Marguerite Donnadieu, devenue Duras, est née à Gia Dinh, près de Saigon, dans l’ancienne Indochine française, en 1914. Elle y a passé la majeure partie de son enfance et de son adolescence, en compagnie de sa mère et de ses deux frères, avant de s’installer en France, seule, en 1932, à l’âge de 18 ans. Et jamais ensuite, jusqu’à sa mort, en 1996, elle n’est retournée dans la colonie à la fois terrifiante et enchantée de sa jeunesse.
Si l’Indochine, pendant toute sa vie, est restée la source dans laquelle elle a puisé une partie de son inspiration littéraire, d’Un barrage contre le Pacifique, publié en 1950, à L’Amant de la Chine du Nord, qui paraît en 1991, soit plus de quarante ans plus tard, en passant par L’Amant, qui date de 1984, jamais, ou presque, elle ne s’est exprimée à propos des divers drames qui ont touché son pays natal au cours du xxe siècle. Elle qui a beaucoup milité et écrit en faveur de diverses causes aussi bien sociales que politiques ou géopolitiques, est restée officiellement muette à ce sujet.
En ces périodes troublées (celles de la Seconde Guerre mondiale, de la Guerre d’Indochine et du Vietnam, ainsi que les tragédies qui les ont suivies), qu’il est toujours plus facile de juger une fois qu’elles appartiennent à l’histoire, l’attitude de Marguerite Duras vis-à-vis de son pays natal présente diverses facettes, selon qu’elle s’exprimait en tant que romancière ou comme chroniqueuse et essayiste. Mais son propos fut le plus souvent étrangement ténu, voire imperceptible.
Dans cette courte étude, nous n’évoquerons ni les invraisemblances et autres contre-vérités contenues dans ces ouvrages, ni leurs aspects littéraires, mais ce qu’ils disent ou non de l’histoire du Vietnam1. Comme l’a noté Kaiko Miyazaki, « [l]a colonisation, l’Occupation et la barbarie nazie, la guerre d’Algérie ou encore Mai 68 : Marguerite Duras a été partie prenante de ces événements majeurs de l’histoire de la France du vingtième siècle »2. En revanche, rien n’aura été dit de la part de l’autrice concernant les guerres en Indochine qui firent aussi partie de ces « événements majeurs » du siècle. Quant à la colonisation, ses prises de position publiques furent, comme nous le verrons, non seulement rares, mais plutôt ambiguës. Dans l’« Avant-propos » à Outside, ce recueil d’articles qui paraît en 1981, Duras déclare que les raisons pour lesquelles elle a écrit au fil des ans dans divers journaux et revues ont relevé « du même mouvement irrésistible qui [l]’a portée vers la résistance française ou algérienne, […] et aussi qui [l]’a portée, comme vous, comme tous vers la tentation de dénoncer l’intolérable d’une injustice de quelque ordre qu’elle soit, subie par un peuple tout entier ou par un seul individu »3. L’Algérie est citée, mais pas l’Indochine dont le peuple avait subi, au cours de la même période, la même « injustice » que l’Algérien4.
Le Vietnam dans les textes littéraires de Marguerite Duras
Ce que l’on nomme la trilogie indochinoise (Un barrage contre le Pacifique, L’Amant, L’Amant de la Chine du Nord), à laquelle il faut ajouter la pièce de théâtre L’Éden Cinéma (1977), ces autofictions racontant, avec de notables variantes, l’adolescence de l’autrice, illustre à merveille le jugement d’Edgar Morin sur l’écrivaine : « Marguerite, c’était une grande mythomane. C’était une mythomane extraordinaire ! »5
Lorsque paraît L’Amant, la Guerre du Vietnam est terminée depuis longtemps ; elle est encore plus lointaine à la sortie de L’Amant de la Chine du Nord. Aucun de ces deux livres n’évoque pourtant la situation sociale ou politique du Vietnam dans les années 1920 et 1930, ni les événements liés à la colonisation qui auraient pu laisser envisager les bouleversements qui allaient suivre, alors qu’au moment de leur rédaction, Marguerite Duras savait ce qu’il était advenu de son pays natal. Ce n’est que dans le premier de ces romans « indochinois », Un barrage contre le Pacifique, écrit alors que la Péninsule était encore colonie française, que sont concrètement abordés certains aspects de la colonisation. Ce roman raconte en effet un désastre que la narratrice attribue au « grand vampirisme colonial »6 qui, par sa corruption endémique, avait ruiné sa mère.
Selon Duras, la colonisation a certes brimé les colonisés, mais s’y intéresser est avant tout pour elle l’occasion de signifier que certains Français ont pu, eux aussi, être exploités par le pouvoir colonial. À lire le Barrage, les colons, c’étaient les Blancs qui « apprenaient à se baigner tous les jours […] et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence. […] [L]a différence première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses des fleuves et des rivières »7. Il faut rappeler que, comme le décrit l’écrivaine vietnamienne Anna Moï, « Mme Donnadieu – la mère de Marguerite – vivait dans le désespoir – une étrangère parmi les siens, contrainte de travailler dans une ville où les femmes d’administrateurs et de planteurs étaient oisives. Elle était moins blanche que les autres blanches »8. La fracture mise en lumière dans ce roman n’est pas entre colonisateurs et colonisés, mais entre exploitants et exploités. C’est pourquoi aucune allusion n’est faite aux émeutes qui se sont produites au Vietnam à l’époque des faits relatés dans Un barrage. Seul l’intérêt de l’auteur pour une idéologie communiste qui déclare soutenir les opprimés transparaît. La Résistance avec un « R » majuscule, ce ne sera que celle contre l’Allemagne nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale… Elle n’avait pas lieu d’être contre la France qui, dans ses colonies, a fait « œuvre civilisatrice »9.
Dans Un barrage, Marguerite Duras ne remet pas en cause le colonialisme en tant que système, mais fustige « l’administration abjecte »10 mise en place par certains colons – ce qui n’est pas la même chose. Le but principal du récit n’est donc pas d’écrire un roman engagé, œuvrant pour changer la société, et mettre à bas la colonisation, mais il est bien plutôt un hymne à la mère, à la façon de Caldwell dans La Route au tabac11, de Bertolt Brecht dans Mère Courage et ses enfants12, ou, plus encore, de Pearl Buck avec La Mère13, l’histoire d’une femme chinoise élevant seule ses trois enfants. Ces trois ouvrages ont été publiés au cours de la même période, dix ans environ avant que Marguerite Duras n’écrive le sien, à ceci près que l’histoire de Suzanne dans Un barrage est celle de la mère de l’auteur (quoiqu’elle comporte certains accommodements avec la vérité). Il est également important de noter qu’en 1950, l’année de sortie de son roman, la mère de Marguerite rentre en France, en raison de la détérioration de la situation sécuritaire en Indochine.
Le Vietnam au prisme du colonialisme
Une lecture superficielle de l’œuvre romanesque de Marguerite Duras pourrait laisser penser qu’à part cette trilogie indochinoise et L’Éden Cinéma, aucune autre œuvre ne rattache l’autrice au Vietnam, et encore moins aux événements qui ont marqué cette région du monde au siècle dernier. Pourtant, deux ans après Un barrage, paraît en 1952 Le Marin de Gibraltar, un roman dont le personnage principal, qui est aussi le narrateur, rencontre une femme à la recherche d’un homme qu’elle a aimé, un marin, supposément originaire de Gibraltar. Un amour incertain naît entre la riche et très belle Anna et le narrateur, jamais nommé, qui déteste son travail et l’abandonne volontiers pour suivre cette « Américaine »14. On apprend qu’il officiait au « ministère des colonies », car son « père était fonctionnaire colonial » et qu’ainsi « ça [lui] a[vait] été facile » d’y entrer15. Le personnage avait abandonné « la politique » ; auparavant, il était « [c]ommuniste »16.
On peut se demander si ce narrateur n’est pas un double de Marguerite Duras qui, d’une façon détournée, essaie de se « dédouaner » de l’emploi qu’occupa à partir de 1937 Mlle Marguerite Donnadieu au Bureau du Service intercolonial d’information, avec un salaire imputé au budget général de l’Indochine. À une époque où la plupart des postes à responsabilité étaient réservés aux hommes, il est évident que Duras a bénéficié de certains appuis au sein d’un ministère des Colonies où ses parents étaient connus, ayant tous deux travaillé à former des fonctionnaires indigènes. C’est dans ce cadre qu’elle participe à la préparation de l’Exposition universelle de 1937, à l’organisation des pavillons destinés à faire connaître au public la France d’outre-mer, son artisanat, son folklore, valorisant tous ses atouts éminemment touristiques.
Plus tard, Georges Mandel, devenu ministre des Colonies, persuadé que la guerre avec l’Allemagne est inévitable, commande à deux de ses collaborateurs les plus proches, dont Marguerite Donnadieu, qui lui écrit une partie de ses discours, un ouvrage destiné à asseoir la propagande militaro-coloniale. C’est ainsi qu’en mai 1940 sort aux éditions Gallimard un livre intitulé L’Empire français, co-écrit par Mme Donnadieu (elle s’est mariée entre-temps, mais a gardé son nom de jeune fille) et un certain Philippe Roques, livre qui fut offert aux invités de marque du Salon de la France d’outre-mer. Le numéro spécial de la revue L’Illustration du 11 mai 1940, paru sous le titre « L’Empire français dans la guerre », en publiera quelques « bonnes feuilles », avec un article intitulé « La méthode colonisatrice de la France par Mme M. Donnadieu ». Dans ce texte à la gloire de la colonisation, deux sujets sont principalement abordés : la politique de santé, ayant permis de vaincre la peste ou la lèpre, et l’éducation. À ce propos, Duras écrit : « C’est en répandant largement l’instruction que nous sommes arrivés à former dans chaque colonie une élite capable de remplir les fonctions administratives et destinée aussi à diffuser dans les masses les principes de notre civilisation »17. Et, dans les dernières lignes de l’ouvrage, elle ajoute : « Il n’y a pas un seul peuple au monde à qui la France n’ait apporté quelque chose de sa pensée. […] La France, qui aspirait à employer ses trésors de bonté et d’intelligence, a appliqué dans ses colonies tout ce qu’elle tenait à la disposition de l’humanité »18.
À propos de l’Indochine – qui aurait pu être son domaine de prédilection si elle s’était intéressée aux populations qu’elle avait côtoyées –, elle n’écrit dans L’Empire français que quelques banalités. Mais il faut dire qu’à l’époque, enfant puis adolescente, prise dans les problèmes familiaux et pécuniaires de sa mère, elle portait un regard quelque peu lointain sur le pays où elle vivait. Plus tard, au moment de la rédaction de L’Empire français, dans un contexte qui est celui de la débâcle de l’armée française face à l’avancée allemande, on ne peut savoir si elle écrit ce qu’elle pense vraiment ou bien si elle se plie à ce qu’elle devait écrire. Voici un florilège de ces déclarations d’alors : « L’Annamite a un goût très prononcé pour la vie sédentaire. Il répugne au commerce dont il laisse généreusement, depuis des siècles, le monopole aux Chinois »19 ; « Malgré leur passé grandiose, les Khmers semblent se trouver, à l’heure actuelle, dans un état de stagnation intellectuelle et artistique. […] Indolent et calme, le Cambodgien vit de très peu de chose »20 ; « Les Laotiens, insouciants et indolents, sont d’habiles piroguiers, mais de médiocres agriculteurs. De mœurs faciles, ce peuple est très gai et très hospitalier »21. C’est tout ce que nous apprendrons sur les trois pays de la Péninsule indochinoise.
Elle démissionne quelques mois plus tard du ministère des Colonies et renie bientôt cette position procolonialiste, qu’elle soit de façade ou non. Les feuillets préparatoires à l’écriture du Marin de Gibraltar nous ont permis de lire :
Le jour où j’entrais comme rédacteur au ministère des Colonies fut le plus important de ma jeunesse. J’appris d’un seul coup ce que le cinéma ne m’avait appris, à savoir que la vie n’est pas toujours belle, mais sans doute était-ce indispensable. […] J’entrais au ministère des Colonies. […] [A]utrement dit, j’étais retourné à la merde coloniale22.
Duras gommera cet épisode de sa biographie, et quelques années plus tard, prendra fait et cause, dès le déclenchement de l’insurrection algérienne en novembre 1954, pour l’indépendance de ce pays.
Le Vietnam après l’Indochine
Malgré ces réticences face à la colonisation, Marguerite Duras reste toujours persuadée – et cela est compréhensible – du rôle positif joué par sa mère, dans l’émancipation, par l’école, des « petits Annamites »23. En 1988, au cours d’entretiens sur son enfance, elle tient encore à le souligner : « Ma mère a surtout été une institutrice, et sa fierté de moi, c’est que j’avais été son élève. […] Ma mère et les autres instituteurs, ce sont eux qui ont fait le Viêt-nam de culture française »24. Aujourd’hui encore, même si quelques rencontres ne peuvent avoir valeur de statistiques, les Vietnamiens âgés sont reconnaissants à la France de leur avoir apporté l’instruction.
L’Indochine, pour Marguerite Duras, c’est une enfance avant d’être une situation politique. Il en sera de même pour un grand nombre de rapatriés d’Algérie qui n’ont pas compris pourquoi ils avaient été obligés, après l’Indépendance, de quitter le pays dans lequel ils étaient nés. À chaque fois que Duras reviendra sur cette période de sa vie (comme ce fut souvent le cas), elle la considérera de l’intérieur, et non, comme il est facile de le faire pour ses commentateurs ou critiques, d’un point de vue extérieur. C’est ainsi qu’elle déclare en 1977 à propos de sa mère, commentant des photos de son enfance : « elle était beaucoup plus proche des Vietnamiens, des Annamites, que des autres Blancs. Je n’ai eu que des amies vietnamiennes jusqu’à l’âge de quatorze, quinze ans, oui »25.
Pendant la Guerre froide, elle s’investit dans diverses causes qu’elle estime justes. En 1950, elle s’intéresse particulièrement à la guerre de Corée, alors qu’à la même période se déroule, depuis déjà plusieurs années, une autre guerre, celle dite d’Indochine, qui suscite l’opprobre général dans de nombreux milieux intellectuels, et pas seulement dans les milieux de gauche. François Mauriac écrivait ainsi dans Témoignage chrétien du 8 janvier 1954 : « La paix en Indochine, ce n’est pas un vœu que nous formulons pour 1954, ce n’est même plus un désir, c’est une exigence »26. Du côté de Marguerite Duras, pendant les huit années que durera cette guerre, elle n’en dira pas un mot, ni dans ses œuvres littéraires ni dans ses articles. Rien ! Pourtant, il est évident qu’elle et sa mère, à son retour en France, ont dû en parler. Il est impossible qu’elles n’aient pas évoqué la chute de Diên Biên Phu en mai 1954 et les Accords de Genève qui furent conclus en juillet de la même année. Publiquement, elle reste muette, comme elle le restera lors des manifestations très importantes des opposants à la Guerre du Vietnam menée par les Américains, de 1963 à 1975.
Toutefois, si nous ne savons rien de ce qu’elle a pensé de la fin de la colonisation en Indochine, quelques échos détournés de ses opinions, toujours tranchées, sur la Guerre du Vietnam nous sont depuis sa mort parvenus. Ainsi, Jean-François Josselin, journaliste au Nouvel Observateur, rapporte dans un article du 7 mars 1996, que, dans les années 1970, alors que Duras s’entretenait au téléphone avec le critique théâtral de l’hebdomadaire, Guy Dumur, ils échangèrent ces propos : « Marguerite ! Comment allez-vous ? demande Guy. – Mal, répond Marguerite, très mal. Les Américains au Vietnam, c’est épouvantable. Je ne peux plus le supporter. Vous savez ce qu’il faudrait faire, Guy ? C’est jeter des bombes atomiques sur l’Amérique, la rayer de la carte, l’anéantir, faire qu’elle n’ait jamais existé ! »27.
En revanche, elle apporte ouvertement son soutien aux indépendantistes algériens lors de la guerre qu’ils mèneront contre l’armée française, de 1954 à 1962, soit précisément entre les deux guerres au Vietnam. Elle signe d’ailleurs l’appel à rejoindre le « Comité d’action des intellectuels français contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord » (1955).
Sans qu’existe actuellement le moindre document pour corroborer cette hypothèse, il est quasiment certain qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Duras était consciente que la colonisation touchait à sa fin, mais qu’il lui était impossible de lutter ouvertement pour l’indépendance du Vietnam. Elle ne pouvait se rebeller contre ses souvenirs, sa mère, son enfance. À cette période, on peut comparer son cas avec celui d’Albert Camus dont l’attitude, jugée parfois ambiguë, sur l’Algérie n’est compréhensible que si l’on se souvient qu’il était un enfant de ce pays au même titre que Marguerite était l’enfant du Vietnam. On peut penser que l’engagement pro-algérien de l’écrivaine était un engagement provietnamien par procuration. Ainsi Michel Crouzet, l’un des intellectuels engagés aux côtés de Duras pendant cette période a-t-il écrit à leur propos, une fois l’indépendance de l’Algérie acquise, qu’« [i]ls n’avaient pas épousé vraiment l’Algérie martyre, mais les chimères de leur mauvaise conscience »28. Il était plus facile à Duras de se battre pour l’indépendance algérienne, dans la mesure où elle n’avait aucun lien avec ce pays, tandis que l’Indochine avait façonné l’histoire de sa vie.
En ce qui concerne la Péninsule indochinoise, Marguerite Duras ne réagira pratiquement jamais, même après les batailles menées par les Américains, lors de l’installation de régimes staliniens dans toute la région, et, plus tard, lors de la conquête du pouvoir par les Khmers rouges au Cambodge. Alors que toute la gauche française, de Jean Lacouture à Alain Badiou, ne tarit pas d’éloges sur ces derniers, que le journal Libération rapporte à ses lecteurs – sans avoir envoyé le moindre journaliste sur place – que « par dizaines de milliers les habitants de Phnom Penh sont descendus jeudi dans les rues de la capitale pour accueillir les premières unités des forces de libération »29, Marguerite Duras, ainsi que l’a rapporté l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas (qui, entre 1974 et 1976, a logé chez elle), « recevait chez elle des personnes qui venaient du Cambodge et en rapportaient des informations. Elle les écoutait avec grande attention et savait ce qui se passait vraiment dans ce pays »30.
Pendant les dix années qui suivent le succès de L’Amant, elle va se répandre dans les médias, qui en sont fort ravis. On l’entend émettre des avis sur tout et sur rien, déclarer avec force et assurance une chose, et parfois son contraire, régler des comptes, mais elle ne dit rien – c’est à souligner de nouveau – sur les événements indochinois. La seule démarche officielle qu’elle entreprendra à propos du Vietnam, et qui sera publiée dans un journal, date de 1986, lorsqu’elle écrira à Pham Van Dong, le président du Conseil de la République du Vietnam, pour demander la libération de Nguyên Sy Tê, un écrivain et enseignant emprisonné depuis dix ans pour avoir écrit un essai critiquant le gouvernement : « Il faut une vingtaine d’années pour savoir que tel écrivain n’est pas un écrivain, que tel peintre, bien que soutenu par les gros intérêts du marché, n’est pas un peintre. Il faut moins de temps pour savoir que dans telle prison un innocent est en train de mourir »31. Cette missive est un exemple de la démarche de Marguerite Duras au sujet de l’Indochine. Ni engagée ni « dégagée », elle préfère une voie médiane, rappelant aux dignitaires qu’elle est, avant tout, une écrivaine, une artiste.
Marguerite Duras n’est jamais retournée au Vietnam. Dans La Vie matérielle, en 1987, elle justifie ce choix : « Je suis quelqu’un qui ne sera jamais revenu dans son pays natal. Sans doute parce qu’il s’agissait d’une nature, d’un climat, comme faits pour les enfants. Une fois qu’on a grandi, ça devient extérieur, on ne les prend pas avec soi ces souvenirs-là, on les laisse là où ils ont été faits »32. Pourtant, la réécriture de son enfance s’est accomplie sur plus de quarante ans, englobant peu ou prou la majeure partie de sa carrière littéraire. Cette réécriture n’était pas pour elle une volonté de retrouver cette enfance indochinoise, mais bien plutôt de la créer, de se fabriquer de toutes pièces un espace « indochinois » imaginaire, sans lien étroit avec une réalité sociale, politique et historique qu’il lui aurait fallu commenter, et juger.
En évoquant sa manière si reconnaissable d’écrire, elle confiait à la fin de sa vie : « Le vietnamien est une langue monosyllabique, simple, qui ne comporte pas de conjonctions de coordination. Il n’y a pas de temps non plus. On ne dit pas : “Je suis allé hier, on dit : “Je vais hier” […]. Au lieu de dire : cette femme, je l’ai beaucoup aimée. On dit : “Je l’ai beaucoup aimée… cette femme”. C’est beaucoup cela, mon style : un report à la fin du mot majeur. Du mot qui compte »33. Créer une langue pour animer une enfance tout aussi fabriquée que l’espace dans lequel elle s’est déployée, voilà ce que fut le travail d’une vie. Une vie à propos de laquelle elle a écrit, dans son livre le plus célèbre, ces quelques mots : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai, il n’y avait personne »34.
Linguistique et mémoriel, tel est le double métissage que Duras a subi tout en le revendiquant, un métissage qui, selon les mots de Roger Toumson, « désigne un non-lieu métaphorique, le non-lieu d’un sujet qui n’étant ni blanc ni noir, tout en étant blanc et noir à la fois, existerait sans être là »35. C’est cette condition qui passionnait Marguerite Duras, bien plus qu’un engagement artificiel pour des causes qui, finalement, ne la concernaient pas.
Écrivaine et artiste, cette femme a, bien souvent, fait fi, dans ses prises de position politique au sens large, des principes régissant une pensée rigoureuse, rationnelle, construite. Elle leur préférait des réflexions et des jugements fondés sur l’instinctif, l’affectif, le court-circuit. N’ayant aucun compte à rendre, elle est restée ce qu’elle avait toujours revendiqué d’être : une femme libre.
