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On nous a annoncé la mort du sujet1, que ce soit l’individu, l’auteur ou l’acteur historique2. Dès lors, il peut sembler anachronique de vouloir lancer une revue sur Les Grandes figures historiques dans les lettres et les arts. Pourtant, l’actualité littéraire et cinématographique dément ce jugement ; les biopics en particulier, dont on peut légitimement considérer qu’ils reflètent des goûts prédominants, témoignent d’un véritable engouement pour des films construits autour de la vie et éventuellement de la mort de personnalités jugées marquantes : My Week with Marilyn, de Simon Curtis, Cloclo de Florent Emilo Siri, Margaret Thatcher de Phylida Lloyd, ou encore J. Edgar retraçant la vie de Hoover par Clint Eastwood, la liste est longue pour cette seule année 2012 et fait suite notamment à Un homme d’exception qui raconte les crises de schizophrénie du grand mathématicien John Forbes Nash Jr. en 2002 ou La Môme sur Edith Piaf en 2007. Dans les biographies, les stars de la chanson et du cinéma (Angelina Jolie d’Andrew Morton et de Christine Rimoldy) côtoient les hommes politiques (Gandhi ou l’éveil des humiliés par Jacques Attali en 2007) et les écrivains (JRR Tolkien par Humphrey Carpenter, Vincent Ferré et Pierre Alien en 2004), mais tous ces exemples témoignent de la vitalité éditoriale d’un genre volontiers décrié et qui, comme les biopics, semble accorder autant d’importance à des acteurs majeurs de l’histoire qu’à des figures plus éphémères.

Faut-il en conclure que, sur ce plan comme sur tant d’autres, la culture universitaire et savante se révèle coupée de la culture populaire, celle-ci maintenant vivace les « figures » que celle-là veut dépasser ? L’explication est tentante, mais justement les historiens universitaires semblent renouer avec le genre de la biographie historique, si l’on en croit l’ouverture de l’essai que Rancière consacre à la question :

La biographie est de retour dans la science historique. Après la longue période de soupçon initiée par l’école des Annales, les historiens savants lui font à nouveau droit et, pendant les trente dernières années, un bon nombre d’entre eux lui ont consacré leur énergie.3

Si Rancière a raison, si la recherche historique se tourne à nouveau vers les « grandes figures », on peut se féliciter qu’elle soit, cette fois, à l’unisson de discours non érudits. Mais le paradoxe est que, ce faisant, les historiens s’éloignent des principes de l’école des Annales, alors que celle-ci souhaitait justement réduire l’écart entre érudition et culture populaire, fonder le savoir sur la masse du peuple plutôt que sur l’individu d’exception. Aux « grands événements », l’Histoire Nouvelle a préféré les évolutions de longue durée, et aux « grands hommes », des individus représentatifs (d’une certaine condition sociale, de certaines conditions historiques et idéologiques, etc.). Travaillant sur des pans négligés de la population, mettant à profit des sources atypiques (y compris le témoignage oral), elle s’est vouée, implicitement et explicitement, à l’histoire du peuple, plutôt qu’à celle d’hommes de pouvoir.

Or l’école des Annales, quel que soit l’intérêt de ses réalisations, ne semble pas avoir éveillé celui du peuple, ni avoir marqué la culture populaire. Il y a, bien entendu, des exceptions. Le succès du film Martin Guerre, adaptation cinématographique d’une étude menée par Nathalie Zemon Davis, atteste de la possibilité de croiser recherche historique et divertissement pour grand public. On pourra se demander ce qui, dans cette figure particulière, a permis le succès de l’adaptation cinématographique. Mais il faut surtout se demander pourquoi les études historiques, dans l’ensemble, n’ont pas davantage touché un public de masse, alors que les masses étaient leur objet ; et pourquoi celles-ci continuent à s’intéresser à de « grandes figures » plutôt qu’à ce qui devrait leur apparaître comme leur histoire propre. L’intérêt de ces masses se détourne, ou est détourné, de ce qui constitue son quotidien, pour se porter vers des figures qui en sont résolument coupées.

On est tenté d’en conclure que la fascination pour la « grande figure » relève d’un plaisir escapiste4, comme le suggèrent, au reste, les nombreux romans escapistes qui prennent prétexte d’un soubassement historique. Or tout escapisme témoigne d’un écart ; en l’occurrence, entre le quotidien de ces masses (qui ne leur paraît pas, en soi, digne de faire l’objet d’une représentation) et les représentations auxquelles elles prennent plaisir (qui tirent justement leur valeur de leur éloignement par rapport au quotidien). Comme le souligne Jerrold Seigel, on a voulu voir dans cet intérêt des masses pour des personnages catalyseurs, quels qu’ils soient, une source d’aliénation, et ce soupçon s’étend à la « grande figure » en tant qu’objet d’étude.

Il est certain que l’intérêt en question est, en partie au moins, orienté par des stratèges, pour ne pas dire des manipulateurs. Derrière la fascination pour le nom se cachent en effet des phénomènes de marketing : on vend une figure comme on vendrait une marque. Le phénomène n’est pas propre au star system des maisons de disques ou des majors américains du cinéma, il touche le sport et, fait plus significatif, la politique, comme le montre Christian Delporte5 qui rappelle comment à la fin des années soixante un nouveau genre d’émission politique se crée :

Longuement répété, scrupuleusement scénarisé, à la façon d’une dramatique, l’entretien se fixe sur « l’homme Guy Mollet », le Guy Mollet intime, ses amitiés, ses goûts, son quotidien. 6

L’exercice médiatique, qui s’est perfectionné depuis la fin des années 50, s’est transformé en « storytelling », reposant sur la dramatisation de l’intime et la domination de l’émotionalisation, pour reprendre un mot d’Annik Dubied7.

Dès lors, la « grande figure » exerce une séduction paradoxale, puisque, tout escapiste qu’elle soit (le principal attrait de la « grande figure » étant de trancher sur le quotidien), elle instaure pourtant un mécanisme d’identification, voire une sorte de fétichisme du nom propre au sens où celui-ci apporte un ancrage à l’intérêt du lecteur. La présence d’un nom, même inconnu, C’est sans doute ce qui explique le succès de Martin Guerre. Parmi tous les travaux qui tentent de réaliser les idéaux de l’Histoire Nouvelle, qu’est-ce qui explique le retentissement d’une étude réalisée par Nathalie Zemon Davis à partir d’un procès d’identité usurpée au XVIe siècle ? Pour éclairer les enjeux du procès, Davis met en jeu divers points épineux touchant aux lois patrimoniales basques, aux conceptions juridico-médicales de la filiation ou, plus généralement, au contexte des guerres de religion.

Mais les lecteurs et les spectateurs auront sans doute été moins sensibles à ses méthodes de recherche qu’à l’imaginaire qu’elle met en œuvre. En effet, elle s’attache à restituer, non seulement les conditions de vie quotidienne des protagonistes (par exemple lorsqu’elle évoque les raisons qui ont pu pousser la famille Guerre à quitter le pays basque), mais aussi ce qui a pu motiver leurs actes (entre autres lorsqu’elle s’interroge sur la récurrence d’un conflit générationnel, ou sur les apparentes contradictions dans le comportement de tel ou tel individu)8. Dans ce cas, Davis emploie prudemment le mode de la conjecture, traçant une ligne de démarcation toujours visible entre les éléments qu’elle a pu reconstituer par l’étude de sources, et les hypothèses qu’elle formule pour combler les blancs. C’est par là que ses travaux se distinguent de la fiction ; elle ne demande pas à ses lecteurs une « suspension de l’incrédulité », mais exerce au contraire leur sens critique. Toutefois, le récit qu’elle élabore éveille manifestement, chez ces mêmes lecteurs, un intérêt romanesque. L’attrait qu’exercent le faux Martin Guerre ou l’épouse Bertrande de Rols repose sur cette dramatisation d’existences particulières, représentées de façon particulièrement vivante – à plus forte raison lorsqu’elles s’incarnent sous les traits charismatiques de Gérard Depardieu et Nathalie Baye.

En d’autres termes, le retentissement de l’ouvrage tient moins aux scrupules de l’historienne qu’à ses talents de conteuse. Ce qui est tout à son honneur, mais révèle bien une sorte de malentendu, le film faisant jouer un ressort d’identification qui risque de gommer la distance critique. Le spectateur, séduit par cette identification, peut glisser de la vraisemblance à la vérité, de la force de conviction romanesque à la preuve historique, du « vivant » au « vécu » – et vice-versa. Nombre d’écrivains, en faisant choix d’une matière historique, escomptent précisément ce glissement réciproque, cette confusion. La dimension historique, si malmenée soit-elle, vient alors appuyer la fiction, la lester de son poids et de son autorité. Davis, bien loin de jouer sur ce douteux transfert d’autorité, effectue sans contredit un travail critique, et son exemple montre qu’il est tout à fait possible de concilier méthode scientifique et force d’évocation romanesque ; pour autant, la seconde tend dangereusement à éclipser la première, sinon dans l’intention de l’auteur, du moins dans la réception de l’œuvre.

Ceci témoigne, en corollaire, du prestige qui s’attache actuellement à l’individu, car c’est lui qui paraît garantir aux représentations la qualité d’un « vécu », d’une « authenticité ». Le goût pour l’intimité dramatisée se prête volontiers à une confusion du réel avec la fiction9, et j’ajouterais à une confusion du « grand » et du « petit ». En effet, il est frappant de constater à quel point les productions qui mettent en avant un personnage catalyseur sont hétéroclites et aboutissent à donner le même impact à la star éphémère et aux artistes qui ont marqué un tournant dans l’histoire, à l’entrepreneur télégénique et aux grands initiateurs. Le propos est, avant tout, centré sur l’individu, un individu présenté dans sa singularité, son unicité (par opposition, les travaux d’historiens qui portent sur des classes sociales entières retiennent bien moins l’attention). Cette singularité est justement censée éveiller un écho intime en celui qui est invité à en être le spectateur. La « grande figure » lui est tendue comme un miroir (censé le refléter passivement) alors qu’elle est une représentation (élaborée en fonction de certaines attentes). La sphère de l’individu et de son intimité sont parées d’une aura humaine réputée universelle, dont on ne veut pas percevoir l’aspect fabriqué. Mais cet aspect fabriqué même, en ce qu’il témoigne des attentes d’une société, est un objet d’étude légitime. Pour citer à nouveau Rancière,

Le particulier alors n’est pas seulement la vérification d’une loi universelle abstraite. Il est le miroir d’une société, de son rapport à soi et à ce qui la fonde.10

Ainsi le récit d’une vie individuelle peut-il être réputé « représentatif » d’une société, non pas parce qu’on considère naïvement qu’elle concentre les caractéristiques principales de la société en question, mais parce qu’elle fournit un mode d’expression aux valeurs que prône cette dernière. L’intérêt de ces figures est, dès lors, en partie détachée de l’influence qu’elles ont pu effectivement exercer. Force est de constater que ces hommes et ces femmes qui donnent lieu à des récits de vie, plus ou moins fictionalisés, à des représentations dramatiques ou figuratives, intéressent souvent plus le public par les souvenirs, les émotions qu’ils évoquent, par l’exemplarité de leur itinéraire, par le cas qu’ils illustrent11, les secrets qu’ils peuvent révéler, songeons à Procope, que par leur rôle d’acteur historique. Il n’est même pas nécessaire que le succès soit au rendez-vous pour qu’un personnage, tel Stanley en Grande Bretagne ou Pierre Savorgnan de Brazza en France, pour reprendre Edward Berenson, accède au statut de héros charismatique12 ou du moins emblématique.

L’intérêt qui est suscité, la force même d’identification qui est non seulement provoquée mais placée au centre de la relation avec le public, ne sont nullement des phénomènes nouveaux, et le vocabulaire du cas que la critique contemporaine emploie montre bien qu’on joue ici sur les mêmes ressorts que la littérature exemplaire traditionnelle où le genre des hommes et femmes illustres côtoie lles recueils d’histoires tragiques, basés sur des faits divers moralisés mais plus ou moins attestés. Un phénomène de cristallisation se met en place qui montre que la puissance d’évocation d’un nom propre et d’un personnage historique – pris au sens ici d’un individu dont l’existence est attestée et reconnue – est dans une certaine mesure indépendante de la vérité de l’Histoire. Comment aborder la figure de Tibère, de Néron, en faisant abstraction des représentations que Suétone a données d’eux ? La figure du tyran n’est-elle pas même, en un sens, plus riche d’intérêt que ne le serait une recherche véritablement nuancée ? Elle s’est, en tout cas, imposée à l’imaginaire collectif, surtout celle de Néron, que la chrétienté, une fois placée en position de force, a voulu présenter comme un concentré de tous les vices humains. Pour des raisons idéologiques, mais aussi sans doute en vertu d’une force d’évocation propre, la figure dépeinte par Suétone a perduré alors que Suétone lui-même n’est plus guère lu. Son ombre porte, au long des siècles, sur des œuvres aussi diverses que Britannicus de Racine ou Quo Vadis de Mervyn LeRoy. Dès lors, toute réflexion historique sur Néron doit nécessairement prendre en compte le poids de la représentation suétonienne. De façon comparable, l’image de Richard III d’Angleterre, dernier souverain du parti des York, est inévitablement façonnée par la tragédie de Shakespeare qui, à des fins de propagande pour la lignée rivale des Lancaster et de leurs héritiers Tudor, le représente comme le meurtrier de son frère, de ses neveux et de son épouse. Les ouvrages d’histoire abordant le règne de ce souverain ne peuvent éviter de se référer à cette représentation, avant même de mettre en avant les raisons qui les conduisent à la remettre en cause.

La tragédie classique et avant elle baroque a mis en avant les vicissitudes des grands, leurs revers de fortune et leurs fautes, s’appuyant sur des trames historiques avec lesquels les auteurs n’hésitaient pas à prendre des libertés, pour plus d’exemplarité justement. Les rois et les reines intéressent le public comme individus tout d’abord, leur grandeur même rendant leur chute plus brutale et plus poignante, mais aussi comme figures du pouvoir. L’exemplarité morale a partie liée avec l’exemplarité historique. John Dalberg-Acton en rend compte dans son « Inaugural Lecture on the Study of History » à Cambridge13 et fait suite à une tradition qui, de Condorcet à Michelet, promeut en Histoire et dans l’éducation du public, les grands hommes. Dans la lignée de l’historia magistra des anciens, il s’agit, en effet, d’apporter un double enseignement, en présentant des modèles d’action aux hommes qui sont placés dans les sphères de la décision politique et des modèles de vertu ou au contraire des repoussoirs aux citoyens ordinaires. Au-delà de la question légitime de l’exactitude historique, le nom cristallise, à sa seule évocation, une trame de vie qui est offerte au blâme ou à l’éloge, au pathos ou à l’édification, ou encore à la satire. Il est de ce fait essentiel pour comprendre les phénomènes de mémoire collective, dès lors qu’il appartient, sous quelle que forme que ce soit, à la postérité.

Notre revue a pour ambition de mettre en lumière ces phénomènes de cristallisation qui peuvent entourer une figure historique, pris dans un sens large, phénomènes qui peuvent aller de la compréhension des connotations d’un simple nom dans une œuvre narrative, dans des compositions picturales, dramatiques, musicales ou filmiques, à la (re)configuration plus ou moins fictionnelle d’un personnage réel et de ses actions. Il nous a semblé que si le comparatisme avait fait, depuis Pierre Brunel, des mythes et des légendes un objet essentiel, les figures historiques, elles, sources également de légendes, avaient été négligées. Peut-être leur référentialité même perturbait-elle certains présupposés critiques contemporains, comme celle de l’autonomie de la littérature et des arts. À l’inverse, les écarts qui étaient pris avec l’histoire, avec la rigueur et la méthode qu’exige cette discipline, pouvaient être source de discrédit. La valorisation récente des phénomènes de mémoire collective contribue certainement à changer cette donne, ce double fardeau de la figure historique, qui devient grande ou emblématique, dès lors qu’elle instaure dans les lettres et les arts des phénomènes de connivence avec le public, la connivence de l’identification même, dès lors qu’on assiste à une volonté de représentation.

Notes

1 À l’instar de Wolfgang Hübener, dans « La triple mort du sujet moderne », Les études philosophiques, 2009/1 (n° 88), p. 27-50, qui conteste une définition de la modernité reposant sur l’émergence d’une conception de l’homme comme sujet autonome de pensée, d’action et de droits. Return to text

2 Jerrold Seigel, « La mort du sujet : origines d'un thème », Le débat, n° 58, janvier-février, 1990, p. 160-169. Voir également Philip Pomper « Historians and Individual Agency », History and Theory 35, octobre 1996, p. 281-308, qui témoigne des efforts accomplis par les historiens modernes pour mettre un terme aux excès de la personnalisation de l’action historique, mais aussi des limites auxquelles ils se heurtent dans cette tentative. Return to text

3 Jacques Rancière, « L’historien, la littérature et le genre biographique », in Politique de la littérature, Paris, Galilée, 2007, p. 189-204 (ici p. 189). Return to text

4 On nous excusera cette terminologie calquée sur l’anglais. Return to text

5 Christian Delporte, « De la propagande à communication politique », Le Débat, n° 138, janvier-février 2006, p. 30-45. Return to text

6 Ibid., p. 37. Return to text

7 Annik Dubied, « Catalyse et parole enchantée. Quand le fait divers rencontre la politique-people », Le Temps des médias, 2008/1, n° 10, p. 145. [142-155] Return to text

8 Cf. la préface de Carlo Ginzburg. Return to text

9 Id., ibid. Return to text

10 Op. cit., p. 191. Return to text

11 Ibid., p. 149. Return to text

12 Voir Edward Berenson, « Le Charisme et la construction des héros de l’empire en Grande-Bretagne et en France, 1880-1914 », Actes de la recherche en sciences sociales, 2010/5, n° 185, p. 164. [62-81] Return to text

13 Voir Essays on Freedom and Power, choisis et introduits par Gertrude Himmelfarb, Londres, Thames & Hudson, 1956, p. 25-52 et en particulier 29. Return to text

References

Electronic reference

Fiona McIntosh-Varjabédian and Alison Boulanger, « Introduction », Grandes figures historiques dans les lettres et les arts [Online], 1 | 2012, Online since 17 avril 2012, connection on 23 mai 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/figures-historiques/100

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Fiona McIntosh-Varjabédian

Université Lille 3 (Alithila-CRLGC)

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Alison Boulanger

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