L’idolâtrie ou l’admiration : trouver la bonne focale pour bien parler de ses alliés substantiels

  • Idolatry or admiration: finding the right focus to talk about your substantial allies

DOI : 10.54563/mosaique.2869

Abstracts

Héritier·ères d’une conception du travail scientifique faisant la part belle aux dualismes, les chercheur·euses contemporain·es multiplient les tentatives pour élargir leurs horizons. À partir de mon vécu de doctorant, je développe les impasses dans lesquelles mène une conception du savoir qui oppose science et émotions : la préférence pour l’un de ces deux pôles crée en effet plus de problèmes qu’elle n’en résout. Comment, alors, trouver les bons équilibres entre rigueur scientifique, prise en compte des émotions, implication existentielle et insertion dans une communauté de savoir ? La « diplomatie des relations » défendue par Baptiste Morizot pourrait nous aider à identifier puis à mettre en place les combinaisons internes et externes adéquates. L’objectif est bien de modifier le réel, via la transformation de ses propres pratiques scientifiques, en faisant notamment des émotions autant de compagnes et d’occasions heuristiques.

Heir to a conception of scientific work that gives pride of place to dualisms, the contemporary researcher multiplies his attempts to broaden his horizons. Drawing on my own experience as a doctoral student, I explore the blind alleys of a conception of knowledge that pits science against emotion: a preference for either pole creates more problems than it solves. How can we find the right balance between scientific rigour, the consideration of emotions, existential engagement and integration into a community of knowledge? The “diplomacy of interdependence” advocated by Baptiste Morizot could help us to identify and implement the right internal and external combinations. The aim is to transform reality by transforming our own scientific practices, by using emotions as companions and heuristic possibilities.

Index

Mots-clés

émotions, sciences, recherche, diplomatie, admiration, relation

Keywords

emotions, sciences, research, diplomacy, admiration, interdependence

Outline

Text

Introduction

Un dimanche de mars 1916, alors qu’il s’apprête à fêter ses vingt ans, Gustave Roud écrit à Steven-Paul Robert, qui est déjà son camarade depuis quelques années (et qui deviendra un ami de longue date) : « je n’ai pas […] – et ça, c’est donné et on ne l’acquiert pas – le don de m’extérioriser. » (Roud et Robert, 1981 : 13) Aujourd’hui encore je ressens comme une évidence la « rencontre inouïe » (Roud, 2022a : 499) qu’il m’a été donné de faire avec Roud, dont l’œuvre est très vite devenue pour moi un viatique de première importance.

Poète, critique, photographe, traducteur, mais aussi épistolier prolifique et marcheur invétéré, Gustave Roud (1897-1976), constamment freiné par une autodépréciation opiniâtre, a pourtant su transcrire une part essentielle de son rapport au monde, et la rendre réversible, c’est-à-dire communicable et recevable par autrui. Cette réversibilité, que Roud définissait comme « la correspondance qui s’établit lentement sans perte et sans lacune entre ce que l’auteur a voulu dire et ce que ressent le spectateur » (Roud, 2022d : 197-198), joue à plein en moi. L’œuvre du poète suisse romand, dans toute sa diversité et toute son ampleur, a créé dans mon existence des résonances qui ne cessent de se multiplier, et des échos qui se répercutent sans arrêt sur de nouvelles parois. Ce sont précisément ces résonances et ces échos que je souhaite, à mon tour, rendre réversibles.

Or, les bornes scientifiques (détachement académique, froideur du ton, point de vue dépassionné et méthodique) dans lesquelles je maintiens ce qu’est l’œuvre de Roud pour moi ne conviennent pas, seules : à tout moment elles menacent d’éclater, et veulent s’étendre, toujours plus. Il me semble que la puissance d’énonciation mise en place n’est pas suffisante, eu égard à la force que représentent ces résonances et à l’expressivité qu’elles réclament à grands cris. Peut-être faut-il reconsidérer mes frontières scientifiques qui, bien plus que de simples et utiles garde-fous, ont tendance à devenir d’arides et arbitraires limites. Je ne crois pas, moi non plus, avoir ce don de l’extériorisation. Cependant, j’imagine qu’on peut l’acquérir, dans une certaine mesure : à la lumière de la production poétique qui a suivi, c’est presque un comble, pour Roud, d’avoir confié une telle incapacité. Mais le paradoxe n’est qu’apparent, car c’est depuis le terreau du doute et de l’angoisse que s’est peu à peu développée cette œuvre fragile, jamais sûre d’elle-même, et qui a pourtant constamment répondu à l’impératif – jamais évident – d’extériorisation et de don de soi.

Bien sûr, quand on est dans l’émotion (mais quand ne l’est-on pas ?), c’est le monde entier qui est recomposé, et qui dépend des rythmes effervescents de l’intérieur. Ces rythmes, je considère de plus en plus que prendre soin d’eux revient à tâcher de les rendre habitables, qu’ils aient été souhaités ou non, qu’ils soient perçus comme néfastes ou non : « Je suis convaincue, avec Haraway et bien d’autres, que multiplier les mondes peut rendre le nôtre plus habitable. Créer des mondes plus habitables, ce serait alors chercher comment honorer les manières d’habiter, répertorier ce que les territoires engagent et créent comme manières d’être, comme manières de faire. C’est ce que je demande aux chercheurs. » (Despret, 2019 : 41)

Être chercheur·euse, cela pourrait-il aussi signifier quelque chose comme : prendre en compte les mondes de l’émotion et les rendre habitables ? Quoi qu’il en soit, je sens qu’il y a pour moi un enjeu de cet ordre, dans la manière dont je m’engage dans la thèse, et j’aimerais saisir cette heureuse opportunité qui consiste à penser les émotions dans la recherche, pour clarifier ce qui demande à l’être : la décantation est un processus dont la lenteur peut effrayer, et il est bon, parfois, de s’arrêter, de contempler, pour éventuellement réagencer – et porter un regard nouveau.

Cette occasion, je la conçois comme un exercice : une lutte (ou un jeu) pour que survive l’intime, et que persiste le « je ». Essayer de ne pas le laisser se soustraire à l’impersonnalité qui lui fait la guerre, et à ces fausses objectivités (qu’on a pu, tout aussi illusoirement, ériger en modèles) qui cachent plusieurs inavouables qu’il faudra bien avouer. Sans offrir un tapis rouge à l’autobiographie, j’essayerai tout de même de lui donner la place que je ne lui donne pas volontiers. Car je crois à la vertu des témoignages : j’aime sentir l’implication personnelle dans la construction d’un savoir scientifique, et suis régulièrement frustré de ne pas avoir davantage accès à ce qui a impulsé telle recherche, ce qui l’a fait persévérer et a permis d’atteindre le résultat qu’on nous présente.

Il y aura donc quelque chose du témoignage, dans les pages qui suivent, lesquelles ressembleront peut-être plus, parfois, à de la « narration » qu’à du « langage scientifique », pour reprendre une distinction de Baptiste Morizot : « La protocolisation du langage scientifique est une domestication sémantique : elle verrouille les propriétés des êtres en les modélisant, les stylisant, et excluant le négligeable près. La narration, structurellement, produit un ensauvagement sémantique. » (Morizot, 2016 : 205) Il y aura, ici, du négligeable près et, je le souhaite, un ensauvagement sémantique (même minime) qui, en toute rigueur, rendra possible le partage de quelques émotions.

Heurts et malheurs de l’intensité émotionnelle

Au commencement, il est tentant – et je suis tenté – d’introduire ma parole par celle d’un autre, un peu comme à l’accoutumée. On se place sous l’égide du discours d’autrui, sous la protection d’un nom faisant figure d’autorité, et tout à coup cette entrée en matière, comme un lien qui libère, offre une porte dérobée, par laquelle on fait irruption de la manière la plus discrète qui soit. Pourtant, ici, dans cet espace particulier dont je veux faire un lieu de combat contre l’amuïssement du « je » – cette frêle syllabe qui peine à persister –, c’est bien de moi qu’il s’agit. Et ce moi présent sent la nécessité de revenir au temps fragile des débuts, en parlant en son nom.

Le geste initial, donc, c’est un geste chargé d’émotions. Même si l’intérêt intellectuel pour Roud était probablement sous-jacent dès le départ, c’est une autre part de moi, qui a involontairement rencontré, puis choisit Gustave Roud. Rien de scientifique là-dedans, rien d’universitaire, aucune velléité de recherche. Non : juste une évidence, un hapax, une découverte, et tous les mots sont impropres. C’est toujours Roud, finalement, qui en parle le mieux : « Il y a, en poésie, de ces ‘‘rencontres’’ – je ne sais quel autre mot employer – qui revêtent indubitablement l’apparence d’une sorte de miracle. » (Roud, 2022b : 955) Ces mots, Roud les adressait au poète italien Eugenio Montale, dont il admirait l’œuvre en secret. En secret, car Roud, rongé par une timidité maladive, n’a jamais envoyé la lettre qui contient cette phrase.

Ce simple fait me le rend d’ailleurs infiniment proche. Et les premiers moments de la découverte ont été remplis de semblables accès empathiques. Il n’y avait que cela : des ressemblances. Des traits identitaires, poétiques ou biographiques, que je faisais miens. Roud semblait renvoyer comme un miroir de mon existence, de mes failles, de mes incapacités, peut-être aussi de mes espoirs. Tout cela, dit ainsi, semble bien trivial, voire tristement banal : c’est la puissance seule de ces sensations, et le rôle qu’elles ont joué pour moi, qui, à mes yeux, les légitime et excuse leur partage – le justifie.

Je projetais certains traits de ma propre existence sur celle de Roud, et parfois j’étais tenté de me dissoudre en lui, comme s’il avait réalisé précédemment la forme d’existence qui correspondait à la mienne, et l’avait portée à des hauteurs inégalables. Je n’avais plus rien à faire. Pourtant, grâce à ce qui devenait un salutaire compagnonnage, j’allais à ma rencontre, mais aussi à celle de l’autre. Il me semblait atteindre avec cet homme mort depuis près de cinquante ans une intimité et une confiance que je n’avais jamais connues avec des vivants. Je me sentais vulnérable, et perméable à une sorte de confusion des dimensions. Roud, celui qui regarde vivre1, devenait à son tour celui qui vit pour moi. Plus encore, il devenait dans le même mouvement celui qui est poète pour moi, c’est-à-dire celui qui sent comme moi, qui connait les mêmes choses que moi, mais qui est parvenu à les dire et donc à réduire quelque peu les franges de l’ineffable.

Roud, cet « adolescent qui n’a pas eu la force de dire oui tout de suite à sa solitude » (Roud, 2022a : 689). Roud, cet homme brûlé par la différence, mot terrible résumant tant de souffrances, tant d’incapacités, tant de douleurs, tant de promesses aussi2. Roud, ce solitaire qui déambule dans la campagne et sent toujours au-dedans de lui le poids d’une sensibilité trop lourde à porter. Roud, enfin, cet émotif qui semblait particulièrement correspondre à ces « natures rêveuses » magnifiquement décrites par Vladimir Jankélévitch :

elles foncent à corps perdu dans leurs moindres sentiments, sans arrière-pensées, sans précaution ; quoi qu’elles éprouvent, amour, colère, enthousiasme, elles y mettent tout leur cœur, et c’est pourquoi on les dit ‘‘entières’’, exprimant par là qu’elles vont jusqu’au bout de leur émotion (Jankélévitch, 2011 : 31).

Et bien sûr, poursuit le philosophe : « ce radicalisme de cœur les rend infiniment vulnérables. Elles sont comme ces étourdis qui ont tout mis du même côté : quand ils perdent, ils perdent tout. Quelle proie facile pour le malheur ! » (ibid. : 32) L’image de Roud se levait immédiatement, à la lecture de ces lignes révélatrices, et mon image s’y superposait vaguement, créant une fois de plus de perturbantes interférences. Il y avait un risque, dans cette « rencontre inouïe » et dans l’enthousiasme démesuré dont elle était le principe. Je n’avais d’ailleurs pas besoin de Jankélévitch pour me mettre en garde : j’avais une conscience aigüe des écueils qui pouvaient menacer l’approche scientifique que je commençais à envisager. J’estimais, vraisemblablement à tort, que l’engagement dans une thèse réclamait une rigueur méthodique, laquelle impliquait une certaine mise à distance du sujet, ce dont je ne me croyais pas capable.

Le premier obstacle était en effet l’implication émotionnelle excessive, car je pressentais que je pourrais disparaître dans mon sujet, m’y perdre. J’avais peur d’être trop influençable, et de ne pas savoir résister à la tristesse, au désespoir, à la noirceur de certaines pages roudiennes. Ce n’était pas seulement mon lien avec le corpus qui était empreint d’une charge émotionnelle trop puissante, c’était mon corpus lui-même. Je craignais de ne pas faire honneur à la poésie de Roud, tant « le lecteur passionné tire tout à soi et recompose le livre à son gré » (Raymond, 1970 : 28).

Mais dans le même temps je lisais les témoignages des amis de Roud. Jacques Mercanton écrivait par exemple, à propos d’Essai pour un paradis : « On ne lit pas : on vit dans ce livre. » (Mercanton et Roud, 2006 : 22) Je me disais que l’approche universitaire n’était peut-être pas incompatible avec la dimension existentielle et identitaire qui caractérisait ma lecture de Roud. Peut-être même une telle approche me permettrait-elle d’installer en moi le « tonus des inclinations contrastantes », dont les natures rêveuses de Jankélévitch sont dépourvues. Peut-être seule une mise à distance, une objectivation impassible, rendrait-elle effective la conjuration que je commençais à appeler de mes vœux. Car l’intensité émotionnelle n’était pas soutenable, et je ne voulais pas risquer de tout gâcher. Je voulais au contraire faire de Roud un « allié substantiel » (Char, 1983 : 671) durable. À ce mouvement du cœur, il fallait opposer un mouvement contraire, qui seul pourrait équilibrer la balance, et m’offrir enfin une relation absolue, complète, avec les textes aimés.

C’était sans compter ce radicalisme auquel faisait référence Jankélévitch.

La compensation intellectuelle : d’une démesure l’autre

Il y a donc eu un mouvement contraire. Mais un mouvement que je n’ai pas su doser, et qui m’a fait tomber dans l’autre extrême. Il faut dire que les automatismes de défense étaient probablement déjà là : face aux attaques incessantes des émotions, perçues comme autant d’intrusions nuisibles car douloureuses, un bastion était déjà construit, qui permettait de conserver un lieu dépourvu d’hystérie, un lieu de calme apparent, où puissent jouer librement les forces rationnelles. Voilà donc quel a été le projet, jamais vraiment conscient : ériger ou consolider des murs, pour maintenir à l’extérieur cette intensité émotionnelle qui perturbait le bon fonctionnement de la machine intellectuelle. Aucune demi-mesure, le but étant que les frontières soient infranchissables. Et cette citadelle intérieure aux pouvoirs immenses, le malheur voulait donc qu’elle soit déjà disponible en moi.

Je connaissais bien sûr ce lieu commun qui désigne la recherche scientifique comme activité objective nécessitant une mise à distance des sphères émotionnelles, spirituelles, et plus largement individuelles et existentielles. J’avais déjà pressenti tous les problèmes qu’impliquait une telle ségrégation, mais je ne parvenais pas encore à les dépasser, à les résoudre de fait. Alors, je me suis retranché dans ce bastion coupé autant du monde que d’une grande partie de moi-même. J’avais besoin de stabilité, de boussole, et je m’imaginais qu’une rationalisation rigoureuse m’apporterait cela. Je pensais à la phrase du biologiste Edward Osborne Wilson : « Le sujet restera votre pôle nord et constituera un sanctuaire dans un univers mental changeant. » (Wilson, 2012 : 87-88)

Seulement, il n’a jamais été question de sanctuaire, mais plutôt de prison. Enfermé avec cet intellect qui se réjouissait d’être devenu l’unique décideur et l’unique force en présence, j’étais devenu un de ces êtres broyés par l’impératif de performance : « Mon seul problème, la seule raison de mon inquiétude, c’est que je reste persuadée que mon devoir est d’être productive, pas d’être vivante. » (Chollet, 2024 : 170) À cette constatation sans appel, Mona Chollet ajoute cette petite note inoffensive : « En raison du rapport aux émotions qu’on inculque aux garçons, de nombreux hommes utilisent d’ailleurs le travail précisément pour fuir les leurs. » (Ibid.) J’avais depuis longtemps remarqué ma propension à fuir dans le labeur mental, sans toujours savoir exactement ce que je fuyais.

Toujours est-il que je retombais dans des travers bien connus, quoique non maîtrisés. À présent, tout semblait aller dans le sens de la mise à distance. Je me nourrissais du commentaire que Michel Collot fait de l’itinéraire intellectuel du poète Antoine Emaz. Vivement influencé par Pierre Reverdy, Emaz avait fait le choix de se lancer dans une thèse monographique sur son modèle :

Mais, pour soumettre ces textes à l’analyse rigoureuse et précise que suppose un travail universitaire, Antoine Emaz devait aussi prendre vis-à-vis d’eux un recul nécessaire et salutaire, comme il le soulignait lui-même : « S’engager dans une thèse, c’est aussi et peut-être d’abord reconnaître une dette envers (l’)auteur ; mais en s’engageant dans l’œuvre, celui qui aimait le texte cherche à prendre ses distances et d’une certaine façon faire son deuil d’une fascination » (Collot, 2019 : 2793).

Ce « recul nécessaire et salutaire », je voulais moi aussi le mettre en place : je le savais inéluctable, et peu à peu je le sentais émerger. Demeuraient malgré tout quelques réticences : serai-je vraiment obligé de faire le deuil de ma fascination ? Ce dernier doute fut écrasé par la machine qui s’était mise en marche. Mon rapport avec mon corpus s’infléchissait, mais dans une direction qui n’était certes pas tout à fait mauvaise : je réussissais à aborder les textes de Roud avec les outils scientifiques que j’avais prévu d’utiliser, et je commençais à échafauder divers angles théoriques bénéfiques, qui m’ouvraient de nouvelles dimensions poétiques. Cependant, j’avais tendance à devenir stakhanoviste et le travail, à nouveau, dégradait ma santé psychique autant que physique.

De manière assez prévisible, l’obsession intellectuelle couplée à la dissimulation des émotions, à leur inhibition, finit par ouvrir grand la porte à l’anti-intellectualisme. Confinées dans quelques limbes, les émotions refirent donc violemment surface, s’incarnant dans divers troubles somatiques (que je rechigne toujours à décrire ou à nommer) ainsi que dans plusieurs formes de rejet. Nouvelle chute dans un nouveau contraire. Je connaissais bien cet enfermement exclusif dans la chose intellectuelle, et la haine qu’il provoque envers elle. Heureusement, c’est contre l’intellectualisme comme approche et comme état d’esprit qu’était dirigée cette rancune, et pas contre mon corpus. Je trouvais d’ailleurs dans les écrits de Roud de quoi me conforter. Lui aussi savait : « Hier, un instant, j’ai pu comprendre le tragique d’une existence brûlée par la pensée ; le repos de Nietzsche dans la folie, qu’il devient naturel et beau. » (Roud, 2022c : 195)

Ce feu dévorant, je sentais bien que je ne pourrais indéfiniment rester à son contact : maintenant je savais reconnaître le prodrome avant le symptôme, et avant le stigmate irréversible de la brûlure. Tout me mettait en garde, et j’essayais d’être attentif à ce que je considérais comme autant de signes. Mon corps butait contre cette maxime d’Elias Canetti, que je recevais comme m’étant directement adressée : « Il ne suffit pas de penser, il faut aussi respirer. Les penseurs qui n’ont pas assez respiré sont dangereux. » (Canetti, 1978 : 249) J’essayais, alors, avec l’aide de ces compagnons de route, de respirer, de redonner leur dû aux émotions, de les accepter à nouveau : leur amnistie était prononcée. Bien sûr, même si je les avais exilées, elles étaient restées non loin, couvant de manière souterraine, attendant leur tour, et se manifestant déjà de diverses manières. Significativement par exemple, depuis le début de la guerre que je leur avais intentée, le besoin s’était fait ressentir de créer un espace annexe me permettant d’exprimer tout ce qu’il me semblait ne pas pouvoir placer ou évoquer « dans la thèse ».

Ce lieu marginal, qui a fini par devenir une sorte de terre d’asile, accueillait ce qui n’était pas assez noble, ou trop intime. J’aurais pu inscrire sur sa couverture : dossier sensible… J’essayais bien, malgré tout, de créer quelques ponts entre ces lieux antagonistes. J’avais conscience qu’une telle dichotomie n’était pas viable, pas naturelle, et qu’il fallait inventer autre chose. Je me rassurais en me disant que je pouvais toujours m’immiscer discrètement dans ma recherche par le simple fait de privilégier telle ou telle théorie plutôt que telle autre : le choix des lectures critiques convoquées et leur agencement en un dialogue complexe entraîne rapidement l’élaboration d’une perspective toute personnelle. De plus, en me permettant certaines libertés, je croyais pouvoir me manifester dans le style, en vertu du principe flaubertien : présent partout, et visible nulle part.

Pourtant, ces ruses indirectes n’étaient que de la poudre aux yeux, dont l’unique but était de faire durer un peu plus encore un système prêt à s’effondrer. Aucune des deux voies dans lesquelles je m’étais successivement engagé n’était soutenable, ni même pleinement efficace d’un point de vue heuristique. Il fallait faire face sans choisir la facilité, c’est-à-dire en s’écartant des sillons déjà tracés. En d’autres termes : il fallait tout reconsidérer.

Pour une auto-diplomatie des relations, ou l’impératif de réconciliation

Faut-il, alors, poser le problème sous une forme dialectique ? Faut-il, en quelque sorte, viser l’obtention d’un troisième terme qui subsumerait les deux premiers, et offrirait le seul agencement souhaitable ? Allier science et sensibilité, raison et émotion, c’est-à-dire dépasser tous les dualismes constitutifs d’une approche du monde profondément enracinée en nous, ne va pas de soi. Même en ayant conscience d’une telle nécessité épistémologique, le risque est d’être repris, encore et toujours, par la force de frappe d’un rapport au savoir intériorisé et déterminé par de multiples héritages culturels. Comment faire, dès lors, pour que l’ambition d’un dépassement de l’alternative émotions/intellect soit plus qu’un vœu pieux ou qu’un positionnement idéologique ?

Rappelons toutefois que ce rapport à la connaissance dont nous sommes les héritiers demeure assez récent. Les études de Claude Reichler sur les Alpes, qui mêlent approches biophysiques, culturelles et phénoménologiques, montrent bien qu’au tournant des xviiie et xixe siècles a lieu quelque chose comme une séparation entre sciences et arts :

Une particularité importante marque les grands livres de voyage du xixe siècle : l’approche scientifique et la vision littéraire prennent désormais des voies séparées. À l’une l’observation objective, les méthodes soumises à vérification, le rejet de toute émotion dans le compte rendu ; à l’autre la dramatisation de la nature, le lyrisme du moi, le pathos de la représentation (Reichler, 2002 : 12).

Contre ces cloisonnements arbitraires, Reichler prend l’exemple de l’alpiniste Horace Bénédict de Saussure, géologue et naturaliste chez qui cohabitent « attitude esthétique » et « travail scientifique » (ibid. : 60). Saussure propose ainsi une vision unifiée d’un objet scientifique qui, par là même, n’est plus tout à fait – ou pas seulement – objet, puisqu’importe le moi profond de celui qui se plonge dans la connaissance et participe pleinement à son sujet d’étude.

De sorte que naît quelque chose de plus que les deux termes (Saussure, les Alpes) : la relation qui les unit, et qui ne se réduit ni à l’un ni à l’autre. Or, c’est précisément sur la relation que je voudrais insister à présent – la relation comme occasion de réconciliation. On sait qu’une des tendances contemporaines de la recherche consiste à problématiser l’ensemble des dualismes hérités, et à travers eux le fondement même du dualisme. C’est en ce sens que la spécialisation des savoirs s’ouvre de plus en plus à des formes d’interdisciplinarité. C’est en ce sens aussi que nombre de chercheur·euses inventent de nouveaux outils (notamment méthodologiques) pour se libérer d’une certaine conception de la science.

Les exemples ne manquent pas, qui osent faire œuvre protéiforme. Pensons à Clélia Nau livrant une vaste étude sur le feuillage, qui fait dialoguer scientifiques et artistes par l’intermédiaire d’une écriture fortement stylisée, qui rappelle l’arborescence même dont elle s’inspire et qu’elle assimile. Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce qu’elle écrive : « La prose savante a sa poétique propre – une poétique de flux, de forces. Même en ses erreurs, en ses errements, la science conserve sa capacité d’extase, d’émerveillement, en appelle à l’imagination. » (Nau, 2021 : 267)

Mais c’est surtout Baptiste Morizot qui me semble offrir le meilleur exemple d’une œuvre s’acharnant à trouver de véritables et efficaces alternatives au dualisme. Porté par les impératifs utilitaires du pragmatisme philosophique qui sous-tend toute sa pensée, Morizot envisage un « alliage incandescent » (2020 : 140) entre les différentes formes de savoirs, qu’elles soient corporelles, imaginatives, sensitives, rationnelles, intuitives, interprétatives… Ainsi, il ne s’agit déjà plus de se battre contre le couple simpliste « Science et Sensibilité » (ibid. : 143), mais plutôt contre la tendance elle-même qui nous pousse plus généralement à la dualité.

Et pour Morizot, cet « alliage incandescent » s’incarne dans une pratique qui n’est ni seulement sensitive, ni seulement corporelle, ni seulement rationnelle, mais tout cela à la fois : la pistage – qui met en jeu autant le corps et l’imagination que le raisonnement et le savoir. Comment faire, toutefois, dans le cas d’une recherche littéraire qui porte sur des textes, sur des mots, sur le langage enfin, autrement dit sur ce qui semble à première vue le plus éloigné d’une interaction avec le monde ? Où trouver l’occasion autrement plus réelle à même de fournir un terrain d’expression pour le corps ? Est-on réduit à nourrir ces aspects de soi « hors de la thèse » ? Sûrement, dans une certaine mesure – car il ne s’agit pas non plus de se laisser aveugler par un fantasme fou de cohérence, d’unité ou d’harmonie.

Cependant, les mots, le langage sont aussi ce par quoi nous percevons le monde et entrons en interaction avec lui : pister un sens textuel qui se dérobe ou être à l’affût d’une idée furtive, c’est déjà une manière d’agir sur le réel et de faire corps avec lui. C’est pourquoi les considérations théoriques développées ici visent bien malgré tout à un résultat effectif, en l’occurrence œuvrer à concilier et réconcilier différentes parties de soi, qui contribuent de plusieurs manières à la recherche scientifique et sont prises dans des systèmes hiérarchiques – lesquels ont tendance à fonctionner de manière autonome les uns des autres. Or, on a vu qu’un tel séparatisme n’était aucunement viable. Les métaphores de la « citadelle » et de la « terre d’asile », qui sont venues spontanément sous ma plume, indiquent peut-être que le problème est d’ordre géopolitique, et que c’est par des outils géopolitiques qu’il peut être résolu, ou du moins infléchi. Quand des parties entières de soi sont devenues à ce point étrangères l’une pour l’autre, seul un « plié-en-deux », c’est-à-dire un diplomate, peut participer à une pacification et à un retour de la communication : « Le plié-en-deux, c’est celui qui se trouve à la frontière, contorsionné de telle manière à avoir une partie dans chaque camp, et qui ce faisant rend possible une communication, par le partage d’un code hybride : il constitue un interprète qui joue le rôle de membrane à l’interface entre deux entités hétérogènes. » (Morizot, 2016 : 33)

Comment faire, dès lors, pour être son propre plié-en-deux ? Comment faire pour remettre du lien et de la fluidité là où l’on s’est habitué à ne créer que de la rigidité et de la rupture ? C’est en cela que la « diplomatie des relations » développée par Morizot peut nous apporter les outils nécessaires. Sans partir du principe que les sphères intérieures que nous prétendons connecter sont du même type, mais sans considérer non plus qu’elles doivent fonctionner en évitant toute prise en compte mutuelle, l’enjeu est donc de réactiver des puissances relationnelles jusque-là annihilées ou inconnues. En d’autres termes : centrer l’attention sur la relation entre les différents termes, pour mettre au jour et toucher du doigt ce que seule l’interaction permet. La « diplomatie des relations » de Morizot, qui s’oppose à une « diplomatie des termes » (ibid. : 358), offre dans cette situation une boussole bienvenue.

On a vu qu’en continuant – quoiqu’involontairement – de dissocier plusieurs parts en soi, un rapport hiérarchique s’établit naturellement et fait très vite pencher la balance d’un côté ou de l’autre. La situation, alors, n’est plus soutenable, car la relation a été négligée. C’est en somme ce que raconte Aldo Leopold dans le célèbre fragment intitulé « Penser comme une montagne » : « à partir du moment où moins de loups signifiait plus de cerfs, pas de loups signifierait à l’évidence paradis des chasseurs » (Leopold, 2017 : 169-170) avance-t-il rétrospectivement ; or, il réalise que les loups « pas plus que la montagne ne partageaient ce point de vue » (ibid. : 170), car « de la même manière qu’un troupeau de cerfs vit dans la crainte mortelle de ses loups, la montagne vit dans la crainte mortelle de ses cerfs » (ibid.). En éradiquant les loups, c’est tout un équilibre qui est fragilisé : les cerfs, qui n’ont plus de prédateurs, deviennent nombreux au point de faire pression sur leur environnement végétal immédiat, qui s’appauvrit très vite.

De même, si l’on éradique (là encore : consciemment ou non) toutes les manifestations relevant de la sphère émotionnelle, alors les forces à qui on laisse libre cours, n’étant plus équilibrées par rien, s’emballent et deviennent néfastes, créant, dans mon cas, une forme d’anti-intellectualisme. Symétriquement, si ce sont les éléments groupés dans ce que nous délimitons comme appartenant à la sphère intellectuelle que nous censurons, alors jaillissent les peurs irrationnelles et superstitieuses, les paniques, l’anxiété débridée, voire la prostration ou le désespoir, qui s’infiltrent par les ouvertures que laisse béantes une sensibilité devenue fragilité immodérée.

En somme, être son propre diplomate consisterait à prendre soin des relations qu’implique une identité multiple et complexe, qui ne veut pas être réduite à l’une de ses composantes au détriment de toutes les autres. Contre les automatismes dualistes, il s’agit donc de créer des automatismes de diplomatie, visant à rechercher les conditions toujours changeantes d’un équilibre, précaire certes, mais dynamique – ce que ne garantit assurément pas une situation qui renvoie dos à dos des termes n’ayant prétendument rien en commun, et rien à se dire. Si, jusque-là, j’ai choisi de maintenir, dans l’organisation de ma pensée (et dans la succession de mon plan), le dualisme émotions/intelligence, c’est que j’ai avant tout voulu présenter un état des lieux, un état de fait. Pour savoir où aller, il faut savoir d’où l’on part.

Mais les analogies tissées entre les savoirs philosophiques-écologiques d’un côté, et ma position de sujet-chercheur de l’autre, ne sont pas d’anodines mises en images : elles veulent signifier, déjà, l’intrication de plusieurs entités perçues jadis comme hétérogènes : une sensibilité au vivant, un souci de renouvellement méthodologique, une revendication de certaines affinités électives, une tentative d’affirmation et donc de composition de soi. Toutes dimensions qui ne recoupent pas le dualisme évoqué plus haut. À celui-ci veulent se substituer, empiriquement, d’autres formes de construction du savoir, et d’autres formes de rapport à soi : il s’agit dorénavant d’aller au-devant d’elles.

Admirer, subjectiver, aimer : d’autres modes de la connaissance

Faire de tels parallèles entre psychologie, sciences du vivant, épistémologie et vécu existentiel peut toutefois avoir quelque chose de choquant. Je suis d’ailleurs mon premier contradicteur et premier pourvoyeur de doutes. Arpentant depuis plusieurs années les études animales, je me déplace quotidiennement dans des lieux qui font la part belle, précisément, aux relations entre disciplines. L’anthropologie côtoie la littérature, la sociologie fraye avec l’écologie scientifique, la philosophie dialogue avec la bioacoustique… Ma thèse ne s’inscrit pas stricto sensu dans une démarche multidisciplinaire, mais il m’arrive fréquemment de faire appel à des savoirs ou à des outils qui ne concernent pas les études littéraires, pour lesquelles seules j’ai été formé.

Dès lors, nourri par un persistant syndrome de l’imposteur, je crains sans cesse de n’avoir pas les compétences minimales requises, et je redoute ainsi de faire fausse route, voire de trahir les impératifs de rigueur scientifique spécifiques à certaines disciplines que je ne connais qu’en autodidacte bricoleur. La première fois que j’ai entendu parler du concept de « toutologie », accolé alors au terme « amateurisme » (Comeliau, 2013), je me suis tout de suite senti visé, et comme immédiatement pris en tort. Ce sentiment s’est aggravé puis un peu calmé à la lecture d’un article de Patrick Charaudeau, distinguant une pluridisciplinarité « qui accumule mais n’articule pas », une transdisciplinarité « qui traverse les lieux de pertinence mais peut en faire perdre leur horizon », et une interdisciplinarité « qui échange, coopère, partage en interrogeant et intégrant de façon critique » (Charaudeau, 2010 : 19).

Depuis, je poursuis l’idéal de cette interdisciplinarité-là, que je veux mesurée et soignée. Il n’empêche, je suis toujours effrayé par le spectre du « confusionnisme d’une pluridisciplinarité sauvage » (ibid.), qui agit sur moi comme un épouvantail, me mettant certes en garde contre les dérives de mélanges extrêmes et simplistes, mais m’incitant aussi à rester dans les sillons familiers, sans me nourrir de domaines du savoir jugés trop éloignés de moi. Cependant, si je me risque quelquefois à effectuer de nouvelles combinaisons, c’est sûrement en grande partie parce que des modèles m’ont montré que la chose était possible. En écrivant la première partie de mon article, je n’avais plus en tête le chapitre de Baptiste Morizot intitulé « Cohabiter avec ses fauves », dans Manières d’être vivant : pourtant, c’est peut-être cette lecture qui, sur le mode de l’innutrition, m’a conduit à établir de telles idées.

Développant une « éthologie de soi » visant à « connaître finement […] le comportement délicat et ardent de sa vie affective » (Morizot, 2020 : 187), Morizot offre un exemple de mutualisme philosophique, en mettant au jour ce que des savoirs éthologiques et des représentations culturelles peuvent apporter à la connaissance de soi et à une éthique des émotions. Se faire « diplomate des passions » (ibid. : 196) – de ses propres passions – vaut mieux que de se faire leur dompteur. Pour ma part, j’ai essayé d’élargir un peu plus cette conception de l’auto-diplomatie, pour la faire jouer à un niveau supérieur, qui implique également tout ce qui n’est pas émotion. Cette influence, en moi, de l’œuvre de Morizot, et la manière dont elle a resurgi et s’est cristallisée – plus ou moins volontairement – autour de l’article présenté ici, semble entraîner plusieurs conséquences qu’il paraît nécessaire de déplier.

La première d’entre elles, qui a des airs de lapalissade, est que le sujet qui cherche ne fonctionne pas en circuit fermé. Ou, pour le dire avec cette première personne qui, je le sens, tend à s’effacer, à se résorber furtivement : je ne fonctionne pas en circuit fermé. Je fais au contraire partie d’un vaste réseau, en partie universitaire, qui a tout d’un écosystème. Être un (bon) diplomate pour soi-même implique donc de ne pas oublier que nous ne sommes jamais tout à fait séparés du monde et des autres, mais toujours reliés à eux : pour retrouver le vocabulaire de Morizot, nous ne sommes pas un terme, mais un agrégat de relations, qui nous font et nous défont sans cesse.

L’autre conséquence, qui retiendra davantage mon attention, pourrait se formuler ainsi : c’est un ensemble d’agencements complexes, de propriétés mettant en jeu différentes parties du moi, qui m’a amené à formuler les arguments présentés plus haut. En d’autres termes : c’est la conjonction d’événements multiples et s’influençant les uns les autres qui a fini par déboucher sur les lignes que j’essaye d’écrire et sur le cadre théorique et autobiographique que je tente, par elles, de construire et de rendre stable. Et ce travail, loin de le faire seul, je le fais grâce aux relations que j’entretiens avec ces autres dont je me nourris, ces autres étant principalement, ici, des scientifiques au sens large du terme. Car je ne cherche pas seulement des savoirs, mais aussi quelque chose comme des acquis existentiels, des suggestions, des tremplins ou des consolations.

Et même : c’est souvent un attrait, un élan passionné mêlé de curiosité intellectuelle qui me pousse vers elles et eux. C’est en cela, par exemple, que je peux les admirer. On aurait tort de ne voir dans l’admiration qu’un simple mouvement émotionnel : il y a en elle, je crois, une complexité qui permet de penser une sortie du dualisme. J’emprunte à Michel Crépu la couleur que je souhaite donner à ce mot d’admiration :

L’admiration […] est le contraire de l’idolâtrie. Que veut l’idolâtre ? Qu’on lui épargne l’épreuve de l’altérité, l’aventure de la rencontre. Il veut une fusion qui absorbe tout dans une folle étreinte. L’idolâtre veut exorciser l’autre. L’admiratif désire le connaître. C’est le contraire. L’autre, ce peut être un poème, un arbre, un visage. Admirer est le mode cardinal de la connaissance (Crépu, 2017 : 13-14).

La distinction admiration/idolâtrie m’aide à penser le rapport entretenu non seulement avec mon corpus primaire, en l’occurrence Gustave Roud, mais aussi avec mon corpus secondaire. Pour éclaircir la chose, je pourrais dire par exemple que l’œuvre de Baptiste Morizot produit régulièrement sur moi des réflexes admiratifs. Il arrive quelquefois que cette fascination prenne les apparences d’une allégeance qui paralyse. Très vite cependant nait un désir de connaissance qui m’exhorte à lire et relire des textes qui stimulent ma curiosité et me nourrissent intellectuellement. Je crois que l’admiration est ainsi l’un des modes de saisie, pour moi, de l’œuvre de Morizot.

Plus encore, c’est aussi l’intuition qui est en jeu. Le recours à une telle philosophie du vivant ne va pas de soi, en effet, quand il s’agit d’étudier l’œuvre de Gustave Roud : à la « quête » idéaliste de l’un, s’opposent les préoccupations pragmatistes et les « enquêtes » de l’autre. C’est bien l’intuition qui m’a guidé vers la possibilité d’un tel éclairage, en me susurrant, par le biais d’une voix intérieure : il y a là quelque chose à faire. Constituer cette voix, l’entendre, l’écouter, et surtout lui prêter attention et la juger digne d’intérêt n’est pas automatique : je m’étais plutôt habitué à ne pas encourager de telles paroles, en vertu d’une rationalisation extrême qui demandait avant tout des preuves empiriques, voire des preuves déjà trouvées et mises en valeur par d’autres que moi.

Quoi qu’il en soit, l’admiration portée à un système philosophique peut m’aider, profondément, à le comprendre. « Comprendre, c’est s’identifier » (Hollaert, 1991 : 394), écrit Grietje Hollaert dans sa thèse sur Gustave Roud, au moment de commenter les quelques mots suivants, tirés de la prose intitulée « Point de vue » : « tu ne comprendras rien à quoi tu n’aies d’abord profondément ressemblé » (Roud, 2022a : 828). S’identifier, comprendre : c’est parfois tout un. Je me suis identifié, je crois, à des chercheur·euses qui travaillaient sur le même matériau que moi, rencontraient les mêmes problèmes que moi, et tentaient d’élaborer les relations les plus saines entre toutes les composantes de leur intimité et leurs sujets d’étude. Je pense, entre beaucoup d’autres, à Albert Béguin, dont l’« Introduction » à sa thèse magistrale L’Âme romantique et le rêve m’a durablement touché et influencé.

Dans ces pages où il se situe par rapport à l’œuvre immense qu’il a achevée et qu’il donne à lire, Béguin insiste sur l’implication personnelle qui a été la sienne. Il n’est pas seulement question de temps ou d’énergie, mais d’engagement existentiel et spirituel. Pour fournir un travail de qualité portant sur des œuvres poétiques (issues des romantismes allemand et français), Béguin a dû faire appel à toutes ses ressources, et non simplement à ses compétences intellectuelles : « lorsqu’il s’agit de comprendre une expérience d’ordre poétique, il est proprement sacrilège de faire violence à l’unité de la personne humaine, qui engage dans l’aventure tout autre chose que des idées théoriques : ses raisons d’être, ses craintes et ses espérances profondes. » (Béguin, 1991 : XVIII) La posture de recherche, pour Béguin, n’est pas une posture qui privilégierait certaines qualités au détriment d’autres : elle se veut, au contraire, unifiante, dans la mesure où elle a besoin de tout ce que le sujet-cherchant peut mobiliser comme pratiques heuristiques, y compris ce qu’il a en lui de plus intime.

En outre, Béguin défend le bienfondé de la lecture et de la critique empathiques : le sujet-cherchant élucidera d’autant mieux les auteurs étudiés qu’il aura lui-même été habité par les mêmes puissances émotionnelles ou les mêmes gouffres métaphysiques. Une telle disposition crée alors une double influence : le sujet-cherchant est influencé par le corpus qu’il étudie et qui vient infléchir ses propres positions, dans une langue connue ; et le sujet-cherchant vient informer et transformer à son tour son corpus, par le simple fait de s’y projeter tout entier. Ce dernier geste ne revient pas pour autant à ne plus voir que du soi partout ailleurs, et à ne plus faire que travestir le réel en créant d’infinis avatars de sa propre individualité : on pourrait plutôt comparer ce mode de connaissance à ce que Philippe Descola et Alessandro Pignocchi nomment la « subjectivation », par contraste avec l’« objectivation » (Descola et Pignocchi, 2022 : 158).

Pignocchi précise que cette distinction, « avec ce qu’elle peut avoir de simpliste et de réducteur », n’est jamais qu’une question de dominantes : « Chaque humain porte en soi ces deux modes de compréhension » (ibid.). Il s’agit seulement d’investir davantage l’un de ces deux pôles, ou d’élaborer et d’inventer des entre-deux hybrides, en multipliant les combinaisons. Subjectiver, c’est-à-dire se projeter dans le corps de l’autre, dans ses émotions et son point de vue, c’est aussi, en un sens, aimer. C’est peut-être Claude Reichler qui en parle le mieux quand, à la fin de son étude sur les Alpes, il écrit : « ces objets que j’ai interrogés, que j’ai regardés et lus avec patience et passion, que j’ai rassemblés pour les faire comprendre, j’ai pu constamment les admirer et les aimer » (Reichler, 2002 : 241).

Ce sont précisément de telles paroles, qu’à mon tour j’admire et aime : rencontrer de telles relations entre les chercheur·euses et leur matériau étudié me conforte dans certaines intuitions et me pousse à assumer mes propres positions.

Je me sers de ces diplomates-pour-eux-mêmes comme de boussoles, qui me permettent d’élaborer toujours plus finement les relations qui me lient avec les textes, avec les pensées, avec les manières d’être au monde que j’admire, aime et subjective. En m’offrant des exemples désirables d’existences de chercheur·euses, ces multiples expériences du savoir m’engagent à trouver mes propres combinaisons, qui ne peuvent se résumer à la répétition inlassable des noms que j’aime et de leurs paroles porteuses de sens.

Conclusion

Au commencement, j’avais insisté sur l’idée – essentielle pour Roud, et dorénavant pour moi-même – de réversibilité. Réversibilité rêvée, et dont l’absence peut être redoutée sans cesse, quelle que soit la nature générique (prose poétique ou article scientifique) d’un texte publié. Or, cette correspondance puissante qui s’est établie entre les écrits de Roud et moi-même, c’est elle que j’ai souhaité mettre en mots et en images, poussé par la volonté de conquérir au moins un peu ce fameux don d’extériorisation, en dépit de la crainte perpétuelle de ne pas y parvenir. Les émotions, principes et sources d’une telle recherche, seraient-elles donc également son point d’arrivée, comme si l’enjeu, depuis le début, en parlant d’elles, en les mettant en scène, était de les inclure dans la dynamique d’un savoir en construction – de les faire participer ? J’espère ainsi, par les détours que permettent seules les émotions et qu’emblématise à merveille l’admiration, avoir réussi à bien parler de celles et ceux qui sont pour moi de puissant·es allié·es substantiel·les. J’espère aussi être parvenu à partager, de la manière la plus réversible possible, quelques-unes des émotions qui me traversent et impactent directement mon travail. J’espère enfin que ces notes incomplètes n’auront pas été tout à fait vaines pour la poursuite de mes propres recherches, et qu’elles s’insèreront dans cette immense toile du savoir sensible que tissent et retissent chaque jour mille et une mains.

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Notes

1 « Très vite, le sentiment qu’il faut ‘‘choisir’’, vivre à plein, au sens normal, c’est-à-dire à l’intérieur de ses dimensions (élucider cette image) ou regarder vivre. Sentiment qu’il n’y avait pas de compromis possible. » (Roud, 2022c : 1071). Return to text

2 « Différence : mère de la poésie. » (Roud, 2022c : 170). Return to text

3 Michel Collot cite ici la thèse d’Antoine Emaz, publiée sous le (vrai) nom d’Antoine Petit, et intitulée Pierre Reverdy : étude des recueils de notes. Thèse soutenue en 1995 à l’Université d’Angers sous la direction de Gilbert Cesbron. Return to text

References

Electronic reference

François Chanteloup, « L’idolâtrie ou l’admiration : trouver la bonne focale pour bien parler de ses alliés substantiels », Mosaïque [Online], 24 | 2025, Online since 12 janvier 2026, connection on 19 février 2026. DOI : 10.54563/mosaique.2869

Author

François Chanteloup

(Université de Lausanne)

Doctorant à l’Université de Lausanne, François Chanteloup étudie l’œuvre du poète suisse romand Gustave Roud (1897-1976), à qui il a consacré plusieurs articles. Ses recherches, dirigées par M. Daniel Maggetti, directeur du Centre des littératures en Suisse romande (CLSR), portent principalement sur l’inscription de l’animalité dans les textes poétiques, à la lumière de l’interdisciplinarité encouragée par l’émergence des champs d’études récents que sont la zoopoétique et l’écopoétique.

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