Gérard Leducq, Le parler picard cambrésien de Saint-Hilaire-lez-Cambrai (Nord)

p. 261-266

Bibliographical reference

Gérard Leducq, Le parler picard cambrésien de Saint-Hilaire-lez-Cambrai (Nord), Cambrai, Société d’émulation de Cambrai, 2024 (Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai, 119)

Text

L’entreprise de collecte et d’analyse des lexiques des langues régionales constitue un pan essentiel et urgent des recherches en dialectologie et en linguistique variationniste. À ce titre, le glossaire que nous livre Gérard Leducq documente le parler local de Saint-Hilaire-lez-Cambrai d’une façon plus complète et plus autorisée qu’il ne l’avait jamais été dans la littérature scientifique. Rassemblant plus de 3 000 entrées, le travail met en lumière les particularités du picard tel qu’il est (ou fut) parlé à Saint-Hilaire, village situé dans la zone médiane du domaine picard, à 14 km à l’est de Cambrai.

Ce travail lexical s’inscrit dans une démarche à la fois descriptive, patrimoniale et personnelle. En effet, l’auteur est originaire du village et bon nombre de membres de sa famille figurent parmi ses témoins. Au niveau scientifique, il se positionne dans la lignée des recherches menées par Patrice Brasseur, grand spécialiste des parlers d’oïl et auteur, entre autres, du Parler picard hennuyer de Gommegnies (Nord), paru en 20201. Gérard Leducq lui rend d’ailleurs hommage et souligne l’appui décisif qu’il a reçu de Brasseur tant sur le plan méthodologique qu’humain. Ce dernier a non seulement encouragé la reprise du chantier, entamé en 1968 dans le cadre d’un mémoire de maîtrise, mais a également apporté ses conseils tout au long du travail et signe la quatrième de couverture. La mise en forme des articles doit également beaucoup au modèle que constitue le Parler picard hennuyer de Gommegnies.

Le volume est soigné et agréable à consulter, la typographie aérée correspond aux besoins de la consultation de ce type d’outil. L’introduction présente utilement le village et sa place dans l’aréologie du picard, les sources directes et les travaux antérieurs2 – sans omettre de signaler les cas où ceux-ci s’appuient les uns sur les autres –, mais aussi le système phonétique (10 p.), morphologique (6 p.) et syntaxique (2 p.) du parler. Certes, ces pages ne fournissent pas une description exhaustive de la langue de Saint-Hilaire, mais elles en donnent un bon aperçu, y compris au niveau sociolinguistique, même si sur ce point il s’agit parfois d’enseignements implicites. Ainsi du profil des locutrices et locuteurs, interrogés essentiellement entre 1967 et 1968, puis pour quelques-uns entre 1975 et 1980, qui dessine une société rurale, largement consacrée à l’artisanat traditionnel de la mulquinerie (le tissage de toiles de lin). De façon rapide sont aussi évoqués le rapport entre les traits linguistiques les plus locaux et l’influence d’une norme supra-régionale (comme le remplacement des formes locales des participes en [-ɛ] par leur équivalent en [-ɛ̃]). Et l’auteur de conclure : « Depuis lors le processus d’extinction de l’ancien parler strictement local a progressé » (p. 4).

Les choix méthodologiques sont également discutés (p. 5-7), et en particulier les critères de sélection des items traités et le système graphique employé. La nomenclature est composée « des mots spécifiques au patois et des mots qui se différencient de correspondants français par le sens ou/et le résultat phonétique » (Introduction, p. 5). Cette dimension différentielle est fréquente dans ce type de travail, mais elle ne va pas sans soulever des questions. Ainsi, dans certains cas, l’auteur perçoit finement les nuances sémantiques entre l’usage en français et l’usage en picard ; c’est le cas de bégueule ‘ignorant’, ‘incompétent’, ‘maladroit’…, qui continue le sens ancien du fr. ‘qui reste la gueule bée’. Ailleurs, le sens est bien identique mais la conservation du mot dans la nomenclature permet un développement sur l’emploi technique de l’un des objets ainsi désigné (p. ex. bascule, écart, trait). Plus ténues sont les raisons de traiter batard (sans doute pour documenter l’expression réne batard ‘déshériter’), épaule (car la construction porteu åz épaules se construit autrement qu’en français, malgré la glose proposée… ‘porter aux épaules’ !) ou malin (la forme féminine en -in.ne ? l’absence, en picard, des sens français ‘non bénin’ ou ‘diabolique’ ?). On imagine sans mal que de nombreux autres mots au signifiant et au signifié apparemment identiques au français auraient sans doute également montré, après analyse, des constructions ou une valence verbale proprement picardes, un sens dérivé novateur ou la conservation d’un sens archaïque… Les différences fines de cet ordre échappent souvent aux dictionnaires différentiels, ce qui, bien que malheureux, est sans doute inévitable.

Un choix intéressant est l’intégration de formes très nettement issues d’emprunts au français, même si elles ne sont pas signalées comme telles : armée noire (‘racaille, rebut de l’humanité’), marionnettes (mulquinerie ‘bâtonnets’), ma mère (interjection marquant la surprise), ma-sœur (‘religieuse’)… C’est également le cas de nombreux noms de chevaux recensés, puisque le volume ouvre ses pages à certains noms propres rencontrés durant les enquêtes. Ainsi, il y a des Papillon, des Coquette, des Cadet et des Cadette… Comme pour ma mère ou ma-sœur3, l’emprunt au français convoque un certain prestige, une forme d’affection respectueuse peut-être, à travers une pratique que l’on retrouve dans d’autres parlers romans4.

L’ouvrage possède également une grande valeur ethnographique dans le traitement qu’il réserve à de nombreuses désignations. Ainsi des jeux de cartes (t’as-minti ou puè), précisément décrits, ou des traditions populaires telles que la quête des œufs par les enfants de chœur à Pâques (s.v. quêteu) ou la queudleu ‘chandeleur’, aussi appelée l’jour des fin.mes, car dans certains villages, les femmes recevaient des cartes à cette occasion. Le lexique rural est également bien représenté (copeu ‘employé betteravier’, dédruteu ‘dans une ligne de culture, supprimer les jeunes plantes excédentaires’ ou warépal ‘pièce de chariot’), de même que le vocabulaire de la fameuse mulquinerie, dont on découvre les usages et les techniques au fil des pages : l’équéon ‘fétu ou languette de cuir, de carton ou d’autre matière’ servant à solidariser un fil de chaîne cassé à ses voisins, le maquion ‘épissure mouillée de salive’, le (ou la) paternote ‘petit trou de la navette par où sort le fil’, le timpe ‘règle articulée en son milieu, munie de pointes à chaque extrémité’, la verrére ‘grand soupirail vitré des caves de mulquiniers, éclairant le métier installé dessous’ et bien d’autres. Tous ces termes mériteraient d’être réunis dans une publication à part, afin de mettre davantage en valeur cette pratique traditionnelle qui se disait et se vivait en langue picarde5.

La microstructure est tout à fait systématique, avec la prononciation, la catégorie grammaticale, puis la définition (lorsque plusieurs sens sont dégagés, ils sont numérotés et classés, du plus général au plus spécifique ou du sens premier aux sens secondaires). Les exemples, en italique et avec un décrochage par rapport à la marge, se détachent nettement. Ils sont très éclairants et authentiques ; pour les verbes, on aimerait parfois d’autres énoncés pour illustrer la flexion ou les constructions dans lesquelles ils rentrent. Des compléments distinguent typographiquement les collocations ou expressions idiomatiques des emplois particuliers, qu’ils soient sémantiques (s.v. cueilleu ‘cueillir’, on distingue un sens ‘saisir’ dans la tournure l’fro i a cueilleu l’wason ‘le froid a saisi l’herbe, l’a superficiellement gelée’) ou grammatico-sémantique (patriqueu ‘se livrer à des activités mineures sans idée suivie’ est essentiellement intransitif, mais peut être transitif : quo-ce que t’patriques cor là ?). Diverses remarques documentent les usages sociaux, artisanaux, agricoles, parfois les particularités morphologiques des verbes, ou discutent les traits phonétiques, plus rarement l’étymologie ou l’histoire des lexèmes. Suivent enfin deux rubriques de renvois, qui constituent un très gros effort de mise en perspective du lexique recueilli au sein de la lexicographie picarde et galloromane.

La première de ces rubriques dépouille et cite systématiquement une dizaine de dictionnaires et glossaires picards, avec les graphies sous lesquelles on retrouve le mot. Ainsi du verbe pauchénin ‘presser à petits coups de pouce’, cité sous la forme pochina par Lefèbvre6 et pochéner par Dauby7, par exemple. Cette pratique lexicographique permet immédiatement de repérer des termes peu documentés, comme l’intriguant cafama ou cafoma, parfois relevé au sens de ‘colin-maillard’ (ce qui justifie le classement dans les étymons inconnus sous cette notion, FEWXXII/1, 203a), mais rarement au sens relevé ici de ‘personne qui a drôle allure et qui cache sa nature et ses intentions’)8, ou encore faire tofaque, au sens peu sûr (‘faire lourd (du temps)’, ‘faire des étincelles’ ?), nulle part documenté mais à comparer à rouchi i fait tauf ‘il faut chaud et humide’ (FEW XII, 319a stuppa).

La seconde et dernière rubrique rattache l’entrée à un étymon du Französisches Etymologisches Wörterbuch9 à chaque fois que c’est possible ou suggère des compléments à cet ouvrage, avec la localisation précise qui leur conviendrait. Là aussi, la liste de ces apports mériterait d’être extraite de l’ensemble du volume. Citons entre autres parmidi ‘pause à l’occasion du repas de midi, moment d’inactivité englobant les instants qui précèdent et qui suivent ce repas’ à ajouter à FEW III, 72a, dies, ou guerrieu, guerriére, dont le sens premier ‘vaillant et actif’ pourrait être ajouté dans FEW XVII, 568a, *werra10.

On l’aura compris, le dictionnaire de G. Leducq fournit de nombreuses et précieuses pièces du puzzle galloroman, dont certaines ont assurément disparu depuis ses enquêtes. Il constitue un ouvrage irremplaçable, très réussi et très maniable pour un grand nombre d’utilisateurs et utilisatrices, qu’il s’agisse du monde de la recherche, de l’enseignement, de la culture ou du terrain.

Notes

1 P. Brasseur, Le parler picard hennuyer de Gommegnies (Nord), Strasbourg, ÉLiPhi, 2020 (TraLiRo – Sociolinguistique, dialectologie, variation). Return to text

2 Les références en p. 4-5 comportent uniquement les noms d’auteurs et les titres, parfois avec un commentaire. Pour les lieux d’édition et surtout les dates de publication ou de rédaction de ces différents ouvrages, cf. la bibliographie en fin de volume. Return to text

3 Voire matinte, construit avec le possessif et, très certainement, le substantif français, même si ce dernier a fait l’objet d’une adaptation phonétique de la nasale pour le « picardiser ». Return to text

4 Cf. par exemple E. Baiwir, « +Nosse ma-tante, +nosse ma-seûr et toute la famille », Wallonnes, 2007/3, p. 19-36. Return to text

5 On s’interroge sur la possibilité, aujourd’hui, de trouver encore des traces de cette terminologie sur le terrain. Return to text

6 Fr. Lefèbvre, Lexique du parler de Rieux, Lille, Centre d’études médiévales et dialectales, Université de Lille III, 1994. Return to text

7 J. Dauby, Le livre du « rouchi », parler picard de Valenciennes, Amiens, Musée de Picardie, 1979 (Collection de la Société de linguistique picarde, 17). Return to text

8 Ce sens rare permet de rattacher le mot de wall. cafouma ‘camouflet ; figure noire et désagréable’, classée sous ‘visage’ dans les étymons inconnus (FEW XXI, 298a). Ce regroupement pourrait d’ailleurs mettre sur la piste d’une origine autour de fumus (comp. fr. fumeux ‘sujet à la colère, renfrogné’ III, 857a ou enfumer ‘noircir par la fumée’ III, 856a). Return to text

9 W. Von Wartburg et al., Französisches Etymologisches Wörterbuch. Eine Darstellung des galloromanischen Sprachschatzes, 25 vol., Bonn/Heidelberg/Leipzig-Berlin/Bâle, Klopp/Winter/Teubner/Zbinden, 1922-2002. Return to text

10 Dans certains cas, comme le précédemment cité pauchénin, signalé à rattacher à FEW IX, 133b, pollex, l’apport à Art. pochiner ‘presser’, qui y figure bel et bien, serait toutefois faible. Return to text

References

Bibliographical reference

Esther Baiwir, « Gérard Leducq, Le parler picard cambrésien de Saint-Hilaire-lez-Cambrai (Nord) », Bien Dire et Bien Aprandre, 40 | 2025, 261-266.

Electronic reference

Esther Baiwir, « Gérard Leducq, Le parler picard cambrésien de Saint-Hilaire-lez-Cambrai (Nord) », Bien Dire et Bien Aprandre [Online], 40 | 2025, Online since 31 octobre 2025, connection on 21 janvier 2026. URL : http://www.peren-revues.fr/bien-dire-et-bien-aprandre/2521

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Esther Baiwir

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