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Et mon âme se relevait et flottait sur tous les visages, et je songeais que les autres rivières pouvaient se contorsionner, changer de lit, de courant, ce que je désirais c’était une petite vie en sourdine et sans bouillons, ici à Fond-Zombi, sous un même toit et un même homme et entourée de visages dont les moindres remous me seraient perceptibles, tels des frissons sur l’eau (Simone Schwartz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle).

Pendant longtemps, nous – Alice et Thomas –, avons parlé de nos mondes émotionnels dans l’intimité de notre amitié ; on les tissait avec nos recherches ; on les tissait à partir de nos vécus ; on agrégeait émotions, vécus et recherches d’une manière qu’on n’avait jamais vue auparavant. Et puis la revue Mosaïque nous a proposé de diriger un numéro. Ce fut l’occasion d’explorer nos intuitions sur la relation entre émotions et fabrique du savoir. On l’a constaté en s’aventurant sur le sujet, cette relation occupe théoriquement de nombreux travaux depuis trois ou quatre décennies, mais peu de chercheur·euses identifient et explicitent concrètement ses implications dans leurs travaux. Envisagé comme un laboratoire transversal et pluridisciplinaire, le présent dossier examine dans une perspective pratique le rôle heuristique qu’un rapport réflexif aux émotions peut permettre d’engager dans la recherche, et l’explore à l’échelle de l’intimité des jeunes chercheur·euses qui y ont contribué.

D’où parlent les chercheur·euses ? La formule de notre appel à contributions visait d’emblée à inscrire notre propos dans le sillage des épistémologies du savoir situé. Les études de genre et les études postcoloniales travaillent depuis plusieurs décennies des problématiques qui forcent les chercheur·euses à se positionner par rapport à ce qu’iels étudient. Les sets de données deviennent clivants, dangereux, ils mettent en péril les grands récits : la chimère de la production d’un savoir scientifique axiologiquement neutre, formulé depuis un non-lieu idéel, apparaît dans toute son ampleur (Stengers, 1997). Ce sont les épistémologies féministes américaines, soutenues par la philosophie des sciences, qui s’emparent peut-être le mieux de la question. Sandra Harding (1986) travaille la notion d’objectivité forte à travers la standpoint theory : le meilleur moyen de tendre à l’objectivité – qui jamais n’est absolue – est d’adopter de manière assumée une attitude réflexive par rapport à son lieu d’énonciation. Donna Haraway, via la théorie des savoirs situés, développe pour sa part une définition plus radicale de la notion de point de vue : toujours ancré dans une position sociale (genre, relations de pouvoir, culture…), il est aussi incarné dans un corps doté de besoins, d’affects et d’appendices technologiques divers. En postulant que le corps, tout comme les outils d’observation, définit aussi les résultats d’une étude – autant pour les sciences humaines et sociales que pour les sciences dites dures –, elle élargit les critères sur lesquels doit porter notre réflexivité de chercheur·euses. Selon Haraway, tout savoir est encorporé, et résultat d’une connexion partielle entre nous, chercheur·euses, et nos sujets de recherche. Ceux-ci sont dotés d’agentivité : ils n’existent pas dans une posture figée et passive, ni en attente d’être révélés ; ils nous résistent, nous touchent et nous font donc évoluer nous-mêmes – le sujet chercheur n’est pas une entité stable (Haraway, 2007 [1988]). Sadjo Paquita, contributrice du numéro, synthétise les travaux pionniers du black feminism, qui rendent l’ensemble de ces questions particulièrement évidentes compte tenu de la charge politique et émotionnelle que leurs recherches impliquent. Dans son article, elle fait le bilan des méthodes développées dans ce domaine d’étude, notamment à propos du concept de connivence raciale, à partir de son terrain sur les femmes infirmières racisées en Amérique du Nord.

D’où parlent les chercheur·euses ? Dans une rhétorique encore dualiste, on aurait tendance à répondre : depuis leur tête, lieu de l’esprit et des idées, plutôt que depuis leur cœur ou leur ventre, centres névralgiques des mondes émotionnels. Souvent associé aux épistémologies du point de vue dans la remise en question de l’objectivité scientifique, le tournant affectif désigne l’ensemble des recherches en sciences humaines, sociales et cognitives qui, dès les années 1990, s’attachent à déconstruire la dichotomie entre raison et émotions qui fonde la conception occidentale de la connaissance (Petit, 2022 : 19-23). Il s’agit là de penser ces deux pôles dans un continuum. C’est cet axe qu’explore François Chanteloup, dont la contribution au numéro retrace la quête d’une bonne focale dans sa relation à son sujet de recherche en littérature – portant sur l’écrivain Gustave Roud, entre implication émotionnelle jugée excessive et intellectualisation anesthésiante. En s’inspirant des travaux de Baptiste Morizot, il envisage la recherche comme un pistage mobilisant sans hiérarchie les affects, les sensations, l’imagination et l’intellect. Dans un tout autre registre, Louis Jarrige décrit dans sa contribution son implication en tant que masseur apprenti en Thaïlande, dans le cadre de sa recherche portant sur cette pratique, envisagée dans la perspective anthropologique des techniques du corps. Son apprentissage lui donne progressivement accès à une épistémologie encorporée du savoir qui déplace les frontières entre deux dualités centrales de nos espaces académiques : pratique et théorie, d’une part ; sentir et connaître, de l’autre.

C’est dans ce cadre théorique et épistémologique que nous inscrivons le paramètre émotionnel, celui d’une perspective émotionnellement située dans la recherche. Nous partons du postulat que nos mondes émotionnels, c’est-à-dire nos émotions, leur manifestation et la réflexivité qu’on leur porte en fonction de réservoirs expérientiels ancrés dans nos corps, nos histoires et nos contextes spécifiques (Barrett, 2017), conditionnent notre accès aux connaissances ainsi que nos pratiques de chercheur·euses. Le choix d’un sujet de recherche, les questions que nous décidons de lui poser, les alliés théoriques que nous mobilisons, les manières dont nous lisons nos textes, collectons nos données et présentons nos résultats : l’ensemble du processus de production et de restitution d’un savoir est enchevêtré, plus ou moins consciemment, avec les flux émotionnels qui nous traversent (Petit, 2022). Les émotions peuvent par exemple constituer des biais aveuglants et nous cantonner dans certaines positions critiques : je suis tellement en colère que je n’arrive pas à aborder ce set de données autrement que pour justifier ce que je ressens ; j’ai peur de m’ouvrir à cette idée car elle heurte ce que mon système tient pour impensable, elle déclenche en moi une réaction de défense instinctive. On peut aussi les concevoir comme des radars heuristiques, dans une modalité tantôt désagréable : mon anxiété se manifeste face à tel segment discursif et je dois prendre un temps pour élucider son origine – ce faisant, mon corps m’a indiqué une inflexion intellectuelle avant que je la conscientise ; tantôt positive : la curiosité et la joie nous mettent sur la voie d’affinités en recherche. La contribution d’Allen Wander retrace bien ce phénomène. De la déception et du découragement ressentis face à certains travaux académiques sur la neurodivergence à l’enthousiasme lors de la découverte de Haraway, ses émotions ont systématiquement participé à la reconfiguration de sa boîte à outils méthodologique et conceptuelle : le choix de l’autoethnographie l’amène à formuler le concept d’imparenté neuroqueere, décrit dans son article.

Nous considérons que ce rapport émotionnel à la recherche constitue un paramètre d’une importance décisive, et nous constatons que les travaux du tournant affectif sont loin d’avoir véritablement infusé dans les méthodes des chercheur·euses en sciences humaines et sociales. L’ambition de notre laboratoire est de mettre ces propositions épistémologiques en pratique. Or, l’entreprise n’est pas évidente. Les idées de neutralité, de réfutabilité et de récursivité de la science, solidement ancrées dans notre rapport au savoir, sont mises en péril, bien que la visée finale de notre proposition soit paradoxalement d’améliorer l’objectivité des chercheur·euses. La manière dont nous continuons à communiquer nos résultats pose également question : l’énonciation en nous, et plus largement l’épuration conventionnelle de toute trace de subjectivité dans les textes, altèrent la visibilité du caractère nécessairement situé de tout propos. Le paramètre émotionnel, traité sur un mode foncièrement transdisciplinaire, met par ailleurs en évidence les limites d’un système ancien, celui des disciplines, tel qu’il s’est constitué à partir du xixᵉ siècle. Au cours de l’élaboration du numéro, nous avons pu observer nettement où cela posait problème : les spécialistes qui ont opéré les évaluations des articles l’étaient en général pour les sujets de recherche des contributeur·ices ; un hiatus a donc parfois eu lieu à l’interstice entre ce que nous cherchions à faire affleurer dans les textes que nous leur soumettions – le paramètre émotionnel – et ce qu’iels cherchaient à évaluer dans lesdits textes – la conformité à des attentes proprement disciplinaires. Là réside un exemple d’inerties disciplinaires et institutionnelles de plus grande ampleur. Les démarches de la recherche-création tendent vers davantage de flexibilité quant à ces questions, autant sur l’articulation entre recherches académique et artistique qu’elles n'explorent que sur la portée proprement transdisciplinaire – voire extradisciplinaire qui en découle. Hala Habache s’inscrit dans cette approche et propose dans sa contribution au numéro une entrée par la conférence-performance. Elle présente ce médium, qui assume dans sa forme une plus grande part de subjectivité, comme mode de restitution du savoir permettant de laisser place aux émotions qui produisent du sens dans sa recherche, portant sur l’œuvre et les archives du cinéaste Jean Vigo.

Dans notre appel à contributions, nous avons proposé trois axes possibles de réflexion. (i) Questionner la présence et l’influence des émotions dans les lectures. Il s’agissait par exemple de déceler une tonalité émotionnelle particulière dans un héritage disciplinaire, un courant théorique ou un contexte socio-historique, et d’en mesurer les effets sur les cadres méthodologiques et les instruments d’analyse. Il était aussi possible d’identifier plus spécifiquement, chez un auteur ou une autrice, la façon dont certaines émotions peuvent exercer une influence notable sur ses résultats. C’est ce qu’a fait Madéni Claudel dans sa contribution en histoire de la philosophie. Elle analyse, chez Hegel, le trouble que dénote la place des philosophies orientales dans l’économie générale de sa cathédrale philosophique. Dans le sillage des travaux de Judith Butler, elle propose de repenser ce trouble comme « disposition affective scientifiquement contrôlée » pour réactualiser la lecture du philosophe à l’aune d’enjeux décoloniaux. (ii) Nous leur avons aussi proposé d’écrire sur la relation émotionnelle qu’iels entretiennent avec leurs sujets de recherche ou leur terrain ; de questionner le rôle de leurs émotions dans le déroulement de leur enquête, et ce en évitant le récit exclusivement biographique. Il s’agissait ici de souligner la valeur heuristique qu’une telle démarche réflexive engage pour l’avancée de la/leur recherche, et de proposer des références, des outils ou des cadres méthodologiques pour intégrer les perspectives émotionnelles. C’est cet axe qu’ont favorisé la plupart des contributeur·ices du numéro. Florian Besson, par exemple, explore la manière dont son rapport aux sources médiévales relatives aux croisades en Terre Sainte s’est transformé au regard du génocide palestinien. Cette irruption de l’émotion, d’abord paralysante, l’amène à envisager de nouveaux liens sensibles entre actualité et étude de sources anciennes et à interroger la portée éthique de sa posture d’historien. (iii) Enfin, nous leur avons laissé la possibilité de questionner notre proposition théorique, d’en pointer les limites et les écueils, de proposer d’autres cadres de réflexions pour penser l’articulation émotion-recherche – ou refuser de le faire –, en se situant vis-à-vis des réflexions épistémologiques du tournant affectif. Personne ne s’est aventuré dans cette direction.

À l’arrivée des propositions de contributions, plusieurs constats se sont imposés. Tout d’abord, l’appel a rencontré un vif succès : la piste que nous avons proposé d’actualiser est clairement l’un des axes que nos pairs cherchent à discuter actuellement ; il s’agit d’une thématique qui ne touche pas seulement un cercle restreint d’initié·es. La diversité des horizons géographiques et disciplinaires, des sujets de recherche, des approches et des profils témoigne aussi du fait qu’elle est foncièrement transversale. Nous avons néanmoins pu constater que les disciplines des sciences humaines et sociales ne se sont pas développées de manière égale par rapport à ces problématiques : les propositions étaient pour plus de la moitié ancrées en anthropologie ou en sociologie, qui sont plus enclines à analyser de façon réflexive les émotions qui se jouent dans les rapports interpersonnels liés à la nature de leur terrain. Les autres disciplines, en particulier l’histoire, les études littéraires et la philosophie, pourtant ciblées par la revue, semblent, sur la base statistique des propositions de contribution, mais aussi à partir des états de l’art que nous avons produits, plus rétives à s’aventurer sur ces questions. La contribution d’Océane Foubert, Ariane Robert et Noémie Trovato montre, par l’étude collective d’un corpus constitué de cinquante travaux en analyse du discours sur les violences sexistes et sexuelles, à quel point les chercheuses qui les ont produits restent encore aujourd’hui discrètes voir muettes sur les émotions générées par leur travail ; constat d’autant plus frappant que les récits auxquels elles s’exposent sont durs. Dans leur article, elles font pour leur part une place à l’impact émotionnel de leur recherche, et proposent la mise en place institutionnelle de dispositifs d’encadrement et de protection des chercheuses.

Les approches qui appréhendent les émotions ne sont pas consensuelles. L’une des grandes lignes de fracture à ce sujet se situe à la jointure entre neurosciences et sciences humaines et sociales (Deluermoz, Dodman, Mazurel, 2018). L’un des grands apports des recherches en neurosciences sur les émotions, à partir des années 1990, est qu’elles remettent en question l’approche cérébrocentrée de la cognition, traditionnellement dominante dans ces disciplines. Leurs approches sont toujours, cependant, biologiques et universalistes ; elles s’opposent en ceci à celles des sciences humaines et sociales qui abordent ces phénomènes sur un mode constructiviste. Le sociologue Louis Quéré, qui fait figure de centre de gravité sur la question, l’aborde plus précisément dans une perspective pragmatiste (Quéré, 2021). Jade Picaud, qui l’a rencontré à l’occasion d’une recherche sur le Centre d’Étude des Mouvements Sociaux (CEMS / CNRS-INSERM-EHESS), nous propose dans le présent numéro un entretien dans lequel ce chercheur restitue son itinéraire intellectuel sur les émotions, de la genèse de son intérêt pour celles-ci aux difficultés qu’il a rencontrées au sein de la communauté académique pour donner de l’ampleur à ses réflexions.

La multiplicité des approches possibles se répercute dans les articles qui composent ce numéro. Nous n’avons pas imposé d’axe de travail aux contributeur·ices : leurs propos sont hétérogènes, ils s’inscrivent dans des positionnalités et des généalogies intellectuelles diverses, qui font écho à des conceptions subjectives et des rapports intimes à la question. Ce choix s’articule directement à notre propre conception de l’émotion : elle est ce qu’un groupe ou un individu donné en fait et en dit, dans et en dehors des espaces académiques. Deux contributions l’ont appréhendée dans une approche collective. À l’instar des trois autrices ayant travaillé en analyse du discours sur les violences sexistes et sexuelles, Giada de Coulon et Frédérique Leresche écrivent à quatre mains pour exprimer la colère tripale qui les agite dans le cadre de leur itinéraire d’anthropologues au contact de femmes sans-abri en Suisse. Le nous de leur article est mobilisé précisément pour décrire le partage d’une indignation commune, liée à leur statut de femmes au sein d’un système de domination patriarcale.

Nous avons nous-mêmes une compréhension beaucoup plus intime et individuelle de l’émotion, ancrée davantage dans la psychologie. Notre rapport à l’articulation recherche-émotion consiste à repérer ce qui, en nous, participe à conditionner notre rapport singulier au savoir. Nous avons découvert au fil de nos recherches un concept issu des neurosciences dont nous percevons l’intérêt pour formaliser une partie de nos réflexions : l’intéroception. Il désigne la faculté d’un sujet à sentir, repérer et évaluer ses propres états physiologiques internes. Julien Quesne, qui nous a permis de le découvrir, l’explique :

Certaines zones du cerveau sont actives lors des phénomènes émotionnels, le corps se met alors en mouvement, vous ressentez un inconfort ou non. Le cerveau, lui, tente de prédire à quoi correspond ce mouvement en puisant au sein des références passées, c’est-à-dire de l’expérience vécue. Ces sensations que nous ressentons au contact des variations de notre environnement et des signaux auxquels nos sens sont réceptifs se comprennent à travers l’intéroception (Quesne, 2019 : 9).

L’intéroception désigne des allées et venues permanentes entre des ressentis corporels et des façons de les interpréter en fonction des vécus de chacun·e. Ces ressentis, leur présence et leur intensité, fluctuent et varient d’une personne à l’autre et d’un moment à un autre : certaines sentent leur rythme cardiaque au repos, d’autres sont conscientes de l’état de leurs viscères. Ces signes peuvent être captés ou non par le sujet, mais la question qui nous semble essentielle est de savoir s’il adopte une posture réflexive pour démêler ce qu’il se passe en lui. Certaines personnes sont capables d’identifier un panel d’émotions plus large que d’autres, ou encore d’interpréter précisément l’inconfort corporel qu’elles ressentent en le mettant en réseau avec d’autres expériences ; d’autres sont moins attentives à cela. Dans son article, Clara Quintilla Piñol propose une illustration de ce qu’est un haut degré d’intéroception. Elle fait le récit d’un trajet à pied entre la ville « arabe » de Nazareth et la ville « juive » de Nof HaGalil durant lequel elle ressent une série d’inconforts sensorimoteurs et d’émotions qui lui permettent de saisir, a posteriori, des aspects essentiels de la réalité socio-spatiale de son terrain de recherche, ainsi que des relations intercommunautaires qui se tissent laborieusement en contexte éducatif israélien. C’est précisément l’attention portée à nos propres processus intéroceptifs qui nous passionne et qui est à l’origine de ce numéro. Nous identifions parfois des phénomènes corporels troublants, qui ne sont pas en adéquation avec nos hypothèses respectives ; ils nous obligent constamment à réévaluer nos recherches et disposent donc d’un potentiel heuristique que nous considérons comme absolument formidable.

À cet égard, un autre aspect central de la fabrique du numéro mérite d’être soulevé : le nous mobilisé dans l’énonciation de cette introduction est autrement problématique ; il atténue les conflits qui ont accompagné son processus de production à chaque étape. Notre collaboration scientifique, dans laquelle nos individualités se sont sans cesse confrontées à la difficulté de produire un discours commun, a constitué un axe réflexif central de notre laboratoire. Les styles dans lesquels nous nous exprimons respectivement, par exemple, impliquent à eux seuls une difficulté : à un flux péremptoire et rhétorique s’oppose une méticulosité exhaustiviste. En nous questionnant sur les présupposés intimes de nos styles d’écriture, nous avons mis directement sur la table nos identités bien plus que nos postures de recherches respectives. Malgré des sensibilités et des convictions communes, nous avons aussi observé des divergences de taille dans la manière de définir un concept ou une méthodologie, de lire et de comprendre les articles des contributeur·ices. Nous avons tenté d’analyser ces phénomènes en termes de perspectives émotionnelles : les biais impliqués par nos ressentis métamorphosaient ces mêmes concepts et articles ; nous ne pouvions donc pas en tirer des conclusions semblables. Mises bout à bout, les raisons de ces biais nous renvoyaient souvent à nos vulnérabilités et à nos trajectoires de vie. C’est notamment ce que développe Joëlle Saliba dans sa contribution, qui théorise le concept de « sensibilité spatiale » à partir des émotions rattachées aux lieux qui ont forgé sa conception de la mémoire au Liban. Sa trajectoire biographique et familiale, marquée par la guerre, l’amène ainsi à percevoir autrement l’espace et le patrimoine dans son étude des maisons-musées d’auteur·ices européen·es. La capacité d’identifier et de nommer les biais émotionnels à l’origine de nos sensibilités et de nos positions a parfois permis de dépasser des équivoques qui semblaient insurmontables.

Cette expérience de production d’un savoir à deux sur le long cours nous a donc permis de mettre en relief ce que précisément nous tentions de montrer, et nous a aussi fait prendre conscience des équivoques que véhiculent nos énoncés. C’est là que se révèlent, depuis notre regard sur l’ensemble du numéro et de son processus de production, les subtilités du recours à l’intégration du paramètre émotionnel dans la pratique de la recherche. Si notre ambition est de montrer qu’il joue toujours dans la production du savoir, notre propos n’est pas de dire que la recherche est avant tout émotionnelle. L’idée est plutôt d’appeler à une attitude réflexive, où le·a chercheur·euse devrait toujours se sentir en train de sentir sa recherche, de manière à tendre à davantage d’objectivité. La notion de laboratoire implique que le lieu symbolique que nous avons pourvu avec nos hypothèses n’est pas destiné à produire des connaissances vraies, ou justes. C’est un espace dans lequel de jeunes chercheur·euses expérimentent la question de l’émotion, question que nous ne sommes jamais appelé·es à énoncer de manière directe dans l’espace académique. Ainsi, le résultat de leurs expériences, les articles, peuvent être abordés comme des tentatives : nous invitons les lecteur·ices à les questionner, à les recouper les uns avec les autres, à lire entre les lignes, à chercher à comprendre ce qu’ils ne disent pas, ce qu’ils n’arrivent pas à dire, car ils constituent un terreau fertile pour développer les implications pratiques des savoirs situés et du tournant affectif.

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Electronic reference

Alice Leclercq and Thomas Sazpinar, « Introduction », Mosaïque [Online], 24 | 2025, Online since 19 janvier 2026, connection on 19 février 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/mosaique/2858

Authors

Alice Leclercq

(UNIGE - USP)

Thomas Sazpinar

(LAM/CNRS - Heidelberg)

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