Translation en anglo-normand de l’Historia regum Britanniae de Geoffroi de Monmouth effectuée par le clerc Robert Wace à la demande de son roi Henri Plantagenêt, le Roman de Brut a pour projet de raconter de rei en rei e d’eir en eir1 la longue succession des rois de Bretagne, marquée par des violences guerrières et des renversements de pouvoir. Mais les pratiques festives, célébrations de victoires ou d’accession au trône, sont également présentes, notamment lors du règne d’Arthur pour lequel la fête est l’occasion de manifester la qualité de largesse qui le caractérise chez Wace, plus encore que dans l’Historia regum Britanniae2. Il est donc logique que le passage le plus long consacré aux jeux, athlétiques et de stratégie, se situe lors du couronnement d’Arthur et se termine par une longue anaphore décrivant les dons du roi au quatrième jour des festivités3. Mais un autre événement plus ancien, la victoire du Breton Cassibellan contre César est également célébrée par un épisode festif réunissant seigneurs et vassaux du roi : une partie de ces fêtes consiste pour les jeunes gens du royaume, chevaliers et bachelers, à s’affronter dans des jeux sportifs4.
Nous examinerons ces deux passages, situés à deux moments importants de la succession des rois bretons, où ils s’imposent face à leurs adversaires traditionnels, Romains et Saxons. Nous comparerons également le Brut avec sa source latine, sachant que Wace a considérablement développé le texte de son prédécesseur, notamment lors des jeux organisés pour le couronnement d’Arthur et de Guenièvre.
***
Au chapitre 61 de l’Historia de Geoffroi, le roi breton Cassibellaunus [Cassibellan] célèbre sa victoire lors d’un rassemblement de tous ses nobles et de leurs épouses. Des sacrifices démesurés (40 000 bovins, 100 000 ovins, un nombre indéterminé d’oiseaux et 30 000 bêtes sauvages !) sont suivis d’un banquet et de manifestations sportives, désignées par le terme général de diversos ludos :
Exin quod noctis et diei restabat diversos ludos componentes praeterierunt [Ensuite ils passèrent le reste du jour et de la nuit à organiser des jeux variés]5.
Ces jeux, qui s’intègrent dans un ensemble de cérémonies à la fois féodales et religieuses, ne sont pas sans rappeler les épreuves antiques présentes dans l’épopée depuis Homère : celles-ci accompagnent – avec dans ce cas des sacrifices humains – les funérailles de Patrocle organisées par Achille au chant XXIII de L’Iliade et on les retrouve au chant VIII de L’Odyssée, lorsqu’Ulysse est reçu chez les Phéaciens6. Virgile reprend l’épisode au chant V de L’Énéide, lors de l’hommage rendu par Énée à son père Anchise :
[…] prima citae Teucris ponam certamina classis ;
quique pedum cursu ualet, et qui uiribus audax
aut iaculo incedit melior leuibusque sagittis,
seu crudo fidit pugnam committere caestu,
cuncti adsint meritaeque exspectent praemia palmae7.
Le Roman d’Énéas s’en fait l’écho, mais le passage subit une forte abbreviatio : Eneas fist une grant feste/ et geuz a la tombe son pere8 et aucun des jeux n’est décrit. On peut donc considérer la mention de compétitions sportives comme une sorte d’épisode obligé dans les textes qui se réfèrent à l’Antiquité et voir une continuité littéraire dans la présence de cet épisode dans l’HRB, mais les textes français ne développent pas toujours en détail les différents constituants de ces compétitions. Si Geoffroi en dit un peu plus que l’auteur de l’Énéas, il mentionne principalement la lutte qui fait s’affronter à la palestre (pariter in palaestra contendere9) deux « neveux », celui de Cassibellan et celui du duc Androgeus, affrontement précédé par des « injures », donc par un défi, ce qui rappelle la structure des combats épiques depuis l’Antiquité :
Ludentibus ergo ipsis, contigit inclitos iuuenes, quorum unus nepos erat regis, alter uero Androgei ducis, pariter in palaestra contendere et ob dubiam uictoriam litigare. Erat nomen nepotis regis Hirelglas, alterius uero Cuelinus. [Parmi les participants se trouvaient deux jeunes gens renommés dont l’un était le neveu du roi et l’autre le neveu du duc Androgeus ; ils se mesurèrent ensemble à la lutte et se disputèrent la victoire. Le neveu du roi s’appelait Hirelglas, l’autre Cuelinus]10.
Le lieu où se déroule le combat est appelé palestre. Ce terme se retrouve régulièrement dans les textes qui mentionnent des jeux dans un cadre antique. Mais il ne semble pas toujours désigner la même réalité. Dans l’HRB, il pourrait s’agir d’un lieu (in palaestra), ce qui est conforme à la situation dans l’Antiquité, mais celui-ci ne correspond pas exactement à ce qu’est la palestre chez les Grecs : le mot y désigne en effet un espace privé (au contraire du gymnase, dont la palestre peut cependant constituer une partie) où les jeunes gens s’exercent à la lutte et à d’autres activités sportives, notamment des lancers – javelot, disque11. On aura noté que ce n’est pas en ce sens de « lieu d’exercices gymniques » que Laurence Mathey-Maille comprend le mot puisqu’elle le traduit par « lutte ». Il semble donc qu’entre l’Antiquité et le Moyen Âge le terme ait changé de sens.
Ce passage du nom du lieu à l’activité qui s’y déroule est confirmé par les occurrences des deux versions de l’histoire du Grec Athis et du Romain Prophilias12. Ce roman antique de seconde génération situe son action peu après la fondation de Rome ; il décrit des jeux qui se déroulent à Athènes et que les jeunes Athéniennes observent depuis les remparts :
Les puceles de la cité
Erent as murs d’antiquité.
Chascune estoit a sa fenestre
Veoir le geu de la palestre13.
On n’en saura pas davantage sur le contenu de ces jeux. Cependant, quelques vers plus tôt, deux d’entre eux sont nommés :
Li preudomme, li bacheler
Le geu aloient regarder
De la palote et des plommees
Dont se donnoient grans colees14.
Le terme de palote fait difficulté, comme le montrent les variantes des différents manuscrits. Dans une note de notre édition de la version brève, nous suggérions un rapprochement avec le mot du latin populaire pilotta qui a donné pelote, qui désigne une sorte de balle : cet exercice ne mettrait donc pas en action la force des jeunes gens (plutôt représentée par l’usage des plommees), mais leur permettrait de montrer leur agilité. Il est d’ailleurs question de rapidité quelques vers plus loin : les deux jeunes héros remportent le prix car n’en i ot nus si isniaus/ Quë il ne vainquissent le jour15. Dans cette première occurrence, au contraire de la seconde où tous les manuscrits donnent la leçon palestre, les mss de la version longue présentent plusieurs variantes : palete (ms. A), paletes (ms. B), pelotte (ms. P) et enfin palestre (ms. C, la copie de Guiot) ; c’est ce qu’édite Hilka qui s’appuie sur ce dernier témoin16. Mais on n’en sait pas davantage sur ce que le copiste désigne par ce mot : faut-il comprendre qu’il renvoie à un lieu ? Ce pourrait être le cas dans la seconde occurrence, où les jeunes Athéniennes observent des compétitions qui ont lieu sous les remparts de la ville ; mais il ne peut cependant pas s’agir de l’espace clos réservé dans l’Antiquité aux jeux du stade, mais d’un espace ouvert assez proche de la mer. Dans la première occurrence en revanche, l’association systématique avec plom(m)ees suggère que le mot désigne plutôt des « exercices de sport ». C’est le sens qu’Aimé Petit lui donne lorsqu’il est employé dans le Roman d’Énéas :
« 402 palestre. Ce mot apparaît dans l’Énéide ([III], 281) : palaestras exercices gymnastiques, lutte. Ce jeu est évoqué dans le Roman de Thèbes (éd. Raynaud de Lage, v. 2695-718)17. »
Et on a vu que c’est ainsi que Laurence Mathey-Maille le traduit. On constate donc qu’il s’est produit un glissement métonymique entre le lieu où se déroulent les compétitions sportives et ces compétitions elles-mêmes. Quant aux plommees, elles désignent des projectiles en plomb, dont l’usage n’est pas uniquement sportif. Le terme se rencontre en effet pour parler d’un poids de plomb (servant à peser) ou encore correspond à des massues de plomb utilisées également pour la guerre. La relative, qui mentionne des coups assénés avec ces plommees, suggère que l’auteur d’Athis et Prophilias n’a pas une notion très exacte de ce qu’elles sont en réalité et que nous dit clairement le Roman de Thèbes18. La plom(m)ee est en fait un disque relié à une corde pour la prise en main ; on doit le faire tourner trois fois pour le giter loing19. C’est un exercice qui nécessite principalement de la force : hom foibles n’i a point de leu20. Le disque lui-même est minutieusement décrit, ainsi que les gestes de celui qui le manie :
Un espan ot de lé entour
et si avoit d’espés un dour ;
perciee estoit enz u mileu
car ainsi couvenoit au jeu :
par icel lieu qu’el fu perciee
unne corde fu fort laciee.
Qui la ploumee veut giter,
en mi le champ l’estuet ester ;
cele corde prent en son poing
pour la ploumee giter loing.
La ploumee contremont lieve,
qui mout li poise et mout li grieve ;
ou li soit bel ou li soit grief,
trois tours la torne entor le chief21.
Ce jeu de lancer est précédé dans le Roman de Thèbes d’un affrontement à la lutte, pour lequel les combattants se dénudent complètement selon la mode antique – rappelons que l’épisode met en scène des Grecs – et est suivi d’une course de chevaux. Le texte évoque ensuite sa source, Estace (Stace, v. 2739) et l’épisode est effectivement repris, quoique abrégé, de La Thébaïde (VI, 296-946)22. Il témoigne de l’intérêt de l’auteur du premier roman français pour la civilisation grecque et sa connaissance des coutumes antiques concernant les jeux, intérêt bien plus faible chez l’auteur d’Énéas, qui pratique une abbreviatio du passage correspondant de Virgile, et connaissance plus floue, voire inexacte chez l’auteur d’Athis et Prophilias.
***
Dans l’épisode de la guerre des Bretons contre César, l’exercice sportif de lutte célébrant la victoire tourne rapidement à la tragédie : l’un des deux combattants, le représentant du duc, Cuelinus, saisit son épée et tranche la tête d’Hirelglas, le neveu du roi, ce qui provoque un conflit armé entre les oncles des deux combattants. Le fait qu’il s’agit des deux neveux des chefs de guerre est caractéristique d’un combat qui révèle en réalité les conflits internes des deux alliés.
La joie de la victoire contre les Romains se transforme en conflit interne et mortifère entre Bretons. Androgeus faisant appel à César pour combattre son adversaire, la victoire bretonne devient défaite promise et soumission probable au pouvoir conquérant romain. Dans la lettre qu’il adresse à César, le chef breton fait le récit d’un combat sportif qui tourne mal, où le mort serait responsable de sa propre fin, tandis que celui qui a tué est excusé et présenté comme un combattant loyal poursuivi injustement par la vindicte de Cassibellan23. La situation politique et l’Histoire s’invitent ainsi dans ce qui devait être au départ une fête sportive de la jeunesse24, présentée comme telle par Androgeus25.
On peut remarquer que de la même façon, dans le Roman de Thèbes, un exercice sportif dégénère et provoque la mort de Laios c’est-à-dire la première réalisation de la prophétie concernant le tragique destin d’Œdipe. Venu pour observer de mout biaux jeux que la ville de Thèbes célèbre en l’honneur d’un de ses dieux, le jeune homme assiste à une compétition de lancer du disque (une plomee/ que li danzel iluec gitoient26), qui se transforme en mellee générale durant laquelle le roi Laios est décapité, sans qu’on n’en connaisse ni l’origine, ni les circonstances exactes. Tout se passe comme si les compétitions finissaient toujours par se transformer en lutte véritable.
Il faut souligner que cette évolution est également présente dans des compétitions plus intellectuelles. On se souvient de la façon dont le jeu d’échecs entre jeunes gens dans Renaut de Montauban se termine très mal, l’échiquier se transformant en arme pour briser le crâne de l’adversaire27. Cette dérive peut s’expliquer car tant les activités sportives que les jeux de tables (nous dirions « de plateau ») sont une sorte de reflet et de remplacement des vrais combats. Ces affrontements virtuels se transforment fréquemment en affrontements réels : soit ils y préparent les joueurs pour l’avenir (c’est le cas en particulier des exercices physiques), soit ils les provoquent directement : la violence, notamment celle des jeunes gens, ne parvient pas à être canalisée et finit toujours par exploser28. L’auteur du Roman de Thèbes souligne le caractère superficiel et la petitesse de l’enjeu qui a conduit au drame : la folie des bricons [‘la bêtise de ces jeunes sots’], qui pensent être les meilleurs au lancer du disque (de giter mout se prisoient). Mais cette folie s’étend rapidement à l’ensemble des participants ; l’auteur ne peut qu’en constater le caractère tragique (grant donmage fu le jor29) Ce qui suggère combien ces affrontements sportifs ou intellectuels sont en fait proches des combats réels30 et révèlent les sentiments profonds des individus.
Cette dérive s’observe particulièrement dans l’épisode autour de Cassibellan, mettant au jour la fragilité des alliances internes au peuple breton et la facilité de leur renversement. Les alliés de Cassibellan, après le combat des deux jeunes gens, se tournent vers les Romains transformant la victoire bretonne en échec.
***
Dans l’Historia regum Britanniae, il n’est plus fait mention de jeux avant le couronnement d’Arthur célébré dans la Ville-des-Légions [Caerlion] par l’archevêque de la ville, Dubrice, qui est aussi le légat du pape, entouré de deux autres détenteurs des sièges métropolitains, les archevêques de Londres et d’York. Venues assez longtemps après le début du règne, occupé par des combats et la pacification des frontières, les cérémonies du double couronnement du roi et de la reine s’accompagnent de la mention, parmi les festivités, d’épreuves athlétiques et de jeux de stratégie ou de hasard offerts aux jeunes gens de la cour. Ceux-ci sont décrits assez brièvement par Geoffroi :
Refecti tandem epulis, diuersi diuersos ludos composituri campos extra ciuitatem adeunt. Mox milites, simulacrum proelii ciendo, equestrem ludum componunt. Mulieres in edito murorum aspicientes in furiales amores flammas more ioci irritant. Alii cum caestibus, alii cum hasta, alii ponderosorum lapidum iactu, alii cum scaccis, alii cum aleis ceterorumque iocorum diversitate contendentes, quo diei restabat postposita lite praetereunt.
[Le festin terminé, les invités gagnèrent des terrains situés hors de la ville, où ils se regroupèrent pour différents jeux. Simulant un combat, les chevaliers31 organisèrent aussitôt un tournoi et les femmes qui les regardaient du haut des murailles plaisantaient et excitaient en eux les feux furieux de la passion. Le reste du jour se passa, sans le moindre incident, à toutes sortes de divertissements : les uns frappaient avec des cestes, des piques de fer, d’autres s’exerçaient au javelot, au jet de grosses pierres ou de rochers, d’autres encore pratiquaient les jeux de hasard]32.
En étudiant cet épisode dans un colloque consacré aux passe-temps courtois33, Laurence Mathey-Maille propose la même distinction entre différents types de jeux que celle sur laquelle s’appuient d’autres contributeurs de ce volume de Bien Dire et Bien Aprandre :
« Les vers qui suivent [la description du banquet] offrent alors au lecteur un tableau presque complet des multiples sortes de jeux auxquels peuvent se livrer les barons et invités du roi, avec la distinction entre les divertissements sans compétition (qui correspondent au play) et les jeux codifiés (game)34 ou encore, pour reprendre la classification de Roger Caillois35, les jeux qui relèvent de la catégorie de l’agôn (compétition) et de l’alea (hasard). »
Relèvent de la compétition les exercices physiques auxquels se livrent les milites « sur des terrains situés hors de la ville36 » : un tournoi, puis des concours – lutte et lancers –, tandis que se rattachent au hasard les jeux d’échecs et de dés qui suivent. L’auteur insiste, au contraire de ce qui s’est passé dans l’épisode de jeux précédent, sur l’atmosphère pacifique qui règne au sein de la cour d’Arthur (postposita lite [‘sans le moindre incident’]37) ; ces exercices destinés à préparer les jeunes gens aux véritables combats (simulacrum proelii38) ne dégénèrent pas en rixe. Une portée courtoise est donnée à l’épisode car le tournoi est observé par des femmes (mulieres… aspicientes) qui in furiales amores flammas more ioci irritant [‘excitaient en eux les feux furieux de la passion’]39. Le motif du regard surplombant les combats – teichoscopie40 – devient celui des dames regardant du haut des tours leurs amis rivaliser de force et d’adresse.
Ce passage fait l’objet chez Wace d’une vaste amplification41, où le translateur décrit les activités qui se déroulent dans des chans42 hors de la cité et non, là encore, dans un espace spécifiquement construit pour les jeux sportifs. L’ensemble s’organise en deux temps. Un premier moment, aux vers 10523-10532, concerne essentiellement les exercices physiques. Les jeux antiques ne sont pas tous conservés, notamment le combat avec des cestes : celui-ci pourrait être évoqué à la fin du passage (et donc déplacé par rapport à Geoffroi) par le vers 10530 : E teils i avoeit ki lutoent, mais le terme technique43 est supprimé, comme il l’était dans Thèbes, peut-être parce qu’il n’est plus compris, ou parce qu’on n’utilise pas cette protection dans les exercices médiévaux. Des autres activités sportives, Wace conserve deux lancers44, celui de pierres (pierre geter45), sans toutefois préciser leur poids, et de javelots (darz lançoent46), et il y ajoute des sauts (saillir, au même vers).
Les compétitions athlétiques qui préparent directement les chevaliers arthuriens à leur activité principale, le combat, sont reprises de Geoffroi (Mox milites, simulacrum proelii ciendo, equestrem ludum componunt47), mais Wace translate equestrem ludum (que Laurence Mathey-Maille traduit par tournoi) par l’infinitif bohorder, le bohort étant effectivement l’un des termes désignant la joute à la lance ou des exercices chevaleresques comme la quintaine48 :
Li un alerent bohorder
E lur isnels chevals mustrer,
Li altre alerent escremir […]49
On peut se demander si le terme escremir, qui n’a pas de correspondant direct chez Geoffroi, et qui apparaît ici en collocation avec bohorder (li un… li altre) ne permettrait pas de rendre compte des deux moments du combat chevaleresque médiéval (à la lance : bohorder ; à l’épée : escremir). Le clerc met aussi en valeur le rôle des chevaux, développant le terme equestrem en un vers qui souligne la rapidité des montures indispensables à l’exercice chevaleresque.
Les vainqueurs de chaque compétition sont conduits au roi qui les récompense : Et li reis del suen li donout, ils sont présentés à tous, y compris à leurs adversaires (E a tuz les altres mustrez50), et ils repartent tuz liez, brève remarque ajoutée par Wace, mais qui contribue à l’atmosphère qui règne lors de cet événement et qui rejoint l’idée que tous, jeunes compétiteurs, spectateurs et le roi lui-même, cherchent avant tout à se divertir (esbanier51), sans qu’aucune rivalité ou vanité ne transforme la fête. Wace supprime même le rapprochement fait par Geoffroi entre ces exercices sportifs et la guerre véritable.
Geoffroi faisait suivre la mention de ces compétitions et de leurs récompenses – qui durent trois jours – d’un quatrième jour où le roi va doter chacun de ceux qui lui ont rendu service avec des biens de nature essentiellement féodale :
Singuli singulis possessionibus, ciuitatibus uidelicet atque castellis, archiepiscopatibus, episcopatibus, abbatiis, ceterisque honoribus donantur. [ils reçurent chacun des biens : cités, châteaux, archevêchés, évêchés, abbayes et bien d’autres honneurs]52.
Wace fait éclater le développement de Geoffroi ; les dotations donneront lieu à la longue anaphore du verbe duna, où Arthur distribue de nombreux cadeaux, pas uniquement des terres, prébendes et juridictions ecclésiastiques à tous ceux qui l’ont rejoint et l’ont soutenu dans son accession au pouvoir. Les exploits sportifs et chevaleresques reçoivent leur récompense propre et Wace place immédiatement après celle-ci la mention du regard des dames qui observent du haut des remparts :
Les dames sur les murs muntoent
Pur esgarder cels ki juoent ;
Ki ami aveit en la place
Tost li turnoit l’oil e la face53.
Ce motif se trouvait chez Geoffroi au tout début du passage des jeux ; en réunissant la reconnaissance royale et le regard amoureux, Wace accentue encore l’atmosphère courtoise des festivités. Il le fait plus encore en insérant un développement d’une dizaine de vers54, absent chez Geoffroi, consacré à la musique vocale et instrumentale. Le passage contient donc plusieurs modifications et amplifications qui colorent nettement le texte-source en insistant sur les valeurs d’harmonie et de liesse qui règnent à la cour d’Arthur.
Si l’on s’en tient à la description des exercices athlétiques, il se dégage de ce passage une atmosphère de joie, dans un royaume où chacun joue le rôle qui lui est assigné selon ses capacités : Chascuns des gieus s’entremeteit/ Dunt entremettre se saveit55, et où le roi se signale par sa générosité. Pourtant, la seconde amplification, qui compte plus de trente vers56 modifie cette première impression. Face à l’assez brève mention de Geoffroi : alii cum scaccis, alii cum aleis ceterorumque locorum, traduite par L. Mathey-Maille par une formule globalisante : « d’autres encore pratiquaient les jeux de hasard », le développement consacré aux jeux de dés jette, avant le retour d’un long passage où l’on voit s’exercer de nouveau la largesse d’Arthur, une ombre sur l’épisode.
On a signalé plus haut que Wace fait suivre le tournoi d’un passage consacré à l’activité des jugleürs,/ chanteürs, estrumenteürs57, où la musique tient la place principale (8 vers). Mais il poursuit son amplification en mentionnant la présence à la cour des tresgeteürs/ Joeresses e jugleürs et, après un vers sur les contes e fables58, il développe longuement la pratique des jeux de hasard. Le doublet dez e tables59 traduit, en les inversant, les deux termes utilisés par Geoffroi : scaccis et aleis60. Si ce dernier terme est bien connu et désigne les dés, le premier est assez inusité : à la différence de tables qui désigne le plateau de jeu, scacus (ou scaccus) est une pièce du jeu d’échecs61. L’expression globalisante de Geoffroi, diversitate iocorum est développée par Wace en as eschecs, […] u a la mine u al grainnur62, mine se trouvant fréquemment en collocation avec hasart, par exemple dans Érec et Énide :
Li autre joent d’autre part
Ou a la mine ou a hasart,
Cil as eschas et cil as tables63.
On voit que le roman de Chrétien fait lui aussi la distinction entre les jeux de hasard (mine et hasart) et ceux de stratégie (eschas et tables).
Durant 33 vers, Wace donne la liste des coups de dés possibles et de leur valeur, décrit l’action des joueurs, mais aussi fait de leur valeur décroissante (Sis, cinc, quatre, trei, dous e as) personnifiée la cause directe de la ruine des joueurs :
Dous e dous getent e puis quernes,
Ambesas e le tiers e ternes,
A la fiee getent quines,
A la fiee getent sines ;
Sis, cinc, quatre, trei, dous e as
Unt a plusors tolu lur dras64.
Le passage contient en effet une forte portée morale, honnissant les paris et les jeux d’argent qui conduisent à s’endetter : Sur guages empruntent deniers/ Unze pur duze volentiers65, et à aller jusqu’à mettre en gage ses vêtements pour pouvoir continuer encore à jouer. Tout cela conforte la sentence qui ouvre le passage : Tels i ad juent al hasart/ Ço est un gieu de male part66.
Alain Corbellari souligne l’utilisation par Wace de termes techniques, également présents dans d’autres textes où se trouvent des joueurs de dés, comme Le Jeu de saint Nicolas :
« Le dérivé quaernes, quernes “double ou triple quatre”, qui se trouve dans Roman de Brut 10573, Bodel, Jeu de saint Nicolas 309, 878, 902, est un excellent coup au jeu de dés. Le Roman de Brut pratique, en outre, ternes 10574 (“coup où chacun des dés amène un trois”), quines 10575 (“…un cinq”) et sines 10576 (“… deux six”)67. »
Mais au-delà de la précision technique, le Brut met en scène un passage extrêmement vivant, avec un dialogue théâtralisé où l’on voit et surtout entend les joueurs s’affronter. Par des anaphores (du mot guages et de l’adverbe suvent68), Wace souligne le caractère addictif de ces pratiques. Si une antithèse semble au début laisser une chance à certains joueurs (Li un perdent, li un guaaignent69), la montée des paris et des enchères, l’accélération des actions marquée par les anaphores montrent une explosion de la violence, qui s’exprime par des cris de plus en plus forts (Suvent jurent, suvent s’afichent […] Mult estrivent, mult se curucent,/ Suvent mescuntent, suvent grucent70). Les joueurs deviennent des tricheurs (suvent boisent e suvent trichent71) et finissent par en venir aux querelles et à la violence verbale et physique. Le passage au style direct fait vivre l’atmosphère d’un tripot proche de celui mis en scène par Jean Bodel dans la taverne du Jeu de saint Nicolas, avant qu’en écho au vers 10578 (Unt a plusurs tolu lur dras), le texte s’achève sur une sentence : Tels i puet aseeir vestuz/ Ki al partir s’en lieve nuz72). Wace met en scène une véritable spirale de violence où les joueurs sont sous l’emprise des dés et succombent à ce que nous appellerions aujourd’hui une addiction.
Le contraste est donc grand entre les activités sportives qui se terminent dans la joie d’une victoire récompensée par un cadeau royal de grand prix et les misérables activités des jeux de hasard qui mettent à nu les joueurs. Bien avant Rutebeuf et sa Griesche d’hiver, où le jeu de dés, là encore personnifié, contribue à l’appauvrissement du poète de la ville : Li dé m’ont pris et emparchié73, Wace dresse un terrible portrait des joueurs de dés. Il n’est plus question de jeux guerriers qui dégénèrent, mais d’une tentation qui détruit ceux qui s’y laissent prendre.
L’opposition est en effet ici assez différente de celle que l’on trouvera dans plusieurs textes entre le jeu aristocratique des échecs et le jeu populaire des dés ; cette opposition a même pu être associée à deux conceptions différentes de l’amour74, opposant un amour soumis à des règles à une relation où règnent le désordre et l’imprévu. Ici, la fièvre du jeu semble pouvoir atteindre toute l’humanité : Tels i a juent al hasart75, en apparence au moins sans distinction sociale. Si les jeunes chevaliers ou bachelers se livrent à des jeux sportifs, rien ne dit que certains d’entre eux ne se retrouvent pas parmi les joueurs. Le passage est aussi intéressant dans le contraste qu’il apporte dans le rapport à l’argent. Une activité où l’on perd sa chemise et où l’on est prêt à parier jusqu’à la ruine s’oppose en effet fortement à la générosité du don d’Arthur, exprimée par la longue anaphore des duna qui suit immédiatement et qui clôture le passage des cérémonies du couronnement. La présence de cette diatribe contre les jeux de hasard a dû d’ailleurs sembler étrange à bien des copistes, car pas moins de neuf manuscrits omettent les vers 10543-1058876.
On peut remarquer dans les deux passages consacrés à la musique et aux jeux la présence des jongleurs, les premiers associés à des musiciens et chanteurs, les autres à des tresgeteürs et joeresses. Peut-être faut-il y voir une méfiance de l’auteur pour cette catégorie sociale et ses activités, d’autant que, parmi ces dernières, sont mentionnés les contes et fables que Wace oppose à la rigueur et à la vérité de l’historien qu’il veut être. Lorsqu’il parle des merveilles et des aventures du temps d’Arthur77 ou encore de la survie possible du roi et de l’attente bretonne de son retour78 – passage où le clerc se nomme comme auteur du Brut (Maistre Wace, ki fist cest livre, v. 13282) –, Wace prend à chaque fois ses distances avec ce qu’il considère comme des fables.
***
Les épisodes de jeux présents dans l’Historia regum Britanniae sont donc bien repris par Wace mais s’il se montre fidèle à sa source dans la description des célébrations suivant la victoire de Cassibellan sur les Romains, il se livre à une forte digression dans l’épisode arthurien des festivités célébrant le couronnement du nouveau roi. Il y insère une véritable scène théâtrale où des joueurs de dés se livrent avec violence à leur addiction. Le passage prend une forte portée morale à laquelle s’ajoute, peut-être, une attaque contre les jongleurs. Si ceux-ci ne sont pas accusés, comme chez Chrétien, de mettre à mal les textes, ils président à des activités où le hasard et la fiction occupent une place trop grande pour ne pas être stigmatisées par le clerc normand.
