festes. C’est le cas en particulier dans Le Roman du comte d’Artois, à l’occasion du retour sur ses terres de la comtesse d’Artois après une longue absence :
sy devez sçavoir que sa venue fu tost sceue avant la ville qui tant en fu remplie de joye que l’en y sonnoit lez clochez aussy joyeusement comme s’il feust le jour du Noël et faisoit l’en feux comme l’en fait la nuit Saint Jehan Baptiste et, quant est aux jeux et esbatemenz que l’en y fist, y furent comme imfinis, pourquoy l’istorien n’en fait longue narracion ycy et a la verité ce seroit tousjours a recommenchier. (Le Roman du comte d’Artois10, p. 141, l. 119-127)
Le narrateur passe ici sous silence par prétérition le détail des festivités et des jeux. Il est toutefois possible de s’en faire une représentation assez précise, dans la mesure où ces manifestations, qui relèvent de la convention littéraire, sont constituées habituellement de compétitions sportives, de danses, de feux de joie, de spectacles vivants et de distractions en tout genre. Dans d’autres occurrences du corpus, le topos est d’ailleurs traité avec un peu plus de minutie, puisque l’on retrouve mentionné explicitement l’un ou l’autre des constituants traditionnels des réjouissances publiques littéraires. Le retour triomphal du comte d’Artois dans sa ville d’Arras après son long séjour en Espagne et les noces de Gilles de Chin en offrent deux exemples caractéristiques :
tournois et joustez commencerent jusquez a la nuit que lez dansez revindrent et aussi passerent tempz lez uns et lez aultrez en la ville d’Arras en festez, jeux et tous esbatemens l’espace de .viii. jours que on n’y fist autre chose. (Artois, p. 152, l. 289-293)
Sy y vindrent toutes les dames, et monterent avec la nouvelle espousee sur les eschaffaulx, qui estoient preparés et tendus de riche tappisserie. Quant la furent toutes venues, alors euissiés peu voir a tous costés, joustes, esbattemens et karoles tout au lonc de la praierye que a les regarder estoit grant plaisir. (Chin, ch. XLII, 1173)
On note avec intérêt que les jeux et les divertissements sont explicitement présentés comme une distraction plaisante, source de récréation ‒ que l’on y participe (Comte d’Artois) ou que l’on y assiste (Gilles de Chin).
Sans doute cette liesse collective ‒ évoquée notamment à l’occasion des joyeuses entrées des princes11 ‒ tire-t-elle aussi son origine de représentations de jeux en plein air et de spectacles de rue « populaires », comme le suggèrent deux passages tirés de l’Histoire d’Olivier de Castille et Arthus d’Algarbe12 et du Roman du comte d’Artois :
Puis quant ilz entrerent en la premiere ville du royaume, les rues y estoient tendues ; de jeux, de misteres et autres choses y avoit tant qu’on n’en sçavoit auquel regarder. (Olivier de Castille, ch. LXXI, fol. 181r°-181v°)
Ilz entrerent ensamble en la ville ou clochez bateloient joieusement ; toutez les ruez furent pourtenduez et pareez en pluiseurs lieux ; l’en y monstroit par personnagez de haulx et de beaulx misteres ; lez aulcuns jouoient jeux joieux et plaisans et lez aultrez disoient de beaulx dis et balades selon la faculté loable de rethorique ; et moult s’i delita le conte d’Artois au regarder et escouter […]. (Artois, p. 151, l. 258-265)
Dans ces deux extraits, les jeux mentionnés ‒ qui voisinent avec les représentations théâtrales de mystères et des concours de poésie ‒ sont assurément des divertissements littéraires, et l’on peut supposer que les jeux joieux et plaisans du Roman du comte d’Artois désignent des scènes du théâtre comique (farces, sotties, sermons joyeux, etc.) jouées sur des tréteaux, en pleine rue. À ce titre, il est intéressant de noter également que l’une des miniatures les plus célèbres du Maître de Wavrin représente en pleine page un spectacle singulier, une morisque (ou danse mauresque), qui était très en vogue lors des festivités de la cour de Bourgogne (Apollonius de Tyr, ms. Bruxelles, KBR, 9633, fol. 168r°)13.
Toutefois, les pratiques récréatives collectives pour passer le temps (qualifiées fréquemment d’esbattements) sont le plus souvent l’attribut exclusif de la société aristocratique que les romans illustrent et reflètent. Elles associent principalement la musique et la danse14 et elles ont lieu dans la salle principale des châteaux et des palais à l’issue de repas qui se prolongent dans l’après-midi et parfois jusque très tard dans la nuit15 :
Apprés le jour et la sollempnité de la Pentecouste faitte et celebree en sainte eglise, advint que ung jour aprés disner le roy et la royne, pour esleecyer et faire feste a ceulx et celles que a sa court estoyent venu, commanda faire danser et esbatre. (Histoire de Gérard de Nevers16, I, 7)
Puis, quant ce vint apprés soupper, les danses et esbattemens se firent. (Othovyen, ch. 277, fol. 252v°b-253r°a)
Puis quant ce vint qu’ilz eurent souppé, ilz se levèrent de table. Alors encommencherent danses et carolles et tous esbattemens parmy la sale […] Ainsi la plus part de la nuit se passa en joye et en esbattement. (Coucy, ch. VIII, 9-11)
Quant le disner fu acomply et graces rendues, danses, caroles et esbattemens s’encommenchierent jusques a la nuit. (Chin, ch. V, 71)
[…] et quant ilz se furent en ce point une espace esbatu et passé tempz, il couvint la danse laissier, combien que mieulx leur eust pleu danser que le reposer. (Artois, p. 7, l. 170-173)
Les danses de groupe auxquelles les membres de l’aristocratie participent ‒ parmi lesquelles la carole17, qui est la plus souvent mentionnée ‒, fruits de mouvements individuels réglés pour aboutir à une formation collective, appartiennent donc bien à l’univers du jeu dans les textes de notre corpus, comme en témoignent l’association explicite de la danse à un passe-temps (Roman du Comte d’Artois), mais surtout la fréquence des doublets danser et esbatre, et danses et esbattemens.
Fig. 1. Réjouissances de cour : la dame de Fayel participe à une carole dans Le livre des amours du Chastellain de Coucy et de la Dame de Fayel (Lavis d’aquarelle – Maître de Wavrin) : Lille, BM, ms. Godefroy 50, fol. 57r° (© Lille, BM)
Dans un cadre plus intime, les esbatements de la noblesse prennent plus volontiers la forme de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui des « jeux de société » (tables18, échecs19), qui font la part belle à la réflexion et à la stratégie :
Or venez avecquez nous esbattre et jouer en nostre palaix aussy priveement que vous feriez en vostre pays avecquez voz milleurs amis, car cy aussy bien le poëz faire. (Artois, p. 61-62, l. 269-272)
les ungs s’aloyent prendre a jouer aux tables et eschés (HSG, ch. 36, p. 99, l. 33-34)
Puis quant ce vint qu’ilz eurent disné, lez tablez furent ostees : les aulcuns alerent jouer aux tables et aulx eschés, les aultres esbattre en la ville ou bon leur sambla. (Coucy, ch. IV, 48)
Les ungs juoyent aux eschés, les aultres aux tables, les aultres se devisoyent et ainsy que en ces esbatemens estoient […]. (Florimont en prose20, ch. LXXXI, fol. 101v°-102r°)
Les ungs s’en alerent dormir, les aultres se pourmenoyent ; pluiseurs en y avoit quy aux tables et jeux d’eschés juoyent. (Nevers, XXVI, 9)
Je vous prye sur toutte riens que jusques en ma chambre voelliés venir pour vous y esbatre et deduire. (Nevers, XXVIII, 5)
C’est alors sans surprise le jeu d’échecs qui est le plus souvent évoqué, en arrière-plan, comme l’activité ludique aristocratique par excellence :
la contesse d’Artois […] s’en vint devers son seigneur qui alors passoit tempz a regarder ung jeu d’eschez que deux chevaliers de sa court menoient. (Artois, p. 129, l. 103-107)
Odoardo […] s’estoit alé esbattre ou palais du daulphin et estoit en une chambre jouant aux eschecz avec une damoiselle de madame Dienne. (Paris et Vienne21, fol. 118r°-v°)
À ce titre, c’est dans la partie finale d’Othovyen que la moisson est la plus riche et l’on note que le prosateur reprend les mentions du jeu d’échecs présentes dans la source versifiée, la chanson de geste Florence de Rome :
il trouva Esmeré en une chambre, lequel jouoit aulx eschés. (ch. 191, fol. 181r°b)22
[…] Milon, lequel estoit en la chambre Flourence ou a elle jouoit aulx eschés. (ch. 213, fol. 197r°a)23
Esmeré s’en vint en la chambre Garsille ou il juoit aulx eschés a l’encontre d’un chevalier natif du pays de Toskane. (ch. 228, fol. 212r°a)24
et trouva Egrevain qui juoit aulx eschés a l’encontre d’un escuier […] Et ainsi qu’il s’esbatoit […]. (ch. 251, fol. 229v°a)25
À l’opposé du jeu d’échecs ‒ qui figure toujours une valorisation des personnages dans un cadre aristocratique ‒, les jeux de dés sont considérés durant tout le Moyen Âge comme des mauvais jeux26 et sont évoqués à plusieurs reprises par les romanciers de notre corpus dans des appréciations morales qui visent à stigmatiser les hommes du commun (valets, hérauts d’armes et autres poursuivants27), présentés comme des parangons du vice28 :
ilz [les varlets, les garchons] ont plus chier l’argent pour aler boire a la taverne ou aler jouer aulx déx. (Coucy, ch. XXVIII, 11)
[…] ainsy que aulcunefois s’en treuve assés de telz [heraulx et poursiewans] quy le leur despendent en bourdeaulx en tavernes et jeu de déz ; puis, quand ce vient qu’ilz se treuvent en lieu d’onneur, des aultres ne s’ozent approchier, pour ce que pas ne sont dignes. (HSG, ch. 92, p. 210, l. 16-19)
Il est vrai que les dangers de l’activité ludique29 sont vraisemblablement exposés ici pour corriger la société30, mais dans ce type de diatribes forgées sur une opposition manichéenne entre le jeu des échecs, apanage de la classe nobiliaire, et les jeux de dés, divertissement réservé aux vilains, l’objectif visé par nos auteurs est surtout d’attaquer de front tout un personnel de basse extraction qui hante les cours, afin de mieux promouvoir, par contraste, la noblesse bourguignonne.
Lorsqu’ils sont pratiqués en extérieur, les jeux de la noblesse consistent la plupart du temps en des exercices corporels.
Parmi les activités ludiques qui impliquent un effort physique soutenu, la chasse est de loin le loisir le plus évoqué dans nos romans31. Dans Paris et Vienne, par exemple, le jeune héros a pour passe-temps favori la chasse au vol et la chasse à courre, activités dont il semble tirer un plaisir vital : Il menoit vie joieuse et honnorable, car il tenoit chevaulx, espreviers, faulcons, ostoirs et grant foison de chiens […]. (Paris et Vienne, fol. 3r°). Le deduit de chasse confère par ailleurs une place d’honneur dans la société à Paris, qui est reconnu comme un expert dans le domaine. Raison pour laquelle, lorsque ce dernier renonce par amour pour Vienne à son loisir préféré, son père puis son meilleur ami, Odoardo, redoutent pour le jeune homme tout à la fois un anéantissement moral et une déchéance sociale : Je voy qu’il laisse mourir ses chiens, ses haustoirs et faulcons et ses chevaulx par sa tresgrande negligence, et de nulle chose que à homme doye estre plaisant il n’a que faire (Paris et Vienne, fol. 25v°) ; on voit que par negligence vous laissiez mourir chiens, oyseaulx, chevaulx, et n’avez que faire de rien qui touche a plaisir ne à honneur. (Paris et Vienne, fol. 26v°).
Ailleurs, dans de nombreux textes comme l’Histoire de Gérard de Nevers32, Othovyen, le Florimont en prose bourguignon, le Chastellain de Coucy, l’Histoire des seigneurs de Gavre ou encore le Roman de Buscalus33, c’est la chasse au vol qui est évoquée comme un passe-temps des plus courant34 :
mais pour oublyer et passer temps, luy prist volenté d’aler voler atout son esprevier, pour le mieulx duire et apprendre. Son hoste appella et luy dist que avec luy se venist jouer […]. (Nevers, XXXIV, 11-12)
Apprés, quant ce vint le lendemain, l’empereur pour entroublier son grant couroux s’en ala jouer aux champs, voler et chassier. (Othovyen, ch. 5, fol. 5r°a)35
puis s’en alerent deduire aux chasses et voleries. (Florimont, ch. CLII, fol. 178r°)
S’il vous plaist aler jouer ne chassier, chassez et voleryes trouverés assés sans aler guerres loing. (Coucy, ch. IV, 54)
Loÿs demoura avec sa femme ; tous les jours aloyent a l’esbat, faisant leurs chasses et voleryes, en y prendant leur deduit. (HSG, ch. 76, p. 179, l. 7-8)
Puis quant ce vint le lendemain, en faisant pluiseurs devises, le roy Heudry demanda a Garvulis en quel chose il prenoit le plus ses esbattemens. Et il respondi en chasses et en volleries prenoit tout son plaisir et son deduit. (Buscalus, ch. 26, fol. 65r°)36
Dans ces différents extraits, l’association étroite entre les verbes jouer, esbatre, aller a l’esbat, d’une part, et chassier, d’autre part37, mais également l’emploi spécifique du verbe jouer/ jouer (aux champs) pour qualifier la chasse à l’oiseau de proie, permettent de classer sans hésitation la volerie parmi les jeux aristocratiques. Par ailleurs, tous les exemples relevés soulignent sans exception le plaisir (marqué presque exclusivement par les paradigmes de deduire et, dans une moindre mesure, de plaire/plaisir), ainsi que la distraction que procure la chasse au vol (pour oublyer et passer temps ; pour entroublier son grant couroux). Or, il s’agit là aussi d’un trait partagé par l’ensemble des activités ludiques38 :
Quant le seigneur de Fayel se fu partys du chastel, la dame dist en sousriant au chastellain : « Sire, s’il vous plaist, vous et moy jouerons aux tables pour passer ung pou de temps […]. » (Coucy, ch. IV, 55)
Olivier ne son compaignon n’estoient pas huizeux car ilz faisoient assamblees de dames et damoyselles et n’estoyent jamays las de jouster ou tournoyer ou faire autres esbatemens qu’a nobles hommes appartient. (Olivier de Castille, ch. VII, fol. 15v°-16r°)
Le royaume d’Engleterre estoit en paix et ne se sçavoit a quoy exerciter fors d’aler chassier, voller et faire bonne chiere. […] Ainsy comme vous oez passoit Olivier le tempz joyeusement et ne se soussioit de rien. (ibid., fol. 126r°-v°).
[…] et elle, pour leur faire oublier leur grant annuy, lez induisi a jouer aux tablez, a harper et chanter, toutez lesquellez chosez le souldan ooit volentiers. (La Fille du comte de Pontieu39, fol. 152)
Qu’il soit public ou à caractère privé, le jeu demeure dans notre corpus un moment privilégié de récréation (pour passer ung pou de temps ; passoit Olivier le tempz joyeusement) lors duquel le joueur ‒ le plus souvent issu de la noblesse ‒ cherche à prendre du plaisir, en fuyant l’oisiveté (n’estoient pas huizeux), le désœuvrement (Olivier ne son compaignon […] n’estoyent jamays las) et les contrariétés (pour leur faire oublier leur grant annuy ; Olivier [...] ne se soussioit de rien).
En dehors du cas particulier de la chasse, les activités physiques propres à la noblesse sont assez peu évoquées dans nos romans. Ainsi, dans le Florimont en prose, seuls quelques exercices corporels stéréotypés ‒ que nous pourrions associer de nos jours à l’athlétisme (le saut, le lancer) ‒ sont énumérés pour rendre compte du plaisir procuré par les jeux de plein air, par opposition aux jeux d’intérieur, davantage centrés sur la réflexion :
Tous les compaignons s’en alerent juer et esbatre par le palaix, les ungs aux eschés, les aultres as tables, les ungs saillir et a jetter la pierre et la barre, ainsy que vous savés que en court de roy et de prinche se deduisent tous les nobles homes. (Florimont, ch. C, fol. 123v°)
La barre est une arme de trait surtout utilisée dans les jeux et les tournois ; quant au jeu de la pierre, « dans sa forme la plus fruste, il consiste uniquement à lancer des pierres, soit le plus loin possible, soit en tendant à se rapprocher au maximum d’un but précis40 ». Ces deux jeux, qui associent force et adresse, constituent les divertissements « sportifs » traditionnels des héros romanesques du XVe siècle, que l’on retrouve sous cette même forme dans la Mélusine de Jean d’Arras, Cleriadus et Meliadice, ou encore Jean de Saintré41.
Seul Apollonius de Tyr42 apporte un peu de variété dans cet univers relativement conventionnel. On y trouve en effet la description d’une partie de jeu de paume43 en plein air :
il [Appollonius] voit ung enfant tout nu courant parmi la place enoint d’uille de salle portant en ses mains jeux appartenant a jovenceaulx, criant a haulte voix : « O ! citoyens estranges et frans, nobles et non nobles ! Oëz, oëz ! Venez veoir jeux et esbattemens ! » Quant Appollonius oÿ ce, il despouilla son habit et se lava et prinst liqueur certaine pour le purifier ; et comme il veoit ungs et autres, eulx embatans en iceulx jeux, il y queroit aucun qui fust son pareil, mais il ne le trouvoit point. Adont vint la le roy soubdainement de celle contree nommé Architraces a grant compagnie de sergens, et commença a jouer a la paulme avec ses gens. Ainsi comme il se jouoit, il se mella au jeu de Appollonius par la voulenté de Dieu ; et jouant ensemble de l’esteuf de l’un a l’autre, quant l’esteuf venoit a Appollonius, il ne le laissoit point cheoir a terre, ainçois le renvoioit de randon au roy par bien recueillir l’esteuf. Lors notta le roy l’isnelleté du jovencel et, pour ce qu’il vit que nul n’estoit son pareil au jeu de paulme, il dist a ses gens : « Fuiez vous de cy, car, sicome je croy, ce jovencel est mon pareil. » (Apollonius, fol. 144r°-v°)
Peu de détails sur le jeu de paume sont portés à la connaissance du lecteur. On peut toutefois déduire de ce récit que l’activité décrite est un jeu de longue paume qui ne nécessite pas un matériel ludique volumineux (ung enfant […] portant en ses mains jeux appartenant a jovenceaulx) ‒ sans doute quelques balles (esteufs). Le jeu s’exerce ‒ au même titre, semble-t-il, que d’autres activités du corps (jeux et esbattemens) ‒ en plein air, en terrain libre (parmi la place), sans obstacle matériel, ce qui représente très vraisemblablement une transposition au contexte du Moyen Âge du gymnasium de la Grèce antique, comme le suggèrent la nudité des jeunes athlètes (enfant ; jovenceaulx ; sergens) et l’uile de salle dont ils se frictionnent le corps44. Il s’avère également que la partie est disputée entre deux joueurs (jouant ensemble de l’esteuf de l’un a l’autre ; [Appollonius] renvoioit [l’estuef] […] au roy) sans véritable système de règles préétabli, si ce n’est l’obligation de renvoyer la balle à la volée, sans rebond (il ne le laissoit point cheoir a terre). Dans cette description somme toute assez sommaire du jeu de paume, ce sont surtout l’adresse d’Appollonius et sa qualité de placement (il ne le laissoit point cheoir a terre ; par bien recueillir l’esteuf), sa rapidité dans l’exécution des gestes (isnelleté), ainsi que sa puissance (de randon) qui sont soulignées, ce qui fait de lui un joueur hors pair.
On retrouve une mention du jeu de paume plus loin dans le récit, au cours de la célèbre série d’énigmes proposées par Tharsie à Appollonius. Ainsi, l’une des devinettes résolues par ce dernier permet d’apporter quelques précisions d’ordre technique sur l’esteuf, la balle du jeu de paume :
Derechief proposa Tharsie : « Je ne suis point avironnee de c[r]ins et si ne suis point desnuee de cheveux. Par dedens sont mes c[r]ins. Les hommes me gettent et envoient et me regettent et renvoient l’un a l’autre a la main. ‒ Certes, dist Appollonius, ceste chose dont tu parles fu celle par quoy en la cité de Panthapole qui est en Cirenne je acquis l’amour et l’acointance du roy ; et c’est l’estuef, dist il, lequel n’est porté couvert de c[r]ains ne de peulx par dehors, et toutesvoies n’est il point desnué de cheveux, car il en est plain par dedens et l’envoient et renvoient a la main les hommes les ungs aux autres. » (Apollonius, fol. 160v°-161r°)45
Il est intéressant de noter que dans cet épisode qui tire son origine d’une tradition littéraire multiséculaire et plurilingue, la description de la balle du jeu de paume correspond très précisément à celle qu’en donnent les spécialistes du jeu au Moyen Âge46.
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La spécificité des textes de notre corpus est d’insister à maintes reprises sur la finalité pédagogique des jeux dans le cadre d’une éducation aristocratique, souvent stéréotypée.
Lorsque l’instruction des princesses est décrite, c’est l’éducation morale et intellectuelle qui est mise en avant de manière préférentielle ; aussi les jeunes femmes sont-elles présentées d’abord comme des modèles de clergie alliant beauté et vertu47. La Fille du comte de Pontieu offre cependant une exception notable :
[…] une belle pucelle qui bien aprist et retinst le stille dez lectrez et l’art de chanter, danser et de jouer a tous lez esbatemens du monde ausquelz jeunesse et cuer de pucelle se puet deduire hounourablement. (Pontieu, fol. 123bisr°)
Ici, la maîtrise par l’héroïne du trivium est étroitement associée à l’apprentissage du chant et de la danse, mais également, de manière moins conventionnelle, à l’initiation aux jeux mondains, qui ne sont toutefois ni énumérés ni explicités48.
Dans les sources littéraires, l’instruction des jeunes garçons est tout aussi stéréotypée et nos romans ne font pas exception. Le plus souvent, les auteurs se contentent d’énumérer un certain nombre de poncifs49, au nombre desquels l’apprentissage du combat et des armes (épée, dart, lance, hache), de l’équitation, de la fauconnerie50, des arts et des lettres, ainsi que la pratique des jeux de réflexion (essentiellement les tables et les échecs51). Othovyen, Florimont et à sa suite l’Histoire des seigneurs de Gavre, proposent ainsi plusieurs occurrences d’éducations aristocratiques exemplaires52 :
tresbien sçavoit [Othon] le cheval poindre et galopper, de gyeu d’escremye53, de la lance et du dart sçavoit moult bien jetter ; de tables et d’eschés il sçavoit autant come homme du pays [Palerme]54. (Othovyen, ch. 138, fol. 143voa-143vob)
Le roy [Madian] […] leur fist baillier a chacun d’eulx [Selot et Philippes de Macédoine] ung notable et anchïen chevalier pour les instruire et apprendre tout ce que par raison doit estre moustré as effans de roy. Ilz crurent et multeplierent tant que ja sorrent poindre et galopper le destrier. Du jeu de table et des eschés sorent tout ce que savoir s’en pooit. Sy commancherent ly effant a faire crier joustes, tournois la ou moult bien s’esprouvoient […]. (Florimont, ch. II, fol. 2v°-3r°)
L’effant Flourimont commancha a croistre, sy le fist le duc introduyre et apprendre a poindre et galopper le destrier et le faisoit apprendre de l’escremye, de l’escu et du boucler55. […] Il sot bien escremir de l’espee et ferir ; des jeux de tables et des eschiés ne trouvoit qui le sourmontast […]. (Florimont, ch. XX, fol. 29r°)
De tables, d’eschés savoit [Louis de Gavre] autant que nulz ; le cheval savoit poindre et galopper, entre dames et damoisellez se savoit deduire et esbatre plus que nul jone escuier de son eage. (HSG, ch. 3, p. 5, l. 17-23)
Les différents exemples relevés témoignent d’une part de la forte préoccupation d’éduquer l’adulte à venir, qui se fait jour dans la société nobiliaire médiévale et qui irrigue la littérature, et démontrent d’autre part que le jeu est reconnu comme ayant des vertus pédagogiques pour former l’enfant56.
De rares variations sont proposées à partir de ce « programme éducatif » communément admis ; aussi l’éducation d’Olivier de Castille et d’Artus d’Algarbe se fonde-t-elle également sur des exercices physiques (jeu de paume, saut et lutte au corps-à-corps) :
Tous esbatemens qu’ilz faisoient entre chevaliers et escuiers, dames, damoysellez, fust de chanter, de danser ou d’autres esbatemens que par honneur entre dames se peuent ou doivent faire, ilz ne trouvoient autrui qui les en passast. D’autres jeux qui servent a l’exercite des nobles et josnes hommes en temps de paix, et comme de jouer a la palme, saulter, luitier et autres esbatemens, nulz ne s’acomparoit a eulx. (Olivier de Castille, ch. V, fol. 11v°-12r°)
Ailleurs, c’est l’expertise artistique des jeunes héros qui prédomine, fruit d’une éducation aristocratique dans les domaines de la musique et de la danse :
Le noble conte d’Artois, qui de danser et de touttez chosez honnestez se sçavoit entremettre aussy bien que nul chevalier de ce monde, prist la belle pucelle et le mena a la danse. (Artois, p. 6, l. 151-155)
Ces deux [Paris et Odoardo] aloient ensemble par France et par Angleterre faisans joustes et tournoiemens par toutes pars où ilz les trouvoient, et tousjours en avoient grant honneur. Pareillement ilz savoient tresbien chanter et jouer merveilleusement de tous instrumens de quelque maniere qu’ilz feussent. (Paris et Vienne, fol. 3v°)57
j’ay une harpe dont je say bien juer. […] Octovyen, quy moult bien savoit juer de la harpe, il le prist et encommencha a jouer. […] Lors le roy [Octovyen] prist sa harpe et le mist d’acort puis encommencha a jouer tant melodieusement que la pucelle et tous ceulx quy la furent present s’en esmerveilloyent. (Othovyen, ch. 84-85, fol. 95v°a-96r°a)
[une vyole] dont Gerart savoit moult bien jouer et de tous aultres instrumens : fust de harpe, de leu ou de psaltarion, de chascun se savoit esbatre. (Nevers, XIII, 11)
On le voit à travers ces derniers exemples, le jeu aristocratique est également un jeu artistique, instrumental ou dansé.
Mais pour les jeunes nobles des romans du XVe siècle, l’éducation au jeu constitue avant tout un entraînement au combat, une « préparation à la vie militaire58 », comme le prouvent la formation du fils de Florimont et celle des jeunes nobles du royaume d’Antioche dans Gilles de Chin :
Moult joieulx et liés estoyent [ly roys Florimont et la roÿne sa femme] de ce qu’ilz veoyent Philippe leur filz croistre et amender de jour en jour, tant que ja savoit le destrier poindre et gallopper ; de jeu d’escremye, de hache et d’espee passoit les maistres. (Florimont, ch. CCX, fol. 247v°)
ilz se tirerent [le prince d’Anthioce et messire Gilles] en une plaine, laquelle pour le temps de lors s’appelloit le Behourdis, et anchiennement, en celle place, tous les esbattemens des nobles hommes, des gens du prince s’y faisoient : c’est assçavoir joustes et tournoys. (Chin, ch. XXXIII, 862)
Les jeux d’armes permettent au héros de fortifier son corps et d’améliorer sa technique en vue des combats véritables ; ils constituent alors durant la formation ou en temps de paix autant d’occasions de divertissements en vue d’acquérir gloire et renom59 :
je me suis pensé que, s’il vous plaisoit que nous nous alissions deporter et esbattre jusques là [en Brabant] […]. Et il ne pourra estre que en cellui paÿs nous ne trouvons à faire joustes, tournoiemens ou quelque beaulx fais d’armes que à chevalerie appartiengnent, où nous pourrons conquester honneur. (Paris et Vienne, fol. 28r°)60
en nul lieu [le chastellain] ne fait long sejour, car il ne scet loing ne pres tournoy, tables reondes61 ne esbattemens qu’il n’y voist pour trouver adventure, pour exauchier son loz et pris et que la renommee de luy s’espanchast par la terre. (Coucy, ch. XXXV, 4)
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Si dans la plupart des textes du corpus, l’éducation aristocratique par le jeu est relativement stéréotypée, deux biographies chevaleresques font toutefois exception. En effet, Jean d’Avennes62 et Gilles de Chin63 proposent deux parcours éducatifs singuliers qui figurent la concrétisation d’une forme de perfection héroïque par le jeu.
Arrêtons-nous dans un premier temps sur les premiers chapitres de Jean d’Avennes, au cours desquels le jeune héros éponyme acquiert peu à peu les codes de la courtoisie par l’entremise de jeux en (bonne) société que lui fait découvrir sa dame, la comtesse d’Artois.
Au seuil du roman bourguignon, le prosateur développe en premier lieu les divertissements campagnards auxquels s’adonne l’enfant durant des veillées villageoises :
il le trouva avec lez filleressez a la saerie64, desquellez il desvuidoit lez fusees, et illuec estoit en ung grand tropeau de femmelettez. […] Jehan ne se mua oncquez jusquez tant qu’il ot desvuidé la fusee qu’il avoit naguerez encommencie65. (Avennes, ch. II, fol. 4r°)
Lors de sa première rencontre avec la comtesse d’Artois, Jean d’Avennes se confie à elle en toute innocence et évoque avec force enthousiasme le plaisir sincère qu’il prend lors de ces veillées, dans sa propre ville, loin de la cour de la dame, au milieu de paysannes qui filent la laine :
je vous asseure, madame, sur ma conscience, que l’en fait sur une nuit plus d’esbatemens a Avennez nostre ville que l’en ne face ceans en .XX. jours. Et pour vous faire entendre que ma parolle soit veritable, je vous declaire qu’en ce tampz cy l’en y fait la sairie a laquelle femmez, fillez, jonez, viellez, marieez et a marier, viennent. Desquellez la l’une pigne, l’autre fille, l’aultre garde, l’aultre desvuide et, en faisant chascune sa besongnette, ellez chantent, rient, puis parlent de leurz amours avec bouviers, porquiers, vacquiers et avec moy quy suy le mieux amé dez aultrez66. (Avennes, ch. III, fol. 5v°-6r°)
Le romancier intègre alors un élément absent de sa source ; en effet, comme le signale Danielle Quéruel dans l’introduction de son édition, « [le prosateur] ajoute la jolie coutume qui transforme cette tâche en un jeu amoureux ; celui qui le premier ramasse la quenouille qui tombe peut embrasser la jeune fille à laquelle elle appartient67 » :
Et qui moult me plaist, on y fait beaucop d’aultrez chosez comme de dire flavez68, de jouer a souffler au charbon69 ou de recueillir les fusiaux qui chieent souvent aux femmez qui filent, pour lequel recuellir tel est le droit que cil qui plus tost le recuelle, baise la maistresse a qui le fuseau appartient. (Avennes, ch. III, fol. 6r°)
Séduite par les aptitudes du jeune noble encore mal dégrossi, et bien décidée à gommer chez lui toute naïveté villageoise, la comtesse d’Artois décide d’entraîner Jean dans une éducation sentimentale et courtoise au long cours, qui passe dans un premier temps par une initiation aux jeux en société :
Tablez ostees, chascun s’en alla avec la dame en une chambre moult noblement paree de richessez, en laquelle par l’ordenance de la dame lez chevaliers, damez et damoisellez jouerent a ung jeu fait a propolz ou lez chevaliers estoient et lez escuiers non70. (Avennes, ch. XIII, fol. 13r°)
Si l’on se fie aux travaux des spécialistes, il semble que le jeu du propos ‒ dont on trouve assez peu de traces dans la littérature médiévale ‒ ne soit pas rigoureusement semblable à celui du Roi qui ne ment, présent dans la source71. En effet, selon Jean-Michel Mehl, « le jeu consiste à se placer en cercle et l’un des joueurs commence par dire un mot à l’oreille de son voisin de gauche », lequel propose dessus, c’est-à-dire prononce « le premier mot qui pouvait venir à l’esprit, sans rapport bien sûr avec le premier mot prononcé. Au terme du jeu, les mots sont rapprochés et l’incohérence de l’assemblage est censé faire rire72 ».
Ce premier divertissement badin en société, qui mêle les deux sexes73, sert de prémisses aux jeux de stratégie, plus courants, mais eux aussi inconnus du jeune Jean :
le jeu failli et d’illuec se partirent tous et toutez et allerent qui mieulx mieux en salle jouer aux tablez, excés, roynettez74 et a pluiseurs aultrez jeux qui estoient ce temps en cours. Desquelz veoir jouer moult estoit marry Jehan a cause qu’i ne se sçavoit entremettre comme lez aultrez qui fais estoient pour jouer75. (Avennes, ch. XIII, fol. 13v°)
C’est donc l’apprentissage des jeux de la bonne société qui constitue pour Jean la première étape d’une initiation aux principes de la vie de cour.
Semblable métamorphose est également sensible quant à la pratique de la danse76. Au cours de ses premières confidences à la comtesse d’Artois, Jean affirme être le champion du village dans ce domaine et surpasser, lors des dansez, sairiez ou esbanois qui se font par nuit à Avennes, les valets de ferme et autres gardiens de vaches et de cochons :
Si poués bien pencer que lors je ne dormoye pas et que g’y faisoie mez fringez en dansant, chantant et houant plus gentement que nul de la place, car a ceste cause chascun devant moy s’enclinoit et deffuloit quant on me pouoit voir devant ou derriere. Et a briefve conclusion cil n’estoit pas heureux qui ne me bienvignoit ! A laquelle chose faire, il y avoit si grand presse que je n’avoye pas place assés grande pour moy espringuier et saulter en dansant, ce a quoy j’estoie le plus habille de tous, fussent vacquiers, porquiers ou bouviers de charue. (Avennes, ch. III, fol. 6v°-7r°)
Le lexique employé dans cet extrait (faire fringues77 ; espringuier78 ; saulter) laisse à penser que les prédispositions naturelles de Jean pour la danse n’ont pas atteint au milieu des villageois leur plus haut degré d’épanouissement ; les mouvements semblent ainsi réduits, malgré l’habileté du danseur, à des sautillements et à des gesticulations, voire à des cabrioles et des acrobaties. En dépit de l’estime ‒ au demeurant assez ironique ‒ que lui porte le peuple de la campagne, le danseur manque assurément de grâce dans son jeu.
Le contraste est alors saisissant avec les scènes de réjouissances collectives où les capacités du jeune homme prennent leur pleine mesure après qu’il a suivi l’éducation courtoise de la comtesse d’Artois :
Ce disner fait et acompli tres autenticquement, le roy, ducz, contez, marquis, barons et chevaliers s’adonnerent a faire pluiseurs esbatemens, esquelz Jehan […] le faisoit tant bien qu’a souhaidier. Durant lesquellez tous les seigneurs s’asamblerent au conseil, tandis que monseigneur Jehan s’esbanoioit avec lez damez et damoisellez qui avoient esté a ce disner, lesquellez looyent et prisoient toutez, comme par une voix, la naturelle beaulté du chevalier, la force et proesse de son corps, la courtoisie et humilité dont il estoit empli et lez contenancez et gracieusez manierez qu’il savoit faire entre ellez. (Avennes, ch. XXIX, fol. 27r°)
Seul homme au milieu d’une assemblée féminine, Jean attire toujours les regards ‒ mais cette fois ceux des femmes de la cour ‒ et recueille unanimement les louanges de la foule qui salue, en dehors de sa civilité, l’extrême beauté de son anatomie. Même si la nature des esbatemens n’est pas formellement précisée, lez contenancez et gracieusez manierez évoquent, semble-t-il, un corps en mouvement, ce qui sied bien à la pratique de la danse. Quoi qu’il en soit, l’auteur explicite son propos plus avant dans le récit en célébrant les qualités du jeune danseur :
Le souper fu achevé ; aux esbanoiemens de dansez allerent damez, chevaliers et damoisellez. Monseigneur Jehan d’Avennez n’y failli pas comme cil qui par son beau faire, maintieng rassis, chiere joyeuse et branlement bien pris, emportoit encorez oultre plus le los. (Avennes, ch. LXX, fol. 63r°).
La danse est ici saisie dans sa dimension esthétique : le romancier valorise en effet l’adresse, le sens du rythme et la maîtrise technique de Jean lors de l’exécution, mais surtout la grâce de ses mouvements et de sa gestuelle, et à travers eux la beauté et l’élégance du danseur. Ainsi, le diamant brut a été poli et il brille désormais de mille feux.
Le récit singulier des enfances de Gilles de Chin figure un second cas de jeunesse aristocratique excentrique. Dans le premier chapitre de la biographie chevaleresque qui lui est consacrée ‒ qui forme un développement spécifique à la prose ‒, le noble hennuyer est décrit comme un garçon dissipé qui, une fois ses leçons achevées auprès de son maistre, aime à fréquenter dans ses jeux les enfants du village, au risque de se quereller. Il se montre par ailleurs volontiers bagarreur à l’égard des domestiques quand ces derniers s’amusent à ses dépens :
incontinent qu’il se departoit de son maistre, il s’en alloit jouer par le village aveucq les enfans des bons hommes, ou souventeffois avoit des debas […] Par layens chascun se jouoit de luy au fol ; mais souvent advenoit qu’il n’y avoit queux ne boutillier, ne varlet d’estable, a qui il ne donnast du poing ou d’un baston quant il le povoit consiewir. (Chin, ch. I, 11, 19)
Dans cet extrait, on décèle chez le jeune Hennuyer un fort potentiel guerrier, de toute évidence mal jugulé. L’épisode est d’ailleurs illustré par une miniature en frontispice (cf. figure 2), où sont représentés au sein d’un univers campagnard, dans une clairière à la lisière d’un bois, de jeunes hommes ‒ dont le héros ‒ en train de se battre. Deux d’entre eux sont munis de bâtons en bois, qui s’apparentent à des crosses ou à des billards79, vraisemblablement utilisés pour pousser une balle dans certains jeux, comme la soule à la crosse. Sur la gauche de l’image, l’un des jeunes hommes brandit son bâton comme une arme, ce qui peut également suggérer que les jeunes gens s’adonnent au jeu du bouclier ou de l’épée, un jeu qui consiste à frapper le bâton de son adversaire afin de le rompre, et qui, « dans une forme rudimentaire, […] peut n’utiliser que de simples crosses ou bâtons80 ».
Fig. 2. De jeunes hommes se disputent au cours d’un jeu de crosse dans Messire Gilles de Chin natif de Tournesis (Lavis d’aquarelle – Maître de Wavrin) : Lille, BM, ms. Godefroy 50, fol. 1r° (© Lille, BM)
Après de multiples déconvenues lors de son apprentissage scolaire, Gilles de Chin entreprend une formation de chevalier auprès du seigneur d’Oisy, un proche de la famille, et fait la découverte du métier des armes. Une forme particulière de jeu guerrier ‒ qui ne tire pas son origine du texte source et qui est qualifiée dans la prose d’esbatement ‒ se révèle déterminante dans l’instruction du jeune seigneur hennuyer : il s’agit d’un exercice traditionnel de joute à la quintaine81 durant lequel les protagonistes s’efforcent de percuter avec leur lance un écu attaché fermement à un poteau fixe ‒ appelé estache82 dans notre texte. Cet épisode de compétition se déroule en public, sous les yeux de l’instructeur de Gilles de Chin, de sa femme et des dames de sa suite83 ; il est illustré par une miniature du Maître de Wavrin (cf. figure 3) et il est relaté en détail par le prosateur84 :
Sy advint que ung jour, aucuns nobles hommes de laiens, pour passer tempz, […] firent drechier une moult grosse estache en ung pré devant le chastel d’Oisy, puis y mirent ung moult fort escu et bien bendé. […] Puis quant ce vint l’eure qu’ilz furent aprestez et montez sur leurs chevaulx, a trompettes et a menestrelz se firent amener sur la prayerie ou ilz trouverent grant foison gens qui attendoient aprés eulx pour les regarder […]. Alors se tirerent a part, sy courut le premier le jone filz de la Hamede, lequel fery en l’escu sy grant cop que sa lance vola en pieches et passa oultre ; aprés, le jone escuier de Condé, qui y fery sy grant cop que lui et son cheval tumberent a terre tout en ung mont. Puis aprés, le jone heritier de Lalain, lequel fery en l’estache ung cop si mervilleux et puissant que sa lance lui froya jusques es poingz. Puis aprés y coururent autrez jovenceaulx : les ungz estoient portez par terre, les autrez eulx et leurs chevaulx, dont la risee et le cry s’efforcha moult hault. Alors […] on lui bailla [à Gillion] une lance forte et roide, sy le coucha et fery le cheval des esperons par tel fierté que a le veoir sembloit qu’il deust tout confondre, et fery ou millieu de l’escu ung cop sy mervilleux, que, par vive force, l’estache qui estoit moult grosse, a tout l’escu il abatty tout en ung mont sans ce que oncques s’en remuast ne perdist estrier. […] Le seigneur d’Oisy et la dame furent moult joyeulx de Gillion de Chin, lequel deux ans avoient nourry en leur hostel et qu’ilz veoient leur paine non avoir perdue, loerent Dieu, et leur sambla que encoires en aroient honneur ; sy le loerent moult et prisierent. (Chin, ch. III-IV, 41-57)
Fig. 3. Gilles de Chin, pour passer tempz, joute à la quintaine contre une estache dans Messire Gilles de Chin natif de Tournesis (Lavis d’aquarelle – Maître de Wavrin) : Lille, BM, ms. Godefroy 50, fol. 6r° (© Lille, BM)
À la différence de ses camarades de jeu, qui échouent dans la réalisation de l’exercice d’adresse, soit parce qu’ils brisent leur lance, soit parce qu’ils tombent de leurs chevaux ‒ ce qui leur vaut un rire moqueur de l’assemblée ‒, le jeune seigneur de Chin remporte non seulement le concours avec une grande habileté, mais, emporté par sa puissance et sa fougue, il foudroie également l’estache (c’est d’ailleurs cet instant précis qui est « saisi sur le vif85 » par le Maître de Wavrin). Le succès retentissant du jeune écuyer hennuyer dans l’épreuve de la quintaine prouve donc qu’à l’issue de l’instruction qu’il a reçue, Gilles de Chin a su domestiquer sa force brute et s’approprier les règles du jeu guerrier. L’apprentissage du métier des armes par le jeu permet ainsi de mettre en scène l’acquisition progressive par un novice des codes de la chevalerie86.
Ainsi, de même que Jean d’Avennes le nice est devenu un homme de cour accompli, Gilles de Chin le turbulent s’est mû en parfait chevalier. Par conséquent, les jeux viennent concrétiser les qualités de jeunes hommes en devenir, saluées unanimement par des spectateurs qui par leurs éloges admiratifs achèvent d’intégrer les héros à la noblesse de cour. Au seuil des deux biographies chevaleresques, le jeu devient donc une démonstration, un spectacle, une cérémonie ostentatoire87, caractéristique de l’éducation aristocratique88.
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À l’image de la plupart des écrits littéraires du Moyen Âge, les romans du fonds Wavrin s’attardent assez peu sur le détail des jeux89 et se dégagent parfois difficilement des stéréotypes. Est-ce à dire que nos héros sont des « petits joueurs » ? Loin de là ! Notre parcours a su mettre en lumière la diversité des activités ludiques, tant physiques qu’intellectuelles, dans les romans du milieu du XVe siècle90. Ces textes évoquent fréquemment les jeux de stratégie (tables, échecs), les activités artistiques de divertissement (danse, pratique instrumentale) et les exercices corporels à vocation guerrière (jeu de paume, lancers, chasse, joutes et quintaine) afin d’en démontrer l’importance dans le cadre de l’éducation de jeunes héros, qui, par le prisme fictionnel, doivent servir de modèles à la noblesse bourguignonne.



