Ok / d’accord / vale : étude contrastive des marqueurs du français de France et de l’espagnol d’Espagne

DOI : 10.54563/lexique.408

p. 137-159

Abstracts

In this study, we propose to deepen the semantic value of ok in spoken French, comparing it with the Spanish marker vale and the French marker d’accord, that can both carry out interactional functions of ok. To do this, we analyse comparable data from French and Spanish spoken by speakers L1 and L2 in different interactional contexts. The starting hypothesis claims that the comparison between different types of interactional situations and between the two languages and interlanguages will allow us to highlight the particular pragmatic and semantic functioning of ok in French. We will show that ok in French doesn’t mean exactly the same as d’accord, even if they occur in the same contexts. The comparison will also allow us to explain why ok is not used in Spanish from Spain, whereas vale appears to behave like ok in French.

Cet article se propose d’approfondir la valeur sémantique de ok en français parlé, comparé à d’accord et à vale en espagnol d’Espagne, deux marqueurs de discours qui peuvent occuper les mêmes fonctions interactionnelles que ok. Pour cela, nous analysons des données comparables de français et d’espagnol parlé par des locuteurs L1 et L2. L’hypothèse de départ est que la comparaison entre différents genres interactionnels et différentes langues et interlangues nous permettra de mettre en valeur les particularités sémantiques et pragmatiques de ok en français. Nous montrerons ainsi que ok n’a pas exactement le même sens que d’accord, même si les deux marqueurs peuvent apparaître dans des contextes interactionnels similaires. La comparaison entre français et espagnol nous permettra également d’expliquer pourquoi ok n’est pas employé en espagnol d’Espagne, là où vale semble occuper des fonctions similaires au ok français.

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Text

1. Introduction

L’article se propose d’étudier ok dans deux langues romanes, le français de France et l’espagnol d’Espagne1. L’approche contrastive de ce que l’on appellera les marqueurs de discours -dont ok- connaît un certain essor depuis une dizaine d’années, et l’on signalera notamment les travaux de Fraser et Malamud-Makowski (1996) pour l’anglais et l’espagnol, de Lansari (2020, à par.) pour les marqueurs de dire en anglais et en français, et pour des analyses français / espagnol, le numéro de Langages (184) dirigé par Rodríguez Somolinos (2011), ou Borreguerro Zuloaga et Gomez-Jordana (2015) (français/espagnol/italien). Sont généralement étudiés des marqueurs équivalents dans leur forme dans les deux langues, tels décidément/decididamente (Anscombre et Hermoso, 2011), justement / justamente, apparemment / aparentemente (Gomez Jordana, 2010, 2011), en efecto / en effet (Piedehierro Saez, 2012), des interjections issues d’un verbe de mouvement du type allez / vaya (Soriano, 2006). L’originalité de la présente étude tient dans l’analyse d’un même marqueur importé de l’anglais dans les deux langues, ok, mais qui n’est en réalité que très peu fréquent en espagnol d’Espagne, alors qu’il est en revanche fort utilisé dans l’espagnol d’Amérique latine. Notre hypothèse est qu’en Espagne, le marqueur vale occupe des fonctions que peut occuper ok en français. Pour étayer cette hypothèse et analyser la valeur sémantico-pragmatique de ok en français, nous analyserons plusieurs types de corpus comparables en français et en espagnol, à la fois de locuteurs natifs et de locuteurs apprenants non-natifs. Après une présentation générale des données, des premiers résultats issus des corpus, et des fondements théoriques de notre approche qui mêle à la fois des concepts issus de l’analyse des interactions et des approches en sémantique du discours, nous proposerons une analyse contrastive de ok comparé à vale et d’accord dans deux types de corpus différents, des interactions à l’agence de voyage et des dialogues semi-guidés (task game), en français et en espagnol. Nous finirons notre article par une incursion dans les corpus espagnols de whatsapp, où ok semble prendre plus de place que dans les corpus parlés que nous avons étudiés2.

2. Présentation des données et premiers résultats

2.1. Présentation des données

Les données que nous utilisons visent à approfondir le contraste des emplois et non-emplois de ok dans les deux langues française et espagnole. Cette contrastivité sera explorée sous plusieurs aspects : quelles sont les différences d’emploi entre natifs et non-natifs en français et en espagnol, et ensuite entre deux genres oraux différents, des interactions spontanées en agence de voyage et des dialogues semi-guidés. Le tableau ci-dessous résume l’ensemble des données que nous présentons ensuite :

Tableau 1. Corpus d’étude : présentation des données en espagnol / français.

Tableau 1. Corpus d’étude : présentation des données en espagnol / français.

L’ensemble des données ne prétend pas être entièrement équilibré : les données à l’agence de voyage du côté francophone sont plus étendues que celles qui ont été enregistrées en Espagne, aussi bien du côté natif que non-natif, et inversement les données du dialogue semi-guidé ne sont pas aussi importantes en France qu’en Espagne. Nous ne proposerons évidemment pas une étude statistique fiable, mais ces données empiriques nous ont néanmoins permis de découvrir par contraste comment fonctionne ok en interaction en français, et pourquoi il n’est pas (encore) très fréquent en espagnol d’Espagne.

En ce qui concerne les données enregistrées chez les locuteurs L1 en français/espagnol, nous accorderons une certaine importance à la différence générique des deux types d’interactions dont nous disposons. Le premier sous-corpus est constitué d’interactions dans une agence de voyage en France et en Espagne. Du côté francophone, les interactions ont été enregistrées en 2006 dans une agence de voyage de la périphérie de Lille, avec trois employées différentes. Faisant partie du corpus Lancom (Flament-Boistrancourt, 2004), ces données ont longtemps été accessibles en ligne sur le site Elicop hébergé par l’Université de Louvain-Leuven, il sera prochainement disponible sur la base de données Ortolang. Les interactions en agence de voyage sont des interactions de type transactionnel3, elles possèdent un script relativement clair composé d’une série d’actes à effectuer comme ceux de réserver un séjour, et pour cela s’informer sur la date, le lieu, le budget, etc. Les rôles interactionnels d’employé et de client sont bien définis, asymétriques et complémentaires : l’un et l’autre protagoniste est en possession d’informations dont chacun a besoin pour faire progresser l’interaction ; dans le même temps, les interlocuteurs possèdent un savoir commun : chacun sait a priori comment fonctionne une interaction dans une agence de voyage (c’est-à-dire le script, le service souhaité, etc.). Enfin, il s’agit d’un type d’interaction dans lequel la politesse linguistique peut jouer un grand rôle : au niveau relationnel, l’employé doit faire preuve de plus de bonne volonté que le client pour le satisfaire, même si le client n’est pas dispensé de tout travail de politesse.

Le second sous-corpus, tiré du corpus PraTiD nelle lingue europee, accessible sur la plate-forme parlaritaliano.it, présente des spécificités tout à fait différentes. Il s’agit d’un jeu de task oriented game que l’on a nommé en français « jeu des différences », composé de cinq interactions en français et de cinq en espagnol. La partie espagnole est accessible en ligne sur le site www.parlaritaliano.it (13.142 mots), tandis que la partie française est en cours d’intégration (8.310 mots). Pour ce dialogue, les deux locuteurs ont chacun une image, semblable mais à dix différences près. Le but du jeu est de trouver ces différences sans regarder l’image de l’autre dans un temps limité à dix minutes. Les locuteurs doivent donc collaborer pour arriver à trouver les ressemblances et différences de leurs images le plus vite possible. La relation entre les locuteurs est ici symétrique : ils possèdent un savoir non partagé (on dira l’image A et l’image B), et ils doivent arriver en quelque sorte à un savoir commun constitué par les dix différences. Il s’agit donc de vérifier si le savoir du locuteur A sur l’image A1 correspond ou non au savoir du locuteur B sur l’image B1, recherche à partir de laquelle les deux locuteurs vont construire un savoir C constitué des 10 différences trouvées. Nous donnons ici un exemple des deux types de dialogue en français :

(1)

E1 (130)- bon j/e vois si j/e repasse cet après-midi ou sinon lundi

M (131)- ouais ok mais sachez oui alors pas contre ben c’est bon de toute façon on ferme à dix-sept heures maintenant donc c’est bon parc/e que les opérateurs belges terminent ferment à dix-sept heures le samedi aussi donc euh

E1 (132) – ouais↑ ok bon d’accord

M (133) – ok ? (Agence de voyage, Lesbos)4

 

(2)

A (25) –

euh tchu tchu le tu vois le truc pour gonfler la bouée

B (26) –

oui

A (27) –

il fait quelle taille toi à peu près

B (28) –

euh alors il dé il démarre du coude euh du gamin et il s’arrête à peu près euh

A (29) –

à la tache sur son bras non

B (30) –

oui c’est ça

A (31) –

ok donc c’est pareil avec le p/tit demi-cercle sur la droite (Jeu de différences, Dialogue 1)

La différence entre les deux genres interactionnels est importante : dans le corpus du « jeu des différences », il n’y a pas de savoir partagé quant à l’objectif de l’interaction ; de plus, on peut supposer que le travail de politesse linguistique entre les interlocuteurs sera moindre comparé à une interaction en agence de voyage ; en effet, Kerbrat-Orecchioni & Traverso (2008, p. 23) soulignent l’importance du rôle de la politesse linguistique dans les interactions de type commercial, « pour faciliter la transaction, et pour maintenir l’harmonie entre des personnes qui se trouvent engagées dans une activité non dénuée de risques pour leurs « faces » », enfin l’identité des locuteurs est différente : tandis que du côté des interactions à l’agence de voyage, les locuteurs ont entre 30 et 50 ans environ et sont essentiellement des adultes en activité, les locuteurs du « jeu des différences » sont tous des étudiants âgés entre 20 et 25 ans. Les deux types d’interactions possèdent néanmoins un point commun : les locuteurs doivent collaborer pour arriver à un accord, sur l’éventualité d’un séjour ou sur les différences entre les deux images.

Les différences quantitatives d’emploi de ok dans l’ensemble de ces données posent déjà un certain nombre de questions :

Tableau 2. Ok dans les données francophones et hispanophones L1.

Tableau 2. Ok dans les données francophones et hispanophones L1.

Il semble que du côté francophone, l’idée commune selon laquelle ok serait employé en contexte familier, comme il est indiqué dans la plupart des dictionnaires (pour n’en citer que quelques-uns, Lexis, Larousse, Petit Robert, ou encore le Dictionnaire de l’académie française en ligne5), ne soit pas validée. En effet, ok apparaît en quantité non négligeable, aussi bien entre personnes qui se connaissent (les étudiants du Task Game), que dans les interactions à l’agence de voyage qui ne constituent pas une situation d’interaction « familière ». En revanche, nous verrons par la suite que les proportions presque similaires entre les deux genres interactionnels masquent des emplois fort différents dans les deux types d’interactions. Les données hispanophones L1 ne comportent de leur côté aucun ok. Pour tenter de comprendre pourquoi, une incursion dans les corpus L2, notamment hispanophones, est tout à fait éclairante.

2.2. Ok chez les apprenants L2 de français et d’espagnol

Pour la partie L2, il s’agit d’interactions jouées en français et en espagnol par des apprenants de langue étrangère d’origine italienne pour le groupe de L2 hispanophone, et d’origine belge flamande pour les apprenants de français. Ce détour par des corpus L2 est pertinent à plusieurs titres et d’abord, parce qu’il permet de questionner en amont la place du marqueur ok dans les manuels de langue et l’enseignement des langues étrangères. En effet, malgré son emploi dans les corpus de français L1, les manuels de FLE ne mentionnent jamais ok, ni d’ailleurs les manuels d’espagnol langue étrangère d’origine espagnole, même si comme nous l’avons dit précédemment, ok est couramment employé en Amérique latine. Du côté de la France, il se peut qu’il s’agisse d’un choix délibéré lié à une représentation normative de la langue, dans laquelle ce qui peut être considéré comme un anglicisme et une manière de parler « jeune » ou familière ne va pas relever de l’enseignement/apprentissage du français, et cela même si l’usage, lui, prouve le contraire.

Du côté francophone L2, les données proviennent du corpus Lancom constitué à partir de 1993 par l’Université de Louvain-Leuven (Danièle Flament-Boistrancourt et Raymond Gevaert, voir Flament-Boistrancourt, 2004). Les données utilisées ont été enregistrées en 2006 dans une école secondaire de Belgique néerlandophone, et consistent en jeux de rôles à l’agence de voyage joués par des apprenants de niveaux différents allant de A2 à B1 (30.000 mots environ). Les données espagnoles sont composées de différents types d’interactions jouées par des apprenants italophones : le corpus ELEI (Español Lengua Extranjera en Italia, 2010-2012) regroupe des dialogues semi-guidés du « jeu des différences » (17.848 mots), tel qu’il a été présenté précédemment, et un jeu de rôles intitulé « prendre un rendez-vous » (5.536 mots)6. L’ensemble de ces interactions a été mené par des apprenants italophones âgés entre 20 et 25 ans à l’Université de Salerne (Italie). Le corpus Mamiani, recueilli en 2014 au lycée général Mamiani à Rome auprès d’apprenants L2 d’espagnol âgés de 17 à 19 ans, regroupe quatre jeux de rôles à l’agence de voyage (3.004 mots). Nous présentons le pourcentage d’occurrences de ok dans l’ensemble de ces données (par rapport au nombre total de mots) :

Tableau 3. Ok : comparaison L1/L2.

Tableau 3. Ok : comparaison L1/L2.

L’intérêt de ces données, c’est qu’elles donnent par contraste un premier aperçu des paradigmes dans lesquels ok peut entrer en français et en espagnol L1. Du côté francophone, les apprenants flamands font un usage non négligeable de ok même si les proportions sont plus faibles que chez les locuteurs L1. Cependant, les emplois L2 ne sont pas tous pragmatiquement pertinents. On analysera les écarts par rapport aux usages en L1 à partir des deux exemples suivants :

(3)

<sp who=E1 nr=1> bonjour

<sp who=E2 nr=2> bonjour

<sp who =E1 nr =3> asseyez-vous

<sp who =E3 nr =4> euh bonjour nous voudrions passer nos vacances de Pâques aux euh aux États-Unis

<sp who =E1 nr =5> ok quand vous voudriez partir↓

<sp who =E3 nr =6> ça serait du premier jusqu’au: dix-sept avril si c’est possible nous sommes deux adultes et deux enfants (Lancom, Jeu de rôles 5, Vacances aux États-Unis)

(4)

<sp who =E2 nr =8> assez cher pour nous c’est trop cher nous étudions encore = mais le pays Turquie nous intéresse n’est-c/e pas ?

<sp who =E3 nr =9> oui c’est vrai

<sp who =E1 nr =10> d’accord donc votre budget n’est pas très grand

<sp who =E3 nr =11> non tu as compris bien ça

<sp who =E1 nr =12> ok quelle sorte de voyage avez-vous pensé↓

<sp who =E3 nr =13> euh beaucoup de boire et: surtout beaucoup à manger

<sp who =E2 nr =14> un peu calme e:t un peu de sport

<sp who =E1 nr =15> ok je pense que j’ai trouvé une bonne proposition pour vous un hôtel de trois étoiles aussi en Turquie

<sp who =E2 nr =16>  = = ah oui ça va aller non ? (Lancom, Jeu de rôles 1, Voyage en Turquie)

Dans l’exemple (3), ok sert à accuser réception de la demande des clients (« nous voudrions passer nos vacances de Pâques aux euh aux États-Unis »), tandis que dans l’exemple (4), ok vient valider la réponse à une demande de confirmation (« donc votre budget n’est pas très grand »), et à une question (« quelle sorte de voyage avez-vous pensé »). L’ensemble n’est pas faux, mais on y mettrait plus volontiers d’accord, comme c’est souvent le cas dans les interactions à l’agence de voyage L1, où ok est certes utilisé, mais en co-variation avec d’accord, notamment comme accusé de réception de la réponse à une question (tours 32 et 35) :

(5)

<sp who =M nr =27> d’accord et au niveau d/e votre budget vous vous êtes fixés une euh↑

<sp who =E1 nr =28> pas plus d/e mille euros pas personne pas plus de mille euros

<sp who =M nr =29> d’accord par contre en formule all inclusive o: forcé obligatoirement ou de la pension complète ça peut aller↓

<sp who =E2 nr =30> non pension complète

<sp who =E1 nr =31> pension complète ça peut aller aussi

<sp who =M nr =32> oui ? d’accord = ok donc vous êtes disponibles à partir de quand vous m/e dites euh ?

<sp who =E2 nr =33> douze août

<sp who =E1 nr =34> douze août

<sp who =M nr =35> ok et retour grand maxi quand ? (Lancom, Agence de voyage, Baléares)

Les apprenants néerlandophones ne méconnaissent pas cet emploi de d’accord comme troisième membre évaluatif d’un échange, même si c’est oui qui est le plus employé :

(6)

<sp who =E2 nr =34> e/t quel est le prix total ?

<sp who =E1 nr =35> eu:h mille euros

<sp who =E2 nr =36> ah oui (Lancom, Jeux de rôles xxx)

C’est justement la co-variation avec d’accord que nous questionnerons dans la partie suivante : si ok seul peut paraître étrange aux oreilles du natif dans certains emplois, d’accord ne peut pas vraiment se substituer à ok. Et pourtant, c’est souvent ainsi que ce marqueur est présenté, en co-variation avec d’autres marqueurs, par exemple chez Rossari (2016, qui consacre un chapitre de son étude intitulée « L’approbation dans un dialogue devient-elle une concession dans un monologue ? » à d’accord, considéré comme remplaçable indifféremment par ok : « D’accord et ok agissent sur la couche illocutoire d’un énoncé antérieur, et non sur le seul contenu de ce dernier » (2016, p. 217). Par des analyses contrastives entre ok et d’accord, nous essaierons néanmoins de montrer que leur valeur sémantico-pragmatique est différente.

La comparaison entre ce que font les locuteurs L1 et L2 d’espagnol permet également de fournir une clé d’entrée pour l’analyse de l’absence de ok chez les hispanophones L1. En effet, les apprenants italophones d’espagnol, qu’ils soient lycéens ou étudiants, font un usage non négligeable du marqueur ok. Comme on peut le remarquer d’après les chiffres de la figure 4, l’emploi de ok est surtout important dans les jeux de rôle du rendez-vous et de l’agence de voyage. Le marqueur ok y est notamment employé en fonction de clôture des échanges conversationnels :

(7)

P1#13 pero tu puedes restar en mi casa si tú vueles?

P2#14 <ehh> no porque mi mama me mata se, si estoy<yy>, si hoy, si también hoy estoy fuera de casa

P1#15 entiendo, entiendo bien, vale y te espero en mi casa cuando vueles

P2#16 ok

P1#17 ok vale (Bruno – Aurilio, ELEI- TO- Cita A2)

Il sert également à clôturer un topique :

(8)

P1# 86 vale y en la<aa> / en el brazo que está en la izquier+ que está en la derecha perdóname que está a la derecha ¿hay dos puntidos en tu dibujo también?

P2#87 <ehh> sí, es igual

P1#88 es igual

P2#89 ¿dos?

P1#90 dos sí

P2#91 no yo<oo> aquí veo sólo uno

P1#92 no a mí estánnn> dos puntidos

P2#94 ok

P1#95 ¿qué otro? ah está<áá>n algunas pequeñas líneas (Bruno-Aurilia, ELEI - TO - Gioco delle differenze – A2)

En revanche, les locuteurs d’espagnol L1 vont utiliser systématiquement vale pour accomplir une telle fonction :

(9)

p2#30 : vale , #<p1#29> <breath> y<yy># como ti+? / de qué color es el cabello ?

p1#31 : de quièn ?

p2#32 : del seòor

p1#33 : negro

p2#34 : sÌ

p1#35 : #<p2#36> sì ?#

p2#36 : #<p1#35> vale#, <breath> <ehm> ø lleva gafas o<oo> <ehm> #<p1#37> tiene bigote# ?

Autrement dit, là encore il existe un contraste d’emplois entre locuteurs L1 et L2 : là où les apprenants italophones, par influence de l’italien (voir Savy & Solís García, 2008), peuvent employer ok, les locuteurs hispanophones emploient vale. Dans la partie 3, nous analyserons ainsi la valeur sémantico-pragmatique de ok par contraste avec deux autres marqueurs, d’accord d’une part, et vale d’autre part., dans les données interactionnelles d’espagnol et de français L1. Avant cela, nous présentons notre cadre théorique, c’est-à-dire les paramètres interactionnels et pragmatiques qui nous semblent pertinents pour expliquer le fonctionnement de ok en français.

2.3. Ok marqueur de discours et la construction de l’interaction

Notre approche se place en partie dans le cadre de l’analyse des interactions. En effet, nous proposons des analyses de type descriptif et qualitatif qui visent à étudier en détail le phénomène qui nous intéresse, les emplois de ok, dans des données d’interactions orales. De plus, l’analyse des interactions met au centre le caractère co-élaboré des pratiques interactionnelles (voir Traverso, 2006), et il nous semble que dans le cadre de cette co-construction du discours, les marqueurs de discours comme ok jouent un rôle primordial. Cette association entre marqueurs de discours et co-construction n’est pas récente, on pourrait dire qu’elle est même à l’origine du concept de « marqueur de discours », et nous citerons trois ouvrages datant des années 1980, selon nous fondateurs, qui soulignent l’importance du lien entre « discours », situation d’interlocution et marqueur de discours. Dans le cadre de l’analyse de conversation, Schiffrin (1987) s’intéresse aux marqueurs de discours comme renvoyant à des paramètres essentiels de l’interaction appelés « plans du discours » : le cadre participatif, l’état d’information, l’organisation conceptuelle (ideational structure), la structure actionnelle et la structure d’échange. Roulet, Auchlin & Moeschler (1985) utilisent quant à eux une terminologie qui souligne bien le rapport entre marqueur de discours et interaction, et qui est une traduction libre des Gliederungssignale de Gülich (1970) : les « marqueurs de structuration de la conversation » ou marqueurs pragmatiques donnent des indications sur la manière dont se construit l’interaction ; ainsi, Auchlin (1981) montre qu’ils apparaissent à différents « niveaux de textualisation » de l’interaction. Enfin, chez Ducrot et al. (1980), les mots du discours servent à exprimer le rapport entre le locuteur et la situation d’énonciation donnée.

Ces trois ouvrages nous intéressent également parce qu’ils proposent deux types d’approches, à la fois opposées et complémentaires, pour analyser les marqueurs de discours, et que l’on appelle parfois monosémiques et polysémiques (voir par exemple Waltereit, 2006). D’un côté, chez Schiffrin (1987) et Roulet et al. (1985), il s’agit d’une approche guidée par les données interactionnelles : les données spontanées sont utilisées comme point de départ pour rendre compte de l’usage et de la distribution des marqueurs de discours dans le langage de tous les jours, et ainsi mettre en valeur un schéma de fonctions. De l’autre côté, chez Ducrot et al. (1980), le sens d’un marqueur de discours en contexte est considéré comme un phénomène de surface renvoyant à une signification profonde ; cette signification, généralement unitaire, permet d’expliquer les usages en contexte, et elle est trouvée autant par l’analyse de plusieurs contextes que par des analyses de propriétés et des tests sémantiques7. On rappellera que la théorie de la pragmatique intégrée de Ducrot et al. (1980) s’intéresse à la phrase en tant qu’entité abstraite qui reçoit une signification, et de cette signification dérive le sens des énoncés qui lui, dépend de la situation de discours. L’analyse conversationnelle dont se réclame Schiffrin s’appuie sur une conception toute différente de la pragmatique, car cette dernière n’y est justement pas intégrée à la langue même : la situation d’énonciation, le savoir partagé des interlocuteurs, en résumé le contexte extra-linguistique de l’énonciation, font partie intégrante de l’interprétation des énoncés, et ce qui sert à interpréter les énoncés, c’est leur valeur et leur fonction à l’intérieur de l’interaction.

Nous nous inspirerons de l’une et l’autre approche dans la mesure où, pour décrire le marqueur de discours ok, nous partirons d’une analyse des données et de la description de fonctions interactionnelles, pour ensuite essayer de trouver une valeur sémantico-pragmatique unitaire qui explique les différents sens de ok en contexte.

Considérant que les marqueurs de discours véhiculent des informations concernant la manière de co-construire l’interaction, nous préciserons ici ce que l’on entend plus par interaction, et notamment les dimensions qui nous intéresseront ici.

Partant d’une définition de l’interaction en termes de co-élaboration d’un discours entre au moins deux locuteurs, qu’ils soient fictifs ou réels, nous supposerons que l’on peut définir l’interaction à l’aide de deux niveaux discursifs. Le niveau que l’on appellera « communicatif », et qui concerne le contenu de l’interaction, ce que se disent les interlocuteurs, et le niveau « méta-communicatif » qui renvoie à la gestion de l’interaction et à la manière dont les locuteurs vont co-élaborer leur discours. Cette distinction n’est pas nouvelle non plus, elle traverse l’ensemble des recherches qui se sont intéressées de près à l’oral ou à l’interaction sous des appellations diverses. Ainsi, on n’est pas loin de ce que Ducrot (1985) Blanche-Benveniste (1997) appellent le « dire » et le « dit ». Le « dire » renvoie chez ces auteurs à des fonctions diverses, notamment celles de commenter l’interaction, mais nombre de chercheurs qui se sont intéressés plus spécifiquement aux marqueurs de discours, ont montré que le « dire » sur lequel portent nombre de marqueurs renvoie plus précisément à différentes dimensions « méta » de l’interaction comme : la gestion de l’interaction, la gestion des tours de parole (par exemple Mosegaard-Hansen, 1998), la politesse linguistique.

Les marqueurs de discours peuvent selon nous intervenir sur les deux niveaux, ce que nous montrerons par la suite ; cette définition de l’interaction ne recoupe donc pas la distinction courante entre sens procédural et sens propositionnel, et qui sert par exemple chez Blakemore (1987), dans le cadre de la théorie de la pertinence, à définir les discourse connectives : les expressions linguistiques telles que le verbe ou le nom ont pour signification des informations conceptuelles, tandis que les connecteurs encodent une information procédurale, c’est-à-dire qu’ils donnent des indications quant à la manière de traiter les informations conceptuelles ou de relier des unités discursives ou propositionnelles : le discourse connective restreint le parcours interprétatif d’un enchaînement d’énoncés. Nous proposerons quant à nous de sortir de la dichotomie entre sens procédural et sens conceptuel pour décrire les marqueurs de discours, puisque l’on peut aussi se demander si une instruction de lecture ne pourrait pas être envisagée comme une sous-catégorie du sens conceptuel. Nous essaierons plutôt de montrer quel est le type d’information véhiculé par un marqueur comme ok, et s’il agit à un niveau communicatif, ou méta-communicatif, ou les deux.

3. Ok / d’accord / vale en français et en espagnol : analyse d’interactions différentes, jeux des différences et agence de voyage

3.1. Typologie d’emplois dans les données à l’agence de voyage et le jeu des différences

On commencera par dresser une typologie des fonctions qui sont prises en charge par vale/d’accord/ok, en partant des fonctions qui semblent pouvoir être occupées par les trois marqueurs, même si leur signification hors contexte peut être différente, pour aller vers les fonctions qui ne peuvent être occupées que par l’un ou l’autre.

Les tableaux suivants récapitulent les fonctions interactionnelles jouées par ok, d’accord en français et vale en espagnol, dans les interactions à l’agence de voyage et le jeu des différences en français et en espagnol. Pour cette typologie, on a choisi de prendre en considération l’échange dans lequel intervient le marqueur, assertion ou demande d’information, ainsi que sa place dans l’échange (deuxième ou troisième membre). Chacune de ces fonctions fera par la suite l’objet d’une présentation plus détaillée.

Tableau 4. Ok/d’accord/vale dans les données hispanophones et francophones, agence de voyage et jeu des différences.

Tableau 4. Ok/d’accord/vale dans les données hispanophones et francophones, agence de voyage et jeu des différences.

Tableau 5. Fonctions de ok/d’accord/vale dans les corpus à l’agence de voyage francophones et hispanophones.

Tableau 5. Fonctions de ok/d’accord/vale dans les corpus à l’agence de voyage francophones et hispanophones.

Tableau 6. Fonctions de ok/d’accord/vale dans les dialogues du jeu des différences.

Tableau 6. Fonctions de ok/d’accord/vale dans les dialogues du jeu des différences.

Ces deux tableaux nous montrent que les trois marqueurs peuvent a priori occuper les mêmes fonctions interactionnelles, celles de réponse à une assertion et d’évaluation positive d’un échange ouvert par une question, mais dans des proportions différentes selon le genre de l’interaction ; ok est ainsi beaucoup plus employé que d’accord dans les dialogues du jeu des différences. Il existe également une fonction propre à ok et vale dans le jeu des différences, celle que l’on a appelée « démarcative », et que l’on analysera dans une deuxième partie.

On commencera donc par présenter les fonctions dans lesquelles peut intervenir ok, en comparaison avec d’accord et vale, pour ensuite essayer d’analyser les contrastes en termes d’emploi et de proportions dans les deux genres interactionnels étudiés.

Ok intervient d’abord comme évaluation positive d’une réponse dans le troisième tour d’un échange ternaire (11/15 ok à l’agence de voyage, 35/62 dans le jeu des différences). C’est une place qui est également occupée par vale en espagnol et par d’accord en français :

(10)

M (32) – oui ? d’accord = ok donc vous êtes disponibles à partir de quand vous m/e dites euh ?

E2 (33) – douze août

E1 (34) – douze août

M (35) – ok et retour grand maxi quand ? (Agence de voyage, Les Baléares)

 

(11)

M (20) – OK et vous êtes combien d/e personnes à partir↑

E1 (21) – deux

M (22) – d’accord vous cherchez plutôt du: de l’hôtel du club ? (ibid.)

 

(12)

B (25) – ¿Y cuántos días son? (et il y a combien de jours ?)

A (26) – 8 días (huit jours)

B (27) – vale (d’accord/ok) (Nonelli, Grabación Turquía)

Dans les trois exemples proposés ci-dessus, les marqueurs ok /d’accord et vale servent à accuser réception de la réponse donnée dans le deuxième membre de l’échange. C’est une valeur qui est également répertoriée pour ok dans l’anglais américain (voir par exemple Beach, 1993).

Dans le corpus francophone mais dans une moindre mesure, ok sert également d’évaluation positive à la suite d’un acte initiatif comme une assertion (3/15 ok dans les interactions à l’agence de voyage, 10/62 dans le jeu des différences), de même que d’accord et vale :

(13)

A – Euh t’as combien de sur attends sur l’eau qui touche la le sable

B – Ouais

A – T’as euh combien un deux trois virages moi j’ai fin trois grosses épingles en fait

B – ok j’en ai une deux trois aussi ouais

A – ok (Jeu de différences, Dialogue 2)

 

(14)

M (59) – d’accord parc/e que sinon moi j’allais vous parler d/e celui-là <INT> M montre une brochure aux clients </INT> qui est vraiment un club que l’on vend super bien eu:h qui a l’avantage en plus d’être eu:h sur une petite plage

E1 (60) – mon frère i/l vient d’en revenir

E2 (61) – ouais

M (62) – ah bon d’accord

E2 (63) – ouais mais ça m/e dérange pas hein

M (64) – il sont rev/enus contents↑

E2 (65) – ah ouais ouais ouais

M (66) – d’accord

 

(15)

V (37) – bueno, pues los precios son por persona entonces serían en este más pequeño más 24... (alors, les prix sont par personne ça ferait dans le plus petit 344 plus 24)

C (38) – vale (d’accord)

V (39) – y este sería 545 más 24 (et celui-là serait à 545 plus 24)

C (40) – vale¿ La diferencia es...? (ok la différence c’est ?) (Grabación Portugal, Corpus Nonelli)

Ces deux emplois principaux de ok / d’accord / vale appellent d’emblée plusieurs remarques. Dans les données francophones se pose la question de la forte différence de proportions entre d’accord et ok dans ces deux fonctions, par rapport aux deux genres interactionnels dans lesquels ils se trouvent. Les proportions sont en effet presque inversées : d’accord est plus employé dans les interactions à l’agence de voyage, tandis que c’est ok qui est le plus employé dans le jeu des différences, et ce dans les deux fonctions présentées. On pourrait expliquer cela en termes sociolinguistiques, c’est-à-dire en reliant l’emploi différentiel de ok et d’accord au paramètre externe de l’âge des locuteurs : dans le cas de l’agence de voyage, il s’agit de locuteurs plutôt âgés entre 30 et 50 ans, dans le cadre des dialogues du jeu des différences, les locuteurs ont plutôt entre 20 et 25 ans. On essaiera cependant d’expliquer cette variation en termes sémantico-pragmatiques, en proposant de passer en revue les fonctions dans lesquelles d’accord ne peut pas rentrer, au contraire de ok et vale. La comparaison avec ce dernier marqueur sera dans ce cas des plus utiles.

3.2. Les emplois non substituables

Le fait que ok, d’accord et vale puissent apparaître pour les mêmes fonctions interactionnelles pourrait orienter vers l’idée qu’il n’y aurait aucune différence de sens entre les trois. Certes, on sait bien qu’un marqueur de discours n’est pas traduisible d’une langue à l’autre, mais on a souvent de la peine à envisager que les marqueurs d’une langue ne sont pas substituables l’un à l’autre sans changement de sens. On commencera par présenter les emplois dans lesquels nos trois marqueurs ne sont pas substituables l’un à l’autre, pour ensuite approfondir la valeur sémantico-pragmatique de ok.

Il est tout d’abord un emploi que ok / vale semblent occuper de manière privilégiée, à l’exception de d’accord, c’est celui de marqueur de transition, comme dans les exemples ci-dessus :

(16)

(B a demandé à A de compter les traits dessinés sur la mer)

A – une qui est un peu coupée en deux

B – ah oui d’accord ok celle-ci oui

A – après un petit S

B – oui

A – après un grand S

B – oui

A – et après un S en-dessous du de la bouée

B – ok nickel

A – c’est bon

B – oui c’est bien ça ok euh ensuite le garçon est euh brun les cheveux noirs

 

(17)

A – ¿los zapatos son blancos?

B – vale sí son blancos y tien

A – ¿con cordones?

B – tres

A – sí sí

B – ¿sí? vale bueno, pasamos a la parte derecha de la imagen

A – vale (DGtdA01ES)

Dans les deux exemples francophone et hispanophone, ok et vale marquent la transition entre deux thèmes même si dans les deux cas il n’est pas dénué d’une valeur d’accord, sauf que l’expression de l’accord passe aussi par toute une série de marqueurs : « oui c’est bien ça ok » d’un côté, et « ¿si? vale bueno » de l’autre. En ce qui concerne ok quoiqu’il en soit, il s’agit d’une valeur qui est très souvent répertoriée pour les emplois en contexte anglophone (américain). Beach (1990) indique ainsi que okay joue un rôle de « pivot » dans des moments de transition, lorsque ce qui est en jeu implique un mouvement entre deux thématiques. Chez Merritt (1978), okay est vu comme un facilitateur de changement thématique. On pourrait arguer que d’accord peut en fait occuper de telles fonctions, et l’exemple suivant pourrait relever de la même catégorie :

(18)

B – ouais exactement on voit le nombril du jeune homme ainsi que et un début de short de bain de maillot de bain

A – ouais

B – ouais d’accord ensuite euh tintin il semblerait qu’il y ait un caillou peut-être sur la droite sur la plage

Dans ce dernier exemple, la transition est marquée explicitement par l’adverbe temporel ensuite, comme dans l’exemple (16) avec ok. Cependant, cette occurrence de d’accord a été classée dans la catégorie « évaluation d’une réponse », car il s’agit de la seule occurrence dans laquelle, dans le jeu des différences, d’accord se situe dans un moment à la fois d’accord et de transition.

Il existe en revanche un emploi que d’accord occupe de manière privilégiée, mais qui est souvent peu occupé par ok. Il s’agit d’une sous-catégorie relative à la fonction « évaluation d’une réponse », et dans laquelle d’accord vient évaluer la réponse à une question qui constitue une réelle demande d’information, mais surtout une information qui n’était pas attendue et qui remet en cause en partie l’univers de référence du locuteur proférant d’accord. Cet emploi est surtout présent dans les jeux des différences, il concerne l’ensemble des quatre occurrences répertoriées dans la catégorie « évaluation d’une réponse » de ce corpus :

(19)

A – ah il a une sorte de rocher avec des petits scoui scoui goui goui à gauche en haut à gauche sur la plage

B – ah c’est un rocher d’accord

A – ben je crois

B – fin c’est moi c’est juste euh un arc avec oui euh une petite coloration fin un petit ombrage

A – ouais bah c’est ça je me dis que ça doit être quand même une pierre un truc de

B – d’accord

A – euh donc il regarde vers l’œuf aussi toi

B – oui (Jeu des différences, TG1)

En (19), le locuteur B n’avait pas interprété la forme comme un rocher ; une fois cette version acceptée, il la valide par d’accord. Dans cet emploi, d’accord est souvent associé à l’interjection ah, collocation que l’on retrouve également dans les interactions à l’agence de voyage pour véhiculer le même sens :

(20)

E1 (238) – Minorque c’est en: Grèce↑

M (239) – eu:h c’est une autre île en fait euh ça fait partie égal/ement des îles de: c’est une autre île des Baléares en fait

E1 (240) – ah oui d’accord (Agence de voyage, Les Baléares)

Le client E1 ne sait visiblement pas que Minorque se trouve aux Baléares, il accueille la réponse de M comme une véritable remise en cause / reconstruction de ses connaissances personnelles. Cependant, si ok n’apparaît pas à un tel poste, il ne s’agit là encore que de tendances, c’est-à-dire que ok pourrait aussi bien être employé pour de telles fonctions interactionnelles.

On commentera enfin deux fonctions prises en charge par vale, et que l’on ne retrouve pas dans notre corpus francophone ; il s’agit d’abord de la question-tag :

(21)

a.

V – habéis escogido el catálogo este, ¿no?

C – sí, pero, bueno, tampoco tenemos mucha idea...

V – mira... voy a coger otro catálogo, ¿vale? ... mira...mira, para que os sirva de referencia, ¿no? estas son las noches que pasáis en cada sitio.

C – ajá...

V – ¿vale?

C – mmh...

V – porque así nos va a... podéis... vamos ahí viendo los itinerarios, ¿vale?

C – vale

b.

[Traduction française]

V – vous avez choisi ce catalogue-là c’est ça ?

C – oui, mais, bon on n’a pas d’idée précise

V – regardez-le… je vais chercher un autre catalogue ? d’accord ?/ok ? … regardez, regardez, pour que ça vous serve de référence ok ? Ça ce sont les nuits que vous passez dans chaque endroit

C – d’accord

V – ?d’accord ? OK ?

C – mh mh

V – parce que comme ça on va… vous pouvez… nous pouvons commencer à voir les itinéraires ? d’accord ?OK ?

C – d’accord

Vale sert très souvent à demander l’accord de l’interlocuteur qui en réponse, peut également répondre par un vale. Ce type d’échange symétrique, s’il peut être envisageable pour d’accord ou ok, n’est cependant pas très naturel, et on utiliserait plus volontiers ici les deux marqueurs ensemble, du type ok ? / d’accord.

Enfin, vale peut être employé dans les séquences de pré-clôture de conversation :

(22)

a.

C – no otro que he visto por aquí

V – ah vale, vale, vale...

C – sí quizás por eso

V – sí = este es mejor ¿no?

C – sí

V vale muy bien.

C vale, pues muchas gracias.

[…]

V – gracias hasta luego

C – hasta luego (Nonelli, Australia)

b.

[Traduction française]

201- C – non c’est tout ce que j’ai vu pour le moment

202- V – ah d’accord d’accord d’accord/ok ok ok

203- C – oui

204- V – oui = celui-là est meilleur non ?

205- C – oui

206- V – d’accord/ok très bien

207- C – d’accord/ok merci beaucoup

[…]

208- V – merci à bientôt

209- C – à bientôt

Dans la traduction française, ok est bien meilleur que d’accord et notamment au tour 202, la répétition sied mieux à ok qu’à d’accord, même si là encore d’accord n’est pas impossible. Cela peut être lié à la brièveté de ok par rapport à d’accord, comme l’a par exemple montré Dostie (2017) à propos de la réduplication de là là. Dans les tours 206/207, vale sert à orienter vers la clôture de l’interaction, et dans ce cas ok dans la traduction française est ici encore bien meilleur. Cet usage français rejoint le okay anglais. Schegloff & Sacks (1973) avaient déjà montré que okay était utilisé dans les séquences de « pré-closings » au téléphone, initiant un mouvement vers la clôture. Ce sont des usages qui sont très fréquemment repérés (Levinson, 1983, p. 316-386 ; Schiffrin, 1987, p. 102, 327), et dont nous citons ici un exemple tiré de Schegloff & Sacks (1973, p. 91) :

(23)

C – Alrighty. Well I’ll give you a call before we decide to come down. OK?

C – OK

B – Alrighty

C – OK

B – We’ll seen you then

C – OK

B – Bye bye

C – Bye

3.3. Interprétation des différences d’emploi entre ok/d’accord : la valeur propre de ok en français

A partir des analyses descriptives précédentes, on essaiera d’expliquer quelle est la valeur sémantico-pragmatique de ok par contraste avec d’accord et vale. On partira pour cela de la définition de l’interaction à partir des deux niveaux définis plus haut, celui du communicatif et celui du méta-communicatif. La différence entre d’accord et ok en français tient selon nous dans une différence de portée par rapport à ces deux niveaux. En effet, d’accord porte essentiellement sur le niveau communicatif : ce qui est évalué, ratifié par d’accord relève du contenu du message. C’est la raison pour laquelle d’accord, essentiellement employé en fonction d’évaluation d’une réponse dans le troisième tour d’un échange, et ce dans les deux types d’interaction, sert à valider un savoir inconnu qui engage un changement d’attitude/d’action de la part du locuteur de d’accord :

(24)

– vous avez trois filles c’est ça ?

– non j’en ai deux

– ah d’accord (exemple inventé)

Ok peut également servir à valider une information, mais à un niveau « méta-communicatif » : ok sert à ratifier une information, quel que soit son statut connu ou inconnu des interlocuteurs en présence, et marque ainsi que l’interaction peut continuer. C’est la raison pour laquelle il est bien meilleur comme marqueur de transition de topique que d’accord, qui peut clore une séquence discursive sans donner nécessairement suite à un autre topique. L’information la plus importante qui est véhiculée à cet endroit ne concerne en effet pas le niveau communicatif mais le niveau de la gestion de l’interaction. C’est la première valeur qui est répertoriée par Beach (1990) pour le okay américain, avec cette même distinction : ok sert à accuser réception de l’information, mais pas forcément à en accepter le contenu. C’est selon nous la différence majeure qui existe entre d’accord et ok, et qui explique les effets de sens différents pour ces deux marqueurs. Ainsi, on peut avec ok dire oui sans valider le contenu de l’information, par exemple dans l’échange suivant :

(25)

L1

– ta mère veut te voir

L2

– ok vs d’accord

En disant « ok », L2 indique qu’il a bien reçu l’information, en disant « d’accord », il indique qu’il a bien reçu l’information et qu’il accepte de voir sa mère, même s’il n’est pas forcément ‘d’accord’ avec cette proposition. Ainsi, L2, en disant « ok », interprète l’énoncé de L1 comme une simple assertion, tandis qu’en disant « d’accord », il l’interprète comme une injonction.

Cette différence de sens majeure explique pourquoi ok est autant utilisé dans le corpus du jeu des différences, et d’accord beaucoup plus dans les interactions à l’agence de voyage, indépendamment de l’âge des interlocuteurs : il s’agit dans le jeu des différences d’aller vite pour trouver les 10 différences entre les images, et ok sert alors moins à valider un contenu, qu’à réceptionner une information et changer de thème. Dans les interactions à l’agence de voyage, d’accord permet de valider un contenu dont l’employée a besoin, et qui lui est généralement inconnu, pour avancer dans sa recherche de séjour.

4. Pour conclure : ok et vale

En ce qui concerne vale, il semble que ce marqueur puisse jouer l’un et l’autre rôle, celui de d’accord et celui de ok, ce qui expliquerait pourquoi il est si peu employé dans la variété d’espagnol étudiée. Cependant, ok, déjà fort employé dans d’autres variantes de l’espagnol, semble gagner du terrain en espagnol d’Espagne également, et notamment dans la langue électronique. Une petite étude à partir d’un corpus personnel whatsapp, récolté en 2015 (56.500 mots), permet en effet de voir que ok peut en espagnol prendre la place de vale dans certaines fonctions. Ce corpus présente 133 occurrences de ok contre 30 de vale, et parmi les fonctions les plus fréquentes de ok, on peut trouver la fonction d’accusé de réception (97 occurrences sur 133) :

(26)

21/08/15, 19:31 - +34 690 31 23 41‬: Cuando estemos más cerca, te llamamos Fer‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

21/08/15, 19:31 - Fernando: Ok

D’acceptation d’une proposition (36 occurrences sur 133) :

(27)

27/08/15, 18:49 - +34 616 46 87 52‬: Tomamos una sidra en Arnao sobre las 8:30 - 9:00?‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

27/08/15, 19:02 - +34 690 17 27 67‬: siii‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

27/08/15, 19:04 - Ana: Ok

Et enfin, à l’instar de vale, de question-tag (3/133) :

(28)

25/08/15, 18:16 - Paula: Estamos

25/08/15, 18:16 - +34 646 83 40 52‬: Wachiiii vamos ok!!?? Que tamos aquí al lado ‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

25/08/15, 18:16 - +34 646 83 40 52‬: En un ratín‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Dans ces emplois, ok reprend des fonctions propres à vale. Il est difficile d’expliquer ce changement, tout au plus peut-on remarquer que ok s’écrit de manière plus rapide que vale, et que cette finalité pratique a peut-être stimulé cette substitution. Quelle que soit l’hypothèse avancée, il sera intéressant d’analyser quelle sera la place de ok par rapport à vale dans l’espagnol parlé en Espagne. Son apparition dans l’espagnol parlé en Espagne peut déjà se vérifier à la volée et fait étrangement penser aux origines américaines de okay : il n’est en effet pas rare de l’entendre dans la bouche d’un contrôleur de titres de transports en commun, qui validera la présentation de votre billet par un beau et sonore ok.

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Notes

1 Nous remercions les relecteur/trice.s pour leurs remarques précieuses et stimulantes. Return to text

2 Les chapitres 2 et 3 ont été conçus en collaboration, tandis que le chapitre 4 est la production personnelle de Inmaculada Solís García. Return to text

3 Voir Kerbrat-Orecchioni & Traverso (dir.) (2008) pour une présentation détaillée des caractéristiques de l’interaction transactionnelle. Return to text

4 On est à la fin de l’interaction, M est l’employée de l’agence, E1 la cliente. Return to text

5 « Fam. O.K. (se prononce oké), abréviation empruntée de l’américain, sans doute d’après all correct, et servant à acquiescer, à donner un consentement. » (9e édition du Dictionnaire de l’académie française, en ligne : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9O0001-A . Consulté le 16/09/2019). Return to text

6 Dialogues du jeu des différences : 21 interactions niveau A1-A2 (8.646 mots) ; 5 interactions niveau B1 (2.192 mots) ; 12 interactions niveau B2 (7.010 mots). Jeu de rôles « prendre un rendez-vous » : 22 interactions niveau A1-A2 (4.006 mots) ; 5 interactions niveau B1 (850 mots) ; 2 interactions niveau B2 (680 mots). Return to text

7 Voir par exemple l’introduction de Bruxelles et al. (1980, p. 131) à propos de décidément : « malgré l’hétérogénéité des emplois considérés, nous cherchons à constituer pour le morphème analysé un schéma descriptif unitaire qui serait sous-jacent à la diversité des occurrences ». Return to text

Illustrations

References

Bibliographical reference

Juliette Delahaie and Inmaculada Solís García, « Ok / d’accord / vale : étude contrastive des marqueurs du français de France et de l’espagnol d’Espagne », Lexique, 25 | -1, 137-159.

Electronic reference

Juliette Delahaie and Inmaculada Solís García, « Ok / d’accord / vale : étude contrastive des marqueurs du français de France et de l’espagnol d’Espagne », Lexique [Online], 25 | 2019, Online since 01 décembre 2019, connection on 19 avril 2024. URL : http://www.peren-revues.fr/lexique/408

Authors

Juliette Delahaie

Université de Lille, UMR 8163 - Savoirs, Textes, Langage
juliette.delahaie@univ-lille.fr

By this author

Inmaculada Solís García

Università di Firenze
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