Toutes les contributions de ce volume montrent comment Louis XI est devenu un personnage de fiction, au théâtre, dans le roman et au cinéma, au point de finir par occulter le vrai visage du roi ; nous voudrions aborder un genre, la bande dessinée, qui, sans aucun doute, doit beaucoup, dans l’image qu’il donne du roi, à toutes les œuvres qui l’ont précédé, qu’il s’agisse de fiction ou de l’Histoire telle que la transmettent les manuels scolaires, elle-même non dénuée de poncifs, comme on a pu le voir par ailleurs1. D’abord souvent conçue comme destinée aux enfants, la bande dessinée pouvait assez facilement relayer ces manuels dans leur fonction pédagogique. Mais elle a conquis aussi ses galons de média adulte, modifiant l’image qu’elle va parfois donner de ce roi à la fois si connu et si méconnu en fonction du public, voire du journal dans lequel paraissent les planches. C’est pourquoi notre corpus comprendra des albums destinés aux enfants, à visée essentiellement didactique mais aussi ludique, ainsi que des bandes dessinées pour adultes, dans lesquelles la charge caricaturale et l’humour, parfois féroce, s’exercent à plein.
Rappelons ici que, avant de devenir le 9e art, la BD a subi les foudres des censeurs : on a essayé, en France particulièrement, de lui imposer des règles, ainsi la loi du 2 juillet 1949 contre la pornographie et la violence pour résister à ce que l’on considérait comme l’invasion des comics américains. Mais le but recherché par les censeurs était aussi pédagogique : si la bande dessinée était un mal inévitable, autant l’utiliser pour faire passer un contenu qui se voulait sérieux et informé puisqu’il s’agissait de « ne pas méconnaître les données scientifiques élémentaires ». De même que, comptant sur la fonction attractive des images, les manuels d’histoire s’enrichissaient progressivement d’illustrations, on vit se développer, dans les revues destinées au jeune public, des récits à sujets historiques centrés sur des événements considérés comme majeurs et sur des « figures emblématiques ».
Ainsi, les éditions Fleurus (qui éditaient les revues catholiques Cœurs Vaillants, Âmes vaillantes ou Fripounet et Marisette) comme Hachette (qui produisit des séries comme Histoire Junior et La Vie privée des hommes illustrées par Pierre Brochard) ou des revues comme Spirou ou Le Journal de Tintin (avec huit aventures de Bob et Bobette de Willy Vandersteen, parues entre 1948 et 1959, dont le fameux Fantôme espagnol) publieront des strips, ainsi que des albums entiers consacrés aux grands moments héroïques de l’histoire ; ils voulaient diffuser un savoir de base pour la jeunesse, le risque principal résidant dans la simplification, le grossissement du trait, ou encore la tendance au « tableau de genre », où l’influence des Beaux Arts (le « tableau historique ») et du cinéma sera primordiale.
Sur le plan régional, il existe ainsi deux histoires de Lille en BD ; deux historiens très sérieux, le chanoine Henri Platelle et le professeur Alain Lottin, ont mené une entreprise de diffusion par la bande dessinée d’un savoir historique touchant les Flandres avec une Saga des Terres du Nord, dont un tome est consacré à la période qui va « De l’Antiquité à la Renaissance ». Il est évident que l’ampleur même de la période, symbolisée en page de couverture par trois guerriers armés, correspondant respectivement à l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance, ne peut avoir pour conséquence qu’un survol qui s’attache aux événements supposés marquants et aux figures les plus parlantes. C’est ainsi que le chapitre 4 traite de « La Paix d’Arras » (1435) et le 5 de « La terre des Gueux » (1566). Plutôt que le conflit entre Louis XI et Charles le Téméraire, les historiens ont préféré mettre en valeur la rivalité qui, à la génération précédente, a opposé Charles VII et Philippe de Bourgogne ; le chapitre 4 est consacré à la gloire du « grand duc d’Occident » qui a « vengé son père » comme il le dit dans une bulle destinée à transcrire ses pensées intérieures. Louis XI apparaît cependant dans l’une des cartes qui débutent chaque chapitre : au-dessus d’Arras, on trouve l’indication suivante : « en 1472, les armées de Louis XI ravagent l’Artois ; 105 villages sont détruits. », puis au niveau de la ville même : « 1479 : Louis XI reconquiert la ville et la nomme ‘FRANCHISE’ ». Cet événement n’est pas repris dans le résumé qui accompagne la carte, qui insiste sur la présence bourguignonne et sur la paix qui a permis l’expulsion des Anglais hors de France. On soulignera que dans ce contexte, l’action de Louis XI est présentée comme agressive, en fait comme contraire à ce qu’avait institué la paix d’Arras, « la réconciliation du duc de Bourgogne [Philippe le Bon] » et du roi de France [Charles VII]. S’agit-il de montrer que cette paix n’a été qu’une étape avant la reprise du conflit à la génération suivante ? De plus, la date de 1472 est curieuse. C’est en effet Charles de Bourgogne qui ravage la région à cette date, la campagne de Louis XI n’intervenant qu’en mai-juin 1477 : sièges d’Hesdin, décapitation des ambassadeurs d’Arras, siège d’Arras, bombardement de Bouchain, massacre des défenseurs d’Abbeville, sièges de Valenciennes et de Douai, prise de Cassel ; ces épisodes correspondent au conflit entre Louis et les successeurs de Charles le Téméraire. Murray Kendall2 commente : « Louis XI semblait avoir fait siennes la précipitation et la cruauté de Charles de Bourgogne », avant de se livrer à une analyse quasi psychanalytique de l’attitude du roi et de conclure à un « rajustement du moi […] et du non-moi3 » situé lors de l’hiver 1477-78, qui va conduire Louis à négocier avec Maximilien et Marie de Bourgogne et à retirer ses garnisons de Cambrai, Le Quesnoy et Bouchain. Alors, s’agit-il simplement d’une erreur de date (1472 pour 1477) ? Ou bien l’action violente de Louis, qui n’est pourtant pas son attitude la plus habituelle, a-t-elle laissé de telles traces dans les places qu’il a assiégées et détruites qu’elle conduit presque inconsciemment à en marquer le souvenir ?
Dans une perspective nationale cette fois, le projet d’une Histoire de France en bandes dessinées aux éditions Larousse, en collaboration avec la télévision, en l’occurrence à l’époque FR3, a abouti à la publication d’une autre bande dessinée historique, de plus large diffusion4. La publication, qui se fait par numéros mensuels en librairie, en comptera vingt-quatre. Le n°10 (juillet 1977) réunit deux rois, Louis XI et François Ier. On peut juger que cette publication, qui paraît répondre aux ambitions pédagogiques de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, se montre toutefois quelque peu orientée dans sa présentation. Si le sous-titre, en caractère majuscules plus petits, indique bien Louis XI/François Ier, seul le portrait du second, inspiré du célèbre tableau de François Clouet, est représenté, sur le fond du château de Chambord. La page de garde, plus explicitement encore, reprend les figures des deux souverains, désignés respectivement par les périphrases de « L’universelle aragne » et de « Le roi magnifique ». Le jeune lecteur fera sans doute le lien entre la périphrase et le nom, mais on notera que l’éditeur et l’auteur (il n’est pas le même pour les deux rois) utilisent le terme ancien d’aragne, sans le traduire, considérant que l’écolier de 1977 connaît cette image de Louis XI, dont l’origine remonte à Chastelain (mort en 1475) et à son successeur Molinet. La formule sera reprise à plusieurs moments de la bande dessinée puis illustrée par une image, au moment où Louis XI devenu roi cherche à reconquérir les territoires perdus (p. 452), le château de Plessis-lès-Tours étant présenté comme le centre de l’activité arachnéenne de Louis.
Cette bande dessinée est le fruit de la collaboration du scénariste Jean Ollivier et du dessinateur Eduardo (ou Etcheveri, comme il est ailleurs appelé) Coelho. Le premier a été rédacteur en chef de Vaillant et sera à partir de 1982 celui de Pif, deux hebdomadaires soutenus par le Parti communiste (Vaillant est l’ancien Jeune Patriote, ex Lettres Françaises et a pris ce nom le 18 mai 1945). Il est l’auteur de nombreux scénarios à sujet historique dont un Davy Crocket et pour le Moyen Âge, de la série Yves le loup qui s’inspire de Prince Vaillant. Le second, d’origine portugaise, a également travaillé à Vaillant (à partir de 1955) et fera lui aussi partie des dessinateurs de Pif. La BD se conclut sur la figure du « Roi entre deux mondes », citation empruntée à P. R. Gaussin et accompagnée d’un portrait de Louis XI portant couronne. Le jugement final se veut éclairé, puisqu’il met en parallèle celui que le roi porte lui-même sur son œuvre, rendu plus visible par la reprise du manuscrit et de l’écriture ancienne, mais aussi la description de la mort du roi sur son catafalque, revêtu, comme il l’a effectivement été au moment de sa mort, du grand manteau royal, qu’il avait pourtant peu porté au cours de sa vie, un roi que, est-il dit, personne ne pleure, « ni les grands, ni les bourgeois, ni le peuple ».
Le récit s’ouvre sur Louis se réfugiant auprès du duc Philippe le Bon et se poursuit par un léger flash-back sur les années qui ont précédé, sans revenir sur la petite enfance du futur roi. Lorsqu’on observe le déroulement de l’album, on constate qu’il suit de près celui d’un ouvrage paru en France en 1974, soit trois ans plus tôt. Bien qu’il n’y soit pas fait explicitement référence, c’est l’ouvrage de Paul Murray Kendall qui a inspiré les auteurs. Les portraits du duc de Bourgogne Philippe le Bon, de son fils, Charles, comte de Charolais, et de Commynes doivent visiblement beaucoup aux planches insérées dans le cahier central de l’ouvrage de l’historien américain : il s’agit du dessin représentant Commynes, qui se trouve au Musée d’Arras, et du portrait de Charles par Roger Van der Weyden (Musée de Berlin)5. Enfin, c’est un autre dessin d’Arras qui a dû servir de modèle aux représentations du duc Philippe le Bon6 aux premières pages de la BD. Quant à la dernière image de Louis XI, avec son bonnet et sa couronne, elle s’inspire visiblement de la tête de calcaire qui est reproduite en couverture de l’ouvrage de Kendall et se trouve également à la troisième page du cahier central7. Les événements qui ouvrent l’album, Philippe le Bon s’agenouillant devant le dauphin et les pleurs du duc de Bourgogne, sur son « long visage osseux et ses lèvres sensuelles » proviennent de la description que l’historien fait de l’événement : une scène qui manque de se terminer en comédie dans les relations de préséance entre l’oncle et le neveu, n’étaient les larmes abondantes que chacun versa8.
La succession des chapitres correspond à celle des pages, avec parfois un rythme : un chapitre/une page : il suffit de prendre quelques exemples pour voir que des phrases entières, et des citations faites par Kendall sont reprises et illustrées. Ainsi, p. 440, on voit le roi « à genoux et en prière », comme le signale Kendall, dans son chapitre 9 intitulé « Le châtelain de Genappe », p. 80 : « le roi commençait sa journée à genoux et en prières » ; p. 81 : « il entendait généralement la messe » et « il aimait beaucoup chasser au faucon, mais préférait encore la chasse à courre », devient dans la BD : « dévot jusqu’à la superstition (ce qui résume un paragraphe de Kendall sur les influences qui ont pu pousser Louis à cette attitude, en particulier le milieu des gens simples et superstitieux qui l’ont élevé), il assiste chaque jour à la messe, prie Notre-Dame et les saints » et, sous l’image d’un cerf aux abois, « Chasseur impénitent ; […] la chasse à courre est une de ses passions ». Les deux vignettes illustrent la vie quotidienne du roi (p. 440), résument la journée de Louis telle qu’elle est décrite par Murray Kendall9 (« Les habitudes du roi », p. 443). Seule concession à la légende, le petit chapeau du roi est couvert de médailles.
Lorsque Louis apprend la mort de son père, la BD le montre en costume mi-parti blanc et rouge ; le texte, puis l’illustration décrivent, p. 441, un messager arrivant « au début de juillet 1461 » à Genappe, ce qui correspond de nouveau au texte de Murray Kendall :
Aux environs du 10 juillet, un courrier galopant à bride abattue se présenta à Genappe pour annoncer que le roi de France était sur son lit de mort (p. 101).
À la même page, l’historien signale que « le 25 juillet Louis s’en alla chasser vêtu d’une courte tunique rouge et blanche et coiffé d’un chapeau de mêmes couleurs (les couleurs du roi de France) ». En fait, ce qui était suggéré par Kendall, qui rapproche simplement les deux faits – la messe de requiem et la chasse, le même jour – est explicité par la BD qui commente : « Impénétrable, Louis, si impatient de régner, ne laisse rien paraître de l’émotion qui l’étreint. »
Le couronnement du roi par l’archevêque et le duc de Bourgogne, aux cris de « Vive le roi » (repris) et de « Montjoie Saint-Denis » (qui ne l’est pas), et son entrée à Paris, quinze jours plus tard, décrits en deux bandes qui occupent toute la largeur de la page 442, résument les pages 108-119 de l’historien. Lors de l’entrée solennelle, la BD commente : « Philippe le Bon couvert de pierreries comme une châsse, suit le roi », alors que Kendall dit (p. 109) :
Derrière lui […] venait le duc de Bourgogne, dont l’impériale personne avait pour l’occasion revêtu un costume de velours noir orné de rubis, de diamants et de perles. Sur les bords de son chapeau, on pouvait voir une collection de pierres précieuses dont la valeur était estimée à quatre cent mille écus.
L’essentiel est une nouvelle fois retenu par l’image et le texte qui l’accompagne. Quant au roi, il est bien représenté « sous un dais de satin bleu semé de fleurs de lys » (p. 109/BD, p. 442) précédé par quatre trompettes qui « annonçaient l’arrivée du roi » (ibid.). Seule différence, comme souvent dans les scènes de foule ou de bataille, le dessinateur et le coloriste choisissent une teinte unique, généralement le bleu ou l’orange. C’est le cas ici. À la même page 442, la citation en pseudo-bâtarde bourguignonne : « Le prince doit songer à la condition de son peuple et se mêler à lui souvent, comme un bon jardinier cultive son jardin », qui définit la façon dont Louis envisage de gouverner, se trouve p. 116 de l’ouvrage de Murray Kendall avec la mention « Des années plus tard » que l’on retrouve dans la BD sous la forme « plus tard ». Manque en revanche la mention du destinataire, le fils et héritier, Charles VIII.
La rivalité avec Charles le Téméraire, la campagne de 1472 avec le massacre de Nesles : « Par Saint Georges, mes enfants, vous avez fait une jolie boucherie ! » (devenu dans la BD, « vous avez fait là du bon travail », p. 449) et le siège de Beauvais, avec Jeanne Laisné dite « Hachette » montrée en pleine action (BD, p. 450) sont fidèlement rapportés, soulignant la violence du Téméraire (et justifiant le départ de Commynes). Il en est de même pour l’action de Louis voulant éviter une reprise de la guerre contre l’Angleterre et négociant le traité de Picquigny (1475), avec les paroles transmises à Commynes et rapportées par lui :
« Mon père a mis les Anglais hors par force d’armes et je les ai boutés à force de pâtés, de venaison et de bons vins » (BD, p. 451)
Ce qui est ici mis en valeur, c’est l’un des traits soulignés tant par son historien médiéval que par Murray Kendall : le goût du roi pour les bons mots, parfois jusqu’à l’excès. En réalité, ces paroles étaient destinées à des intimes ; le roi aurait voulu éviter qu’elles ne parvinssent aux oreilles anglaises et il regrettera de n’avoir pas tenu sa langue en cette occasion10.
À la fin de sa IIe partie (p. 288-89), Murray Kendall rappelle que Commynes est passé dans le camp du roi, puis il conclut par une chanson qui résume la situation de la France,
Berry est mort,
Bretagne dort,
Bourgogne hongue,
Le roi besogne,
avant de commencer sa troisième partie intitulée « Le tissage de la toile ». Or, à la p. 450 de la BD, on voit Commynes rallier le camp de Louis XI avec le commentaire :
Le conseiller du duc de Bourgogne passant au service de la France écrira des Mémoires à la gloire du roi,
paraphrase de celui de l’historien : « une aventure politique qui allait par la suite faire l’objet des Mémoires ». Et, p. 451, un ménestrel chante la chanson qui clôt le chapitre, hongue étant seulement modernisé en « grogne », tandis que le texte commente :
Patient, Louis XI, l’universelle aragne, tisse toujours sa toile, cependant que Charles le Hardi guerroie en Allemagne,
sujet et titre de la partie et du chapitre suivants (« Le tissage de la toile » : ch. 19 « Les Allemands »).
Enfin, la date de l’hémorragie cérébrale fatale est le 25 août dans Murray Kendall et dans la BD, alors que pour Jean Favier11, le 25, Louis « entre en agonie » et il a déjà subi une hémorragie cérébrale en 1481, qui l’a laissé en partie paralysé. Commynes, comme à la p. 431 de Kendall, est montré en train d’écrire sa réflexion sur les craintes que le roi avait de la mort : « Jamais homme ne craignit tant la mort ni ne fit tant de choses pour y porter remède » – avec là encore la seule modernisation de onques en jamais (BD, p. 457), tandis qu’est rapportée la dernière plaisanterie du roi, ce que Kendall appelle « la dernière réplique, la dernière faiblesse du comédien » : « J’ai espérance que Dieu m’aidera, car par aventure, je ne suis pas si malade que vous pensez » (Kendall, p. 436, BD, p. 457).
On aura noté que les auteurs de la BD veillent à rendre lisible le texte en supprimant tous les termes archaïques. Dans le même esprit, la croix de Saint-Laud sur laquelle le roi jure et fait prêter serment est remplacée par la Vraie Croix (p. 448) sans doute mieux connue et plus frappante pour le lecteur. D’autre part, les auteurs animent et sélectionnent les événements importants et les présentent de façon attractive pour leur public, parfois par un discours extérieur, ainsi, p. 443, celui des courtisans dont la conversation met en scène ce que Murray Kendall déclare p. 125 : « Le bâtard d’Armagnac, devenu maréchal de France ». Parfois aussi, en particulier pour les chapitres concernant les opérations militaires, une même page réunit l’essentiel : ainsi, p. 446, sont mentionnées la reprise de la Normandie (Murray Kendall, p. 211) et celle de la Bretagne avec le traité d’Ancenis (Murray Kendall, p. 231). Le serment prêté au duc de Bretagne avec la formule « envers et contre tous » se trouve p. 446 de la BD et p. 231 de Murray Kendall. À la p. 447 de la BD, Louis commente ironiquement à « Balue » une lettre reçue du duc de Bourgogne et signée : « Votre très humble et très obéissant sujet, Charles ». Le roi y est coiffé d’un petit chapeau conique qui le fait ressembler tout à fait au portrait que donne de lui le médaillon conservé à la Bibliothèque nationale et qui est la première illustration du cahier central de Murray Kendall. La présence du cardinal La Balue se justifie par l’action qu’il a menée pour le rapprochement des deux souverains, comme l’indique Murray Kendall p. 234.
Certains détails montrent même une lecture très attentive de l’ouvrage : ainsi lors du rachat des villes du Nord et de l’Artois, le texte de l’historien parle de 400 000 écus et la troisième vignette de la p. 444 déclare : « […] et le duc empoche deux cent mille écus ». Or, c’est bien cette somme qui a été donnée, comme l’indique une note de Murray Kendall12, en premier paiement pour le rachat de la Picardie et des villes de la Somme. À la même page, la colère de « l’ombrageux comte de Charolais » dont parle Murray Kendall (p. 120) est mise en images : on voit Charles, qui occupe le premier plan de la vignette briser une coupe et déclarer : « Voilà que l’on dépèce ma succession. » (BD, p. 444), tandis que les trois portraits associés des « grands du royaume » résument et illustrent la « Ligue du Bien public ». Dans ces portraits, comme dans la description de l’enterrement de Philippe le Bon, le dessin s’inspire de portraits du temps ou d’œuvres architecturales (en particulier le tombeau du duc à Dijon avec ses pleurants).
Les portraits successifs du roi scandent le texte, dépassant parfois le cadre de la vignette, comme celui de la p. 441 (moment où Louis comprend qu’il va enfin devenir roi), parfois symbolisés par un simple signe de reconnaissance, comme le chapeau qui débute la page 438 ou l’araignée de la page 452, concessions aux images traditionnelle du souverain. Tout en intégrant des images de ce type, cette BD aux exigences pédagogiques évidentes – on relève peu d’erreurs et elles semblent plutôt destinées à éviter d’égarer le lecteur, comme la mention de la Sainte Croix ou celle du Comte de Charolais accueillant Louis à Louvain, alors qu’il s’agissait de son beau-frère, bien moins connu – s’efforce de porter un jugement équitable. Elle défend l’image « d’un roi entre deux mondes », lié au Moyen Âge par, par exemple, « sa piété excessive », mais montre aussi combien l’action du roi a été nécessaire à la reconstitution et à la conservation du royaume face aux grands. L’avant-propos expliquait la part de Louis XI dans ce que la BD appelle « Le renouveau » et qui consiste dans le passage des âges féodaux, d’« une terre tout imprégnée de féodalisme » à « une monarchie nationale ». Cette vision est très proche de celle d’historiens modernes, comme Murray Kendall, dont on a pu voir combien il était suivi de près par l’album, ou Gaussin, auteur d’un ouvrage sur Louis XI paru l’année précédant la sortie de l’album, à qui on doit la formule de conclusion13. Dans l’ensemble, cette BD évite les poncifs – par exemple, on n’y voit pas de « fillettes » et on ne parle même pas de l’emprisonnement de La Balue – et le roi y apparaît certes souvent renfermé, mais capable aussi d’attitudes plaisantes et de bons mots.
Telle ne sera pas la présentation que donne de Louis une autre publication en principe destinée à la jeunesse, la série dessinée Jhen qui raconte les aventures d’un architecte, ancien ami de Jeanne d’Arc, qui se met au service des grands seigneurs ou parfois de villes qui veulent édifier ou fortifier leurs demeures, voire construire des cathédrales. D’abord appelé Xan Larc dans les deux premiers numéros, le héros prend le nom de Jhen Roque dans les albums suivants. Cette bande dessinée de Jacques Martin pour le scénario avec des dessins de J(e)an Pleyers – dessinateur au Soir jeunesse puis à Tintin – est le correspondant médiéval de la série romaine Alix. De même qu’Alix est proche de César, Jhen compte parmi les amis d’un très grand seigneur, le connétable de France Gilles de Rais. La sulfureuse réputation de ce personnage n’est d’ailleurs pas occultée dans la bande dessinée où il est qualifié de Barbe Bleue et d’Ogre, et cela dès les premiers albums – peut-être est-ce la raison qui a fait hésiter Le Journal de Tintin à en poursuivre la publication. Si l’on ne cache rien de la violence de ce « grand seigneur méchant homme14 », auquel son ami Jhen tente régulièrement, mais en vain, de faire entendre raison, deux albums présentent en contrepoint une autre figure, celle précisément de Louis qui n’est encore à cette époque que le dauphin, mais qui offre déjà les traits de caractère qui feront sa réputation. Il s’agit de Le Lys et l’Ogre (Casterman, 1986), titre où une symbolique claire – qui est le fait du dauphin lui-même – oppose la royauté française et le connétable, et Le Secret des Templiers (Casterman, 1990), où la soif de l’or étreint tout autant Gilles de Rais que le futur roi, toujours en quête de subsides dans le conflit qui l’oppose à son père. Dans le trio chromatique qui sous-tend leur opposition, le jeune homme occupe le noir, face au blond de Jhen et au roux de Gilles. Le Lys et l’ogre a pour décor la représentation du Mystère de la Passion de Jeanne d’Arc à Orléans15 ; au centre de la p. 42, dans une vignette où il est seul, le dauphin « impassible et impénétrable » contemple non la scène, mais le « spectacle » de son père et d’Agnès Sorel. Revêtu d’un pourpoint bleu et d’un pelisson d’hermine, bras croisés et les pieds appuyés à la rambarde, il arbore un air sombre et fermé et porte déjà un couvre-chef qui le fait ressembler à son portrait canonique et bien plus âgé. Mais les pages précédentes en ont déjà donné une image bien sombre : il festoie pour compenser les années où il a été, dit-il, enfermé à Loches par son père. Il espionne Gilles de Rais pour connaître ses secrets et avoir pression sur lui et monte un complot diabolique qui passe par le meurtre d’un enfant perpétré par des hommes à sa solde. En plein théâtre, il sera dénoncé par Jhen qui vient y porter le corps de la jeune victime. Une autre planche nous a montré le dauphin en pleine activité souterraine et nocturne et « passionné » par les « écrouelles », nom que le texte donne assez bizarrement aux prisons, ce qui permet à Gilles de Rais de lui dire sur un ton ironique : « Les prisons vous intéressent. Que voici une bonne sollicitude pour un jeune prince » (p. 40). On voit ici se profiler le roi cruel et ses futures « fillettes ». À ces anachronismes portant sur le caractère de Louis s’en ajoutent d’autres, l’un concernant Agnès Sorel qui n’apparaît qu’en 1444 alors que la scène est censée se dérouler en 1434 (selon Gérard Gros16) ou 1435 (selon Jacques Heers), l’autre concernant Louis lui-même, qui paraît plus âgé que les 11 ou 12 ans qu’il a en réalité. Adolescent « en révolte » contre son père, fasciné par le mal (par Gilles de Rais), montrant toujours « un air chafouin », il complote ou, comme le dit le texte, « mijote » (p. 35) des mauvais coups, utilisant les défauts des autres à son profit (en l’occurrence ici l’attirance de Gilles de Rais pour les enfants et les adolescents). Il est « tortueux » et, défaut rédhibitoire pour le héros (et en l’occurrence aussi pour Gilles), il est « laid » : son portrait futur : « teint brun, cheveux noirs, long nez, arcades sourcilières proéminentes » est déjà fixé ici.
Dans Le Trésor des Templiers, il se présente comme « fils de France » et « représentant de la couronne » (p. 27) et arrive en grand équipage au château de Gilles de Rais. Là encore, le même chapeau le fait reconnaître à coup sûr du lecteur. Le connétable affirme, là aussi sur un ton plein de sous-entendus, que Louis a « éclairé de [sa] présence » la représentation du mystère d’Orléans, rappelant ainsi l’assassinat du jeune Nicolas, qui jouait un ange dans le mystère et qui, semblait-il, avait su détourner la violence et la sauvagerie de Gilles. L’échange verbal a lieu d’ailleurs devant la tombe de l’adolescent sur laquelle Gilles prie chaque jour. Louis est accusé d’avoir utilisé des « assassins » et donc d’éviter en toutes circonstances de se salir lui-même les mains. Devant la violence verbale de Gilles de Rais, qui refuse que l’on touche à ses fortifications et à ses douves, Louis repart dès le lendemain. Le portrait qui est de nouveau fait de lui, en jeune homme louvoyant qui évite les conflits directs surtout avec des personnages plus puissants, n’est guère à son avantage. Il est visible que Martin et son dessinateur projettent sur le jeune Louis tout ce qui fera ensuite sa légende. Il est aussi évident que, dans le conflit qui l’oppose à Gilles de Rais et dont Jhen est en quelque sorte le juge, la figure la plus sombre est bien celle du Dauphin et non, malgré ses crimes, celle du connétable. Car il y a chez ce dernier une conscience de ses fautes, commises sous l’influence de pulsions qu’il ne peut réprimer, ainsi qu’une façon d’exprimer ouvertement et parfois violemment ses haines ou ses rancœurs comme ses amitiés, alors que du côté du dauphin Louis, tout n’est que masque, maîtrise de soi, calcul et passions contenues et que même le courage physique lui est ici dénié. L’histoire de France, si elle constitue bien l’arrière-plan de la série, suit donc une vision orientée et négative de l’héritier du trône des lys, dans lequel sont déjà présents tous les vices que la légende s’est plu à lui attribuer, comme d’ailleurs aussi du roi régnant, figure falote et mélancolique (il s’ennuie constamment), accusé par Gilles de Rais d’avoir abandonné et vendu la Pucelle, roi que sa jeune maîtresse a de plus transformé en jouisseur. Si Jhen doit reconnaître au Dauphin de l’intelligence et une grande habileté politique et stratégique – qu’il confirme en refaisant une bataille sur une maquette appartenant à son père dont il déplace les troupes pour les conduire à la victoire – cette intelligence est de nature éminemment diabolique.
La même qualité de fin stratège est reconnue au roi Louis, quoique dans une perspective un peu différente puisqu’il s’agit là de faits historiques, dans une bande dessinée publiée par les éditions « Le Téméraire », vaillante et active quoiqu’éphémère maison d’édition de La Sentinelle, près de Valenciennes. En décembre 1995, elle fait paraître, sous un titre qui rappelle le style des bonimenteurs La très misérable et très douloureuse fin de Charles le Hardi, Duc de Bourgogne, survenue sous les murs de Nancy le 4 janvier de l’an de grâce 1477…, une histoire des deux dernières années de Charles le Téméraire – dont le surnom médiéval est effectivement le Hardi – et de son conflit avec René d’Anjou-Lorraine qui va le conduire à sa fin. Le récit commence en janvier 1477 : Commines (graphie du texte) annonce à Louis XI la mort de son adversaire. Le roi va « tirer le plus grand profit », comme il l’annonce lui-même, de la victoire du duc de Lorraine. Il est donc exactement présenté comme un troisième homme tirant les marrons du feu. Ensuite, par un long flash-back, le « sieur Louis de Marassin » conte au roi les événements qui ont conduit à la défaite et à la mort de Charles le Téméraire devant Nancy. La dernière page fait retour au roi qui tire la leçon symbolique de l’histoire : « L’orgueilleux bourguignon vaincu par l’enfant » (c’est-à-dire Bourgogne vaincue par le jeune duc de Lorraine) et le profit qu’en tirera la couronne de France : « À nous les États Bourguignons ! » Le dispositif que mettent en place les auteurs, le scénariste Jean-Marie Cuny et le dessinateur Martin Fennec, fait du roi de France le destinataire et le destinateur de toute l’histoire. Placé à l’orée et à la fin de la bande dessinée, Louis XI apparaît comme le véritable vainqueur d’une affaire à laquelle il s’est bien gardé de mêler officiellement ses troupes. Le dessin de Martin Fennec montre à nouveau un roi caricatural – encore que la caricature n’épargne pas les autres personnages, et en particulier le duc de Bourgogne lui-même – au nez proéminent, au sourire carnassier, aux fortes dents et coiffé en permanence de l’habituel chapeau noir orné de médailles, ainsi que d’un collier qui semble constitué de petits sacs d’or, dans des attitudes parfois fort relâchées (les mains entre les cuisses, le doigt constamment levé, etc.). Au cours de l’histoire, le roi intervient (p. 16) pour refuser son aide au duc d’Anjou-Lorraine, alors même que celui-ci lui rappelle son serment, prononcé « sur les reliques de sainte Gudule », d’aider les Lorrains ; il prétexte de caisses vides et de la venue de l’hiver, mais l’assure de sa sympathie : « Votre cause me tient à cœur », lui dit-il, tandis que, dans un phylactère présenté comme l’expression de ses pensées intimes, le texte ajoute : « Plus que vous pouvez l’imaginer, d’ailleurs ». Le lecteur est donc clairement informé de la duplicité du personnage. Cela dit, à ce moment, comme d’ailleurs lorsqu’il fait le récit des événements qui se passent dans les cours de Bourgogne ou de Lorraine – par exemple lorsque René d’Anjou va consulter un mage dans les profondeurs de son château –, le scénariste semble avoir oublié qu’il s’agit d’un récit rétrospectif fait par l’un des hommes du roi de France. La rencontre avec René d’Anjou constitue le seul passage où le costume habituel de Louis est remplacé par un autre, beaucoup plus luxueux, avec une association de rouge et de vert. On notera que ces couleurs sont, surtout dans le haut Moyen Âge, utilisées pour la représentation des costumes impériaux, mais en est-il de même dans la perception d’un dessinateur moderne ? Il est possible que le dessinateur se soit inspiré ici d’un portrait célèbre de Louis actuellement au Musée du château de Versailles et qui présente la même association de couleurs. En dehors de cet épisode, le ton utilisé est souvent familier, frôlant parfois le comique (en particulier l’énervement de Louis face aux aventures amoureuses des deux chevaliers qui lui parlent). En accord avec son titre grandiloquent, cette BD joue à la fois sur une grande précision dans le compte rendu des événements et un regard distancié et ironique sur les personnages, preuve que le public ici ciblé est bien plutôt adulte qu’enfantin.
Un dernier exemple de la présence de Louis XI dans la bande dessinée est offert par deux pages de L’Histoire de France en cent gags de Reiser et Pouzet, aux éditions Dargaud. Ici l’avertissement de l’éditeur annonce la couleur :
Il fallait toute la verve et toute l’inconscience de Reiser et Pouzet pour oser s’attaquer encore à un sujet aussi sacré et aussi galvaudé. Ils l’ont fait, dans une optique qui, pour être quelque peu irrévérencieuse, a du moins le mérite d’être 100% française : celle qui consiste à ne jamais se prendre au sérieux, et à traiter les choses les plus graves, à la manière d’une corporation – hélas !...en voie de disparition complète – celle des chansonniers.
Que devient notre Louis XI dans cette volonté caricaturale et qu’en retient-on ? La page 32 s’intitule « Un jeu sous Louis XI ». On y voit trois prisonniers enfermés dans des cages de fer si petites que chacun d’eux est devenu une sorte de paquet carré bien serré et comme « notre bon roi a décidé que tous les prisonniers auraient droit à un quart d’heure de récréation » (première vignette), les prisonniers sont sortis de leurs cages et, tandis qu’ils cherchent à deviner à quel jeu on va les faire jouer, sachant qu’ils ne peuvent guère manifester de souplesse, le gardien peint sur eux des numéros et les transforme en dés de 421. Ainsi réifiés définitivement, les trois malheureux prisonniers deviennent les jouets de deux gardiens hilares. Jeu qui répond directement et cruellement à leurs interrogations : ils ne peuvent guère jouer puisqu’ils sont ankylosés par 47 ans d’emprisonnement dans les fillettes et ils deviennent le jouet des gardiens et du roi. Une deuxième page (fait rare car peu de personnages historiques ont droit à ce double hommage) s’intitule « Le secret de Louis XI ». On y voit un jeune homme en costume de la fin du Moyen Âge (ou de la Renaissance) présentant le roi par une successions d’images illustrant chacune un défaut : « Louis XI était un roi avare, égoïste, laid, cruel, etc. » À l’exception de la première, où le roi est seul face à des colonnes de pièces d’or, un phylactère présente une phrase du roi, parfois une sentence. Le but étant, comme l’indique le titre, de trouver la raison qui explique tous ces défauts. Dans la dernière image, le titre courant conclut : « mais ce n’était pas de sa faute », tandis que le même jeune homme donne la clé : « Il avait eu une enfance malheureuse ». Le motif de la prison intervient à plusieurs reprises, rappelant la page précédente : il est ainsi question de prisonniers que l’on doit exécuter et de plans de salles de torture pour illustrer le roi « sanguinaire », du cardinal La Balue (« hypocrite »), de « flanquer en prison » quelqu’un pour éviter au roi de le remercier (« ingrat »), et la dernière image du roi le montre dans son lit à baldaquin à moitié caché par les rideaux fermés, demandant si « tous les cachots sont bien fermés à double tour » (« peureux »). La dimension royale est peu présente, même si Louis est représenté quatre fois assis sur son trône et s’adressant à des serviteurs. Face à Charles le Téméraire en costume de guerre, il apparaît aussi systématiquement revêtu d’une pelisse et coiffé de son chapeau à médailles, signe de reconnaissance immédiat du personnage. L’une des vignettes est manifestement une caricature du célèbre portrait de Louis, avec la différence qu’il y apparaît de trois quarts et le visage couvert de pustules, afin de signifier la laideur physique du roi17. Il y répond à son interlocuteur invisible par une formule certes proverbiale mais très modernisée : « Et alors, ça (c’est-à-dire bien sûr la beauté) ne se mange pas en salade ». C’est la seule fois où il réplique à l’un des reproches qui lui sont faits et on aura noté qu’il s’agit de la seule marque physique – celle dont il est le moins responsable ; en revanche tous les gestes qui lui sont prêtés illustrent parfaitement sa turpitude morale. Quant à la « justification finale », si elle ramène ce « procès » fictif de Louis à celui d’un petit délinquant de banlieue, elle utilise de façon amusante un trait constitutif de la légende de Louis XI : son enfance solitaire et son conflit avec son père. Sous le masque de la dérision, de la caricature, du décalage, une forme de vérité se fait finalement jour, celle de la pointe finale, de la « chute » du gag.
Si l’on veut faire le point sur les traits principaux que retiennent les différentes bandes dessinées présentées ici, on peut voir que même les plus sérieuses ne font guère preuve d’originalité dans la représentation de Louis XI mais qu’elles s’installent au contraire, parfois avec une certaine délectation, dans tous les poncifs associés au roi : souverain fourbe, « universelle aragne », roi cruel qui se venge violemment de ses adversaires et utilise au mieux ses alliés, profitant des tensions entre ses ennemis. Sa piété n’est que de surface, signalée par les médailles qui ornent son couvre-chef, le plus souvent grossièrement dessinées et qui tendent à y perdre leur caractère religieux. Ce grand roi apparaît d’abord comme un homme qui n’a ni la grandeur de François Ier, ni même l’ostentation du Téméraire. Face à ce dernier, il semble peu courageux, préférant les actions souterraines aux faits d’armes militaires. À la notable exception de l’Histoire de France en BD, les activités cynégétiques comme les actions guerrières qui montrent le courage physique du roi sont occultées. Même si Jhen le montre à cheval, cela s’explique par la jeunesse du personnage mais, là encore, s’il chevauche en grand équipage, c’est sans éclat ni prestance. Ainsi, les différents auteurs de BD restent pour la plupart fidèles à la légende noire de Louis XI, aux représentations qu’en donnent les manuels d’histoire depuis la Troisième République ou le cinéma, et cela malgré les recherches historiques et les ouvrages savants qui montrent un autre visage de ce roi, méconnu et trop souvent mal traité. En maintenant vivante cette image négative, les auteurs de BD perpétuent aussi une image du Moyen Âge, plaçant définitivement le roi Louis dans la perspective d’une période (« gothique ») et d’un siècle (le quinzième) qui restent dans l’imaginaire comme particulièrement sombres, et dont il serait en quelque sorte l’aboutissement, la figure la plus emblématique. La nouveauté du roi, son goût pour la diplomatie, son idée d’une France réunie sous un souverain puissant se trouvent dissimulés derrière une image calculatrice et cruelle. Il faut bien reconnaître que la bande dessinée retient bien souvent les traits les plus gros, voire les plus grossiers de la représentation de Louis. Il n’empêche qu’elle restitue aussi une forme de vérité, qui est celle de l’imaginaire dans lequel baigne cette figure, ces représentations s’en nourrissant tout autant qu’elles contribuent à le diffuser et à le perpétuer auprès de leurs lecteurs.
Figure 1.
Figure 2.
Figure 3.
Jean-Marie Cuny et Martin Fennec, La Très misérable et très douloureuse fin de Charles le Hardi, Duc de Bourgogne, survenue sous les murs de Nancy le 4 janvier de l'an de grâce 1477…, Éditions Le Téméraire, La Sentinelle, décembre 1995.
