« Je ne suis pas “féministe”. Je ne crois pas au féminisme. Je crois que le seul féminisme valable, il n’est pas militant. C’est de laisser les femmes à elles-mêmes, libres »1, déclarait Marguerite Duras lors d’un entretien avec Susan D. Cohen en 1982. Souvent citées pour illustrer la position ambivalente de Marguerite Duras à l’égard du féminisme, ces phrases révèlent aussi un mouvement de pensée qui lui est propre : s’opposer – ici par l’accumulation de trois phrases négatives – et poser une forme de paradoxe, à partir de quoi déployer une proposition affirmative dont la tournure impersonnelle et généralisante vaut (re)définition. Reposant sur la figure de l’antanaclase, cet enchaînement de phrases déclaratives et brèves se construit paradoxalement sur une coulée du sens qui défait, reprend, ouvre et indétermine tout à la fois l’usage du mot « féminisme » et ce qu’il nomme. Impulsé par la reprise anaphorique du pronom sujet « je », cet exercice de pensée à voix haute se déploie depuis un lieu éminemment personnel, un lieu d’où une femme parle des femmes aux femmes, et produit un énoncé paratactique, troué par les blancs, les ruptures et les contradictions, à partir desquels se construit du sens et peut se réfléchir le « féminisme ».
Dans l’espace du paradoxe s’exprime un féminisme propre à Duras, un féminisme singulier et qui s’écrit au singulier, et c’est là ce que nous aimerions analyser en examinant comment se nouent le discours public, celui tenu lors des multiples entretiens qu’elle a pu accorder, et ce qui s’écrit, ou s’inscrit, dans ses œuvres.
Rappelons combien ces deux formes d’énoncé sont liées chez Duras : « Je ne crois pas que les paroles soient quelquefois en l’air. Je crois que les paroles portent toujours. Je crois aux choses dites comme aux choses écrites » déclare-t-elle à Jérôme Beaujour lors des entretiens préparatoires à La Vie matérielle2. Ou encore à Luce Perrot en 1988 : « Il n’y a pas de différence entre ce que je dis dans les interviews et ce que j’écris en général »3. Et cependant…
Une posture « de nature indécise »4
Au cours de l’année 1973, Duras réalise trois entretiens majeurs qui s’inscrivent très directement dans le contexte de la lutte féministe : avec Xavière Gauthier, figure du mouvement féministe (qui donneront lieu à la publication des Parleuses en 1974), avec Suzanne Horer (dans le cadre d’un ouvrage qui rassemble plusieurs interviews avec des artistes femmes, paru en 1973 sous le titre La Création étouffée dans la collection « Femmes en mouvement » des éditions Pierre Horay), et enfin avec Susan Husserl-Kapit (publié en anglais dans la revue américaine féministe Signs en 1975). On notera par ailleurs que 1973 correspond aussi à la publication de Nathalie Granger (le film a été tourné en avril 1972), que Duras a pensé pendant un temps sous-titrer « Nathalie Granger ou la Maison des femmes »5. Au cours de ces entretiens susmentionnés, Duras multiplie des formules définitives, parfois fracassantes (comme elle en a le génie), qui relèvent d’un discours de combat et s’accordent sans peine à celui des féministes radicales de l’époque. On en connaît un certain nombre, souvent citées, d’autres le sont moins, ainsi ces phrases au cours de l’entretien avec Susan Husserl-Kapit, dont l’excès fait la saveur : « [L’homme] est terriblement limité. C’est même extraordinaire à quel point il est limité »6. Ce discours est par ailleurs nourri, comme le souligne Christiane Blot-Labarrère7, par une sensibilité plus large à l’oppression sous toutes ses formes, en lien avec le vécu colonial de son enfance, et par l’idéologie marxiste et révolutionnaire dont elle reprend la terminologie (la femme désignée comme un « prolétariat […] millénaire »8, « la classe phallique »9). On pourrait donc dire que s’énonce là un discours situé, de circonstance, voire qui emprunte à une forme de doxa de l’époque, mais qui n’exclut pas pour autant une indiscutable sincérité arrimée à son propre vécu de femme, comme le note très justement Michelle Royer10.
Et cependant l’on perçoit dès ces premiers entretiens des échappées hors de ce discours balisé. Ainsi dans Les Parleuses, l’on sent à plusieurs reprises, face aux questions de Xavière Gauthier, la réticence ou la perplexité de Duras à identifier son écriture à une écriture « de femme »11, qu’elle rattache finalement à la notion de « discours organique »12 par opposition au « discours théorique », cédant ainsi à une forme de terminologie dans l’air du temps, mais qu’elle récuse par la suite dans les « Notes en marge » du volume13. L’entretien avec Suzanne Horer s’achève quant à lui sur un point de désaccord au sujet de l’amour maternel et de l’importance de la maternité dans ce qui constitue l’être femme :
M. D. : — […] Selon vous l’amour maternel relèverait aussi du préjugé ?
— Oui.
M.D. : — Non. Je n’arrive pas à concevoir ce point de vue. C’est là mon aliénation. […]
Cette espèce d’obscurité dans laquelle était plongée la femme, je pense que c’était ce rôle d’aimer. Prodiguer l’amour lui était assigné depuis des millénaires et du fait qu’elle prodiguait l’amour on la voyait dans l’obscurité. Elle ne pouvait pas transgresser cela, elle se tenait coite dans cette obscurité. Ce stage gigantesque dans l’amour a fait la richesse de la femme, richesse insondable. […]
Les femmes doivent pouvoir mener de pair cet amour jaillissant, et leur création, et leur personne. Je crois que les couper de l’enfant, les raser de la maternité, c’est les mettre dans le cas de l’homme, c’est faire de la maternité une maternité théorique, abstraite. Si la femme se prive de son être organique, on peut dire : de sa nuit organique, elle deviendra un homme. C’est là un danger, c’est plagiaire14.
Dès 1973 s’entendent donc des dissonances et semble s’exercer une pensée à rebours du féminisme. C’est ce que relève avec une grande justesse un article de Xavière Gauthier publié dans Le Magazine littéraire en 1980, s’attardant notamment sur la passivité et le silence qui caractérisent pour Duras l’être au monde de la femme et qui en constituent précisément la force, celle du refus et de la résistance, mais qui pourraient apparaître comme de véritables contre-sens au regard d’une certaine orthodoxie féministe15. Ce positionnement se confirme en 1977 avec Les Lieux de Marguerite Duras, d’où s’absente le discours offensif. Si la femme demeure au cœur des échanges avec Michelle Porte, Duras, portée par la figure d’Anne-Marie Stretter qui a « dépassé tous les préjugés »16, cherche à se défaire d’une pensée sclérosée et de mots usés, vidés par le discours théorique et militant.
À partir des années 1980, elle se démarque clairement du mouvement féministe dans les propos tenus. Rappelons pour exemples ceux cités en introduction de cet article lors de l’entretien avec Susan D. Cohen, ou ceux à Montréal en 1981 :
M. D. : On me demande si la proposition féministe est pourrie ? Je dis oui.
Q. : Pourquoi ?
M. D. : Parce que toute proposition militante est forcément infirme17.
Et cependant quelque chose demeure d’une pensée différentialiste qui s’exprime encore vigoureusement en 1987 dans La Vie matérielle, dans deux textes notamment, « Les hommes » et « La maison », ce dernier revenant longuement sur un élément majeur pour Duras, l’intimité et l’exclusivité du lien entre la femme et la maison18. La tonalité des propos a toutefois évolué, l’humour se mêlant volontiers à la tendresse quand il s’agit d’évoquer les hommes, et la lecture se fait plus indécise quant à la représentation du féminin qui s’exprime :
La femme est le foyer. Elle l’était. Elle est encore là. On peut me poser la question suivante : Et quand l’homme s’approche du foyer, est-ce que la femme le supporte ? Je dis oui. Oui parce qu’à ce moment-là, l’homme fait partie des enfants.
Il faut subvenir aux besoins de l’homme, comme à ceux des enfants. Et c’est également un plaisir, pour la femme. L’homme se croit un héros, toujours comme l’enfant. L’homme aime la guerre, la chasse, la pêche, les motos, les autos, comme l’enfant. Quand il dort, ça se voit, et on aime les hommes comme ça, les femmes. Il ne faut pas se mentir là-dessus. On aime les hommes innocents, cruels, on aime les chasseurs, les guerriers, on aime les enfants.
[…]
Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter19.
Le féminisme de Duras ne s’inscrit pas dans une ligne claire, car il se défie de la théorisation, de l’abstraction et de la simplification. Ainsi le discours durassien opère-t-il avec des outils de pensée qui lui sont propres : l’exagération et la radicalité des propos, souvent lapidaires, la contradiction et le paradoxe, mais aussi la suspension de la parole et le silence20. S’il s’agit par là de combattre « la fadeur de l’être humain, de sa parole »21, il s’agit aussi de lutter contre une pensée ossifiée et asséchante, de maintenir la pensée en mouvement. Le discours durassien, contre toute apparence, ne stabilise rien, ne verrouille rien : « Je ne suis pas un maître à penser. Je suis un maître à dé-penser, si vous voulez. Mais pas à penser. Je ne propose rien »22, explique Duras à Dominique Noguez en 1983. Le discours semble ainsi vouloir tenir en échec une pensée du féminisme.
La pensée à l’épreuve de l’écriture
En réalité, Duras n’a cessé de se débattre avec l’idée même de pensée : tout à la fois en combattant la rigidité de la théorie, l’impérialisme du savoir, et en cherchant à s’en saisir, ou à la faire sourdre, autrement23. Et c’est précisément là que l’écriture œuvre. Duras tente à plusieurs reprises de s’en expliquer lors de l’entretien avec Susan Husserl Kapit :
M.D. : Je sais que quand j’écris, il y a quelque chose qui se tait.
S.H.K. : Ton intellect ?
M.D. : Oui, il y a quelque chose qui se tait. Je laisse agir quelque chose en moi qui, sans doute, procède de la féminité. Mais tout – l’esprit de l’analyse, l’esprit inculqué par l’université, les études, la lecture, l’expérience – se tait. Je suis tout à fait certaine de ce que je te dis là. C’est comme si je retournais dans un terrain sauvage. Rien n’est concerté. […] Il y a de la pensée mais derrière. Elle est tout à fait reléguée, derrière les mouvements24.
Et l’on songe à ces propos de Monique Wittig dans Le Chantier littéraire : « Écrire est un travail matériel devant lequel on ne peut pas fuir dans les idées »25. L’écriture défait la pensée, ou plus exactement une certaine forme de la pensée, ce que Duras nomme « l’énoncé du concept »26, et se ressaisit autrement de ce que le discours, produit par l’exercice de l’entretien, fait déjà vaciller au travers de ses contradictions, de ses assertions provocantes, et des suspens de la parole : on n’est plus dans l’énoncé de vérité ou le discours d’autorité, mais dans le trouble de la langue. Ainsi Marcelle Marini note-t-elle dans son article « Une femme sans aveu » que Duras, « en travaillant […] la nomination des femmes », « brouill[e] toutes [l]es distinctions au point de les rendre illisibles »27. Quelque chose tremble, s’indétermine : c’est l’épreuve de l’écriture, du « mot qui manque »28, selon la formule de Quignard, et qui ne saurait être recouvert par celui de « féminisme », ou même de « féminité » ou de « féminin ». Quelque chose échappe : quelque chose s’écrit donc. Et nous perd.
Ainsi le féminisme de Duras ne relève pas tant d’une proposition de pensée que d’une expérience de la perte et de la dépossession de la pensée à laquelle l’ambivalence du discours nous engage, et qui opère par les textes. Car les œuvres, au travers de ces figures féminines que sont Anne-Marie Stretter, Lol V. Stein, Nathalie Granger, Alissa, Vera Baxter, ou de celles qui échappent à la nomination, la jeune fille de L’Amant (1984) et de L’Amant de la Chine du Nord (1991), la Française d’Hiroshima mon amour (1960), la femme de L’Homme assis dans le couloir (1980) ou de La Maladie de la mort (1982) (on ne peut ici toutes les citer) explorent les zones obscures de l’être femme, et déjouent non pas seulement la bien-pensance du féminisme, mais aussi le cadre, certes déstabilisant ou révolutionnaire, mais cadre tout de même, que le féminisme propose et auquel l’on peut se raccrocher pour combattre au nom de « la femme », aussi bien que le combattre. Ainsi de ces images archétypales avec lesquelles se construisent ces figures durassiennes : celles de la sorcière, de la femme fatale, de la prostituée, ou bien encore de la femme toute entière dévouée à la maternité ou au foyer domestique. Si l’écriture en renverse un certain nombre de sèmes et retourne ces images du côté de la royauté de la femme29, il n’en demeure pas moins qu’elles déroutent (au sens propre comme au sens figuré), et viennent se placer dans l’angle mort, pourrait-on dire, du discours cadré, codifié et normé, de la lutte politique contre les forces de domination sociale et patriarcale. Car les « territoires du féminin » que l’écriture explore sont ceux de l’archaïque et de l’irrationnel auxquels puisent l’imaginaire et le fantasme. C’est bien à cet endroit, par exemple, que Duras invite à lire L’Homme assis dans le couloir lors des entretiens réalisés avec Jean-Pierre Ceton, évoquant ce qu’elle appelle « la gloire du subissement » :
Marguerite Duras : Il est vrai qu’il y a une sorte de gloire du subissement chez la femme que beaucoup de femmes nient.
[…]
Comme si on portait en soi sa barbarie, première, intacte, qui était ensablée par le temps, vous voyez, au cours des siècles, mais qui était là complètement…
[…]
Jean-Pierre Ceton : En somme, vous rappelez cette situation de rapports archaïques ?
Marguerite Duras : C’est-à-dire, c’est ce que j’appelle des situations intactes…
Jean-Pierre Ceton : Et vous pensez qu’elles ne changent pas ?
Marguerite Duras : Inentamables, absolument !30.
Ces « situations intactes » sont celles où s’éprouve le plus puissamment, le plus librement, la force pulsionnelle du désir :
Là où nous sommes atteintes par le désir de notre amant, c’est dans cette cavité du vagin qui résonne comme un creux dans notre corps. […] Nous possédons notre amant comme lui nous possède. Nous nous possédons. Le lieu de cette possession est le lieu de l’absolue subjectivité. C’est là que notre amant nous assène les coups les plus forts que nous le supplions de donner pour qu’ils se répandent en écho dans tout notre corps, dans notre tête qui se vide. C’est là que nous voulons mourir31.
« La femme, c’est le désir »32, déclarait Duras à Michelle Porte en 1976. Dans cette équivalence qui est posée, ce n’est pas tant le discours féministe du droit au désir, à la jouissance, à disposer de son propre corps qu’il faut entendre, mais l’appel de la femme à être dans le désir, à se laisser traverser, déposséder par l’inconnu et la violence du désir qui l’ouvrent au-dehors et la rendent à sa propre obscurité. Dès lors, cette expérience vers laquelle aller prend le pas sur le combat à livrer de la femme avec l’homme. Car c’est précisément dans l’opposition de l’homme et de la femme que le désir surgit : « L’homme et la femme sont irréconciliables et c’est cette tentative impossible et à chaque amour renouvelée qui en fait la grandeur »33. Le féminin ne saurait s’énoncer seul, dans l’émancipation, ou l’éviction, de l’homme, ne saurait se refermer sur lui-même34 : il se découvre, bien au contraire, dans l’irréductible, et nécessaire, altérité avec le masculin. Et c’est là, dans ce lieu vertigineux et aporétique où se perd, où se défait la pensée, que se loge l’écriture qui sonde, dans chacun des textes, « tous les impossibles et les impensables du masculin-féminin »35, que se déploient l’imaginaire et le fantasme.
Ainsi l’écriture vient-elle troubler la grammaire du féminin et du masculin36 comme elle trouble l’accord exclusif du désir au féminin. Car le désir est « une énergie blanche, neutre » ainsi que l’explique Marguerite Duras à Suzanne Lamy qui l’interpelle sur ces phrases extraites des entretiens avec Michelle Porte : « On n’écrit pas du tout au même endroit que les hommes. Et quand les femmes n’écrivent pas dans le lieu du désir, elles n’écrivent pas, elles sont dans le plagiat »37 :
M. D. : Je crois que cette énergie-là, qu’elles ont, était commune aux hommes et aux femmes avant, et que c’est à partir de la corruption progressive de l’homme, qu’elles l’ont perdue. Je crois que ce n’est pas qualitatif. Ce n’est pas de l’énergie masculine ni de l’énergie féminine. C’est une énergie à venir, blanche, neutre. C’est peut-être celle-là qui habite les femmes depuis une dizaine d’années, partout dans le monde.
[…]
S. L. : Cette énergie des femmes, elle aurait été préservée par leur marginalité même ?
M. D. : Par leur silence, oui. Ce que j’appelle leur silence, leur marginalité. C’est-à-dire qu’elles ont accumulé des masses fabuleuses de cette énergie, qui est à l’instar de la mer encore enfouie mais intacte, entière. L’homme ne peut pas lutter38.
Le désir dépasse, chez Duras, la seule question de la femme. Dans cette phrase extraite des « Notes en marge » des Parleuses – « Toutes mes femmes. Elles sont envahies par le dehors, traversées, trouées de partout par le désir »39 –, j’entends, par l’effet de la construction grammaticale et l’usage de la voix passive, que le véritable sujet durassien est le désir, qui déborde l’objet même du féminin, et le ravit à lui-même.
Et c’est là peut-être le point d’achoppement de l’œuvre durassienne avec le féminisme : l’écriture du désir dans la diversité de ses formes et de ses excès, comme une force toute-puissante, ou aliénante, à laquelle la femme s’abandonne, ou se soumet, jusqu’à atteindre une forme « d’expropriation »40 d’elle-même, devenant la proie de cette même énergie qui (dé)possède l’écrivain : « On est là au bout du monde, au bout de soi, dans un dépaysement incessant, dans une approche constante qui n’atteint pas »41. Le désir, « malheur merveilleux », est en même temps force d’assujettissement et pouvoir de subjectivation. À cet endroit, dans cet espace du paradoxe, de l’oxymore et de l’aporie, l’œuvre durassienne trouble le projet politique d’une désassignation du féminin, et excède la question du féminisme. Mais sans pour autant, jamais, cesser d’interpeller la femme, les femmes. Car ce à quoi s’attachent les textes, c’est aussi l’irréductible étrangeté de la femme, qu’il ne s’agit surtout pas de résoudre, de « penser » d’une manière définitive : ainsi en est-il de cette beauté « d’exil »42 qui caractérise dans L’Amant aussi bien « la petite » que Betty Fernandez et Marie-Claude Carpenter, de cette opacité irréductible de Lol V. Stein à laquelle on se heurte, ou de cette nuit noire de Calcutta à laquelle appartient Anne-Marie Stretter. C’est dans un mouvement de dérobée que le féminin surgit, et c’est ce que poursuit l’écriture. Et c’est précisément dans cette complexité de l’énoncé du féminin que peut se lire et s’entendre aujourd’hui Duras, davantage que dans une pensée qui exercerait une forme de rapt sur ce qu’est, ou doit être, « la femme » : « Femmes, c’est pluriel […], un ensemble de qualités contraires »43.
Ainsi faut-il « laisser les femmes libres à elles-mêmes », et c’est là « le seul féminisme valable »44 déclare Duras à Susan D. Cohen. Les laisser libres et « inconvenan[tes] » comme l’est l’écriture45, sans rien qui leur soit dicté de l’extérieur, qui les attache, si ce n’est à elles-mêmes, car « tout se trouve seul »46 : « Je propose qu’on n’y croie plus. Rien. À rien de ce qu’on décide en dehors de soi. […] Ce n’est pas la pensée. À moins que ça ne soit ça »47.
Le féminisme de Duras ne s’inscrit pas dans une ligne claire, et c’est dans ces échappées, dans ce trouble, que son œuvre continue d’être importante aujourd’hui : « Les femmes c’est évident, ça éclate partout, partout dans tous les sens »48.
