Du coustumier joueur au souverain maistre : vie active et vie contemplative dans le Jeu de la paulme moralisé

  • From the coustumier joueur to the souverain maistre: Active Life and Contemplative Life in the Jeu de la paulme moralisé

DOI : 10.54563/bdba.2126

p. 59-74

Abstracts

Écrit par un auteur anonyme dans la première moitié du XVe siècle, le Jeu de la paulme moralisé se présente comme un ouvrage allégorique comparant les règles d’un divertissement profane aux préceptes de la foi. Prêtant une signification spirituelle au jeu de l’estuef, l’auteur se propose d’initier un lectorat de laïcs aux pratiques de la dévotion. Celui-ci entend plus particulièrement inciter le fidèle à la pratique des œuvres vertueuses et de la contemplation, suivant le modèle du coustumier et du maistre joueur.

Written by an anonymous author in the first half of the 15th century, the Jeu de la paulme moralisé is an allegorical work comparing the rules of a secular pastime with the precepts of faith. Assigning a spiritual meaning to the jeu de paume, the author seeks to initiate a lay readership into the practices of devotio. He specifically encourages the faifhful to engage in virtuous deeds and contemplation, following the example of the coustumier and the maistre joueur.

Outline

Text

Composé en 1435 par un simple homme tondeur de draps a Bruges1, conservé dans trois manuscrits à la Bibliothèque royale de Belgique et à la Bibliothèque nationale d’Espagne2, le Jeu de la paulme moralisé se présente comme un ouvrage allégorique à visée didactique. L’auteur, qui se décrit comme un humble laïc accablé par la vieillesse et tourmenté par son salut3, s’afflige d’avoir inutilement consacré son loisir au jeu de paume et d’avoir négligé son Créateur. Sous l’inspiration de la Vierge qui l’exhorte à se détourner d’un divertissement coupable et mondain, ce rude pecheur4 entreprend d’esli[re] le jeu de l’estuef espirituel5 et de convertir sa passion au service de Dieu. S’il espère que sa conduite lui soit salutaire, il souhaite aussi que sa démarche serve d’exemple. Écrite à l’intention des laïcs, son œuvre s’adresse plus particulièrement à ces povres creatures, ignorantes et ruddes d’entendement6 auxquelles les subtilités de la foi ne sont pas aisément accessibles. L’écriture allégorique, qui repose en l’occurrence sur la comparaison systématique des règles du jeu de paume avec les préceptes de la théologie morale, s’efforce de combler cet écart. Divisé en sept parties pour estre plus plaisant a lire [...] et recueillir en sa memoire l’un aprés l’autre ce qui aura esté dit7, le Jeu de la paulme moralisé répond au désir de transmettre aux esprits les plus humbles une meilleure appréciation des pratiques religieuses, et d’orienter ces derniers sur le chemin de la vertu.

Si le Jeu de la paulme moralisé a jusqu’à présent peu suscité l’intérêt de la critique8, il s’avère pourtant essentiel pour cerner de plus près la fonction didactique qu’exercent les pratiques ludiques dans la diffusion d’un savoir spirituel. C’est afin de saisir la spécificité de cet ouvrage ancré dans la tradition de l’exégèse que nous souhaitons analyser la façon dont les règles et la technique du jeu de paume configurent l’ascension du croyant jusqu’à Dieu et l’incitent à devenir, suivant l’exemple du Christ lui-même, un joueur espirituel. Une attention particulière sera accordée aux développements que l’auteur consacre aux figures du coustumier et du souverain joueurs, dont l’adresse et la maîtrise incarnent respectivement deux approches de la piété. Si le premier renvoie à l’idéal de la vie active, centré sur l’amour du prochain et la pratique de la charité, le second coïncide avec celui de la vie contemplative auquel seuls quelques élus peuvent prétendre. Cet article, réalisé en marge de notre édition – en préparation – du Jeu de la paulme moralisé, se propose de montrer comment l’analogie du jeu de paume sert de support à la transmission d’un idéal de vie « ambidextre », et d’apprécier le témoignage original qu’offre cet ouvrage allégorique d’un enseignement, en milieu laïc, sur les vérités révélées.

Moraliser la paume, édifier les laïcs

L’estuef : un divertissement au service de la foi

Pour originale qu’elle puisse paraître, la démarche allégorique que suit l’auteur du Jeu de la paulme moralisé afin d’édifier son lectorat s’inscrit dans une tradition bien établie. La moralisation des jeux, en particulier des échecs, ne manque pas d’exemples dans les lettres médiévales9 et la fortune du Libellus de moribus hominum n’est plus à démontrer. La traduction néerlandaise de l’œuvre de Jacques de Cessoles, au début du XVe siècle10, a pu servir de modèle à d’autres écrits et contribuer, notamment dans les Pays-Bas bourguignons, au développement d’une littérature qui trouve dans les pratiques ludiques un outil propice à l’interprétation des réalités sociales et religieuses. Au moins trois textes composés durant cette période, le Kaetspel Ghemoraliseert de Jan Van den Berghe11, le Jeu de palme de Jean Molinet12 ainsi que le Gheestelijck den bal te slane d’Anthonis Roovere13, attestent l’importance du jeu de paume dans la production littéraire en langue française et néerlandaise, et plus particulièrement la fonction didactique qu’exerce cette analogie dans le domaine allégorique.

Le choix de cette métaphore, du reste, paraît d’autant plus approprié à l’expression et à la transmission d’une réflexion d’inspiration morale que ce divertissement, comme l’affirme Jean Van den Berghe, est toléré par les autorités ecclésiastiques et civiles. Encourageant à l’exercice du corps tout en réfrénant la violence, le jeu de paume excède la partition traditionnelle entre les clercs et les laïcs, et suscite l’intérêt du plus grand nombre :

« Ce jeu [n’est] pas interdit, mais bien autorisé tant aux gens spirituels qu’aux laïcs. Ce qui [n’est] pas le cas du jeu de dés, des jeux de hasard et d’autres [divertissements] semblables. De plus, il n’y [a] pas beaucoup de querelles ou de différends résultant du jeu de la paume. Cela permet d’avoir une bonne endurance et des membres agiles. Et ce n’[est] pas seulement plaisant pour les joueurs, mais aussi pour les spectateurs. On ne trouv[e] pas autant de spectateurs ou d’observateurs dans d’autres jeux que dans le jeu de la paume14. »

Les propos de Jan Van den Berghe doivent sans doute être nuancés : si le jeu de paume n’inspire peut-être pas autant que les dés l’hostilité de l’Église15, les travaux de l’historiographie rappellent toutefois que ce divertissement n’exclut pas les contentieux et le recours à la force16.

Mais retenons surtout, et sur ce point s’accordent les sources et les études critiques, que ce loisir se distingue des jus de cambres17, en particulier des échecs, par sa dimension spectaculaire18 et par l’attrait qu’il exerce sur des individus de diverses conditions. La faveur dont jouit ce divertissement auprès du peuple et des élites19, la possibilité qu’il offre au regard d’examiner un ensemble de gestes et d’attitudes qui configurent dans l’espace du tripot20 un rapport de lutte et d’opposition, expliquent qu’il soit investi d’une fonction allégorique. Bien que l’auteur du Jeu de la paulme moralisé ne nous renseigne pas davantage sur les raisons qui l’orientent vers cette analogie, sinon pour invoquer le plaisir coupable que lui inspire ce passe-temps21, force est de remarquer l’attention qu’il accorde à la posture du joueur, aux mouvements de son corps et à son agilité. Attentif à rendre son discours accessible à un lectorat de simples personnes22, l’auteur fait le choix de l’allégorie statique et descriptive pour expliciter le rapport entre l’habileté technique qu’implique la pratique de la paume, et les efforts auxquels doit consentir le fidèle pour progresser jusqu’à Dieu23. Divertissement propice à la théâtralisation des gestes, le jeu de l’estuef sert de modèle efficace à la transmission d’un savoir spirituel qui s’incarne dans la physionomie du joueur.

I.2. Le joueur espirituel : un modèle propice à l’enseignement de la piété

Cette volonté de promouvoir par le corps une spiritualité tangible se manifeste en particulier dans les trois dernières parties de l’ouvrage. Après avoir identifié la maison sur quoy il convient jouer à la paulme et les divers éléments de cet édifice – fondations, murs et toits –, à la foi et aux œuvres du Christ24, l’auteur rapproche dans la troisième partie le temps favorable au joueur de la vertu d’espérance25, puis compare le terrain sur lequel se joue la paume à la charité, troisième et dernière vertu théologale26. Au terme de ces réflexions qui servent de cadre à la remontée progressive du fidèle vers le divin, le discours se recentre sur la figure du joueur. Parvenu à la connaissance des dogmes élémentaires de la foi, le croyant s’appareille a jouer pour acquerir virtus par bonnes euvres27. Comparé à l’athlète dont la souplesse s’est émoussée faute d’exercice et qui s’étire pour gagner en aisance, il doit fortifier son esprit à la pratique d’une existence méritoire :

Fais comme les joueurs mondains font quant ils n’ont pas joué, si non par loin temps : ils branlent et amollient les nerfs de leur brach et le ploient çà et delà en tourpiant pour estre plus flexible. Pareillement tu, qui vuelz jouer espirituelement, te convient faire et resveillier ton vouloir et exerciter pour estre prest et esveillié et abil pour ouvrer euvres virtueuses28.

Chacun des gestes qu’accomplit le joueur pour parfaire sa technique est mis en exergue, brièvement énoncé pour figurer les états successifs qui élèvent le croyant jusqu’à Dieu. L’écriture allégorique, qui procède ici par synecdoque29, favorise l’analyse sérielle de ces actions qui modalisent une approche pratique de la foi. Comparant au joueur le fidèle qui n’a de cesse de rachassier l’estuef, l’auteur exhorte ce dernier à résister à ses péchés en les frapp[ant] fort et vigoureusement30. Rachassier, frapper, debouter : autant de verbes qui actualisent le sème de la lutte et que l’auteur dissémine dans son ouvrage pour identifier la devote personne au joueur qui doit vainc[re] et desconfy[re] son adversaire31. Absorbé tout entier dans la défaite de l’Ennemi, le croyant doit lui aussi traveille[r] a toute diligence pour gaignier le jeu. De même que l’athlète sollicite les conseils d’un condisciple pour persévérer dans sa pratique, il doit s’entourer de compagnons vertueux qui le soutiennent dans son combat spirituel32. Comme celui qui keurt au premier bout et frappe [l’estuef], avant qu’il chiet a terre la seconde foiz33, il doit secourir son prochain quand il le voit faiblir et ruser continuellement contre le démon pour ne pas retomber dans le péché :

Ung coustumier frappe voulentiers l’estuef d’un costé et d’aultre ou il pense que son adversaire ne le trouvera pas, et fait aucunefois contenance et maniere de frapper d’un costé et il frappe d’aultre [...]. Et se tu soloies frapper lachement, tu frapperas fort et vigoureusement, c’est a dire que les pechiez auxquelx tu estois enclin, faisois voulentiers et que tu les deboutois lachement, ains tantost te y enclinois, tu les debouteras virtueusement arriere de toy ou d’un costé ou d’aultre34.

Ancrée dans l’imaginaire d’une lutte toujours recommencée contre le mal, l’allégorie du jeu de paume se décline en une série d’équivalences qui illustrent la participation active du fidèle à son propre salut. Incitant le fidèle à conformer sa conduite à l’expérience d’une piété qui privilégie la discipline de soi et la charité, le modus agendi du joueur matérialise les efforts concrets que le croyant doit déployer pour progresser dans sa foi.

Modèle exemplaire qui reconduit le combat victorieux que le Christ a mené contre l’annemy35, le joueur s’avère pourtant une figure réversible. S’il personnifie la pugnacité et le dévouement du fidèle qui consacre son existence à Dieu, il désigne aussi l’individu qui se détourne du Christ et de son Église. Tels sont notamment les ypocrites et les cautheleux joueurs dont les mauvaises paroles et les coups déloyaux sont à craindre, comme le sont les artifices du démon qui harcèle le chrétien jusqu’à sa mort :

Il advient aucunefois que le simple et juste joueur gaigne au subtil et malicieulx joueur pour ce qu’il scet mieulx jouer que ledit soubtil joueur ne cuidoit. Et, quant cestui subtil et malicieux joueur voit qu’il pert, il contreuve bourdes, faulsetez sur les simples et justes joueurs pour les faire estriver et tenchier affin qu’ilz voisent hors de leurs pourpos et que par ceste tenchon ilz perdent le jeu [...]. Pareillement quant l’ennemy ne puelt gaignier sus aucune personne pour sa vie qui est bonne par temptacion, tribulacion, ne volumptueuse delectacion ou aultrement, il attent jusques a la fin de la vie de la personne et qu’elle se doit partir de cestui monde. Alors, il vient et amaynne la personne s’il puelt en noise et contencion pour le boutter et mettre hors de son bon propos affin qu’il lui face perdre tout ce que par avant en loing temps elle auroit gaigniet36.

Au sein de la communauté des fidèles, l’auteur prend donc soin de distinguer ceux dont la conduite porte à la vertu, de ceux qui leur tiennent lieu de repoussoir. Que la figure du joueur soit ainsi douée d’ambivalence rappelle combien la nature de l’homme est plus encline au monde que a Dieu37 : à l’image du chien qui reprent ce qu’il a mis dehors38, ce dernier a tôt fait de donner dans ses anciens travers et de se dévoyer. De là cette discipline constante dont le chrétien doit faire preuve pour rester ferme dans sa résolution. S’il opte pour la vie active et embrasse cet état, incarné par le coustumier joueur dont la pratique prolonge l’enseignement du Christ et s’enracine dans l’amour du prochain39, le fidèle peut alors prétendre à l’union contemplative avec Dieu. Du coustumier au maistre et souverain joueur, de la vie active à la vie haultaine et contemplative, c’est sous l’inspiration de ce double idéal que l’auteur exhorte le croyant à situer son rapport au divin.

II. De la pratique des bonnes œuvres à la contemplation : un idéal de vie ambidextre

II.1. Le coustumier joueur et la vie active

La division entre les genres de vie active et contemplative remonte loin dans la tradition religieuse et constitue l’une des structures fondamentales de la pensée chrétienne40. Retracer l’histoire de ces notions, qui ne se résument pas à leur apparent dualisme, excède à l’évidence le cadre de cette étude. Au risque d’en simplifier les enjeux, nous nous reporterons toutefois aux réflexions de François-Xavier Putallaz qui rappelle que « par opposition à la vie contemplative, la vie active se définit comme un état de vie spirituelle dont la fin prochaine ne consiste pas en l’union avec Dieu, mais vise à promouvoir le bien spirituel des créatures par le biais d’une œuvre extérieure41 ». Cette définition préliminaire, qui suppose à l’inverse que la vie contemplative transcende les réalités transitoires de ce monde pour ne se consacrer qu’à Dieu, s’avère nécessaire pour cerner les réflexions que propose l’auteur du Jeu de la paulme moralisé à ce sujet.

Dans la septième partie de son ouvrage, celui-ci distingue en effet le fidèle qui fai[t] euvres vertueuses, pourfitable a la vie active42, de celui qui se efforce de parvenir a la vie contemplative et laisse le monde et soy meismes43. Soucieux de toujours arrimer son discours à la métaphore matrice du jeu de paume, l’auteur développe cette réflexion en identifiant la vie active aux mains du joueur, et la vie contemplative à l’athlète si habile qu’il se prive volontairement de leur usage :

Touteffois, ceulx qui prouffitent plus et sont plus parfais et expers en la vie active montent souvent en la vie contemplative, comme le maistre joueur qui pour son habilité, puissance et subtillitez est prisiez par dessus tous autres communs joueurs, et vuelt faire plus fort car il est content par continuer a jouer que il joue les mains liiez. Pareillement le joueur espirituel est content de laissier les euvres de la vie active qui s’entend par les mains. Et jouer des piés, c’est de desirs et affeccions contemplatives44.

Cette comparaison, qui n’est pas sans évoquer celle que propose Benoît XII dans son Commentaire de l’Évangile de Matthieu45, s’inscrit dans la continuité d’une pensée déjà esquissée dans la sixième partie, consacrée aux œuvres caritatives. En conclusion de celle-ci, l’auteur précise que le coustumier joueur, à savoir celui qui s’est tourné vers la vie active, doit user de ses mains pour debouter le monde et suivre l’exemple du Christ :

Et ne reste fors de recouvrer et rachassier tant par les mains comme par les pielz et de le corps, et ainsy te couvient il pener de toutte ta puissance et voulenté de rachassier et retourner touttes paines et tribulacions qui te sourvendront a l’onneur et reverence et amour de Dieu, lequel voulentiers a souffert pluiseurs tresgriesves persecucions et tribulacions pour toy. Par les mains on entent les euvres46.

Introduite sous la forme d’une glose que signale l’emploi du verbe entendre, cette analogie des œuvres édifiantes et des mains récapitule le chemin que doit suivre une existence inspirée par la charité. Elle cristallise l’état auquel parvient le fidèle dont chacune des actions s’ordonne à promouvoir la fraternelle dilleccion47. À l’image de Marthe dont l’auteur convoque l’exemple emblématique pour désigner la vie active48, ou du laboureur quy continuellement labeure49, celui qui désire sanctifier sa conduite doit [s]oy tenir liberal et diligent es euvres virtueuses50.

Outre la sollicitude dont le fidèle doit faire preuve à l’égard de son prochain, que ce soit en le guidant sur le chemin de la vertu51 ou en pratiquant l’aumône52, les œuvres de miséricorde corporelle tiennent logiquement une place primordiale parmi les fréquentes actions que doit accomplir le coustumier joueur pour vivifier sa foi53. L’auteur prend soin de les énumérer et de les illustrer chacune d’un ou de plusieurs exempla puisés à la tradition biblique et hagiographique : saint Martin donnant au pauvre son manteau54, Daniel visité par un ange dans la fosse aux lions55, Abraham accueillant les anges sous son toit56. Réduite à l’essentiel, l’évocation de ces figures tend à les soustraire à l’idéalisation et à rapprocher ces modèles de sainteté d’un lectorat désireux de les imiter57. Parallèlement à la fonction iconique de l’analogie du jeu de paume dont l’efficacité repose sur la « force d’impact du visible58 », cette manière de procéder témoigne plus largement du désir de l’auteur de conformer son discours au simple entendement des simples personnes59. C’est en préférant « l’exemplarité concrète60 » aux raisonnement spéculatifs que ce dernier entend convertir les laïcs à son propos et les convaincre de vivre raisonnablement, en paix et en bonne amour de chacun61.

II.2. Le maistre joueur et la vie mixte

Cet idéal de vie qui requiert de la devote personne qu’elle règle le filet de [s]a vie bien droit62, à l’image de la corde qui sert au jeu de paume à la mesure des chasses63, constitue un état désirable, et cependant transitoire. Au même titre que le coustumier joueur fait parfois preuve d’une habileté sans égale, celui qui parvient à la perfection dans la vie active peut encore s’élever au dernier degré de communion avec Dieu. La dernière partie du Jeu de la paulme moralisé est ainsi consacrée à la vie contemplative, ultime aboutissement de la progression spirituelle du croyant dont toute la personne, désormais, est orientée vers le divin. Mais autant la vie active s’avère accessible au commun, autant la vie contemplative n’est réservée qu’à des êtres d’exception. Seuls quelques élus parviennent à cet état, ce qu’affirme la tradition patristique64 dont l’auteur se réclame :

Et est commune vie en laquelle sont pluiseurs personnes en bien usant des choses terriennes et mondaines. Mais en la vie haultaine et contemplative qui est des choses celestes et divines, et dont tout le plaisir de la personne est du tout tournez en Dieu et a desprisier les choses terriennes, peu de gens y sont65.

Traduit mot à mot du Diadema monachorum, un manuel de spiritualité monastique écrit par Smaragde de Saint-Mihiel (VIIIe-IXe siècles), ce passage n’interroge pas seulement l’érudition religieuse d’un humble tondeur de draps, prétendument peu versé dans les lettres latines66, mais nous incite également à apprécier la manière dont celui-ci ajuste l’analogie du jeu de paume à la description de l’état contemplatif.

Quatre facultés distinguent plus particulièrement le souverain maistre joueur : jouer de revers, jouer du piet, jouer en saillant hors du tonniel, jouer les mains liiez. La première, suivant cet ordre, désigne la capacité du fidèle à éprouver cette forme de charité supérieure, incarnée par le Christ, qui commande de pardonner à son adversaire. À rebours du dualisme chrétien qui associe la droite et la gauche à l’antithèse du bien et mal67, l’auteur illustre le paradoxe de cet amour, plus méritoire encore que la gratitude, qui consiste à rendre le bien pour le mal :

Et a aultres pluiseurs personnes, Dieu leur a ainsy rendu le bien pour le mal, et ont aussi fort et vigoureusement joué depuis en cestui jeu de revers et tenu les commandemens de Dieu. Et quy ainsi pourra faire et fierrement jouer de la reverse, il soit certains que l’ennemy ne le frappera pas aprés, car il va trop fort hors de sa maniere de jouer68.

La seconde faculté, mentionnée uniquement dans le chapitre qui s’y réfère, caractérise le désir incessant qu’éprouve le chrétien d’aspirer à l’amour de Dieu. Cette dilatatio cordis, concept augustinien auquel s’identifie la pensée de l’auteur, est elle aussi décrite par l’intermédiaire d’une traduction approximative du Diadema :

Il advient a le fois que une personne bien fervente aura gousté de ceste douceur espirituelle : elle sera embrasee en sa pensee, par quoy elle aura encores plus grant desir a l’amour de Dieu. Yponcius l’abbé dist : « Tes pensees soient tousjours en Dieu et de tant plus tost venras a la possession de paradis. » [...] Pour quoy je te conseille que tu ayes tousjours Dieu devant tes yeulx et ta pensee continuellement en ly, et sans faillir tu acqueras la joie eternelle69.

La troisième aptitude dont témoigne le maistre joueur, qui choisit lui-même de se placer dans un tonneau et de n’en sortir qu’une fois l’estuef en jeu, illustre quant à elle la résolution de certains fidèles d’entrer en religion :

Quant on cougnoit un souverain maistre joueur, nulz ne vuelt jouer a li se il ne se obleige a quelque chose, comme de quictier une grant partie de ce qu’il gaigneroit, ou de donner tresgrant avantaige, ou de soy obligier d’estre en ung tonnel quant il sera ou jeu et non saillir hors, jusques tant que sa partie aura servy sur le toit. Ainsy font aucunes personnes espirituelles pour mieulx venir a la vie contemplative : ils entrent en religion et se baillent en subjection d’aultruy70.

Enfin, l’image de l’athlète aux mains liées, précédemment évoquée, désigne l’ultime étape de cette élévation spirituelle. Proche de l’adynaton, la figure du maistre joueur qui se prive de ses membres comme le fidèle se détourne définitivement du monde, incarne désormais cet état paroxystique du croyant dont les sens, paradoxalement, s’abolissent pour sent[ir] auculne doulceur de la gloire divine :

Quant ung joueur est renommés et congneu pour tressouverain et exellent joueur, et qu’il scet bien jouer de revers, du piet, et saillir hors du tonnel, et qu’il gaigne a tout homme tant que nulz ne ose plus jouer a lui, pour son grant plaisir qu’il prent a jouer, il avise encore ung aultre tour, c’est qu’il laisse liier ses deulx mains et, non obstant ce, il gaigne encore souvent le jeu [...]. Et, en oultre, puis qu’il est montez si hault, il se efforce de parvenir a la vie contemplative et laisse le monde et soy meismes. Et, en oultre, il lye ses sens et oublye soi meismes et monte par contemplacion en Dieu et sent aucune doulceur de la gloire divine par quoy il oublye touttes choses si non Dieu71.

Degré par degré, l’ascension du chrétien vers la grâce est ainsi comparée à la dextérité du joueur qui sublime les règles du jeu. L’auteur, toutefois, précise que la félicité contemplative n’est pas faite pour durer, ou plutôt qu’elle doit s’interrompre tantôt pour répondre aux nécessités du corps72, tantôt pour partager avec autrui l’expérience de la grâce. C’est donc un équilibre entre la vie active et la vie contemplative que prêche l’auteur, et la conjonction harmonieuse entre ces deux approches qu’il recommande :

Non obstant ce, les saintes personnes sont yssues du secret et joie de contemplacion a la vie active pour ouvrer et demoustrer par dehors a la gloire et loenge de Dieu et edificacion de son proisme ce qu’elle avoyent reçeu et conçeu par dedens, et puis se retraient de la vie active en la vie contemplative73.

Cet idéal de vie mixte qu’incarne le maistre joueur s’enracine lui aussi dans la tradition. Si nous trouvons déjà chez saint Augustin l’idée que nul ne doit, si occupé soit-il, se détourner de la contemplation de Dieu74, d’autres comme saint Grégoire ou encore Guillaume de Saint-Thierry enjoignent également de concilier la pratique des œuvres vertueuses à la méditation des réalités spirituelles75.

Mais c’est en particulier chez les auteurs de la Devotio Moderna qu’est prônée cette intime complémentarité entre l’action et la contemplation. Au même titre que Jan Van Ruysbroeck pour qui le fidèle parvient à la « vie commune », ghemeyn leven, lorsqu’il mène à la fois une vie extérieure et possède Dieu tout entier76, l’auteur du Jeu de la paulme moralisé exhorte son lecteur à suivre l’exemple de saint Dominique et d’autres figures de sainteté qui accordent une égale importance à la pratique des vertus et à la félicité contemplative77. Certes, il reste encore à prouver que ce dernier se soit directement inspiré des écrits de Jan Van Ruysbroeck, de Gérard Groote ou d’autres auteurs comme Gérard Zerbolt de Zutphen78 qui recommande lui aussi au fidèle de « monter et descendre » pour que sa dévotion et sa piété « resplendissent à l’extérieur dans [s]es gestes et [s]a conduite79 ». Mais plusieurs indices suggèrent à l’évidence une certaine connivence entre ses préoccupations spirituelles et celles de la Devotio Moderna80. L’édition que nous entendons mener nous permettra de confirmer ou non ces rapprochements, et d’apprécier plus largement la manière dont les pratiques ludiques concourent, dans les Pays-Bas bourguignons, au renouveau des pratiques dévotionnelles.

Notes

1 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, conclusion, fol. 163v°. Return to text

2 Outre le ms. 9390 sur lequel nous nous appuyons dans le présent article, le Jeu de la paulme moralisé nous a été transmis par le Bruxelles, KBR, ms. 11120-11122 et le Madrid, BNE, ms. 09490. Ce dernier est lacunaire, et s’interrompt à la fin de la sixième partie. Return to text

3 J’ay oublyé par obstinacion servir Dieu en pure humilité et, par especial, me suy occuppez en vaine plaisance du jeu de l’esteufs […]. Et non obstant que je soie corrompu et affoibly de viellesse, encores ay je grant vouloir audit jeu, ja soit ce que je n’ay pas le pouvoir. Par quoy sui tenus de droit requerir treshumblement et prier Dieu, par vraye contricion et amertume de mes pechiez, que de sa grace luy plaise moy prester temps et espace de plourer mes dessusdis pechiez et temps perdu (ibid., 1er prologue, fol. 2r°). Return to text

4 Ibid., 2e prologue, fol. 8r°. Return to text

5 Ibid., 1re partie, fol. 9r°. Return to text

6 Ibid., 1re partie, fol. 13v°. Return to text

7 Ibid., 1er prologue, fol. 3r°. Return to text

8 Cf. à ce sujet l’article de Luc Schepens, réalisé à partir de l’édition du ms. 11120-11122 (L. Schepens, « Le Livre du jeu de la paulme moralisé », Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 40/3, 1962, p. 804-814). Cf. également la notice rédigée par Tania Van Hemelryck sur le ms. 11120-11122 et le ms. 9390 (La Librairie des ducs de Bourgogne. Manuscrits conservés à la bibliothèque royale de Belgique, dir. B. Bousmanne, T. Van Hemelryck et C. Van Hoorebeeck, 5 vol., Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, Turnhout, Brepols, 2000-2015, t. 2, p. 93-98. Une nouvelle édition de ce texte est en cours ; cf. M. Cavagna et M. Kamin, « “Le jeu de l’estuef espirituel” : un divertissement profane ad majorem Dei gloriam », Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 101/3, 2023, p. 129-162. Return to text

9 Les études sur la place que tiennent les pratiques ludiques dans la littérature allégorique sont nombreuses. Nous nous contenterons, sans prétendre à l’exhaustivité, de citer les suivantes : Chess in the Middle Ages and Early Modern Age : A Fundamental Thought Paradigm of the Premodern World, dir. D. E. O’Sullivan, Berlin-New York, De Gruyter, 2012 (Fundamentals of Medieval and Early Modern Culture, 10) ; Games and Visual Culture in the Middle Ages and the Renaissance, dir. E. Lapina et V. M. Kopp, Turnhout, Brepols, 2021 (Studies in the History of Daily Life (800-1600), 8) ; Le Jeu d’échecs comme représentation : univers clos ou reflet du monde ?, dir. A. Mussou et S. Troche, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2009 (Actes de la recherche à l’ENS). Return to text

10 Le plus ancien manuscrit du Scaecspel est conservé à la Bibliothèque royale (Koninklijke Bibliotheek) de La Haye, sous la cote KB 70H32. Un certain Franconis précise dans cet ouvrage avoir achevé son travail de copie ou de traduction en 1403. Cf. à ce sujet l’article de Jan Van Herwaarden : J. Van Herwaarden, « Dat Scaecspel : a profane-ethical exploration », Journal of Medieval History, t. 25/4, 1999, p. 309-337. Return to text

11 Jan Van den Berghe, Dat Kaetspel Ghemoraliseert, éd. J. A. Roetert frederikse, Leyde, Sijthoff, 1915. L’auteur de ce texte allégorique compare les règles de ce divertissement au fonctionnement de la justice. En dépit de son titre, ce « jeu de la paume moralisé » ne semble entretenir aucun rapport direct avec notre ouvrage. Return to text

12 Les Faictz et dictz de Jean Molinet, éd. N. Dupire, 3 vol., Paris, Société des Anciens Textes Français, 1936-1939, t. 1, p. 255-257. Return to text

13 De gedichten van Anthonis de Roovere, éd. J. J. Mak, Zwolle, Tjeenk Willink, 1955, p. 278-281. Il n’est pas certain que ce texte prenne en réalité le jeu de paume pour modèle. Il semblerait qu’il soit plutôt question du colfspel, ancêtre du golf, dont la pratique est illustrée notamment dans un manuscrit du XVIe siècle, le ms. Additional 24098, Londres, British Library, fol. 27r°. Nous renvoyons sur ce point au mémoire de Master de Luna Verdickt : L. Verdickt, Het spelen met de bal als allegorie : Anthonis de Rooveres, « Gheestelijck den bal te slane », dir. R. Sleiderink, Université d’Anvers, 2022-2023. Cf. également A. Willemsen, « Caetsen ofte colffven », Madoc, t. 10/2, 1996, p. 91-100. Return to text

14 Nous remercions chaleureusement le Professeur Remco Sleiderink pour la traduction de ces lignes : Dat spel en ware niet verboden, maer ware gheoorlooft beede gheestelike ende weerlike lieden. So ne was niet dobbelen quecken ende andere ghelike spelen. Ooc ne ware niet vele ghezien dat van kaetspele quam yet vele differencien of twisten. men maecter mede goeden langhen adem ende gherynghe leden. Ende het en ware niet alleene ghenoughelic den speelders maer het ware ooc ghenoughelic den toezienders. Ende van gheenen spele ne vant men so vele bisitters of bijstanders daer men wel speelt alst doet van kaetsene (Jan Van den Berghe, Dat Kaetspel Ghemoraliseert, éd. cit., p. 2). Return to text

15 Nous renvoyons sur ce point à l’ouvrage de Jean-Michel Mehl : J.-M. Mehl, Les Jeux au royaume de France du XIIIe au début du XVIe siècle, Paris, Fayard, 1990 (Nouvelles études historiques), en particulier p. 320-324. Return to text

16 C. de Bondt, ‘Heeft yemant lust met bal, of met reket te spelen… ?’ Tennis in Nederland 1500-1800, Hilversum, Verloren, 1993, p. 19. Cf. aussi J.-M. Mehl, « Les jeux sportifs de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne », dans Des Jeux et des hommes dans la société médiévale, Paris, Champion, 2010 (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 97), p. 243-252, cit. p. 250. Return to text

17 L’expression se rencontre sous la plume de Philippe de Rémi pour désigner les jeux de dés et de plateaux qui se pratiquent dans l’intimité des espaces courtois : Et il fait et dist com courtois/ Quanqu’eles li voelent priier,/ Com cil qui bien s’en seut aidier./ De jus de cambres seut assés,/ D’eschés, de tables et de dés (Philippe de rémi, Jehan et Blonde. Roman du XIIIe siècle, éd. S. Lécuyer, Paris, Champion, 1984 (Les Classiques français du Moyen Âge, 107) v. 396-400, p. 39). Return to text

18 Comme l’observe Jean-Michel Mehl, « l’insertion du jeu de paume dans la société aristocratique est également mise en valeur par le fait que ce jeu devient spectacle pour le prince et son entourage que l’on voit récompenser ceux qui jouent à la paume devant eux. Le noble ne se contente donc pas de jouer, mais il donne à jouer (J.-M. Mehl, « Le jeu de paume : un élément de la sociabilité aristocratique à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance », dans Des Jeux et des hommes dans la société médiévale, p. 227-242, cit. p. 236). Return to text

19 Ainsi que le note encore Jean-Michel Mehl, « les comptabilités domestiques des princes [...] et les lettres de rémissions, à partir de 1350 environ, montrent que [la pratique de ce jeu] est loin de se limiter aux seules couches supérieures de la société » (ibid., p. 230). Return to text

20 Ce terme désigne en ancien français le lieu aménagé pour le déroulement des parties de paume. Return to text

21 En préambule à son enseignement, la Vierge blâme ainsi l’auteur pour son penchant tenace pour le jeu de l’estuef : Mon ami, qui as si volentiers joué a l’estuef toute ta vie, et encores ferois voulentiers se tu eusses bien la puissance, mais tu n’en puels plus par ta vielesse qui naturelement te fait pesant et impotent a jouer (Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 2e prologue, fol. 9r°). Return to text

22 Ibid., 6e partie, fol. 89r°. Return to text

23 Sur les raisons qui dictent le choix de l’allégorie descriptive, cf. M. Cavagna et M. Kamin, « “Le jeu de l’estuef espirituel” ». Return to text

24 La seconde partie de ce present livre est de la maison sur quoy on jue, fondue sus nostre seigneur Jhesucrist, conparee a la foy (Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 2e partie, fol. 15r°). Return to text

25 Esperance est expectacion et attente de gloire eternele provenant d’euvres meritoires fondees en charité pardurables. Et comme je vous ay dit du temps qui est necessaire au joueur qui ne soit trop chault, ainsi convient que l’esperance ne soit trop chaude (ibid., 3e partie, fol. 31r°). Return to text

26 Le quattrey[esme] partie de cest livre est de la place que il convient avoir au joueur pour jouer de la voulee, du bont, ou en recouvrant, comparee a .III. parties de charité (ibid., 4e partie, fol. 38r°). Return to text

27 Ibid., 5e partie, fol. 62r°. Return to text

28 Ibid., 5e partie, fol. 74r°. Return to text

29 F. Pomel, Les Voies de l’au-delà et l’essor de l’allégorie au Moyen Âge, Paris, Champion, 2001 (Nouvelle bibliothèque du Moyen Âge, 57), p. 462-463. Return to text

30 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 6e partie, fol. 97v°. Return to text

31 Ibid., 7e partie, fol. 143v°. Return to text

32 Il advient souvent que le joueur mondain se met a jouer a tout ung compaignon et prent ayde. Mais, s’il est saiges et bien advisé, il considere et ravise tantost se son compaignon scet assez jouer pour lui aidier a gaignier le jeu, et s’il est feal afin qu’il ne le dechoive volumptairement. Pareillement adviseras et considereras bien ou jeu espirituel quel compaignon tu prenderas pour jouer aveucq toy et penseras a ses meurs [...], affin que tu puisses de lui recevoir loyal conseil en ta necessité (ibid., 6e partie, fol. 99r°-99v°). Return to text

33 Ibid., 6e partie, fol. 89v°. Return to text

34 Ibid., 6e partie, fol. 97r°-97v°. Return to text

35 E fu nostre Seigneur JhesuCrist le premier joueur d’estuef, lequel gaigna le jeu contre l’annemy et l’a aprins a chascun comment il convient jouer espirituelement contre le dyable d’enfer (ibid., 7e partie, fol. 147bis v°). Return to text

36 Ibid., 6e partie, fol. 124r°-124v°. Return to text

37 Ibid., 6e partie, fol. 88r°-88v°. Return to text

38 Ibid., 6e partie, fol. 85r°-85v°. Cette analogie est d’inspiration biblique. Elle se rencontre dans Proverbes 26, 11 : Sicut canis qui revertitur ad vomitum suum, sic imprudens qui iterat stultitiam suam. Return to text

39 Je te conseil que tu aymes ton prouchain tellement que par ycest commandement tu puisse attaindre au souverain commandement qui est Dieu amer parfaitement (Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 4e partie, fol. 48v°). Return to text

40 Cf. J. Leclercq, « La vie contemplative dans S. Thomas et dans la tradition », Recherches de théologie ancienne et médiévale, t. 28, Juillet-Décembre 1961, p. 251-268. Return to text

41 F.-X. Putallaz, « Thomas d’Aquin, Pierre Olivi : figures enseignantes de la vie contemplative », dans Vie active et vie contemplative au Moyen Âge et au seuil de la Renaissance, dir. Chr. Trottmann, Rome, École française de Rome, 2009 (Collection de l’École française de Rome, 423), p. 371-384, cit. p. 372. Return to text

42 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 7e partie, fol. 132r°. Return to text

43 Ibid., 7e partie, fol. 144v°. Return to text

44 Ibid., 7e partie, fol. 145r°. Return to text

45 Sed per manum dexteram activa intelligitur vita, quae circa divina versatur, sicut est pietas vel theeusebia et religionis virtus et aliae virtutes que circa Deum sunt, et per sinistram manum activa intelligitur vita que ordinatur circa sublevationem necessitatis proximorum. Le passage est ainsi traduit par Christian Trottmann : « Mais par la main droite, c’est la vie active qui est comprise, elle qui est tournée vers les choses divines comme la piété, ou théeusebia et la vertu de religion, ainsi que les autres vertus qui regardent Dieu, et par la main gauche on comprend la vie active qui est ordonnée au soulagement des besoins du prochain » (Chr. Trottmann, « Vie active et vie contemplative dans le commentaire de Benoît XII sur l’Évangile de Matthieu », dans Vie active et vie contemplative au Moyen Âge et au seuil de la Renaissance, p. 291-316, cit. p. 295). L’édition de référence sur laquelle s’appuie Chr. Trottmann est celle de Georges Lazari de Trévise, disponible en ligne au lien suivant : http://www.bhv.univ-tours.fr/Consult/index.asp?numfiche=266&numtable=B751135401_256B15. Les recherches ultérieures sur la 7e partie du Jeu de la paulme moralisé nous permettront d’affirmer ou non si l’auteur de cet ouvrage a puisé son inspiration au Commentaire de Benoît XII. Return to text

46 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 6e partie, fol. 129r°-129v°. Return to text

47 Ibid., 4e partie, fol. 48r°. Return to text

48 Il convient aucunefois jouer du bon par dessus la terre, comme fist [...] Martha envers son prouchain en menant la vie active. Car quant le monde fait son bon sur ton prouchain par diverses tribulacions, afflictions ou temptacions et que tu le apperçois, il te convient aimablement conforter et baillier secours et lui aidier a rebouter le monde comme fait le joueur l’estuef du boncq de la terre (ibid., 5e partie, fol. 48r°-48v°). Sur la figure de Marthe dans la tradition exégétique, cf. G. Constable, Three Studies in Medieval Religious and Social Thought. The Interpretation of Mary and Martha, the Ideal of the Imitation of Christ, the Orders of Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1995. Return to text

49 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 6e partie, fol. 130r°-130v°. Return to text

50 Ibid., fol. 130r°. Return to text

51 Qui vuelt dont vivre aveucq son chief Jhesucrist, il convient avoir charité envers son prouchain par compassion de soy meismes, et chastiier de leurs maulx et instruire en bonnes vertus (ibid., 4e partie, fol. 49v°-50r°). Return to text

52 Se tu as cent libres, prens incontinent les dix et va dilligamment cercier et querir ou tu les porras le mieulx employer en aumosne pour l’amour de Dieu. Et en ce ton cuer se convertira et renouvellera a ton prouchain (ibid., 6e partie, fol. 112v°). Return to text

53 Saint Grégoire, notamment, identifie la vie active à la pratique des œuvres de miséricorde (PL 076, 0785 - 1072C, Homiliarum in Ezechielem, II, II, 8). Return to text

54 Par quoy appert premierement qu’il te convient pour ton salut revestir les nus seloncq ta puissance et seloncq leur necessité. Et Dieu te revestira de sa gloire. Exemple de saint Martin qui, aprés ce qu’il eult tout donné et que plus ne avoit a donner, il departi au povre son mantel, car il en avoit necessité grande (Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, fol. 90v°). Return to text

55 Dieu a voullu aussi reconseillier les prisonniers. Exemple : comment Daniel fu secourus et reconfortés, lequel estoit prisonnier aveucques les lyons (ibid., fol. 91r°). Return to text

56 Abbraham aussi attendoit les pellerins pour les recueillir et herbergier et donner a boire et a mengier et, pour ceste bonne euvre, fu il digne de recepvoir et herbergier les angeles qui estoient en forme de pellerin (ibid., fol. 91r°). Return to text

57 Sur la réception et l’imitation des modèles de vie chrétienne au Moyen Âge, cf. Apprendre, produire, se conduire : le modèle au Moyen Âge. XLVe Congrès de la SHMESP, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015 (Histoire ancienne et médiévale, 139). Return to text

58 A. Vasiliu, « Entre Muses et Logos : invention de l’allégorie et naissance de l’icône (Sophistes et Pères à la fin de l’Antiquité), dans Allégorie des poètes, allégorie des philosophes. Études sur la poétique et l’herméneutique de l’allégorie de l’Antiquité à la réforme, dir. G. Dahan et R. Goulet, Paris, Vrin, 2005 (Textes et tradition, 10), p. 149-193, cit. p. 177. Return to text

59 Il fu dit au prophete Ezechiel : O filz de l’omme, ce que tu treuves, si le mengues. Car ce que on treuve en la sainte escripture, on le mengut en metant son entendement subtil et en pensant aux parolles qui y sont dittes. Et les simples personnes y mettent leur simple entendement aux petites parolles ou elles treuvent le droit chemin (Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 6e partie, fol. 89r°). Return to text

60 N. Bériou, En quête d’une parole vive. Traces écrites de la prédication (Xe-XIIIe siècle), Paris-Orléans, Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, 2022 (Bibliothèque d’Histoire des Textes, 3), p. 144. Return to text

61 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 6e partie, fol. 109r°. Return to text

62 Il avient aucunefois que les chasses se different si peu l’une de l’autre qu’il les convient mesurer par le fillet ou autre mesure pour savoir laquelle est la plus loingz, c’est la plus proufitable. Pareillement te fauldra dilligamment conduire le filet de ta vie bien droit qu’il ne se ploye ou se estende maisement (ibid., fol. 107v°). Return to text

63 Une « chasse » désigne l’endroit du deuxième rebond de la balle (quand un joueur du camp au service – Dedans – ne parvient pas à la renvoyer de volée ou au premier rebond). Un demi-point est alors marqué, et les équipes changent de côté si deux chasses sont réalisées. Cette ligne imaginaire permet une comparaison différée des actions de jeu, une fois que les équipes ont permuté. Le camp du renvoi – Devers – se retrouve alors à l’engagement. Le demi-point n’est converti en point entier que si la nouvelle balle jouée marque une chasse plus proche du fond du terrain que la précédente. Je remercie Serge Vaucelle (Université Toulouse III ‒ Paul Sabatier) pour ce paragraphe explicatif. Return to text

64 Cette idée se rencontre chez saint Grégoire, qui met en garde contre les risques d’erreurs, au sens spirituel du terme, que comporte la vie contemplative : Sed sunt nonnulli, ut diximus, qui discrete intueri summa et spiritalia nequaquam possunt, et tamen alta contemplationis assumunt, atque idcirco in perfidiae foveam, intellectus pravi errore dilabuntur (PL 075, 0509-1162B, Moralia in Job, VI, XXXVII, 57C). Nous traduisons : « Cependant, comme nous l’avons dit, il y a certains individus qui sont incapables de discerner précisément les réalités suprêmes et spirituelles, et qui pourtant s’entraînent dans les hauteurs de la contemplation. Égarés dans l’erreur par une intelligence perverse, ils finissent par s’effondrer dans le piège de l’incrédulité. » Return to text

65 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 7e partie, fol. 144v°-145r°. Le texte du Diadema monachorum est le suivant : Illa communis [activa vita] multorum est, ista vero paucorum. Activa vita, mundanis rebus bene utitur, contemplativa vero mundo renuntians, soli Deo vivere delectatur (PL 102, 0593B-0690A, XXIV). Ce même passage est emprunté, au mot près, à Isidore de Séville (PL 083, 0537-0738B, Sententiarum, III, XV). Return to text

66 Consideré que je suis simple homme tondeur de draps a Bruges, sachant peu de latin ou neant (Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, conclusion, fol. 163v°). Return to text

67 Cf. P.-M. Bertrand, « La Fortune mi-partie : un exemple de la symbolique de la droite et de la gauche au Moyen Âge », Cahiers de Civilisation Médiévale, t. 40-160, 1997, p. 373-379. À l’inverse de l’auteur, Antitus Faure reconduit pour sa part cette association dans l’un de ses poèmes allégoriques qui met en scène la partie qui se joue à la paume entre Vertu et Fortune : Vertu, diligente et troussee,/ Jouoit les bons tout au travers ;/ Et Fortune, fort courroussee,/ Le rabat avec le renvers (Antitus faure, Poésies, éd. M. Python, Genève, Droz (Textes littéraires français, 422), 1992, p. 43). Return to text

68 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 7e partie, fol. 135r°-135v°. Return to text

69 Ibid., fol. 136v°-137r°. Ce passage est approximativement traduit du Diadema : Aliquando mens justi ad quamdam inusitatam dulcedinem interni saporis admittitur; et raptim aliquo modo ardenti spiritu afflata renovatur, tantoque magis inhiat quanto magis quaedam et degustat [...]. Dixit abbas Hyperichius : Cogitatio tua semper sit in regno cœlorum et cito in hæreditatem accipies illud.” (PL 102, 0593B-0690A, XXV). Sur la dilatatio cordis, cf. J.-L. Chrétien, La Joie spacieuse. Essai sur la dilatation, Paris, Les Éditions de Minuit, 2007 (Paradoxe). Return to text

70 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 7e partie, fol. 138r°. Précisons que cette situation pour le moins surprenante qu’évoque l’auteur – jouer à la paume dans un tonneau –, n’est pas le fruit de son imagination : des sources plus tardives attestent l’habitude qu’avait Antoine-Henry Masson, célèbre joueur de paume du XVIIIe siècle, « d’attendre dans le tonneau [...], d’où il sortoit comme un oiseau, pour prendre le service que son adversaire tâchoit de lui envoyer » (T. Bernard-Tambour, « Les maîtres paumiers du roi au XVIIIe siècle », Versalia. Revue de la Société des Amis de Versailles, t. 3, 2000, p. 64-75, cit. p. 73). Les sources manquent pour confirmer cet usage à la fin du Moyen Âge, mais il est possible que le Jeu de la paulme moralisé en constitue le premier témoignage. Return to text

71 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, fol. 144r°-144v°. Return to text

72 Exemple : l’aigle a tousjours le plus du temps ses yeulx fichiez aux rais du soleil sans chiier en terre, si non quant il vuelt mengier. Et Dieu, qui voit tout et regarde les bons ardans desirs et ferventes voulentés et affeccions des personnes qui ont delaissié leurs voulentez charnelles et touttes aultres choses pour lui, tant seulement est bien content que on vive ainsi parfaitement et sans pechiet. Et ainsi convient descendre de la vie contemplative en la vie active par la necessité du corps (ibid., fol. 146r°). La source de cet exemplum est à trouver elle aussi chez Smaragde de Saint-Mihiel (PL 102, 0593B-0690A, XXIV). Return to text

73 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, fol. 145v°. Return to text

74 saint augustin, La Cité de Dieu. Livres XIX-XXII, éd. B. Dombart et A. Kalb, trad. G. Combès, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2022 (Bibliothèque augustinienne, 37), XIX, 19, p. 135. Return to text

75 PL 075, 0509-1162B, Moralia in Job, VI, XXXVI, 56C. Le terme « ambidextre » se rencontre en effet chez Guillaume de Saint-Thierry, mais également chez Jean Gerson. Cf. Guillaume de saint-thierry, Lettre aux frères du Mont-Dieu (lettre d’or), éd. et trad. J. Déchanet, Paris, Les Éditions du Cerf, 2004 (Sources chrétiennes, 223), p. 159. Pour l’usage de ce terme chez Jean Gerson, cf. M. Vial, « La vie mixte selon Jean Gerson », dans Vie active et vie contemplative au Moyen Âge et au seuil de la Renaissance, p. 385-400 (p. 388). Return to text

76 Ende hier omme heeft hi een ghemeyn leven, want hem es scouwen ende werken even ghereet, ende in beyden es hi volcomen [...] Ende dan zelen wik opgaen van duechden in duechden ende gode bescouwen ende sijns ghebruken ende in hem een werden, ghelijckerwijs dat ic u gheseghet hebbe (Jan van ruusbroec, Opera omnia, Vanden blinkenden steen, t. 10, Turnhout, Brepols, 1991 (Corpus Christianorum, 110) p. 182). La traduction est la suivante : « C’est là une vie commune, où l’on est également prêt à contempler et à agir, en mettant dans les deux la même perfection […]. Alors pourrons-nous monter de vertus en vertus, contempler Dieu et en jouir et, comme je vous l’ai dit, devenir un avec lui. » (Œuvres de Ruysbroeck l’admirable. L’ornement des noces spirituelles. L’anneau ou la pierre brillante, trad. Bénédictins de Saint-Paul de Wisques, Bruxelles, Vromant & Co, 1928, p. 271-272). Return to text

77 Le Jeu de la paulme moralisé, Bruxelles, KBR, ms. 9390, 7e partie, fol. 142r°. Return to text

78 Cf. G. De Baere, « Het “Ghemeine Leven” bij Ruusbroec en Geert Grote », Ons geestelijk erf, t. 59, 1985, p. 172-183. Return to text

79 Secundo eciam, o homo, nonnunquam ad temetipsum debes descendere et exteriorrem hominem debiter in moribus disponere et ordinare, ut interior tua devocio et interna sanctitas in gestibus exterius et moribus elucescat. « Deuxièmement, ô homme, tu dois aussi quelquefois descendre vers toi-même et disposer et ordonner comme il convient le comportement de l’homme extérieur, afin que ta dévotion et sainteté intérieures resplendissent à l’extérieur dans tes gestes et ta conduite. » (Gérard Zerbolt de Zutphen, De spiritualibus ascensionibus, éd. Fr.-J. Legrand, Turnhout, Brepols, 2006 (Sous la règle de saint Augustin, 11), p. 379). Return to text

80 La place centrale que tient la charité, l’importance de l’examen de conscience, l’exercice fréquent de la confession et surtout les appels réitérés à lire la Bible et à l’étudier par soi-même témoignent en particulier de cette influence. Cf. M. Cavagna et M. Kamin, « “Le jeu de l’estuef espirituel” ». Return to text

References

Bibliographical reference

Maxime Kamin, « Du coustumier joueur au souverain maistre : vie active et vie contemplative dans le Jeu de la paulme moralisé », Bien Dire et Bien Aprandre, 39 | 2024, 59-74.

Electronic reference

Maxime Kamin, « Du coustumier joueur au souverain maistre : vie active et vie contemplative dans le Jeu de la paulme moralisé », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 39 | 2024, Online since 04 décembre 2025, connection on 16 janvier 2026. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/2126

Author

Maxime Kamin

Université Catholique de Louvain
CEMR (Centre d’Études sur le Moyen Âge et la Renaissance)

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