Emploi du marqueur ok par des apprenants coréens en classe de langue

DOI : 10.54563/lexique.450

p. 227-242

Abstracts

This article proposes a semantic-pragmatic analysis of the ok discursive marker used by Korean learners in their verbal exchanges during a pedagogical activity in a French as a Foreign Language course at the University of South Korea. We have retained from the various current scientific studies two functions of this polyvalent discursive marker: the illocutionary function as an agreement marker, and the regulatory function as an interaction marker. But, like many discursive markers, ok is polysemous because it sometimes offers nuances beyond simple agreement or interaction management. This is why we have introduced the concepts of “emotion marker” and “proposal marker”. The emotion marker contains an implicit meaning that allows subjective feelings such as empathy, encouragement or fear to be expressed. The proposal marker contains an illocutionary force that pushes the interactors to act. Since the interactions studied mainly involve Korean learners, we hypothesize that these two functions have their origin in part in the Korean language. The Chemyeon, which is the Korean Face (in Goffman's sense), is the main engine of the emotion marker. And the syntactic structure of Korean, with the conclusive ending of proposal, finds its declination in the proposal marker.

Cet article se propose d’établir une analyse sémantico-pragmatique du marqueur discursif ok employé par les apprenants coréens dans leurs échanges verbaux lors d’une activité pédagogique dans un cours de FLE à l’université en Corée du Sud. Nous avons retenu des différentes études scientifiques actuelles deux fonctionnements de ce marqueur discursif polyvalent : la fonction illocutoire comme marqueur d’accord et la fonction régulatrice comme marqueur d’interaction. Mais, comme de nombreux marqueurs discursifs, ok est polysémique car il offre parfois des nuances au-delà du simple accord ou de la gestion de l’interaction. C’est pourquoi nous avons introduit les notions de « marqueur d’émotion » et « marqueur de proposition ». Le marqueur d’émotion contient un sens implicite qui permet d’exprimer des sentiments subjectifs comme l’empathie, l’encouragement ou au contraire la peur. Le marqueur de proposition contient une force illocutoire qui pousse les interactants à agir. Les interactions étudiées mettant essentiellement en scène des apprenants coréens, nous émettons l’hypothèse que ces deux fonctions trouvent en partie leur origine dans la langue coréenne. Le Chemyeon, qui est la Face coréenne (au sens de Goffman), est le principal moteur du marqueur d’émotion. Et la structure syntaxique du coréen, avec la terminaison conclusive de proposition, trouve sa déclinaison dans le marqueur de proposition.

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Text

1. Introduction

Si parler c’est échanger des informations, c’est aussi effectuer un acte qui repose en partie sur le respect par les énonciateurs de certaines normes : les échanges verbaux sont souvent des efforts de coopération. Cet acte de langage tend à transformer la situation du récepteur en modifiant corrélativement son système d’attitude comportementale. Dans la situation d’échange verbal, comprendre un énoncé c’est identifier son contenu informationnel et sa visée pragmatique, c’est-à-dire respectivement sa valeur et sa force illocutoire. Cette nécessaire compréhension mutuelle prend toute sa valeur dans le contexte d’apprentissage-enseignement des langues.

Cet article se propose d’établir une analyse sémantico-pragmatique du mot ok utilisé par les apprenants coréens dans leurs échanges verbaux lors d’une activité pédagogique dans un cours de FLE à l’université en Corée du Sud. Les échanges se feront donc majoritairement en français qui est la langue cible et nous étudierons aussi bien les interactions entre l’enseignant français et les apprenants coréens qu’entre les apprenants eux-mêmes. Le marqueur ok est à la fois polysémique et poly-équivalent selon les contextes et peut venir en concurrence avec d’autres marqueurs de la langue française tels que bon, oui, d’accord ou voilà qui ont été étudiés par différents auteurs (Kerbrat-Orecchioni, 2001 ; Brémond, 2004 ; Delahaie, 2009). Ainsi le mot ok a été identifié par Delahaie comme un « marqueur d’accord » dans le contexte de l’enseignement du FLE. Son travail est orienté essentiellement vers la description sémantique des « marqueurs d’accord » dans un corpus contrastif entre des francophones et des apprenants néerlandophones. Quant aux Coréens apprenants du FLE, nous tenterons de comprendre comment ils l’utilisent dans la langue française en menant une étude qualitative initiée selon la théorie des actes de langage. De plus, afin d’éclairer l’emploi de ce mot ok, nous présenterons et analyserons ses équivalents en coréen grâce aux incursions de marqueurs discursifs en langue native des apprenants coréens lors des interactions. Dans ce contexte spécifique de contact de langues nous exposerons les propriétés pragmatiques du mot ok en mettant en relief les diverses fonctions sémantiques qui émergent lors de la réalisation d’une activité pédagogique.

2. Cadre conceptuel

Les recherches récentes en analyse du discours et conversationnelle mettent l’accent sur les régulateurs du discours au cours de l’échange entre les participants. La notion de marqueurs discursifs appartient à un champ de recherche relativement récent, leur existence ayant été longtemps jugée perturbatrice du discours (Kerbrat-Orecchioni, 1994). L’approche linguistique interactionnelle voit dans ces marqueurs discursifs tour à tour des « marqueurs de structuration », des « particules énonciatives », des « marqueurs pragmatiques », ou des « marqueurs de discours ». Autant de « petits mots » qui assurent dans l’interaction une importante fonction de signalement (Traverso, 1999). Sous ces dénominations, tous les auteurs s’accordent à distinguer les connecteurs textuels qui relient entre elles des parties du texte (propositions, phrases, énoncés) et les marqueurs discursifs. Pour Fernández-Vest (1994), les marqueurs discursifs sont des particules interpersonnelles qui font partie des « particules énonciatives » et « qui impulsent et régulent le processus interactif » (Fernández-Vest, 1994, p. 31). Elles sont dépourvues de sens propositionnel, qualifient le processus d’énonciation plutôt que la structure des énoncés, et ancrent les messages du locuteur dans ses attitudes (sentiments) de façon indirecte ou implicite. Pour Dostie (2004), les marqueurs discursifs sont des « marqueurs pragmatiques » considérés comme périphérique dans la mesure où leur inclusion n’affecte ni la structure de base ni la signification de la proposition. Elle divise les marqueurs discursifs en deux catégories : les marqueurs illocutoires et les marqueurs d’interaction. Les premiers guident l’allocutaire vers l’interprétation d’un acte illocutoire, alors que les seconds réalisent des actes implicites et discrets comme les marqueurs d’appel à l’écoute (tu sais ?, hein ?, n’est-ce pas ?, etc.), les marqueurs d’écoute (signaux vocaux et verbaux, hum, oui, ok, etc.) et les marqueurs de balisage (là, ok, t’sais, etc.) : « Ces marqueurs réalisent des actes discrets, des petits actes. Ils se distinguent de ce fait des marqueurs illocutoires qui accompagnent ou réalisent des actes à part entière » (Dostie, 2004, p. 47-48). Fischer (2006) parle d’items qui ont une fonction de gestion de la conversation (« conversation management »). De plus elle prend en compte la position de l’unité dans un tour de parole et le type d’énoncé auquel le marqueur est joint. Et surtout elle illustre son point de vue par l’analyse du marqueur okay dans trois positions : « turn-initiall», « turn-medially » et « turn-finally ». Selon Traverso, ces positions confèrent aux marqueurs discursifs les fonctions respectives d’ouvreur, de ponctuant et de conclusif. Ils sont alors des « indicateurs de la structure globale de l’interaction » (Traverso, 1999, p. 45). Béal (2010) utilise quant à elle le terme de régulateurs car ils peuvent manifester la propension à « l’écoute, l’attention et l’engagement dans l’interaction » (Béal, 2010, p. 113). Ils se caractérisent par des interventions de l’interlocuteur qui ne perturbent pas le locuteur en place comme oui, hmm, d’accord ou ok.

Les mots coréens eong, eum ou encore eo sont rangés dans la classe de mots coréenne des interjections. Selon le contexte, ils correspondent à ah, hm et heu en français. La recherche linguistique coréenne sur ces marqueurs est assez récente et certains chercheurs coréens (Jeon, 2009 ; Nam & Cha, 2009) les identifient à des marqueurs discursifs. Han & Yang (2011, p. 244) considèrent également ces interjections comme des marqueurs discursifs mais ils ont choisi de les nommer « exclamations ». Dans une conversation, ces trois interjections eong, eum et eo peuvent assurer différentes fonctions sémantico-pragmatiques que ces auteurs ont divisées en trois : 감정 감탄사 (‘exclamation d’émotion’), 의지 감탄사 (‘exclamation de volonté’) et 형식 감탄사 (‘exclamation d’apparence’). L’exclamation d’émotion exprime toutes les émotions subjectives (gêne, tristesse, joie, inquiétude, empathie, encouragement, etc.). L’exclamation de volonté permet au locuteur de répondre intentionnellement aux sollicitations de son interlocuteur et ok comme marqueur d’accord en est un bon exemple. Enfin, l’exclamation d’apparence est prononcée de façon anodine afin d’attirer l’attention ou signifier l’écoute, la compréhension, l’hésitation, la réflexion, etc. Ces derniers s’apparentent assez bien aux marqueurs d’interaction définis par Dostie (appel à l’écoute, d’écoute et balisage).

Dans le Standard Korean Language Dictionary, le mot ok est référencé sous sa forme phonétique 오케이 (okei) et il signifie l’accord, ‘tout est résolu’ et la position ‘pour’. Toujours selon ce dictionnaire, le mot ok entre dans la catégorie des mots étrangers. C’est sans doute la raison pour laquelle le National Institute of Korean Language propose de lui préférer les mots coréens 그래 (geurae) et 좋아 (joha). Dans son article « The pragmatics of the discourse particle kuray in Korean », Lee (1996) fait état de l’utilisation de geurae (qui est romanisé kuray dans la traduction en anglais du titre) comme particule discursive. Nous pouvons dire que la recommandation du National Institute of Korean Language est suivie, car geurae est très largement répandue en Corée du Sud au détriment de la forme coréenne okei. Notons toutefois que le mot ok est utilisé sous sa forme occidentale surtout par les jeunes.

3. Méthodologie et corpus d’analyse

Notre recherche est basée sur la description de l’activité d’enseignement et d’apprentissage du FLE exercée dans la classe entre enseignants français et apprenants coréens. Pour ce faire, il est indispensable de recueillir des données empiriques et authentiques. Ainsi les situations choisies ne sont pas orchestrées par le chercheur afin de respecter les pratiques sociales des participants (Mondada, 2005). C’est dans ce cadre que l’on trouve des situations « naturelles » dans le sens d’un corpus non construit artificiellement par le chercheur (Traverso, 2008). Nous suivrons par ailleurs la méthode empirico-inductive qui selon Blanchet (2000, p. 29) conduit le chercheur à tenter de « développer une compréhension des phénomènes à partir d’un tissu de données, plutôt que de recueillir des données pour évaluer un modèle théorique préconçu ou des hypothèses à priori ». Ainsi notre étude de cas consiste à décrire et analyser les interactions pédagogiques en nous intéressant aux marqueurs discursifs et plus particulièrement au marqueur discursif ok. Pour cela, nous tenterons de classer toutes les itérations de ce marqueur ok selon les fonctions sémantico-pragmatiques que nous aurons identifiées. Nous présenterons dans cet article les cas qui nous semblent les plus représentatifs de chacune de ces fonctions en proposant une analyse basée sur la transcription de ces séquences. Chaque passage en langue coréenne sera transcrit en hangul (alphabet coréen) avec une traduction mise entre parenthèses. Cependant nous ne donnerons pas une traduction systématique des marqueurs discursifs car nous leur préférons une romanisation (ainsi que pour les prénoms et les noms de villes coréennes) selon le système de romanisation du gouvernement sud-coréen. L’analyse proposera des équivalents français selon le contexte.

Nous avons donc constitué un corpus spécifique riche en interactions pédagogiques autour d’une activité didactique concrète dans le domaine de l’enseignement et apprentissage du FLE : la production vidéo d’une interview conduite par des apprenants coréens. Nous avons nous-même fait un enregistrement vidéo de ce cours de conversation et transcrit tous les passages comportant des marqueurs discursifs. Les annotations des interactions para-verbales et non-verbales pourront étayer nos analyses. Quant à la phonétique et la prosodie, même si elles n’ont pas été traitées finement avec un logiciel spécifique, elles seront toutefois évoquées afin d’apporter des indices utiles dans l’analyse du mot ok.

Le corpus présente les caractéristiques suivantes :

  • Niveau des apprenants : 3ème année de licence dans le Département d’études françaises de l’Université nationale de Chungbuk à Cheongju en Corée du Sud.

  • Cours : cours de conversation de FLE.

  • Participants : un enseignant de FLE français natif (P) et 4 apprenants coréens : E1 Jiyoung, E2 Miran, E3 Seongmin et E4 Inhyeonk.

  • Activité pédagogique : filmer une interview ; un apprenant (E4) filme et les trois autres (E1, E2, E3) prennent tour à tour les rôles d’interviewer et interviewé. L’interview sera diffusée sur un blog que l’enseignant a créé.

Cette activité de 3ème année de licence est entièrement consacrée à l’enregistrement d’une interview. Ceci est possible car le nombre de participants est faible et parce que le travail de rédaction a été réalisé en amont dans le cours précédent. L’enseignant reste en retrait, et lorsqu’il intervient, c’est pour guider les apprenants en leurs rappelant les consignes.

4. Analyse qualitative

Pendant cette activité pédagogique qui dure une heure et demie, le mot ok est employé par les apprenants coréens près de trente fois. Nous nous servirons des définitions des particules discursives et des études existantes sur les marqueurs d’accord pour débuter notre analyse. Puis nous essaierons de voir comment la spécificité des locuteurs peut influencer leurs façons d’utiliser ces marqueurs.

4.1. Marqueur d’accord

Tout d’abord nous faisons appel à la théorie des actes de langage d’Austin (1970) et la catégorisation de Searle (1972) qui définit notamment les actes de langage de type directif. Dans un acte de langage directif, le locuteur enjoint son interlocuteur à réaliser une action avec un degré d’exigence qui peut aller de la simple suggestion à l’ordre. Nous présentons ici la réponse de l’interlocuteur avec un premier exemple de l’emploi du marqueur discursif ok.

(1)

Extrait 11

1

E1

pratiquer maintenant/

2

P

comment/

3

E1

(elle montre sa feuille de papier à P)

4

P

d’accord. il reste combien de page/ il reste combien de page en tout

5

E2

::: (eum) deux

6

P

ah d’accord. c’est suffisant. donc c’est bon la vidéo il ne faut pas que

7

ce soit plus de trois minutes

8

E1

::: (eong) (regarde P et hoche la tête)

9

P

il faut que ce soit court parce que les gens ils regardent sur internet

10

si c’est trop long si ça charge ils ne regardent pas =

11

E1

 =ok = (regarde P et hoche la tête)

12

P

 =donc il faut que ce soit plus court

13

E1

(geste avec la main pour signifier 'plus court' en regardant E2)

Dans cet extrait, l’enseignant utilise par trois fois la formule syntaxique « il faut que... » ou « il ne faut pas que... » aux lignes 6, 9 et 12. Cette formulation introduit une injonction directive (‘les apprenants ne doivent pas réaliser une interview trop longue’) mêlée à une affirmation assertive sur un fait (‘les gens ne regardent pas si la vidéo est trop longue’). Nous pouvons dire que globalement l’acte illocutoire est directif et que c’est une consigne destinée à la classe pour l’exécution de l’activité pédagogique. En effet, après s’être penché sur la feuille que lui tendait l’apprenant E1 à la ligne 3, l’enseignant s’est redressé et a pris du recul à la ligne 6 pour énoncer sa consigne à l’ensemble des apprenants. L’apprenant E1 qui a initié cette séquence signifie à chaque fois sa réponse, soit avec le marqueur discursif coréen eong à la ligne 8, soit avec le marqueur discursif ok à la ligne 11, soit avec un geste iconique à la ligne 13. Notons que dans la grammaire coréenne les marqueurs discursifs comme eong sont classés dans la classe de mots des interjections et peuvent revêtir plusieurs sens selon le contexte ; puisque E1 regarde l’enseignant en hochant la tête nous pouvons supposer qu’il s’agit ici d’une « exclamation de volonté » qui exprime l’accord avec ce qui est dit et que l’on pourrait traduire par ah. Puis E1 emploie le mot ok, que l’on peut interpréter comme l’expression de la compréhension de la consigne. Ces deux marqueurs discursifs sont prononcés de la même façon, en regardant l’enseignant et en hochant la tête. Et enfin E1 se retourne vers E2 en lui adressant un geste qui signifie ‘plus court’. Ces trois réponses montrent une progression de la réponse de E1 : tout d’abord la compréhension et l’accord avec ce qui est dit, formulé par le marqueur discursif coréen eong prononcé pour elle-même, puis l’utilisation du marqueur discursif exolingue ok, adressé à l’enseignant comme une traduction du mot coréen utilisé précédemment, pour lui signifier clairement qu’elle a compris la consigne, et enfin la réponse à l’acte illocutoire avec le geste qui réalise la demande ‘faire plus court’.

Nous avons relevé une séquence similaire introduite par la même formule syntaxique il faut : de la même façon, l’acte illocutoire de l’enseignant « Il faut être plus naturel » a pu être interprété comme directif et a conduit, avec la même force illocutoire, l’apprenant à utiliser le marqueur discursif ok comme promesse de paraître plus naturel lors de l’interview. Mais l’utilisation de la formule syntaxique « il faut » ne traduit pas systématiquement un ordre ou une forte suggestion. Nous allons voir dans l’extrait 2 que le caractère directif de cette formule est parfois moins évident.

(2)

Extrait 2

1

E1

청주 충주 (Cheongju Chungju) ce sont les villes différentes/

2

P

oui il faut::: il faut faire attention.

[Chungju et Cheongju

3

E1

[Chungju et Cheongju

4

P

il faut que l’on entende::: il faut que les Français puissent:::

5

il faut que les Français puissent entendre la différence

6

E1

ok = (hochement de tête)

7

P

 =hein/

8

E1

(parle en coréen)

Dans cet extrait 2 comme dans l’extrait 1, l’acte de langage du locuteur semble directif car il est introduit par la formule syntaxique il faut que... à la ligne 4. Mais ici l’acte illocutoire de l’enseignant a une valeur moins directive que dans l’extrait 1 et le locuteur semble plutôt requérir l’approbation de son interlocuteur sur l’assertion selon laquelle les Français ne comprennent pas le coréen. En effet, l’enseignant semble apprécier l’effort de prononciation de l’apprenant E1 puisqu’il commence son premier tour de parole à la ligne 2 par « oui il faut... ». Il continue en reprenant l’énonciation des deux villes coréennes en chevauchement avec l’apprenante, preuve qu’il adhère à sa prononciation. Et pour finir la séquence, à la ligne 7, il semble chercher son approbation avec le mot « hein ». Dans ce contexte il en résulte que le marqueur discursif ok employé par l’apprenante peut être interprété comme un simple marqueur d’accord. La force illocutoire de l’acte de langage de l’enseignant est moins importante que dans l’extrait 1 car il n’entraînera aucune autre action de la part de l’apprenant, si ce n’est un hochement de tête.

Nous avons constaté dans notre corpus que cette fonction de sollicitation d’approbation est très fréquente. Le locuteur ne demande pas une réponse explicite, au contraire, ce genre d’énoncé appelle une réaction d’assentiment verbale ou gestuelle. La réaction verbale peut être une simple affirmation par oui, d’accord ou ok, ce que Traverso appelle un « accusé de réception », signalant que l’attention du locuteur est acquise par l’interlocuteur (Traverso, 1999, p. 41). Une réaction gestuelle d’approbation peut se comprendre, par exemple, avec un simple hochement de tête, que nous avons trouvé à de nombreuses reprises dans notre corpus.

4.2. Marqueur d’interaction

Nous venons de voir que le marqueur ok n’est pas systématiquement porteur d’un sens littéral d’accord ou d’acquiescement. Il peut aussi signifier l’attention de l’interlocuteur envers son locuteur, l’encourager à continuer ou au contraire l’inciter à terminer la séquence. Cette notion de marqueur d’interaction (décomposé en marqueur d’écoute, d’appel à l’écoute et de balisage) a été développée par Dostie (2004). Comme proposé par Traverso (1999), nous supposons que la fonction du marqueur d’interaction ok varie selon sa position dans le discours : en position initiale, il peut signifier la reprise d’une interaction ; au milieu d’un échange, c’est un marqueur d’écoute ou d’appel à l’écoute ; en fin de séquence, il signifie la volonté de clore l’échange.

(3)

Extrait 3

1

E3

(parle en coréen)

2

E2

(parle en coréen) =

3

P

= ah::: il faut noter::: ah::: oui voilà::: voilà voilà après Seongmin:::

4

voilà::: voilà coupez (regarde le papier de E1)

5

E3

3번 그 다음에 하면::: (après le numéro 3 et ensuite si on fait cela)

6

E2

이거 한 다음에:::내가 3번 먼저 할게::: (après avoir fait cela, je ferai

7

d’abord le numéro 3)

8

E1

ok = ok = ok (regarde son texte)

9

E4

지금 누구 차례야/ (c’est à qui le tour ?)

10

E2

지금 지영이 (maintenant c’est Jihyoung)

11

E1

(lève un bras en regardant E4)

12

E4

그 다음/ (et après ?)

13

E2

그 다음이 저예요 (et après c’est moi)

Dans cet extrait, les apprenants se concertent et parlent en coréen entre eux. L’enchaînement rapide par trois fois du mot ok et le fait qu’E1 le prononce de façon non incarnée, les yeux dirigés vers sa feuille sans regarder ses interlocuteurs, peut faire penser qu’elle signifie ainsi qu’elle prend part à la conversation même si elle n’apporte pas un contenu propositionnel. Positionné en milieu de séquence, il semble être un marqueur d’écoute.

L’extrait suivant peut également être interprété comme un marqueur d’écoute mais il est un peu particulier car il traduit une incompréhension de l’apprenante.

(4)

Extrait 4

1

ES

(discutent en coréen entre étudiants)

2

P

tu veux devenir pâtissière et tu étudies le français pour devenir

3

pâtissière/ (regarde E2)

4

E2

/ (eong) (regarde P)

5

P

tu::: tu veux devenir pâtissier/ =

6

E2

 = ok (regarde P)

7

P

tu veux::: tu apprends le français pour devenir pâtissière/

8

E2

::: (eum) ok::: ::: (eum) oui::: (regarde P)

9

P

heu::: quel::: quel lien entre le français et la pâtisserie/

10

E2

::: = (eo)

11

P

 = parce que quand on voit le pâtissier normalement

12

on étudie la cuisine/

13

E2

oui::: mais:::

14

P

et tu étudies la cuisine/ =

15

E2

 = non

16

P

non tu étudies le français c’est bizarre hein

17

E2

oui (rire)

18

(05’)

A l’observation du début de la vidéo, on s’aperçoit qu’E2 ne prête pas attention à la question de P et qu’elle continue à préparer sa tâche pour l’activité en commun, les yeux rivés sur sa feuille. Si bien qu’à la question complexe formulée par l’enseignant à la ligne 2 elle réplique par un étonnement « eong » avec l’intonation montante en regardant P. Ce marqueur discursif coréen est une exclamation d’étonnement que l’on peut traduire par hein ?. En effet, E2 semble surprise, elle n’a pas eu le temps de formuler sa question en français et ceci traduit manifestement le besoin d’une réitération de la question. Interprétant cet acte de langage comme une question ouverte, P se sent obligé de simplifier sa question en l’articulant en deux parties « tu veux devenir pâtissière » et « tu apprends le français pour devenir pâtissière ». Mais à chaque fois (lignes 6 et 8), l’apprenant E2 ponctue ces deux questions par une réponse inappropriée avec le marqueur discursif ok. La première occurrence du marqueur ok est immédiate et évasive et peut être interprétée comme une invitation à continuer ; nous pouvons la qualifier de marqueur d’écoute même si paradoxalement elle est la conséquence d’un manque d’attention ! La seconde occurrence du marqueur ok semble être un marqueur d’accord. Elle est encadrée du marqueur discursif coréen eum, qui traduit une hésitation et que l’on peut classer dans la catégorie des exclamations d’apparence : l’apprenante semble prendre conscience de sa méprise et de l’inadéquation de sa réponse. Finalement E2 accomplit l’acte de répondre à la question en disant « oui » tout en modulant sa réponse par un allongement du oui (« oui::: »), apparemment pour signifier un doute. Ce sentiment d’hésitation est renforcé par l’emploi, à la ligne 10, d’une autre exclamation d’apparence « eo » que l’on peut traduire par heu. Cette réponse formelle autorise P à passer à une autre question en ligne 9 même s’il est permis de douter de la bonne compréhension de E2 à la première question.

Les marqueurs discursifs ok sont ici marqueur d’interaction d’écoute (Dostie, 2004), accusé de réception (Traverso, 1999) ou bien marqueur d’accord employé à mauvais escient et qui traduit une incompréhension. Delahaie constate que dans le contexte de l’apprentissage du FLE « l’emploi souvent maladroit des marqueurs d’accord est en partie responsable de l’impression de raideur et parfois d’étrangeté que dégage leur manière de soutenir une conversation. » (Delahaie, 2009, p. 17). Dans ce contexte, on en viendrait même à penser que la première occurrence du marqueur ok n’a pas été prononcée par E2 pour inviter l’enseignant à poursuivre son raisonnement mais plutôt pour stopper l’interrogatoire, à la manière d’un élève qui tente de se soustraire à l’attention de l’enseignant. Nous serions alors en présence d’un marqueur conclusif dont l’acte illocutoire n’aurait pas été réalisé puisqu’il ne se situe pas en fin de séquence. Et en effet, l’enseignant ne l’entend pas ainsi puisqu’il poursuit l’interaction pédagogique.

4.3. « Marqueur d’émotion »

Le deuxième ok de l’extrait précédent ne servirait-il pas à l’apprenante à préserver sa Face, au sens explicité par Goffman (1974) ? En Corée, la notion de Face est connue sous le nom de Chemyeon. Ce concept est complexe car il empiète sur deux sphères : la sphère individuelle et la sphère sociale coréenne. Lim (1994) insiste sur son aspect social qui est lié au désir de gagner l’approbation d’autrui non pas en tant qu’individu mais comme occupant une position sociale. Dans notre exemple précédent, l’apprenante semblait ne pas comprendre ce que lui disait l’enseignant et pouvait être tentée de clore l’échange pour mettre fin à une situation embarrassante. C’est pourquoi nous proposons de définir le marqueur ok comme un « marqueur d’émotion ». Voici un autre extrait révélateur de ce type de marqueur d’émotion, comme l’empathie.

(5)

Extrait 5

1

P

je suis née

2

E2

je suis née

3

P

oui je suis née je suis née le:::

4

E2

je suis née le vingt-trois mille neuf cent:::

5

P

le vingt-trois quoi/

6

E2

le vingt-trois/

7

P

oui/ le vingt-trois mille neuf cent::: le vingt-trois mai le vingt-trois avril

8

le vingt-trois janvier le vingt-trois =

9

E2

ah janvier/

10

P

oui janvier/

11

ES

(rire)

12

E2

le vingt-trois janvier::: mille neuf cents quatre-vingt douze

13

je suis née le vingt-trois::: (rire) 어떡해 (comment je peux faire !) ok/

14

(05’)

15

E4

(commence à filmer)

16

E2

je suis le vingt-trois::: (rire) je suis née::: (rire)

17

ES

(rire)

18

E4

끊을까/ (on arrête ?)

19

E2

끊어요/ (tu peux arrêter la caméra) (regarde E4)

20

E1

미란이 두 번 (Miran t’as fait deux fois) (regarde son texte)

21

E2

아/ 큰일났다 (ah c’est catastrophique !) je suis née le vingt-trois janvier

22

mille neuf cent quatre-vingt douze

23

E1

(eong) = ok (regarde E2 en souriant)

24

(05`)

25

E2

je suis née le vingt-trois janvier mille neuf cent quatre-vingt douze

Dans cet extrait on assiste à la tentative de l’apprenante E2 de prendre le rôle d’interviewée. Elle bute plusieurs fois sur la difficulté à prononcer sa date de naissance, semble hésiter, se décourager et se remotiver pour enfin réussir. Comment réagissent les autres apprenants ? Ils rient (lignes 11 et 17), E4 propose d’arrêter de filmer (ligne 18) et E1 s’impatiente « Miran t’as fait deux fois » (ligne 20). E2 verbalise alors cette tension en déclarant à la ligne 21 en coréen « Ah c’est catastrophique ».

Le dénouement s’opère lorsqu’E2 réussit enfin à dire sa date de naissance sans anicroche. E1 la félicite alors en utilisant le marqueur discursif coréen eong, qui semble valider l’énonciation correcte (ligne 23) d’E2. Cette interjection coréenne peut être classée dans la catégorie des exclamations d’émotion exprimant une émotion positive de compliment et d’encouragement. Et surtout, E2 ajoute le marqueur discursif ok en affichant un franc sourire à l’intention de E1, conférant ainsi à ce marqueur discursif son caractère émotionnel. Ici il ne s’agit ni d’une réponse ni d’une question mais plutôt d’une exclamation servant à complimenter E2 et à l’encourager à reprendre l’interview, comme le pendant heureux à la tension précédente. Ces deux marqueurs sont prononcés dans un enchainement rapide avec la même intensité émotionnelle. Ces deux exclamations laudatives sont toutes les deux « une appréciation valorisante réciproque » (Cosnier & Brunel, 2012, p. 81) qui a pour fonction de préserver la Face d’E2. En mitigeant les actes menaçants qui ont tendu la situation précédente, E1 évite de heurter la sensibilité d’E2 au cours de l’activité interactionnelle. Le marqueur discursif ok semble donc signifier un encouragement ou un compliment pour l’interlocuteur E2, mais il permet par la même occasion d’adoucir le positionnement du locuteur E1.

Quant à la première occurrence du marqueur ok à la ligne 13, on peut imaginer que l’apprenante le prononce pour se donner du cœur à l’ouvrage, comme une sorte d’encouragement pour elle-même afin d’exorciser ses doutes sur sa propre capacité à réussir l’interview – en effet elle s’interroge en coréen « comment je peux faire ». De marqueur émotionnel, ok devient une injonction à réussir en recommençant la prise de vue. Elle associe forcément les autres apprenants à sa proposition puisqu’il faut que l’un filme et l’autre l’interviewe. Le marqueur ok devient un acte de langage portant une force illocutoire d’exhortation. Il introduit une transition discursive, suivie d’un silence qui initie une nouvelle séquence.

4.4. « Marqueur de proposition »

Comme Kerbrat-Orecchioni (2008) le démontre dans son ouvrage, les actes de langage ne sont pas conçus de la même manière selon les cultures. Dans une conversation en langue étrangère, les apprenants coréens peuvent être influencés par leur langue maternelle et leur répertoire socioculturel, ce qui génère parfois des interférences. Dans notre corpus, nous pensons que certaines occurrences du mot ok sont utilisées dans un cadre syntaxique spécifique. En coréen, les terminaisons verbales servent, entre autres, à exprimer le mode. La terminaison verbale conclusive 을까요 permet d’exprimer la proposition, de la part du locuteur, de faire quelque chose avec l’interlocuteur tout en lui demandant son avis. C’est une sorte de proposition injonctive mais qui ne correspond pas pleinement à l’impératif du français, elle corrèle le locuteur à ses interlocuteurs dans le but de les faire réagir (pour obtenir une acceptation ou un refus) et participer à une cause commune pour qu’une situation change. Nous allons voir dans l’extrait suivant comment le locuteur mêle cette stratégie syntaxique à une stratégie discursive afin d’inciter le récepteur au changement.

(6)

Extrait 6

1

E4

그냥::: 하나씩 끊으면 되지 않나/ (on ne peut pas couper

2

scène par scène ?)

3

E1

그냥 하나씩 끊을까요/ (je vous propose de couper scène par

4

scène ?) = ok = ok (regarde E4)

5

(05`)

Cet extrait met en œuvre ce mode syntaxique spécifique du coréen. E4 pose une question « On ne peut pas couper scène par scène ? » à la ligne 1. E1 reprend la question mais la modifie en utilisant la terminaison verbale 을까요 qui sert à faire une proposition tout en demandant à l’interlocuteur son avis. Le choix de cette terminaison verbale transforme ainsi la question de E1 en proposition qui, si elle est acceptée par les autres interactants, devient un acte réalisé. Le marqueur discursif ok s’inscrit dans ce même processus et enjoint les autres apprenants à réaliser l’acte illocutoire défini par E1. Si E1 n’avait pas repris l’interrogation de E4 à son compte en la transformant en proposition, le marqueur ok aurait pu avoir valeur de marqueur d’accord en réponse à E4. Mais positionné juste après cette proposition, on peut estimer qu’il prend lui-même cette valeur illocutoire et devient un « marqueur de proposition ». E1 a combiné les stratégies syntaxique et discursive pour que son acte soit réalisé.

L’extrait suivant va nous montrer que le marqueur discursif ok peut porter à lui seul la notion de proposition.

(7)

Extrait 7

1

(07’)

2

E2

(murmure le texte) ok/ (fait le geste métaphorique ok avec la main)

4

E4

(reprend la caméra)

5

(10`)

6

E2

moi, je voudrais devenir pâtissière alors j’ai décidé d’étudier la France

7

le français et::: de faire mon étude::: (rire) (parle en coréen)

Après un silence de sept secondes à la ligne 1, E2 répète son texte en le murmurant une dernière fois puis semble être prête à reprendre l’activité, c’est-à-dire l’interview. Pour le signifier aux autres apprenants, elle utilise le marqueur discursif ok accompagné d’un geste de la main qui est le geste co-verbal communicatif métaphorique (Cosnier, 1982 ; McNeill, 1992) qui signifie ok. Elle adresse ce geste à l’apprenant E4 qui filme. Cette occurrence du marqueur discursif ok est en position initiale de la nouvelle séquence et marque une reprise de l’interaction d’E2 avec les autres apprenants. En cela, il peut être considéré comme un marqueur d’interaction défini précédemment. Mais l’énonciation du marqueur discursif ok à ce moment-là du discours a aussi une valeur performative : après une phase d’entrainement, il signifie l’intention d’E2 de recommencer l’interview. L’acte illocutoire est compris par les interlocuteurs grâce au contexte, d’autant plus que leur attention a été captée par le geste co-verbal communicatif émis par E2, et il est réalisé puisque E4 reprend la caméra et filme. Le locuteur n’a pas utilisé la terminaison conclusive exprimant la proposition, ni de verbe au mode exhortatif, c’est la force illocutoire du marqueur de proposition qui a convaincu les participants à l’interaction de réaliser l’acte. Évidemment, cela a été possible parce que les participants à l’interaction connaissaient le contexte, l’intention du locuteur était lisible et tous avaient le même intérêt à réaliser l’action.

5. Résultat et synthèse

Nous avons analysé l’emploi du marqueur discursif ok par quatre apprenants coréens pendant un cours de conversation du FLE. L’activité pédagogique proposée par l’enseignant français natif consistait en la réalisation d’une interview filmée. La transcription des passages contenant les occurrences du marqueur discursif ok a permis d’en révéler les différentes utilisations. Sur les vingt-neuf occurrences du marqueur discursif ok constatées, la majorité (seize) sont des marqueurs d’accord, trois sont des marqueurs d’interaction, deux des marqueurs d’émotion et quatre des marqueurs de proposition. Enfin, la nature de quatre occurrences n’a pas pu être tranchée. Ce dernier point illustre bien le fait qu’il est difficile de percevoir avec certitude la nature de toutes les interactions, le marqueur discursif ok pouvant contenir simultanément plusieurs nuances, comme c’est d’ailleurs le cas de beaucoup de marqueurs discursifs. Nous pouvons cependant proposer quelques indices qui augurent de l’emploi de tel ou tel type de marqueur.

  • Ok comme marqueur d’accord est le plus prolifique dans notre corpus sans doute parce que c’est son sens premier. Nous constatons qu’il apparaît souvent après un acte directif de l’enseignant. Certes, si ce dernier interagit le moins possible avec les apprenants afin de les laisser travailler par eux-mêmes, il intervient cependant pour donner des consignes. Et il semble cohérent que les apprenants lui signifient qu’ils ont bien compris et qu’ils tiendront compte de ses remarques. D’autres indices accompagnent le marqueur discursif ok et nous confortent dans notre choix de le ranger dans la catégorie des marqueurs d’accord : le marqueur discursif coréen eong qui signifie parfois l’accord, le hochement de tête ou le geste illustrant l’action à réaliser – preuve que la demande a été comprise.

  • Ok comme marqueur d’interaction intervient sur des échanges dialogiques comme continuateur du discours entre l’apprenant et l’enseignant ou entre apprenants. Dans nos exemples les indices révèlent paradoxalement plutôt un manque d’attention : regard détourné vers une autre activité (E2 regarde sa feuille) ou réponse évasive révélatrice d’une incompréhension.

  • Ok comme marqueur d’émotion s’accompagne souvent d’une verbalisation de l’émotion ressentie par le locuteur (inquiétude : « comment je peux faire ») ou d’une interjection (admiration : « eong » ou hésitation « eum::: ») qui sont exprimées en coréen, peut-être parce que, justement, les émotions ont pris le dessus sur le langage.

  • Ok comme marqueur de proposition peut venir en complément d’une structure syntaxique exprimant la proposition et dont la terminaison conclusive est 을까요, mais il peut aussi s’en affranchir en s’accompagnant d’un geste adressé à l’interlocuteur (geste co-verbal métaphorique ok).

Parmi les petits mots structurant le discours, il y a les connecteurs textuels qui gèrent l’articulation des propositions et il y a les marqueurs discursifs qui gèrent l’interaction et sont des facilitateurs de compréhension. Nous avons analysé le marqueur ok comme un marqueur discursif polyvalent. Après analyse de ses occurrences dans notre corpus, nous avons retenu des différentes études scientifiques actuelles deux fonctionnements dans lequel il s’est illustré : la fonction illocutoire comme marqueur d’accord et la fonction régulatrice comme marqueur d’interaction. Mais il nous semble que ce marqueur discursif est polysémique car il offre parfois des nuances au-delà du simple accord ou de la gestion de l’interaction. C’est pourquoi nous avons introduit les notions de « marqueur d’émotion » et « marqueur de proposition ». Le marqueur d’émotion contient un sens implicite qui permet d’exprimer des sentiments subjectifs comme l’empathie, l’encouragement ou au contraire la peur. Le marqueur de proposition contient une force illocutoire qui pousse les interactants à agir. Les interactions mettant notamment en scène des apprenants coréens, nous émettons l’hypothèse que ces deux fonctions trouvent en partie leur origine dans la langue coréenne. Le Chemyeon, qui est la Face coréenne (au sens de Goffman), est le principal moteur du marqueur d’émotion. Et la structure syntaxique du coréen, avec la terminaison conclusive de proposition, trouve sa déclinaison dans le marqueur de proposition.

6. Conclusion

Les apprenants coréens de notre corpus se retrouvent dans un terrain particulier constitué d’un site (Université en Corée), d’une activité commune (activité pédagogique) et d’un but commun (apprendre le français) (Traverso, 2008, p. 314). Ce terrain présente donc la particularité de mettre en contact deux langues. Certes ce corpus est restreint et nous ne pouvons pas considérer ses apprenants coréens comme étant représentatifs de tous les apprenants coréens, ni ne pouvons conclure à des tendances générales. Cependant les interprétations que nous avons faites à partir d’extraits mettent en lumière l’importance que jouent les marqueurs discursifs au sein de la compétence discursive des apprenants coréens lorsqu’ils doivent s’exprimer en français.

L’enjeu de cette recherche est de voir comment les apprenants coréens emploient le mot ok dans un contexte francophone. Même si le mot ok est utilisé en Corée comme beaucoup d’autres mots issus de la culture occidentale et plus particulièrement américaine, il est cependant peut-être moins utilisé que d’autres mots américains désignant des produits d’importation tels que Poketball. En effet il est plus aisé d’intégrer le lexique coréen quand le mot désigne une nouveauté que d’investir le champ discursif coréen avec une notion déjà largement couverte, comme c’est le cas avec les mots geurae, joha ou araseo, qui signifient l’accord et que l’on peut interpréter respectivement par ‘c’est ça’, ‘c’est bien’ et ‘d’accord’. Dans notre corpus d’enseignement du FLE, nous n’avons trouvé aucune occurrence de ces mots très utilisés en Corée, peut-être parce qu’ils sont issus de la classe de mot des verbes, alors que nous avons pu constater quelques incursions des interjections eong, eum et eo. Les apprenants coréens semblent avoir préféré aux mots coréens signifiant l’accord le mot ok qu’ils ont pu estimer faire partie d’un lexique exolingue partagé avec l’enseignant français.

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Notes

1 Conventions de transcription : Return to text

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References

Bibliographical reference

Shin-Tae Kang, « Emploi du marqueur ok par des apprenants coréens en classe de langue », Lexique, 25 | -1, 227-242.

Electronic reference

Shin-Tae Kang, « Emploi du marqueur ok par des apprenants coréens en classe de langue », Lexique [Online], 25 | 2019, Online since 01 décembre 2019, connection on 19 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/lexique/450

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Shin-Tae Kang

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