« Nous [les femmes] ne sommes pas dans la concurrence, puisque nous sommes dans l’opposition »1. Cette phrase, prononcée par Marguerite Duras dans ses entretiens avec Xavière Gauthier, en 1973, pourrait sembler étrange, voire un peu ironique, à qui entreprend une étude des rapports entre Beauvoir et Duras. La critique a en effet lourdement insisté sur la rivalité qui a durablement marqué la relation entre les deux femmes2. Laure Adler le dit sans ambages dans sa biographie publiée en 1998 : « Elle détestait Simone de Beauvoir à la fois pour des raisons personnelles – elles avaient aimé le même homme [Jacques-Laurent Bost] – et des raisons littéraires – elle détestait ce qu’elle écrivait – et ne se privait pas de le dire »3. Jean Vallier parlera plus tard de la « fureur »4 durassienne, que les événements politiques postérieurs à la rupture avec le P.C. ne parviendront pas à apaiser. Beauvoir et Duras militeront de conserve – songeons au manifeste des 1215, aux manifestations d’opposition à la guerre au Vietnam, à l’action commune au « Centre d’agitation culturelle » en Mai 68, à l’adhésion de Duras aux « Amis de La Cause du Peuple », à l’appel des 343, à la dénonciation commune de la mort de Pierre Overney, au soutien apporté à Alain Krivine –, mais « la fureur durassienne » persistera.
Il reste que cette rivalité a en grande partie été fantasmée, par la critique et les autrices elles-mêmes. Dans sa biographie, Laure Adler raconte une anecdote : au milieu des années 1950, Sartre aurait refusé une nouvelle de Duras sous prétexte qu’elle écrivait trop mal pour être publiée dans Les Temps Modernes. Duras, alors convaincue que c’était à cause de Beauvoir que Jacques-Laurent Bost avait rompu avec elle, fut également persuadée que c’était elle qui était à l’origine du refus de sa nouvelle6. On peut pourtant largement en douter, pour deux raisons : d’abord, la revue avait publié en 1947 la nouvelle « Le boa », que Duras reprendra dans le recueil Des journées dans les arbres (1954) ; Beauvoir admirait par ailleurs les premières œuvres de Duras. En 1947, dans un article intitulé « Femmes de lettres », paru dans la revue France-Amérique, Beauvoir encense la description de la nature, « sentie et évoquée avec sensibilité et puissance »7, dans le roman La Vie tranquille (1944). Quelques années plus tard, dans un entretien de 1951, Beauvoir cite Un barrage contre le Pacifique (1950) comme l’un des rares romans « où la féminité de l’écrivain, sans être reniée, ne limite pas son horizon »8.
En réalité, Duras ne sera pas la seule autrice à voir dans le refus du comité de la revue, celui de la seule Beauvoir ; Sarraute était convaincue que son article « Conversation et sous-conversation » avait été refusé par Beauvoir parce qu’elle y aurait vu une critique de son roman Les Mandarins9. Ce que révèlent de telles anecdotes, ce sont peut-être moins des conceptions différentes de l’écriture qu’un état du champ littéraire dans les années 1940-1950, à un moment où l’entrée en littérature dépend moins d’amitiés féminines que de parrainages masculins10. Si les conjoints ne sont pas nécessairement les parrains (comme en témoigne le rôle joué par Maurice Sachs pour l’œuvre de Violette Leduc), l’entremise éditoriale est néanmoins souvent favorisée par la relation conjugale. J’ai montré ailleurs quel rôle Sartre joua dans la publication de L’Invitée, premier roman de Beauvoir : c’est lui qui le porta chez Gallimard, obtint l’aval du CNE et servit d’intermédiaire entre Brice Parain et le Castor jusqu’à sa parution en 194311. Quant à Duras, Ann Jefferson a rappelé comment elle chargea son époux Robert Antelme de s’enquérir auprès du comité de lecture de Gallimard du sort de son premier roman, Les Impudents (1943). Antelme aurait alors réussi à convaincre Queneau de relire le roman refusé et d’aider Duras à publier son deuxième roman, La Vie tranquille12. Là où le parrainage masculin s’avère nécessaire, la critique des autrices contemporaines, à l’inverse, se révèle une stratégie utile aux écrivaines pour se masculiniser (et par là se légitimer) dans le champ13. Ainsi Jennifer E. Milligan a-t-elle montré que Marguerite Yourcenar a surtout promu des autrices inconnues et relativement inaccessibles (comme Murasaki Shikibu ou Selma Lagerlöf), mais s’est montrée plus critique envers les autrices dont la pratique différait de la sienne ou celles qui pouvaient apparaître comme des rivales dans le champ littéraire14. Il faudra attendre la fin des années 1960 pour que cette promotion réciproque des autrices puisse avoir lieu, à une époque de dénonciation de la suprématie masculine et de revalorisation du féminin au sein des institutions littéraires15.
L’objectif de cet article n’est pas tant de vouloir rapprocher à tout prix et sur le tard deux autrices que les visions du militantisme et de la littérature éloignent largement, mais plutôt d’examiner leur conception du féminisme à une époque où ce mot est sur toutes les bouches. Je m’intéresserai plus précisément aux années 1970-1985. On peut situer avec Christine Delphy16 l’apparition du Mouvement de Libération des Femmes au cours de l’année 1970, marquée par la parution de l’article « Combat pour la libération des femmes » dans le numéro 6 de L’Idiot international en mai 1970 ; les manifestations à l’université de Vincennes du 21 mai 1970 et à l’Arc de Triomphe du 20 août 1970 dédiée à la femme du soldat inconnu, ainsi que la publication du numéro « Libération des femmes : année zéro » de la revue Partisans au mois d’octobre. Le soutien de Beauvoir et Duras au Mouvement a lieu quelques mois plus tard, lorsqu’elles acceptent toutes deux à la fin de l’année de signer le « Manifeste des 343 » qui parut le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur. Beauvoir intègre à ce moment-là un petit groupe de femmes en vue de collecter les signatures17 ; Duras accepte de mettre à profit la mode du « vedettariat » qu’elle avait critiquée quelques années plus tôt18 pour réclamer l’accès libre aux moyens de contraception et à l’avortement libre et gratuit. Si la pérennisation de la loi sur l’I.V.G. et la transformation du Mouvement en association et en marque commerciale entraînent la fin du Mouvement19, Beauvoir et Duras ne cessent pas pour autant de faire partie, bien que de manière différente, de cet « espace de la cause des femmes » défini par Laure Bereni comme « la configuration des sites de mobilisation pour la cause des femmes dans une pluralité de sphères sociales »20.
Mon propos s’articulera en trois temps. Dans un premier temps, je reviendrai sur le refus par Duras de l’étiquette féministe que Beauvoir, en revanche, accepte dès 1949, tout en ne cessant d’en modifier les acceptions. Comme le souligne Geneviève Fraisse, « [l]e féminisme est une notion à la fois trop générale et trop complexe pour qu’on puisse évaluer son contenu, ses objectifs, ses argumentations, son importance historique, avant d’avoir posé la question du terme lui-même »21. Dans un deuxième temps, je montrerai que les années 1970 induisent, tant chez Beauvoir que chez Duras, une nouvelle manière de penser le couple qui s’accompagne, ce que je mettrai en évidence dans un troisième et dernier temps, d’une réflexion sur la non-mixité.
Les « années M.L.F. » : deux conceptions différentes du féminisme
Comme le dit bien Beauvoir dans sa présentation du numéro des Temps Modernes intitulé « Les femmes s’entêtent », « [l]a pensée féministe n’a rien de monolithique ; chaque femme en lutte a ses propres motivations, ses perspectives, son expérience singulière et elle nous les livre à sa manière »22. La signature du « Manifeste des 343 » incarne à cet égard deux expériences singulières pour Duras et Beauvoir : pour l’une, une exception dans sa manière de vivre son féminisme, pour l’autre le début d’un engagement militant sans cesse renouvelé jusque 1985, date à laquelle Beauvoir signe ses dernières préfaces et entretiens féministes23. Pour le dire autrement, si le féminisme est bien cette « manière de vivre individuellement » et « de lutter collectivement »24 que décrit Beauvoir à Francis Jeanson en 1967, Duras a davantage vécu ce féminisme de manière individuelle que collective. Elle le dira clairement : « Je crois qu’en évitant le militantisme, les femmes auraient évolué de la même façon. On voit ces choses-là à partir de soi. Je n’ai milité dans aucun mouvement de femmes – l’idée me fait encore fuir – et j’ai changé tout comme elles, peut-être plus, pour toujours »25. Pour Duras, on change davantage en vivant dans le silence son expérience féminine qu’en luttant pour la cause féministe, terme dès lors rejeté parce qu’associé au bruit du militantisme. Si la pensée durassienne accepte volontiers la contradiction26, elle maintiendra en revanche le cap concernant ce refus de l’étiquette féministe, comme en témoignent ces déclarations de 1972 et 1987 :
Je ne suis pas « féministe ». Je ne crois pas au féminisme. Je crois que le seul féminisme valable, il n’est pas militant. C’est de laisser les femmes à elles-mêmes, libres. De les laisser libres à elles-mêmes […]27.
Une féministe, c’est à fuir. Ce n’est pas le bon moyen si l’on veut changer les choses […]. Je ne suis pas féministe du tout28.
Beauvoir, en revanche, se dit féministe dès 1949 : dans un entretien avec Claudine Chonez, elle affirme pouvoir être considérée comme féministe « si on entend par là qu’[elle] souhaite que les femmes deviennent des êtres humains qui soient absolument autonomes et responsables d’eux-mêmes comme les hommes »29.
Il reste qu’entre la parution du Deuxième Sexe et les « années M.L.F. », le féminisme de Beauvoir n’a cessé de changer de forme. Dans Le Deuxième Sexe, elle incitait à s’occuper prioritairement des problèmes politiques, convaincue que l’instauration du socialisme allait régler le problème de la domination masculine. Cependant, dès les années 1950, à un moment de compagnonnage avec le Parti communiste et de dialogue théorique avec le marxisme, Beauvoir abandonne le cadre philosophique de la lutte des consciences pour penser la question féministe : c’est désormais en termes de rapports de production qu’elle aborde la lutte des sexes. Beauvoir est persuadée que les femmes ne parviennent pas à trouver du travail – prérequis à leur libération – parce qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde et qu’il est alors jugé impensable de prendre du travail aux hommes pour le donner aux femmes. L’idéologie de la bourgeoisie au pouvoir maintient donc la femme au foyer, idéologie qui serait totalement différente s’il existait une autre distribution du travail – on retrouve là le lien marxiste entre superstructure et infrastructure. En empêchant les femmes de travailler, la classe dominante bourgeoise dépolitise les femmes, puisqu’elle les éloigne de toutes les structures sociales, mais elle dépolitise également les hommes, Beauvoir étant convaincue que « si la femme est dépolitisée, elle dépolitise l’homme »30. Il est donc nécessaire, selon elle, de modifier complètement les rapports de production au sein d’un régime socialiste qui offrira aux femmes assez de travail pour assurer leur libération complète. On voit que pendant les années 1950, Beauvoir ne cesse en fait de développer d’un point de vue matérialiste l’idée conclusive du Deuxième Sexe31.
Tout change cependant en 1968, pour au moins trois raisons. Les événements de Mai 68, et les récits qu’en firent plus tard les féministes du mouvement, révèlent que la lutte féministe doit être menée parallèlement à la lutte des classes. Beauvoir est en effet revenue à plusieurs reprises dans ses écrits des années 1970 sur l’interruption subie par les féministes lors d’un meeting à Vincennes, lorsque des militants gauchistes sont intervenus en criant « Le pouvoir est au bout du phallus »32, détournant de la sorte le slogan de Mao, « Le pouvoir est à la pointe du fusil ». Quelques semaines plus tard, l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968 acte la rupture entre Beauvoir et l’U.R.S.S. ; et avec elle la fin des espoirs dans le socialisme. C’est également à la fin des années 1960 que Beauvoir découvre les écrits des féministes américaines, comme La Femme mystifiée de Betty Friedan33 qui pensait la question du féminisme en dehors de la lutte des classes34. Pour toutes ces raisons, Beauvoir modifie au début des années 1970 sa pensée du féminisme. Désormais convaincue que « posséder les moyens de production ne suffit pas à changer les relations humaines »35, Beauvoir définit le féminisme comme « le fait de se battre pour des revendications proprement féminines, parallèlement à la lutte des classes »36. C’est là, sans doute, que Beauvoir et Duras se rejoignent au début des années 1970 : dans cette prise de conscience qu’il faut changer les relations entre les hommes et les femmes, et plus précisément entre les femmes et leurs hommes. Les années 1970 sont en effet pour Duras et Beauvoir des années de remise en cause de leurs couples, passés et actuels.
Nouvelles visions du couple
En 1970, paraissait l’article « La culture, le génie et les femmes » dans lequel Jacqueline Feldman, fondatrice du groupe féministe Féminin Masculin Avenir (FMA), critiquait l’inégalité de la relation entre Sartre et Beauvoir, éternelle « numéro deux »37. La lecture de cet article aurait rendu Beauvoir « assez furieuse »38. Et pourtant, il convient de souligner que le rapprochement avec les militantes du M.L.F. n’a pas été sans conséquences sur sa relation avec Sartre, comme en témoignent les différents reproches qui apparaissent de manière inédite dans les interventions de Beauvoir au cours des années 1970. Beauvoir esquissait déjà une forme de distance lorsqu’elle rappelait, en 1973, le privilège épistémologique des femmes dans l’appréhension de leurs problèmes, justifiant en grande partie le principe de non-mixité du Mouvement, dont Sartre peinait à concevoir l’utilité :
J[ean-Paul] S[artre] : […] [N]e serait-il pas important, aussi, d’inclure des hommes qui pensent comme elles ?
S[imone de] B[eauvoir] : Mais les hommes ne pensent jamais tout à fait comme les femmes !
J.-P. S. : C’est ce que vous me répétez toujours.
S. B. : Oui, parfaitement.
J.-P. S. : Vous feriez mieux de reconnaître tout de suite que vous n’avez pas confiance en moi sur ce point.
S. B. : Même vous qui, théoriquement, idéologiquement, êtes tout à fait partisan de l’émancipation des femmes, vous ne partagez pas ce qu’elles appellent – et moi de même – leur vécu de femme. Il y a des choses que vous n’arrivez pas à comprendre39.
Un an plus tard, dans les entretiens de 1974 repris à la fin de La Cérémonie des adieux, Beauvoir taxe de machisme le goût de Sartre pour les confidences féminines40, et dans l’entretien de Sartre que Beauvoir publie dans le numéro de L’Arc qui lui est dédié en 1975, ce n’est plus l’homme, mais l’écrivain Sartre qui est accusé de phallocratie41.
Les « années M.L.F. » sont également pour Duras une prise de conscience du machisme des hommes de sa vie. Dès l’entretien avec Suzanne Horer et Jeanne Socquet, elle déclare avoir été « ensevelie sous les conseils des hommes qui [l]’entouraient »42. Pour Duras, la plus grande oppression pour les écrivaines se trouve au sein du foyer conjugal :
Je pense que c’est avant tout de l’entourage immédiat ou de la conspiration des écrivains que les femmes qui écrivent doivent en premier lieu se libérer. C’est à cet endroit en effet que l’oppression est la plus grande, celle de conseiller la femme soit « pour son bien », soit au nom d’un savoir-faire masculin. Car ce bien voulu pour elle, aussi bien que ce savoir-faire posé devant elle en exemple, retiennent la femme de s’aventurer dans son propre génie43.
Duras réitère cette affirmation dans ses entretiens avec Xavière Gauthier, puisqu’elle insiste sur le fait que les livres évoqués lors de l’entretien – soit essentiellement les livres du « cycle indien » (surtout Le Ravissement [1964], Le Vice-consul [1966], L’Amour [1971], La Femme du Gange [1973] ), mais aussi Détruire, dit-elle (1969) et Nathalie Granger (1973) – sont « des livres de la solitude », « écrits sans homme ou bien avec des hommes de passage »44, associant de la sorte leur liberté formelle à la liberté existentielle connue par Duras au moment de leur composition. Dionys Mascolo reviendra lui-même sur cette rupture causée par ce qu’il appelle la « morale du féminisme » et qu’il associe à la rencontre avec Xavière Gauthier : « À ce moment, elle a commencé à dire du mal de moi, de Robert, d’Elio. Nous qui étions à ses côtés pendant quinze ans, quand elle était modeste. Elle a dit, vingt ans après, que nous l’avions opprimée, oppressée »45. Ce cri de révolte contre le couple explose véritablement quelques années plus tard, dans le texte « Je me demande comment », écrit pour Les Yeux verts en 1980 : « Je me demande comment j’ai supporté tant de gentillesse, tant de sollicitude, d’affection profonde, de protection, tant d’apitoiement, tant d’endormissement, tant et tant de conseils, comment je suis restée là, avec eux, sans jamais fuir. Comment je ne suis pas morte »46. Que ce cri ait été poussé la même année que le début de la relation avec Yann Andréa n’est pas si paradoxal que cela, car c’est l’homme hétérosexuel qui est désormais considéré avec méfiance ; en 1973, elle déclarait à Xavière Gauthier ne fréquenter que des femmes ou des homosexuels47. On voit comment une histoire du couple littéraire en France devrait envisager le moment des années 1970 comme un moment sinon de rupture, du moins de transformation du rapport entre la créatrice et son conjoint, désormais mis à distance, en partie parce que jugé moins nécessaire à l’accomplissement du processus d’écriture.
Pensées de la non-mixité
Cette prise de conscience nouvelle du machisme de leurs compagnons exprimée par Beauvoir et Duras en 1973, ainsi que le cadre idéologique dans lequel elle prend forme induisent chez nos autrices une réflexion commune sur la non-mixité. Au début des années 1970, Beauvoir et Duras semblent hésiter sur la place à donner à ce que Beauvoir appelle, dans un entretien avec John Gerassi, des « groupes de prise de conscience »48. C’est très visible dans les entretiens avec Xavière Gauthier, où Duras oscille entre la conviction que les « femmes entre elles » devraient « se grouper » et « agir » et l’incapacité à penser la nécessité de « moments où les femmes se parlent entre elles », convaincue que « tout se trouve seul »49. On retrouve ici l’idée durassienne selon laquelle les femmes peuvent se transformer en vivant dans le silence et la solitude leurs expériences de femme. Beauvoir, de son côté, s’exprime pour la première fois sur la non-mixité en 1972 lors d’un entretien avec Alice Schwarzer. Puisqu’elle conçoit les luttes des femmes en lien avec la lutte des classes, Beauvoir « refuse complètement la répudiation totale de l’homme »50 et insiste sur le caractère temporaire de la non-mixité dans les mouvements de femme. Cette défense se fait en revanche plus nette un an plus tard dans son entretien avec Sartre. On l’a vu ; alors que ce dernier questionne la légitimité de l’exclusion des hommes, Beauvoir affirme que « les hommes ne pensent jamais tout à fait comme les femmes »51. Désormais, Beauvoir défendra le principe de non-mixité et égrènera ses avantages sans jamais se lasser : celui de se prémunir de la tendance masculine à commander, d’offrir un espace de parole où les femmes pourront librement s’exprimer et prendre collectivement conscience de leur domination afin de la combattre. En réalité, à mesure que la non-mixité devient, après 1975, une « norme militante féministe »52, Beauvoir et Duras prennent deux chemins opposés. Si Beauvoir défend de plus en plus profondément cette nouvelle norme, Duras, hostile à toute orthodoxie, prend quant à elle ses distances par rapport au mouvement. En 1987, dans une courte interview intitulée « Emily L. ou le procès de l’homme », Duras s’insurge désormais contre le rejet des hommes hors du mouvement, qui est alors considéré comme une « erreur » et un « aveuglement ». La rupture est alors consommée : « Le discours haineux des femmes de Mai 68 était faux. C’était comme si elles se parjuraient elles-mêmes. Or, c’est impossible. Depuis, je ne crois plus à ces femmes »53.
Il convient d’insister sur le fait que les arguments utilisés par Beauvoir pour justifier les groupes non mixtes du mouvement ne sont pas anodins, car ils induisent une rupture épistémologique dans sa pensée et son rapport à Sartre. En 1966, Sartre rappelait lors d’une conférence au Japon que l’intellectuel est « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas »54 ; or, le M.L.F. définissait la féministe comme quelqu’un qui se mêle précisément de ce qui la regarde. Beauvoir adopte en réalité une position de compromis, capable de réconcilier la définition sartrienne de l’intellectuel et la position épistémologique des féministes du Mouvement, en distinguant nettement l’appréhension théorique de l’émancipation des femmes de son appréhension subjective. C’est ce parti qu’elle défend dans un entretien avec Alice Jardine, en 1979 : « Je pense que quand une femme parle d’oppression, de misère, elle en parle exactement comme un homme. Mais quand elle parle de ses problèmes personnels en tant que femme, elle le fait évidemment d’une manière différente »55.
Cette précision répond à deux attaques subies par Beauvoir dans les années 1970-1980. On lui reproche d’une part son engagement contre les mutilations sexuelles dont sont victimes certaines femmes d’Afrique subsaharienne et du Proche-Orient, mutilations contre lesquelles elle prit position en préfaçant le livre de Renée Saurel, L’Enterrée vive56 et qui ne la concerneraient pas en tant que femme occidentale. À la question posée en 1981 par Marie-Jo Dhavernas pour La Revue d’en face, qui lui demandait de revenir sur ces critiques, Beauvoir répondit : « je trouve que se borner à dire : “nous sommes des occidentales, nous n’avons pas le droit de nous mêler de ça”, c’est un aveu de défaite et c’est en même temps un renoncement à une lutte qui est spécifiquement féministe. […] Il y a des intérêts féminins, féministes, qui dépassent toutes les différences de nations, de régimes. Celui-là en est un »57. On lui conteste d’autre part le droit, depuis Le Deuxième Sexe, d’avoir parlé de la maternité sans avoir été mère elle-même, et de continuer à prendre position sur le sujet en défendant l’accès gratuit à l’avortement et aux moyens de contraception, et en refusant le statut de femme au foyer. Or, Beauvoir a toujours réfuté ces critiques, rappelant ainsi à Claude Lanzmann à la fin des années 1960 que la critique du Deuxième Sexe n’aurait été valable que si elle avait voulu écrire « un livre sur la maternité vue de l’intérieur »58, ce qui n’était pas son cas. Duras elle-même fera partie de ces détracteurs, elle qui affirmait à Susan Husserl-Kapit qu’elle ne pouvait écouter des femmes sans enfant parler de la maternité sans sourire un peu59. Car, pour Duras, théoriser la maternité plutôt que de la vivre, c’est forcément tomber dans le plagiat de la virilité. On retrouve là un différend inconciliable entre les deux autrices : si pour Duras, théoriser la féminité, c’est forcément basculer dans la virilité, si le discours sur les femmes ne peut être que morcelé et hésitant pour ne pas succomber à l’« affirmation virile »60, il ne peut y avoir de féminisme que vécu – et on a vu que Duras a hésité sur la manière de le vivre – mais guère parlé, et en tout cas jamais théorisé.
Après avoir longtemps été privées de toute possibilité d’afficher publiquement une quelconque amitié féminine, Beauvoir et Duras ont vécu de plein fouet « l’effet M.L.F. », relisant à la lumière des découvertes du Mouvement leur passé et leur présent de femmes. Reste qu’elles ont, au fur et à mesure des années 1970, emprunté des chemins différents. Pour Duras, le féminisme est une prise de conscience qui doit être vécue dans le silence ou exprimée dans le balbutiement d’une parole hésitante, seule manière de ne pas retomber dans « [l]’écrit impératif »61, celui du tract militant et viril. Beauvoir, au contraire, ne conçoit guère le féminisme en dehors du collectif et de l’écrit théorique, bien que celui-ci prenne, après 1949, une forme largement éclatée. Ce que révèlent ces deux positions, c’est l’hétéroclisme du féminisme dans les années 1970 et, plus largement, les multiples manières de vivre sa condition de femme et d’écrivain au sein d’un champ littéraire qui tolère davantage les femmes sans pourtant les accepter tout à fait.
