En 2024, « Les parleuses », ce sont des groupes de recherche1, des ateliers d’écriture2, des librairies féministes3, entre autres. Ces dernières années, ces termes ont fait l’objet d’une appropriation féministe en réponse à un a priori péjoratif et dégradant du rapport supposé des femmes à la parole, marqué par la prévalence du « bavardage »4 opposé théoriquement à ce qui fait littérature. Or, il y a cinquante ans, en 1974, « les parleuses » était déjà le nom que s’étaient choisi Marguerite Duras et Xavière Gauthier : « parleuses », pour se désigner, qualifier leurs « je », qui échangent, dans un espace non mixte, au sujet de « l’écriture féminine »5
Publié aux Éditions de Minuit, cet ouvrage à deux voix est une compilation d’entretiens réalisés dans un contexte très précis. Xavière Gauthier s’intéressait alors à l’écriture féminine dans le cadre d’une série d’interviews réalisées pour le journal Le Monde et s’était entretenue, pour l’occasion, avec Marguerite Duras. De cet échange en naîtront d’autres, moins ancrés dans le cadre de la commande professionnelle que dans celui d’un rapport renouvelé à l’intime que Xavière Gauthier présente ainsi : « Marguerite Duras m’a proposé de venir dans sa maison de campagne. J’y suis restée presque tout l’été… Captivée par le charme de cette maison […], par la couleur, l’odeur, le goût presque, de ses murs épais, de ses tissus aux fleurs fanées qui en font un lieu privilégié, un rêve d’enfance »6 Ces paroles s’inscrivent ainsi dans un lieu particulier qui permet l’émergence d’un texte à la forme inédite mêlant deux voix devenant un « nous ».
Dans ce texte émerge progressivement un projet à la dimension féministe7 qui se propose d’étudier l’écriture des femmes en suivant l’idée selon laquelle elle se retrouverait nécessairement marquée par des conditions de production et des conditions sociales particulières, notamment du point de vue de l’écriture de soi.
La mise en scène de la parole dans le livre cosigné par Marguerite Duras et Xavière Gauthier et le fait de parler de soi dans le cadre du commentaire d’une activité littéraire déjà fortement marquée par une dynamique d’expression à la première personne seront les deux points de focale de cet article. Qu’est-ce que « parler » veut dire quand on s’inscrit dans un espace de non-mixité ? Comment fait-on autofiction à plusieurs et que racontent Les Parleuses de l’écriture à la première personne ?
Après une nécessaire contextualisation du contexte de production et de publication du livre de Xavière Gauthier et de Marguerite Duras, nous interrogerons dans une seconde partie la portée féministe de ces échanges, mais également, avec Bourdieu, l’acte de parler qui y est mis en place, presque mis en scène. Une troisième et dernière partie sera consacrée à la forme conversationnelle de ce texte et fera émerger sa dimension autofictionnelle et radicalement ouverte.
Se dire « parleuses » en 1974 : de la pratique de la non-mixité
Dans un premier temps, il semble nécessaire de contextualiser Les Parleuses ainsi que le rapport ambigu des deux autrices, des deux parleuses, à ce qui est aujourd’hui la réalité des mouvements de lutte pour les droits des minorités de genre. Publié en 1974, Les Parleuses sont, comme l’indique Aurore Turbiau dans un article consacré à la recherche en non-mixité, « assez symptomatiques des élaborations théoriques et fantasmatiques en cours dans le milieu féministe et dans le monde culturel au milieu des années 1970 »8
S’il est question, et nous y reviendrons largement parce que c’est ce pan de l’ouvrage qui nous intéresse, des conditions d’exercice de la parole en tant de femme et écrivaine, mais également en tant que personne issue d’une minorité sociale, les discours de Duras et de Gauthier peuvent glisser vers une essentialisation parfois radicale. En effet, le féminisme émergeant en France dans les années 1970 est souvent marqué par l’idée qu’il existerait une différence essentielle dès la naissance entre des personnes assignées à des sexes différents. Cette forme de féminisme a tendance à confondre la notion biologique de sexe et celle, sociale, de genre9
Résulte de cette forme de militantisme qui transparaît dans Les Parleuses une vision un peu simpliste des femmes, lorsque Xavière Gauthier déclare que seule « une femme et vraiment une femme », peut écrire « Détruire, L’Amour » (P, p. 18) mais également une assimilation dangereuse entre le sexe et le genre lors d’un échange suite à la déclaration de Duras au sujet de la sexuation de son écriture qui devient, dans la bouche de celles qui échangent, une sexualisation de l’écrit, un « érotisme […] [qui] ne peut être que d’une femme » (P, p. 19)10 Se retrouve aussi au cœur des échanges entre les deux parleuses une association entre le féminin et l’homosexualité masculine11, ou encore une vision très bornée des tâches ou ressentis assignés à chaque genre par Freud12
De plus, la relecture que propose cet article est nécessairement difficile et nuançable dès lors que résonne la phrase de Duras, datant également des années 1970 : « Je ne suis pas “féministe”. Je ne crois pas au féminisme. Je crois que le seul féminisme valable, il n’est pas militant. C’est de laisser les femmes à elles-mêmes, libres »13 Le rapport de Duras aux féminismes ne va pas de soi, ni à l’époque de la réalisation de ces entretiens ni aujourd’hui, dans un espace social et militant dans lequel les concepts ont évolué, et les luttes progressé vers d’autres voies plus transversales et intersectionnelles14
Le risque de l’essentialisme
Les Parleuses permettent d’éclairer, de nuancer, de comprendre à travers le prisme de leur titre, et au-delà de celui-ci, la démarche et la position de Duras en tant qu’écrivaine et en tant que femme aussi bien que celles de Xavière Gauthier face à elle au sein du courant féministe de leur époque.
Les deux interlocutrices ne se situent pas, d’emblée, sur le même plan. Xavière Gauthier interroge par exemple l’organisation du langage durassien dans ses textes, par rapport à celui de « textes d’hommes » (P, p. 11), analyse certains textes de l’écrivaine comme des « livres plus masculins » (P, p. 13). Face à cela, Duras, souvent, ne répond pas, sinon de manière très allusive, comme si les questionnements de Gauthier étaient soumis à sa réflexion pour la première fois, lui paraissaient parfois étrangers ou incongrus : « Peut-être, oui, c’est ça » (loc. cit.). Les discours tenus par les deux femmes ne semblent pas émaner de la même position dans la société ni face aux féminismes : « il faut remarquer qu’il y a un léger décalage entre ce qu’expriment Duras et Gauthier : Duras parle d’une identification aux hommes nécessaire pour pouvoir écrire – cette singerie est un “travail”, elle-même était contente, jeune, d’être comparée à un homme –, Gauthier en revanche interprète le “travail” comme le fait de “se reconnaître comme femme” – ce que Duras n’évoque pas vraiment »15 De même, Xavière Gauthier apparaît plus sensibilisée aux combats de son époque, aux théories depuis lesquelles elle parle et qu’elle amène souvent au centre des discussions, là où Duras s’exprime depuis une position plus individuelle ou depuis un endroit où se croisent féminisme et théories marxistes. Elle apparaît, comme l’indique Vincent Tasselli, « à jamais imprégnée de l’idéal communiste bien que détruite par l’effondrement du rêve politique, [et] pose une équivalence totale entre l’ouvrier et le sexe dit faible, affirmant que “la femme est un prolétariat, comme vous le savez, millénaire” »16 L’écriture des femmes en tant que minorité de genre au sein d’une société patriarcale est ainsi au cœur de ces échanges qui proposent une expression réflexive en non-mixité au sujet de la littérature au sein du paysage culturel de l’époque.
Parler et s’inscrire en féministe : depuis où l’on parle
Les Parleuses s’inscrivent dans une pratique récurrente de l’entretien en non-mixité au sein de l’univers durassien. En effet, en dépit des entretiens avec François Mitterrand, Jean-Pierre Ceton ou Yann Andréa, l’autrice a souvent privilégié les entretiens avec des interlocutrices, que ce soit en tant qu’intervieweuse ou en tant qu’interviewée (on pense notamment à ceux avec Suzanne Horer et Jeanne Socquet17 ou avec Michelle Porte18 qui sont devenus des textes de référence jusqu’à intégrer la bibliographie de l’autrice19). L’ouvrage de 1974, cependant, se présente, selon les mots du texte de présentation de l’édition originale, comme issu d’un espace créé et structuré pour accueillir l’émergence de la parole de deux femmes qui « essayent de parler, avancent, se perdent, se retrouvent, se perdent encore mais avancent toujours, sans modèle, sans plan, sans prudence et, pour la première fois peut-être, sans la peur du censeur » (P, quatrième de couverture). Les Parleuses questionnent ainsi leurs propres pratiques, interrogent leur geste, et permettent de percevoir, comme l’indique Galia Yanoshevsky, que « l’entretien littéraire [constitue] un sujet de recherche pertinent, sinon privilégié, pour l’analyse du discours »20 Dans cette optique, Les Parleuses ne restituent pas exclusivement deux voix réfléchissant sur la production littéraire et cinématographique d’une créatrice, mais exposent et définissent leur position au sein du champ littéraire et social.
Questionner ce qui fait littérature, c’est aussi interroger les représentations que la littérature convoie. Or, dès leur premier entretien, les autrices interrogent les représentations dans lesquelles elles évoluent en tant que femmes et mettent ainsi des mots sur une forme d’aliénation, présente dans les représentations communément partagées et qui affecte tous les genres. Alors qu’elles parlent de littérature et du fait d’écrire en tant que femme, elles analysent par exemple les constructions sociales et remontent à des scènes de la vie quotidienne, comme le montre l’intervention de Duras :
Voyez dans les villages, les petits enfants qui font les courses, c’est les petites filles. La mère envoie la petite fille parce qu’elle sait que déjà la petite fille perdra moins souvent le porte-monnaie que le petit garçon et qu’elle saura mieux redire les choses à l’épicière et au boucher. Et puis, c’est comme ça (P, p. 102).
Apparaît alors dans leurs échanges une forme de fatalité, voire la tentation de l’essentialisme, mais c’est bien le poids des constructions sociales qui est dénoncé quand Duras affirme que cela advient « parce qu’elles ont été élevées comme ça » (P, p. 103).
Loin de commencer par analyser le contenu des œuvres de Duras, les deux parleuses interrogent dès le début et régulièrement tout au long de leurs entretiens, la position depuis laquelle les femmes peuvent écrire et produire leurs œuvres en tant qu’individus dans une société donnée et, ici en l’occurrence, au sein d’un modèle marqué par le patriarcat. Aurore Turbiau constate que c’est ce facteur d’expérience qui est au cœur de la réflexion : « les entretiens […] ne laissent pas penser que Duras ait vraiment cru à une “écriture féminine”. Seulement, elle rejoint son interlocutrice sur l’idée que le conditionnement social des femmes n’est pas le même que celui des hommes et que leurs expériences de vie »21
Si ce questionnement des rapports sociaux s’opère grâce à la remise en cause des systèmes d’éducation et des systèmes de production, il s’avère également présent dans l’acte même de parler et de se désigner comme deux entités parlantes. Dans les premières pages de Ce que parler veut dire, Pierre Bourdieu indique que « les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs »22 Le titre de l’ouvrage de Duras et Gauthier, qui fonctionne comme un pacte de lecture préalable, permet de l’inscrire d’emblée dans une réflexion relative aux rapports de communication et à leur propension à créer de la communauté au moyen du langage.
Cécile Bauvois explique à ce sujet que « [l]es rapports de forces existants entre les langues sont […] marqués par le fait que les individus dominés ont un accès très limité à la langue légitime (la norme) et que le marché officiel (celui de cette norme reconnue) appartient aux sujets dominants »23 En se réappropriant le qualificatif de « parleuses », qui les inscrirait a priori du côté d’une langue illégitime, Duras et Gauthier désignent la place qui leur est assignée au sein de la société et cherchent à y opérer un renversement de perspective. Les deux interlocutrices constatent que les règles établies, les héritages dominants et les schémas de genre, pointent du côté du langage en tant que vecteur principal de la perpétuation du système.
Parler pour organiser le monde
L’apprentissage du langage représente non seulement, comme l’indiquait Bourdieu, un marqueur de positionnement social sur le marché linguistique qui, étant unifié, permet de porter un jugement de valeur sur le locuteur ou la locutrice à travers la forme de son discours, mais également, si l’on s’inscrit dans une perspective intersectionnelle, un marqueur du genre, ce que Duras et Gauthier semblent ici vouloir mettre en évidence. La réappropriation d’un langage spécifique et sa légitimation par l’écrit est au cœur du projet des Parleuses. Malgré le « risque » (P, p. 7), exprimé par Xavière Gauthier, que présente l’exposition de cette forme de discours, les interlocutrices ont souhaité publier ces entretiens dans lesquels « [l]es mots, quelquefois, se font jour difficilement, dans l’angoisse, et quelquefois se bousculent, dans la fièvre » (loc. cit.), à l’écart des normes.
Les Parleuses peuvent être lues et interprétées comme participant à l’entreprise de relecture des structures de la société patriarcale et de la façon dont cette dernière infléchit les modes d’expression à l’image d’une logique de marché. Dès le premier entretien, Duras déclare : « Ce sont les hommes qui tiennent le marché. Alors évidemment, dans ce commerce-là, ils sont concurrents, mais nous ? » (P, p. 34-35). À l’encontre de cette logique de marché, l’occupation de l’espace artistique que configurent les interlocutrices à travers leur échange, d’ordre littéraire, cherche à rendre impossible toute forme de concurrence entre femmes écrivaines. La revendication d’une forme de sororité se révèle primordiale dès lors que l’autrice de Détruire dit-elle affirme le rôle de la littérature comme moyen permettant à des personnes minorisées de sortir de ces logiques de concurrence et de marché pour proposer un langage hors de ces dynamiques. La tentative de la non-mixité et l’espace choisi pour l’échange permettent, par leur configuration volontairement non contraignante et leur plasticité, de questionner les limites de ce qui fait langage, de ce qui fait littérature et de ce qui fait écriture de soi.
La construction d’un texte autofictionnel marqué par la théorie et l’oralité : des voix qui doutent
Les Parleuses s’inscrivent ainsi dans un mouvement qui amorce le renouvellement de la pensée féministe mais, dans un même temps, semblent également questionner les formes littéraires et les moyens d’expression de soi, car « [s]i l’accueil du texte par la presse fait le lien immédiat avec l’essor du mouvement féministe, la question littéraire n’est pas pour autant occultée. Car, de toute évidence, le livre déconcerte »24 Par le recours à la forme conversationnelle, à l’exposition de l’altérité et de la dualité des « je » qui prennent la parole mais également par une affirmation stylistique forte dans sa méthode de transcription, l’ouvrage occupe une place bien particulière dans le paysage littéraire de son époque et singulièrement parmi les écritures à la première personne. Il est construit et pensé de telle sorte qu’il permet aux « je » de ressortir ostensiblement dans le texte et de s’exprimer d’une manière radicale et inédite : l’appareil paratextuel, et notamment la préface rédigée par Xavière Gauthier qui vise à contextualiser la publication, affirme que la transcription des entretiens n’a pas apporté de modification à l’essence des échanges. Le texte se livre ainsi constellé de « je crois », de « je ne sais pas » ou de « peut-être, oui, c’est ça »25, qui constituent autant de marques de doute, de réflexion, d’interrogation de deux « je » qui se cherchent. Le texte en tant que transcription devient essentiellement dès lors un espace réceptacle de voix qui se sont exprimées dans un autre espace, dont il est l’écho. Ce texte a fait l’objet d’un travail éditorial savamment délibéré qui, parce qu’il s’affirme comme pure transcription d’une parole spontanée, fait signe vers ce que Barthes appelait un « effet de réel », « fondement de ce vraisemblable inavoué qui forme l’esthétique de toutes les œuvres courantes de la modernité »26 : les notes figurent non pas en bas de page, mais en fin d’ouvrage, ce qui permet au texte de conserver la fluidité d’une lecture, dépourvue d’interruptions, sinon celles des sauts « réels » de la bande magnétique qui, eux, sont indiqués dans le corps du texte.
Dans cet espace textuel, le « je » se diffracte au travers d’un large spectre : hormis le « je » de chaque interlocutrice, Duras et Gauthier se conjoignent par endroits en un « nous », de même que leurs « je » respectifs alternent entre une position d’émettrice et une position de réceptrice de leurs propres propos. Ainsi, alors que le projet initial installait Xavière Gauthier dans le rôle de la lectrice et de la journaliste interrogeant l’écrivaine, cette dernière se retrouve régulièrement à renvoyer des questions à son interlocutrice ou à devenir spectatrice de ses propres réponses, mais également de ses propres œuvres. La forme de l’entretien restitué sans coupes mime celle de la conversation et permet au « je » durassien d’occuper différents espaces depuis lesquels il observe son œuvre. Des années plus tard, Duras expliquera à Danièle Blain qu’une « troisième personne est partout, finalement, dans [s]es écrits »27 Cette troisième personne est pensée par l’écrivaine comme celle d’où procède l’écrit et, grâce à la forme choisie pour Les Parleuses, c’est cette troisième personne qui est posée au centre du texte. Par ce décentrement, ce positionnement en troisième personne non plus périphérique à l’œuvre, mais logée en son cœur, l’écrivaine renouvelle l’expression à la première personne en l’abordant comme par l’oblique. Duras se tient, pendant les entretiens, dans une alternance entre position d’observatrice et position d’observée. Cependant, dès lors que les échanges sont appelés à constituer un livre à part entière, publié dans l’une des maisons d’édition qui ont accompagné la carrière de l’écrivaine, celle-ci réinvestit ce positionnement instable pour l’appliquer à la totalité de son œuvre, afin de lui imprimer l’alternance qu’elle juge nécessaire à l’expression de son « je ».
Décentrer les canons par l’utilisation de l’oralité
En plus de l’exposition de la multiplicité des « je » qui s’expriment dans le texte, il y a lieu de prendre en considération le rythme singulier des voix qui se font entendre. Ainsi que le remarque Claude Mauriac à la sortie du livre : « Dans la littérature du magnétophone, Les Parleuses feront date par le souci qu’ont eu Marguerite Duras et Xavière Gauthier de respecter le rythme du flot oral primitif »28 La qualification de « flot oral primitif », dénuée de caractère péjoratif, semble-t-il, relance l’interrogation relative aux moyens d’expression d’un genre minorisé au sein d’un espace littéraire dominé et contrôlé par les hommes – ce que relève Duras dans Les Parleuses : « l’homme […] prend le livre de [la] femme et commence à légiférer » (P, p. 37).
Publier sous la forme d’un livre un texte résolument oral, un mode d’expression considéré comme « primitif » ou populaire est un geste significatif. Selon Nelly Wolf, « [t]raditionnellement, le peuple est associé à l’expression orale. Il parle, bavarde, vocifère, crie, jacte, éprouve la jouissance de la voix qui sonne et résonne. L’oralité familière est son attribut, sa marque identitaire dans l’imaginaire social »29 Cependant, ici, la restitution de l’oralité relève à la fois de l’affirmation d’un style, mais également d’une revendication politique, d’une réappropriation du discours qui est l’une des principales marques de la poétique durassienne de la seconde partie de la carrière de l’écrivaine : faire œuvre avec des textes classés comme « paralittéraires ». Cette dynamique, déjà explorée par Michelle Royer dans son article « L’écriture du vécu : l’œuvre paralittéraire de Marguerite Duras »30 publié dans l’ouvrage Duras, femme du siècle, permet de considérer l’entretien chez Duras comme relevant de l’œuvre littéraire à part entière31
En transcrivant radicalement l’oralité sur un support considéré comme institutionnel et référencé – l’écrit –, Marguerite Duras et Xavière Gauthier opèrent un tour de force qui relève de la dynamique de retournement collectif du stigmate32, par lequel, dans ce cas, la parole initialement orale devient pleinement littéraire. En ce sens, la revendication de l’oralité, qui affirme avec force la présence du « je » dans le texte, s’inscrit dans l’évolution de l’écriture à la première personne à la fin du xxe siècle. C’est en effet à travers un style et un travail de la langue singuliers que se dévoile une partie de l’identité.
Serge Doubrovsky cherchait à définir l’autofiction en des termes qui pourraient englober l’expérience réalisée par Les Parleuses : « autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau. Rencontres, fils des mots, allitérations, assonances, dissonances, écriture d’avant ou d’après littérature, concrète, comme on dit musique »33 Ce n’est plus tant le contenu du récit qui est au centre du projet littéraire que le matériau utilisé pour le produire : « le langage » qui dit le « je » en ce qu’il fait l’objet d’un travail singulier qui veille à se défaire du carcan des genres et des styles déjà institutionnalisés au sein du champ littéraire. Dès la sortie des Parleuses, ce trait avait été souligné avec beaucoup de justesse par Jean-François Josselin : « L’importance des Parleuses vient de ce souci d’échapper à toutes les influences, à toutes les traditions : ce n’est pas un livre sans défaut, au contraire. Il n’est même que défauts et ratures. Mais, dans les confidences, les murmures de Marguerite et Xavière, sourd un langage neuf, des mots en liberté »34
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Les Parleuses sont une publication à la fois singulière et collective. Un texte duel qui place l’oralité au cœur de son projet. Parce qu’elle émane de deux femmes, la parole orale permet d’instaurer une réflexion relative aux dynamiques de genre au sein des espaces d’expression, mais également dans le processus de construction de ces espaces mêmes. Duras et Gauthier proposent un ouvrage marqué par leurs voix individuelles qui, en même temps qu’elles interrogent la banalité des rapports genrés et des espaces d’expression, opèrent un geste féministe et chamboulent le paysage littéraire de l’écriture à la première personne. Les Parleuses font entendre des voix qui prennent conscience, au cœur d’un espace de non-mixité, des enjeux de leur parole et de leurs formes d’expression. En les transposant à l’écrit, un double renversement a lieu : l’émergence de discours minorisés prépare le terrain à la transformation de leur position sur le « marché officiel »35 du langage et la multiplication des « je » se résout en un « nous » susceptible de réinventer collectivement l’expression de l’intimité.
