Texte écrit durant l’hiver 2024.
Depuis deux ans, il m’est difficile, parfois douloureux, d’ouvrir mes sources, de lire des articles, de me plonger dans la bibliographie de mon terrain d’études. J’ai consacré ma thèse aux seigneurs des États latins d’Orient, ces éphémères et fascinantes constructions politiques fondées par les croisés en Orient entre 1097 et 1291 (Besson, 2023). Et, depuis deux ans, il n’est pas une journée durant laquelle ne vienne vibrer à mes oreilles le nom familier d’une ville ou d’une région de Palestine ou du Liban. Beyrouth, Tyr, Acre, Jérusalem, Gaza – Gaza, surtout. Précisons d’emblée que, même si je suis allé plusieurs fois et ai même vécu brièvement en Israël lors de séjours de recherche, je ne connais la plupart de ces endroits que de nom. Je n’y ai ni famille, ni ami·e·s, et fort peu de collègues. Mais je connais ces villes, de cette connaissance à la fois intellectuelle et intime, née de la fréquentation, au fil des années, des textes anciens – une connaissance étrange, anachronique ou plutôt achronique, décalée dans le temps, familière à l’historien·ne qui peut de ce fait connaître le plan et reconnaître les bâtiments d’une ville qu’iel arpente pourtant pour la première fois. Je me sens attaché à ces lieux, émotionnellement comme scientifiquement parlant (Manzo et Devine-Wright, 2021). C’est bien cet attachement qui me rend les massacres qui s’y commettent actuellement (Filiu, 2025) insupportables : force m’est de constater que ces violences me touchent davantage que d’autres commises au même moment, dont je sais l’existence et l’importance – du Soudan à l’Ukraine, du Xinjiang à la République centrafricaine – mais qui ne m’affectent pas personnellement. Je ne crois pas que ce soit uniquement parce que j’y suis déjà allé : j’ai après tout beaucoup voyagé et je ne pense pas pourtant que je serais à ce point marqué si une guerre éclatait au Canada ou au Sri Lanka ; et, dans l’autre sens, je n’ai jamais mis les pieds à Gaza même. Il me semble bien plutôt que ce qu’on pourrait appeler une « compassion à géographie variable » vient du télescopage entre l’actualité brûlante et mon terrain de recherche1.
De fait, je ne ressens plus qu’une profonde tristesse, mêlée à de la honte et à de la colère, qui m’empêchent de travailler en médiéviste sur ces espaces qui sont devenus miens. Comment m’intéresser, dans le calme de mon bureau, au contrôle du roi de Jérusalem sur Ascalon et Gaza alors que la population locale meurt par milliers, dans l’indifférence presque généralisée des sociétés occidentales2 ? Cela me semble presque indécent, en tout cas déplacé, me renvoyant du même geste à mon impuissance personnelle comme citoyen engagé et à une forme d’àquoibonisme que peuvent régulièrement ressentir les chercheur·se·s. Cette violence émotionnelle m’interroge. Elle me heurte, me déstabilise, notamment car elle va à rebours d’un apprentissage scientifique et pédagogique encourageant à mettre à distance ses émotions afin de garder une distance critique. Même si, depuis plusieurs années, de nombreux travaux ont nuancé et complexifié cet apprentissage émotionnel, remettant en question le vieux mythe de la « neutralité » tant axiologique qu’émotionnelle des chercheur·se·s3, reste que le paradigme dominant, qu’on (nous) apprend comme étudiant·e et qu’on tente ensuite de mettre en pratique comme chercheur·se et comme enseignant·e, tire toujours vers une grande sobriété émotionnelle, généralement associée à l’idée de rigueur, de distance critique, de précision. À mon échelle, je signale d’ailleurs que je ne connaissais la plupart de ces travaux que de loin ou de nom et qu’il m’a fallu cet article pour trouver le temps d’y consacrer l’attention qu’ils méritent4. En outre, cette violence me bouscule d’autant plus que, comme bien d’autres chercheur·se·s (Waquet, 2019 : 163-165), j’ai choisi mon sujet de recherche en allant vers un espace, une période, des thématiques qui « me plaisent », c’est-à-dire qui me séduisent, m’enthousiasment et aiguillonnent ma curiosité5 ; des émotions « positives » qui me semblent maintenant hors d’atteinte, en sorte que je ressens aussi une forme d’étrangeté par rapport à mon terrain de recherche, mais aussi, dès lors, par rapport à moi-même comme chercheur, tant il est vrai que nos recherches nous façonnent autant que l’inverse.
Alors que faire ? Trois perspectives se dégagent, que j’explorerai tout à tour dans cet article.
La première attitude consiste à continuer à travailler sur ces espaces dans le passé sans oublier ce qu’il s’y passe aujourd’hui. Dans la continuité des nombreux travaux sur les « savoirs situés » qui, désormais, irriguent en profondeur les sciences humaines et sociales (Michel et Michaud-Trévinal, 2022), on peut considérer que l’attachement émotionnel à son espace de recherche n’est que l’un des biais qui informent et structurent notre pratique de l’histoire, et qu’il convient donc d’en prendre conscience, de le formaliser autant que possible, de l’expliciter lors d’une prise de parole dans un colloque ou lors de la rédaction d’un article, sans chercher à l’annuler ou à le nier. Bref, pour reprendre une formule consacrée, de dire le plus précisément possible « d’où l’on parle », même si ce « où » renvoie en l’occurrence moins à une position sociale, à une identité de genre ou encore à un militantisme politique qu’à un état émotionnel d’abattement atterré6.
Cette première option permet en outre d’utiliser la position de l’enseignant·e-chercheur·se, qui offre une certaine visibilité publique et médiatique, pour attirer l’attention de son public sur ce que l’on ressent et donc sur ce qui nous fait ressentir cela. Le climatologue Xavier Capet explique ainsi avoir réussi à dépasser la tristesse, la colère et la peur nées de ses recherches en se « mettant en mouvement », c’est-à-dire concrètement en s’engageant dans la diffusion de la recherche et en travaillant avec des collectifs militants (Jeanneau, 2021). Cette manière de gérer ses émotions, en en faisant en quelque sorte le carburant d’un engagement dans des dispositifs de sensibilisation, se retrouve également dans la communauté historienne confrontée au génocide palestinien. Aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, en octobre 2024, j’ai ainsi été frappé par le fait que, sur les 30 intervenant·e·s du Marathon des Images – un format dans lequel plusieurs historien·ne·s commentent en quelques minutes une image de leur choix devant un large public –, trois avaient choisi de consacrer leur temps de parole à Gaza, une proportion assez importante et inhabituelle dans ce festival d’ordinaire très apolitique. Parler ainsi n’a rien d’évident, car cela revient toujours à s’exposer, ne serait-ce qu’en montrant devant des inconnu·e·s ce qui nous touche – ce que l’on apprend généralement, à la fois comme adulte et a fortiori comme chercheur·se, à ne pas trop faire. Ce soir d’octobre, l’émotion de Jean-Pierre Filiu, spécialiste de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient qui avait choisi de parler de la destruction de l’Université de Gaza et termina sa prise de parole avec des larmes aux yeux, était palpable et a touché la salle, certain·e·s étant à leur tour ému·e·s tandis qu’à l’inverse d’autres spectateur·rice·s exprimaient leur mécontentement face à ce qu’iels ont probablement perçu comme un brouillage des rôles. Derrière moi, quelqu’un s’est ainsi levé et a quitté la salle, marmonnant un fort audible « si c’est pour entendre parler de politique… ».
Un tel engagement me semble pertinent et même nécessaire : il permet de sortir d’une émotion paralysante et d’utiliser l’indignation, la colère, voire le deuil ou le désespoir – à ma différence, Jean-Pierre Filiu a perdu des collègues proches dans les bombardements de Gaza, s’est rendu en personne à Gaza durant plusieurs semaines, a vu de ses yeux la mort et l’impuissance d’une population étouffée et massacrée (Filiu, 2025) – pour faire son travail de chercheur·se, en parlant au public et en lui diffusant des connaissances. Reste que, pour le médiéviste, cela n’est pas aussi aisé que pour un contemporanéiste. À la différence de mes collègues contemporanéistes, spécialistes des conflits israélo-arabes du xxe siècle ou des différents génocides ayant marqué notre temps, je ne peux en effet prétendre tirer de mes recherches une quelconque expertise sur le conflit en cours, laquelle me donnerait l’espoir de pouvoir y jouer un rôle, ne serait-ce qu’en intervenant dans les médias, en écrivant une tribune ou un livre et, ce faisant, en influençant – modestement – les opinions du grand public ou des décideurs. Vincent Lemire, par exemple, spécialiste de l’histoire de la Jérusalem contemporaine (Lemire 2022a et 2022b), a été très présent dans les médias, mais également dans des conférences organisées dans des universités ou diverses institutions : ses connaissances, fruit de longues recherches, revêtent alors une précieuse pertinence sociale. De même les divers spécialistes des génocides contemporains ont-iels leur mot à dire lorsqu’il s’agit de savoir si les massacres commis par l’armée israélienne tombent ou non dans cette catégorie. Ce n’est pas mon cas : rien de ce que je pourrais dire sur l’Orient latin des xiie-xiiie siècles n’aide à mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans ces régions. Tout au plus ai-je consacré quelques threads, via le compte X/Twitter d’Actuel Moyen Âge (Besson, 2022), à l’histoire médiévale de Gaza (en octobre 2023) ou encore à l’antisémitisme médiéval (en juin 2024), en faisant bien sûr écho à l’actualité mais sans croire ni prétendre que cela puisse permettre de mieux saisir les guerres et drames d’aujourd’hui. À défaut donc d’apporter quoi que ce soit au débat public, je me contente généralement, dans mes diverses prises de parole, de rappeler, au tout début de mon intervention, ce qui est en train d’arriver en ce moment dans les lieux dont je vais parler, à mi-chemin entre un caveat et un hommage. À l’heure où j’écris cet article, je terminais un ouvrage de vulgarisation sur les croisades, que j’ai souhaité dédier aux enfants victimes des conflits en Orient (Besson et al., 2025). L’on reconnaîtra qu’il s’agit dans les deux cas, à l’oral comme à l’écrit, d’un geste bien mince, qui, quand bien même il compte pour moi et me semble juste autant que nécessaire, ne m’engage que fort peu.
Et pourtant, cela suscite parfois des réactions auxquelles je ne suis d’ordinaire jamais exposé. Ainsi d’une journée d’études organisée au printemps 2024 dans une université française, lors de laquelle une collègue israélienne avait souhaité observer une minute de silence, au début de son intervention, en mémoire des victimes de l’attentat terroriste du 7 octobre. J’intervenais après elle et – ayant évidemment observé, comme toustes les présent·e·s, le silence demandé en hommage à ces civils tués lors d’un terrible pogrom terroriste – j’ai donc décidé, au dernier moment, de demander moi aussi un temps de silence, cette fois pour les victimes gazaouies et libanaises. La collègue israélienne a aussitôt violemment protesté, a demandé à la présidente de la session d’intervenir pour me couper la parole et, face à son refus, a quitté du même geste la salle et la ville. Le soir, un mail assassin de sa part m’accusait d’être antisémite, de soutenir les terroristes du Hamas, de mettre sur le même plan « d’innocentes » victimes et des « criminels de guerre », « justement » punis pour leurs actes. Il ne s’agit pas pour moi dans ces lignes de revenir sur ce terrible nœud rhétorique qui lie critiques de la politique israélienne et attaques antisémites pour mieux délégitimer et in fine interdire les premières (Amnesty International, 2024 et Jordan, 2024) ; mais simplement de souligner qu’ici, les diverses émotions – ma tristesse, mon malaise et mon envie de profiter de ce moment pour rendre hommage aux victimes, la colère de ma collègue qui s’est sentie attaquée et menacée par cela – étaient aussi intenses qu’inattendues dans le cadre généralement feutré et formel qu’est un colloque universitaire. La survenance de tels pics émotionnels force à se demander ce qui se joue exactement ici : est-ce que ces sujets nous touchent tellement qu’ils contournent les habituels freins que nous mettons d’ordinaire pour juguler l’expression publique de nos émotions ? Je suis trop lucide pour ne pas y voir également des enjeux de présentation de soi et d’auto-mise en scène : on veut être vus comme le collègue ayant demandé une minute de silence pour les victimes de Gaza ou, à l’inverse, comme la collègue intransigeante défendant du même geste Israël et les Juifs du monde entier (Bresson, 2021 : 192-193). En ces domaines, je ne crois guère possible de différencier le privé du public et la prise de conscience de ces imbrications force, du moins le pensé-je, à une forme d’humilité et de discrétion. C’est pour cette raison que, à l’exception des deux threads mentionnés plus haut, je n’ai pas utilisé mon compte X pour parler du Proche-Orient, ni pour relayer des articles qui m’ont pourtant touché, plu ou indigné, nourri et fait réfléchir, etc.
La deuxième perspective à adopter consiste à considérer que l’actualité restitue l’émotion que les sources gomment. Si on ne peut rien apporter au présent, lui peut au moins nous rappeler les émotions du passé. Quand on lit une chronique rédigée au xiie siècle, les faits peuvent en effet nous sembler atténués. Ils le sont d’abord par la langue, qui n’est plus la nôtre, a fortiori si, comme c’est mon cas, on lit le texte dans sa langue originale, donc en latin ou en ancien français, un phénomène bien connu des linguistes qui parlent de « résonance émotionnelle réduite » (Toivo, 2017). Les faits sont également atténués par le dispositif même de lecture : on lit un texte médiéval aujourd’hui, dans son bureau ou dans une bibliothèque universitaire, dans une belle édition critique ou sur l’écran de son ordinateur, en tout cas dans des conditions confortables qui n’ont que peu de choses à voir avec le contexte de production de ces sources, encore moins avec ce qui y est raconté. Ils le sont enfin par l’état d’esprit dans lequel on lit quand on parcourt ces textes en historien·ne : on n’y cherche pas, comme lorsqu’on consomme de la littérature de fiction, des émotions ou des attachements aux personnages, mais des informations à relever, à analyser, à croiser avec d’autres textes, etc. Plus encore, les médiévistes savent combien les chroniques sont des textes codifiés, tissés d’influences littéraires diverses : l’on détecte souvent sous le texte les infratextes qui l’informent et le modèlent, en sorte que les chroniques nous paraissent trop formelles, trop travaillées pour être « authentiques » ou « sincères » (Michel, 1981). Pour le dire simplement, on lit les textes comme des sources, dans une posture intellectuelle, analytique, critique, ce qui ne prédispose pas à nous laisser toucher par eux. Pour prendre un exemple précis, lorsque le chroniqueur latin Foucher de Chartres, dans son récit de la prise de Jérusalem en 1099, écrit que « nullus ex eis vitae est reservatus. Sed nec feminis nec parvulis pepercerunt » (1866 : 359), autrement dit « aucune vie ne fut épargnée, pas même les femmes ou les bébés », je ne ressens pas de tristesse ni de compassion pour ces victimes civiles : le latin contribue à mettre à distance ce qui est ici raconté. Bien plus, ma culture textuelle et historiographique me permet de savoir qu’en l’occurrence le chroniqueur recourt à des topoï toujours convoqués lorsqu’il s’agit de raconter la prise d’une ville, emprunte certains éléments à Flavius Josèphe pour prouver sa culture littéraire (Pełech, 2022), tout en relisant enfin cet événement à travers l’Apocalypse, notamment lorsqu’il mentionne des croisés marchant dans le sang « jusqu’aux chevilles » (Kedar, 2004). Tout cela contribue à introduire comme un filtre entre ce qui est rapporté et l’émotion que cela pourrait provoquer chez l’historien·ne qui lit ces textes dans le cadre de son travail.
Pourtant, derrière le latin, derrière la part de jeu littéraire qu’est toujours une chronique médiévale, il s’agit bien de véritables êtres humains qui ont trouvé la mort dans cette bataille. Les femmes et les bébés qui sont ici évoqués menaient leurs vies dans la Jérusalem de la fin du xie siècle, et l’ont brutalement perdue, dans l’angoisse et la douleur, lorsque les Latins ont pris la ville. Mon corpus de textes est d’ailleurs largement occupé par des combats, donc par des morts : au point que, lorsqu’il lui faut raconter une année sans expédition guerrière, de Chartres l’expédie en trois lignes, car il ne trouve rien d’autre qui mérite d’être rapporté (1866 : 425)… Sans tueries, pas d’histoire. Mon corpus est un corpus de massacres, de meurtres, d’atrocités commises par des soldats sur d’autres soldats ou sur des civils : un corpus empli de fantômes et de meurtriers, pour reprendre les mots utilisés par Jérémie Foa pour penser autant que pour décrire la Saint-Barthélémy (20217). Mais cette réalité ne m’avait jamais frappé avant cette année 2024. Jamais n’avais-je vu, derrière ces mots, les vies fauchées de ces hommes, femmes et enfants qui vivaient à l’époque dans ces villes ; ou du moins l’avais-je vu avec le regard détaché de l’historien, sans rien ressentir de particulier. Ici, l’expérience de l’actualité change clairement le regard porté sur un corpus de textes familiers, qui le deviennent, pour cette raison, un peu moins.
J’écris que je n’avais pas ‟vu”, et de fait la dimension visuelle est importante. Les réseaux sociaux, en particulier X sur lequel je suis très présent pour des raisons professionnelles, ont fait circuler ad nauseam des images d’abord de victimes israéliennes puis de villes gazaouies bombardées, de parents des victimes hurlant leur désespoir devant la caméra, quand ce n’étaient pas des vidéos de tueries. Ces images terribles – dont la circulation pose en elle-même de considérables questions tant médiatiques qu’éthiques (Baillargeon, 2023) – ne disparaissent pas facilement de mon esprit. Je sens que, là où mon imagination était jadis constituée par des scènes de films ou des planches de bande dessinée, donc par de la fiction, ce sont désormais ces images-là qui s’imposent : lorsqu’une de mes chroniques évoque ces « sarrasins qui, après avoir longuement souffert, étaient livrés aux flammes et consumés par elles » (d’Aguilers, 1866 : 300), je vois maintenant Shaaban al-Daloun, jeune étudiant brûlé vif à Deir al-Balah en octobre 2024, dans une vidéo vue des millions de fois en ligne (Barthe, 2024). Le récit médiéval me semble dès lors plus habité, plus incarné, plus difficilement supportable, aussi. Mais peut-être est-ce là une forme de malaise fécond, en ce qu’il permettrait de ne pas trop se distancier des textes, de ne pas oublier que tout n’est pas que mots, de se souvenir que les historien·ne·s travaillent avant tout, fût-ce à travers d’habiles reconstructions textuelles, sur des humains. François Jacob (1996 : 313) rappelle ainsi que l’un des risques de la recherche scientifique est de produire un savoir « dépouillé, desséché en une histoire trop répétée, trop mise en forme » car devant se couler dans le moule des articles, des conférences, des comptes rendus. Les victimes d’aujourd’hui peuvent-elles, par l’émotion qu’elles suscitent chez le chercheur, lui permettre d’éviter le piège de ce savoir desséché et l’amener au contraire à traiter plus humblement et sensiblement son matériau textuel ? On peut penser à l’avant-dernier livre de Jérémie Foa, justement salué par la communauté historienne, qui est à la fois une nouvelle histoire de la Saint-Barthélemy et une véritable expérience d’écriture, dans un style particulièrement travaillé. Je ne me sens pas encore la maturité nécessaire pour me livrer à ce travail, mais je sens que ma tristesse me pousse à envisager une autre histoire des croisades, ou, en tout cas, une autre manière de les raconter.
Peut-on alors considérer que l’émotion ouvre des portes et des voies ? Peut-elle permettre de relire certains passages, de mieux voir certaines réalités ? La dynamique inverse est souvent mieux connue : le médiéviste Philippe Buc expliquait ainsi avoir eu envie de se pencher à nouveau sur la guerre sainte médiévale pour « comprendre en médiéviste » l’invasion étatsunienne de l’Irak, et avoir été surpris de constater que le discours du président George Bush devenait « plus limpide quand il fut mis en parallèle avec les lettres du pape Grégoire VII » (Buc, 2017 : 9-10). C’est ici l’actualité qui s’éclaire lorsqu’on la confronte aux sources médiévales – ce qui ne veut évidemment pas dire que tout soit « pareil » ni même que l’histoire « recommence ». Dans l’autre sens, on peut également considérer que l’actualité vient nourrir la capacité des chercheur·se·s à analyser leurs sources. J’ai ainsi l’impression, depuis un an et demi, que ma propre sensibilité aux violences de guerre, exacerbée par cette expérience douloureuse de l’actualité, me rend plus sensible à la lecture de certains passages de « mes » chroniques. Mes premiers travaux de master portaient ainsi sur la fabrique d’un modèle du héros chrétien par les chroniqueurs de la première croisade, qui cherchent à donner une image glorieuse des combats, quitte à euphémiser les violences commises et à sacraliser les violences subies (Besson, 2013). Désormais, je vois que cette stratégie rhétorique et littéraire cache mal, chez certains auteurs, une détestation du combat, parfois venue d’une expérience de premier plan : Foucher de Chartres, par exemple, fait un jeu de mots pour rappeler que la guerre, bellum en latin, n’a rien de belle (bellum) et se décrit écœuré par le spectacle des mutilations (1866 : 393-394). Ailleurs, il décrit dans des mots très clairs sa terreur lors de l’attente d’une bataille : « nous affichions une chose, mais nous en pensions une autre, nous feignions l’audace, mais nous redoutions la mort. […] Quant à moi, j’aurais mieux aimé être à Chartres que dans ce lieu ! » (ibid. : 375). En lisant ces mots aujourd’hui, j’y entends l’expression réelle d’une peur panique, à quelques heures d’une mort possible, ce qu’on retrouve du reste dans d’autres textes médiévaux (Masson, 2016) ; et quand mon imagination me représente le chroniqueur médiéval priant pour sa vie dans l’obscurité de l’aube, elle le dote désormais des traits de ces civils gazaouis terrifiés. Dans l’autre sens, je suis également plus sensible à ce qu’on pourrait qualifier de processus de radicalisation qui entraîne peu à peu les chevaliers croisés à faire preuve d’une violence plus grande envers un autre diabolisé et condamné. En 1979 déjà, le médiéviste Jean-Charles Payen soulignait que la Chanson de Roland exprimait une « poétique du génocide joyeux », mêlant « devoir de violence et plaisir de tuer » (Payen, 1979) : si je connais et cite cet article8 depuis plus de 10 ans, ce n’est que depuis l’an dernier que ces mots ont cessé d’être des concepts pour devenir des réalités, appuyées là encore sur des images précises et incarnées. Quand le chroniqueur Albert d’Aix écrit que les Latins « ne cessaient, en braves chevaliers, de poursuivre et de faire périr des Turcs », puis qu’il montre des chevaliers s’amusant à attacher un sarrasin à une catapulte pour le démembrer (Edgington, 2007 : 196 ; 452), je vois certes là encore des topoï, mais j’y vois aussi désormais ces soldats israéliens mettant en scène leurs prisonniers ou leurs victimes dans des mises en scène cruelles, s’affichant tout sourire sur les réseaux sociaux en train de massacrer, de brûler, de détruire. Leur haine et leur violence, mais aussi, les historien·ne·s spécialistes de la Shoah nous l’ont appris (Browning, 2022), la violence qui leur est ce faisant infligée, me rendent plus sensible au parcours des chevaliers du xiie siècle et, même si je n’ignore pas bien sûr que les régimes émotionnels ont profondément évolué, je me demande si un croisé, en 1099, faisait des cauchemars emplis de ses victimes, s’il avait honte en retrouvant sa famille, s’il en venait à se haïr lui-même d’avoir causé tant de mal9.
L’émotion peut ici enrichir la manière dont on (re)lit son corpus de sources. Plus profondément, elle peut nourrir une vraie réflexion éthique et épistémologique en poussant à parler des faits violents du xiie siècle avec respect pour les morts du passé, pour les souffrances des victimes et la violence des bourreaux, comme on aimerait que soit traitée l’actualité quand elle deviendra histoire dans 1000 ans. C’est peut-être dans le cadre pédagogique qu’une telle approche a le plus de place, en essayant de sensibiliser les étudiant·e·s et les élèves à cette dimension, de leur rappeler que les victimes d’hier n’ont pas moins souffert que celles d’aujourd’hui, que la violence a également dû marquer et abimer leurs bourreaux, leurs proches, leurs communautés sociales, etc. De telles approches sont aujourd’hui théorisées et mises en œuvre par plusieurs historien·ne·s, dans des travaux souvent marqués par une part de réflexivité. Là encore, les contemporanéistes sont plus familiers de ces enjeux et de ces travaux : il y a quelques années, j’avais été marqué par la lecture d’un ouvrage de Karl Jacoby qui, à partir du cas d’une tuerie d’Apaches au xixe siècle, s’attache notamment à penser les manières les plus justes, tant scientifiquement qu’éthiquement, d’étudier massacres, massacrés et massacreurs du passé (2013). Dans son livre, cela passe notamment par le fait de ne pas fondre les différents points de vue en un seul récit unifiant, mais de donner voix à tous les acteurs du massacre en respectant leur manière de penser, de nommer, de raconter les événements. Relisant ce livre pour la préparation de cet article, j’ai senti combien il me touchait différemment qu’il y a 10 ans, et combien l’idée d’un récit de violences permettant à toutes les voix de s’exprimer à parts égales me semble désormais, pour mon terrain de recherche, aussi pertinente scientifiquement qu’éthiquement indispensable. Ces questionnements nourrissent également des travaux d’histoire médiévale. Je pense en particulier à l’ouvrage de Didier Lett (2021) sur la pédocriminalité au Moyen Âge, dans lequel il souligne qu’il est impossible de ne pas ressentir d’écœurement en lisant les descriptions parfois détaillées de viols d’enfants : le médiéviste dépasse ce dégoût en « fai[sant] une pause, sort[ant] des archives pour se promener dans les rues de Bologne avant de replonger dans la lecture et l’analyse […] pour continuer à faire son métier » (ibid. : 9). Lett souligne en outre qu’il convient de conserver une « bonne distance pour éviter le double écueil de l’euphémisation et du voyeurisme » (ibid.). Sur un plan parallèle mais dont les enjeux sont assez proches, on peut également penser à la manière dont le mouvement me too nourrit un intérêt renouvelé pour les violences sexuelles et sexistes du passé, souvent euphémisées par une historiographie qui – par intérêt, par pudeur, par volonté plus ou moins consciente de ne pas bousculer les systèmes de domination – n’a pas su les voir ni les nommer (Grenet et Pérez Simon, 2024 ; de Raigniac, à paraître).
Ces renouvellements historiographiques ne sont pas eux-mêmes sans poser des questions. Sur le plan méthodologique, ils se font bien sûr à l’ombre du soupçon d’anachronisme, qui, s’il n’est plus aujourd’hui pour les historien·ne·s ce péché mortel qu’il fut jadis, reste largement perçu comme une erreur ou un défaut. Parler de harcèlement de rue, de domination patriarcale, de pédophilie, de culture du viol pour des époques où ces concepts n’existaient pas ne va jamais de soi et ne peut se faire sans de solides précautions méthodologiques, afin, précisément, de ne pas plaquer sur les sociétés d’hier des réalités postérieures10. Pour mon terrain, il conviendrait par exemple de ne mobiliser qu’avec de grandes précautions les concepts de colonisation, de crimes de guerre, de nettoyage ethnique qui, s’ils peuvent sembler évidents ou séduisants, correspondent mal aux réalités des sociétés médiévales.
Ces renouvellements posent également des questions d’éthique, car cela revient à utiliser l’actualité, fût-ce d’une manière indirecte, pour nourrir ses propres recherches : les Palestinien·ne·s qui meurent sous les bombes, qui meurent de faim et de froid dans les camps de réfugiés, ont beau jeu de savoir qu’à des milliers de kilomètres de là un chercheur français se dit que leur souffrance lui permettra peut-être de poser un regard plus juste et plus sensible sur des chroniques vieilles de 900 ans. Je le soulignais en introduction : il y a là quelque chose de presque indécent. Je crois qu’il faut garder en tête ce sentiment et s’en servir pour se fixer des limites – et non ‟fixer des limites” – je ne prétends nullement rédiger ici un vademecum à destination de l’ensemble du monde académique. Par exemple, je ne vois pas d’objection à travailler à un ouvrage collectif consacré au patrimoine archéologique de Gaza ; mais, alors que j’ai vu se multiplier les appels à communication pour des colloques interrogeant les violences de guerre dans l’histoire, je me suis interdit d’y proposer quoi que ce soit, cela me semblant déplacé – une forme d’opportunisme un peu malsain, l’impression de braconner sur des terres qui ne sont ordinairement pas les miennes et, ce faisant, de manquer de respect aux victimes du présent.
D’où la troisième et dernière perspective : peut-être faut-il ne rien faire ? Peut-être faut-il accepter que la colère, la tristesse, le deuil soient des émotions légitimes, leur faire une place dans un parcours de chercheur, quitte à ce que cette place ait la forme d’un trou, d’un creux ; peut-être faut-il reconnaître que dans certains cas la chose à faire est de ne rien faire ? Je suis du reste loin d’être le premier à souligner cela. Il y a quelques années, j’avais été marqué par une belle interview de Johann Chapoutot dans laquelle il expliquait que la naissance de sa première fille avait produit un véritable « court-circuit » mental, lui rendant son sujet insupportable et le forçant à s’en détourner (Douroux, 2017) – ne serait-ce que temporairement puisque, depuis, il est revenu au nazisme et aux Nazis. Je me souviens avoir lu ce texte, publié en 2017, en avoir discuté avec des collègues médiévistes en riant, en disant que « nous, au moins », nous ne pourrions jamais ressentir cela, car nos travaux ne nous forçaient pas à passer des heures à arpenter le cerveau d’intellectuels nazis ou à éplucher les horreurs de la Shoah. Nos terrains, pour passionnants qu’ils fussent, nous semblaient alors apaisés, confortables, ‟froids”, en quelque sorte. Aujourd’hui, je réalise mieux qu’il est plusieurs voies qui peuvent mener à ce court-circuit émotionnel, et rendre légitime, voire nécessaire, de se détourner pour un temps plus ou moins long d’un terrain de recherche familier. Peut-être la meilleure manière de parler de certaines choses est-elle, finalement, de n’en pas parler, ou du moins pas tout de suite. Peut-être, en l’occurrence, la chose la plus pertinente, la plus juste, la plus éthique à faire consiste-t-elle à ne pas chercher de voie de sortie théorique, pratique ou épistémologique à ce dilemme émotionnel, et lui laisser toute sa place.
Là encore, cette expérience d’un silence contraint et douloureux me rapproche de certaines de mes sources. Confronté au délitement du royaume de Jérusalem, menacé par Saladin, par la maladie d’un roi qu’il avait élevé et probablement aimé et par les divisions entre seigneurs, le chroniqueur Guillaume de Tyr écrit ainsi qu’il décide de « quitter la plume, et d'ensevelir dans le silence les récits que nous avions d'abord entrepris de transmettre à la postérité » (1844 : 1132). Craignant d’être devenu trop triste et trop inquiet pour continuer d’être bon historien, il conclut d’un « il faudrait se taire » qui, à travers les siècles, me parle et m’interpelle.
Comme Jean-P. Olivier de Sardan, j’aurais tendance à penser qu’« il est préférable que l’insertion affective ou le mode d’implication du chercheur restent pour l’essentiel une affaire privée, non soumise à des injonctions méthodologiques d’immersion radicale » (2000 : 435). En outre, comme je l’ai souligné plus haut, je suis assez lucide quant à l’exercice auquel je me livre dans cet article pour y voir à la fois un enjeu de présentation de soi et un reflet de cette « tentation compassionnelle » inscrite au cœur de la pratique de l’histoire aujourd’hui (Prochasson, 2018). Reste que la virulence des émotions qui m’assaillent dès que j’essaye de travailler sur mon terrain de recherche principal mérite d’être analysée, objectivée, considérée avec esprit critique, et la rédaction de cet article (m’)y aide. Dans ces quelques lignes, j’ai esquissé trois pistes permettant de sortir du blocage que je soulignais initialement, blocage né essentiellement d’émotions douloureuses éprouvées du fait de l’actualité tragique qui détruit un territoire auquel je me sens attaché affectivement de par mes recherches. On peut d’abord se servir de ses recherches pour parler du présent et, ce faisant, s’engager avec l’espoir de faire changer les choses, en utilisant donc ses émotions comme un carburant motivant une ‟mise en mouvement”. On peut ensuite se servir du présent pour repenser ses recherches, ses émotions devenant cette fois un engrais permettant de redécouvrir des corpus de sources d’un nouvel œil ou de se poser de nouvelles questions ; une démarche qui doit être strictement encadrée et réfléchie afin de ne pas verser dans une forme d’opportunisme voyeuriste qui serait aussi malsain éthiquement parlant que peu fécond sur le plan scientifique. On peut enfin choisir de faire un pas de côté, dans un écartement qui tient plus d’une bouffée d’air que d’un détournement du regard. Les trois options, qui peuvent en outre être complémentaires, posent un certain nombre de questions pratiques, méthodologiques et éthiques, dont l’articulation peut aider à penser une manière saine et juste de concilier engagement émotionnel et pratique de la recherche en histoire.
