Blaise Pascal – Marguerite Duras

Marguerite Duras aurait-elle une conception pascalienne de la politique ?

DOI : 10.54563/cahiers-duras.279

Abstracts

Dans plusieurs de ses textes, Marguerite Duras a abordé la question du politique fondatrice de la communauté des hommes. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, Duras fait d’abord état d’un sentiment d’impuissance en lien avec une forte idée de corruption. Dans Outside, elle déclare : « Il y a le même hiatus au départ, j’allais dire le même mensonge, et dans la représentation politique et dans la représentation cinématographique commerciale. […] Le mensonge politique est évident, partout […]. » En traquant le mensonge, l’hypocrisie et les idéologies trompeuses, Duras envisage le politique à partir de ce qui est hélas, souvent décevant et non à partir de ce qui devrait ou pourrait être. À son insu, semble-t-il, celle qui avouait volontiers écrire avec Pascal, aurait une conception pascalienne du politique. Pour ce dernier assurément, il faut non point rêver le monde politique mais partir de ce qui traverse et travaille l’homme, à savoir la concupiscence, l’imagination et l’exercice de la force. Qui plus est, la vision du politique chez Duras reposerait, selon nous, sur le principe des trois ordres chers à l’auteur des Pensées. Mais si Duras a reconduit les ordres pascaliens, si elle éprouve comme lui un certain désespoir politique tout en reconnaissant l’importance des affects dans la compréhension de l’homme, cela suffit-il pour affirmer qu’il y aurait un cheminement politique commun entre le penseur et l’écrivaine du ravissement ? C’est à cette question que nous avons tenté de répondre.

In several of her texts, Marguerite Duras has addressed the question of politics as the foundation of the human community. But before getting to the heart of the matter, Duras first describes a feeling of powerlessness linked to a strong idea of corruption. In Outside, she declares: "There is the same initial hiatus, I was going to say the same lie, both in political representation and in commercial cinematographic representation. [...] The political lie is obvious, everywhere [...]". By tracking down lies, hypocrisy and misleading ideologies, Duras sees politics in terms of what is, alas, often disappointing, rather than in terms of what should or could be. Unbeknownst to her, it seems, Duras, who readily admits to writing with Pascal, has a Pascalian conception of politics. For Pascal, it is certainly not necessary to dream the political world but to start from what runs through and works on man, namely concupiscence, imagination, and the use of force. What's more, Duras's vision of politics is based, in our view, on the principle of the three orders dear to the author of Les Pensées. But if Duras has revisited the Pascalian orders, if like him she experiences a certain political despair while recognising the importance of the affects in understanding mankind, is that enough to affirm that there is a common political path between the 17th Century thinker and the author of The Rapture of Lol V. Stein? We have tried to answer this question.

Outline

Text

Dans plusieurs de ses textes, Les Parleuses (1974), Les Yeux verts (1980), Outside : papiers d’un jour (1981), Écrire (1993), Le Monde extérieur : Outside II (1993), Marguerite Duras, l’écrivaine, instruite de la douleur, a abordé, de façon plus ou moins explicite, la question du politique caractérisable par « l’antagonisme de deux traits universels : la nécessité humaine de faire société et l’impossibilité de faire société sans une instance de pouvoir »1. Mais si ce questionnement existe bien dans l’œuvre de Duras, il est souvent discontinu, incomplet et surtout sans complaisance aucune, puisque l’écrivaine associe la politique en France ou à l’étranger au mensonge et à la corruption qui l’ont avilie. Dans Outside, elle déclare : « Il y a le même hiatus au départ, j’allais dire le même mensonge, et dans la représentation politique et dans la représentation cinématographique commerciale […]. Le mensonge politique est évident, partout »2. En traquant le mensonge, l’hypocrisie et les idéologies trompeuses, Duras envisage la politique à partir de ce qui est, hélas, souvent décevant ou accablant3 et non à partir de ce que devrait être un idéal politique ou de ce qui aurait pu être accompli si « la lutte » de l’homme « contre lui-même »4 et ses démons avait été poursuivie jusqu’à son terme. À son insu, semble-t-il, celle qui avouait volontiers « écrire avec Pascal »5 aurait eu ainsi une conception pascalienne du politique sur le fond mais aussi sur la forme puisque leurs deux corpus sont identiquement fragmentaires. Pour le penseur soucieux des pauvres mais qui n’attendait rien de ce monde6, il faut non point rêver le monde politique mais partir de ce qui traverse et travaille l’homme7, à savoir la concupiscence, l’imagination et l’exercice de la force. En somme, la vision diffractée du politique chez Duras, loin d’être un éparpillement, reposerait, selon nous, sur le principe des trois ordres8 chers à l’auteur des Pensées. En effet, avec « cœur », Duras a inlassablement dénoncé l’injustice faite à sa mère, à sa famille ou à différents acteurs sociaux. Dans son rapport au « corps », Duras n’a pas omis de mentionner, comme l’atteste le commentaire du film de Michelle Porte, La Princesse Palatine à Versailles : portrait d’une famille royale9, que la politique relève aussi de la maîtrise des corps. En outre, du point de vue de la « raison », si elle n’ignore pas que la politique impose un détour par la relation d’altérité imposant l’introduction de la notion de tiers, elle ne méconnaît pas son impuissance à trouver des solutions. Enfin, elle est convaincue que le totalitarisme10, lié à la confusion des ordres, s’impose lorsque le pouvoir de la chair accapare le pouvoir de l’esprit.

En résumé, si Duras a reconduit les trois ordres chers à Pascal, si elle éprouve comme lui un désabusement proche de la désespérance à l’égard de la politique11 tout en reconnaissant l’importance des affects dans la compréhension de l’homme, cela suffit-il pour affirmer qu’il y aurait une démarche politique commune entre l’auteur des Trois Discours sur la condition des Grands (ca 1660) et l’écrivaine du Ravissement ? La lecture de « La voie du gai désespoir » (1977) dans Outside, nous oblige à émettre des réserves :

Cette espèce de prise en charge de l’individu par l’État quel qu’il soit : le leurre. Et l’épouvante, la peur qu’ont les gens d’être abandonnés à eux-mêmes, c’est une peur apprise. Ils voient la solution dans une programmation politique. Dans une solution de parti. Ils préfèrent n’importe quelle programmation politique à l’absence de programme, n’importe quelle direction, crapulerie, escroquerie politique à l’absence de solution. […] l’individu ne peut s’en sortir que par lui-même, en retrouvant une indifférence fondamentale à l’égard de ce qui se propose, affaires politiques, affaires commerciales (« La voie du gai désespoir », OC III, p. 999-1000).

En adoptant une attitude fondamentalement individualiste et singulière, Duras ne s’éloigne-t-elle pas de la pensée politique de Pascal qui, lui, s’en remettait à Dieu ? Pour autant, s’en remettre à Dieu, à la musique ou à l’écriture, n’est-ce pas toujours participer à la fraîcheur d’exister12, chère à l’écrivaine ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre.

L’importance avérée de la politique

Pour Marguerite Duras, la politique a constitué non seulement la chair de ses livres – « J’ai tout de suite fait des livres dits politiques » (Écrire, OC IV, p. 848) – mais elle a été, selon son aveu même, un élément cardinal dans son parcours d’écrivaine. Dans le bilan qu’elle en fait, il y a toujours la politique. Ainsi, évoquant la venue de l’amant à Paris, dans l’épilogue de L’Amant de la Chine du Nord (1991), la narratrice résume à grands traits le temps écoulé depuis la première rencontre : « Des années après la guerre, la faim, les morts, les camps, les mariages, les séparations, les divorces, les livres, la politique, le communisme, il avait téléphoné » (OC IV, p. 747). L’autrice, dans le souci de clarifier son propos, proposera plusieurs versions de cet épilogue. Entre la version brève et concise de L’Amant (1984), et sa dernière formulation, plus explicite, plus amplement déployée de son second livre, l’intérêt de Duras pour la politique se donne à nouveau à entendre dans un dactylogramme préparatoire :

Après la guerre, la faim, les morts, les camps de concentration, les camps d’extermination, les mariages, les séparations, les divorces, les livres, la politique, le communisme, la pourriture du communisme, l’empire colonial défait, libre, magnifique, un après-midi le Chinois de Cholen avait téléphoné à l’enfant de Sadec (« Autre version de l’épilogue » [été 1990 ?], L’Amant de la Chine du Nord, OC IV, p. 755).

Devant cette énumération associant des périodes de la grande Histoire aux composants de toute une vie, la surprise et la perplexité ne peuvent qu’accompagner le lecteur qui ne saurait manquer de s’interroger puisque chaque mot de la liste, entouré de blanc et de silence, est livré sans contexte aucun dans la plus grande abstraction. Observons tout d’abord que Duras écrit politique13 au féminin, privilégiant ainsi l’activité des hommes aux dépens de la réflexion théorique, laquelle imposerait l’utilisation du genre masculin. Ensuite, demandons-nous comment considérer chaque fragment de cette liste ? Chaque élément peut-il être isolé ? Y a-t-il continuité et gradation entre les termes employés ? Mentionner, juste après les mots guerre, faim, morts, « les camps de concentration » et « les camps d’extermination », n’aurait-il pour effet d’accentuer l’épouvante dans ce qu’elle a de plus terrifiant. Enfin, les mots : « politique » et « pourriture du communisme » sont-ils des termes équivalents ?

À défaut de répondre avec exactitude à ces questions, appuyons-nous sur la lecture du texte. Comme nous le percevons d’emblée, la politique est associée à l’horreur, au défaire, à la décomposition14, à la pourriture ou au risque d’un devenir radicalement négatif. Dans les camps, l’homme a exterminé l’homme, l’empire colonial a versé dans la corruption et l’exploitation des autochtones utilisés comme moyens et le communisme a basculé dans le totalitarisme. Ces exemples d’une force irrésistible donnent immédiatement une tonalité pascalienne aux observations de Marguerite Duras et font écho aux considérations sur la politique de ce penseur15 exposées dans les Discours sur la condition des Grands ou dans les liasses des Pensées intitulées Raison des effets, Misère et Grandeur16. Pour Pascal, la politique fait question par son impureté même, car bien qu’étant destinée à traiter du rapport à autrui et à sa rencontre, elle n’est qu’un fatal produit de l’amour de soi. Soumise au « Moi »17 qui souhaite devenir « le centre du tout », alors qu’elle devrait être idéalement ouverture aux autres, elle cherche surtout à asservir les êtres. Par son appartenance au monde de la concupiscence, l’homme ne peut qu’aimer selon la chair18, aussi est-il en proie à des haines et à des animosités ; n’étant essentiellement qu’orgueil et envie, il est souvent capable d’idolâtries, d’hérésies et de mensonges. En conséquence, la politique ne peut qu’être liée, indéniablement, à la libido dominandi car « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres »19.

Pour des raisons anthropologiques, la politique n’est finalement qu’un cas particulier du dérèglement du monde. Relevant du charnel20 et de l’extériorité21, bien qu’elle ne soit pas, directement et immédiatement, une manifestation du mal, elle reste liée aux sources du mal que sont la concupiscence, la force et l’imagination ennemie de la raison. La force appelle les rapports de force ; quant à l’imagination22, cette puissance souvent trompeuse, elle en impose à la raison en modifiant nos représentations. Dans l’univers pascalien, l’imagination n’est plus vraiment une faculté, mais bien une puissance qui impressionne avec force et emporte trop souvent la raison hors de ses gonds. L’imagination, en effet, maîtresse d’erreur et de fausseté, persuade et convainc mieux que la raison23. « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses »24, en revanche, l’imagination a le pouvoir de modifier les choses et les êtres en leur attribuant des qualités qu’ils n’ont pas ; avec elle, l’apparence revêt le faste de l’apparat et prête au faux des effets de vérité. L’imagination exerce donc sur les êtres un véritable empire, frappant par cela même la raison d’asthénie et d’impuissance. Pour Pascal, les maux provoqués par cette puissance trompeuse ne sont ni conjurables, ni effaçables et le pouvoir politique, à travers ses plus belles victoires, ne saurait réduire ni la violence, ni la misère de façon durable. Les plus belles actions politiques, telles que l’adoption de mesures destinées à circonscrire l’injustice, les aménagements de la réalité, les réformes, les révolutions, dirions-nous aujourd’hui, ne pourront jamais dissiper totalement le malheur de l’homme, car il lui est consubstantiel. Si les configurations politiques peuvent être modifiées, amendées et améliorées, les rapports de pouvoir entre les hommes demeurent inchangés. Michel Foucault s’en souviendra et prolongera Pascal dans son analyse des micro­pouvoirs, en rappelant qu’ils sont présents à tous les niveaux de la société25 ; en effet, il est toujours possible de rencontrer des détenteurs de pouvoir se conduisant en oppresseurs :

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité. Car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant.
   Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus faible et qu’enfin il y ait un parti dominant26.

Si l’on en croit Pascal, l’homme, ce combattant malgré lui, engagé dans des luttes permanentes, a du mal à contrer la domination d’autrui puisqu’il est lui-même divisé, contrarié et instable ; aussi est-il constamment en guerre, non seulement contre les autres mais aussi contre lui-même :

S’il n’avait que la raison sans passions.
   S’il n’avait que les passions sans raison.
   Mais ayant l’un et l’autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre.
   Aussi il est toujours divisé, et contraire à lui-même27.

Cette division de chacun rendant nécessaire un combat contre le soi que Pascal appelle « misère de l’homme »28. Cette misère et ce pessimisme anthropologique, Duras les reprend entièrement à son compte et les reconduit dans ses textes à elle, à cette différence près, que ce qui était « misère » chez Pascal se transforme chez elle en « malheur » et que ce qui était impuissance de la raison chez le penseur devient critique de la raison dans ses écrits.

Un même pessimisme anthropologique : de la « misère » (Pascal) au « malheur » (Duras)

Si, à propos de l’amour hétérosexuel, l’autrice fait du sujet un être fondamentalement contrarié et contrariant – « Nous sommes irréconciliables, nous essayons toujours, depuis des millénaires de nous réconcilier. Cela à chaque amour »29, déclare-t-elle – cette constatation ne peut pas être sans conséquence sur la politique car politique, anthropologie et considérations existentielles sont liées.

Avant de rappeler que « [l]a vie est une inanité totale […], et que ce n’est pas vivable » (« J’ai pensé souvent… », OC IV, p. 1056), Duras avait fait part de ses croyances concernant l’homme dans un entretien radiophonique avec Viviane Forrester en 1972 :

Je suis complètement exempte de toute croyance en Dieu, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas le sens religieux, de la réalité, du réel, de l’homme peut-être… ou plutôt de son malheur, de son devenir. Je crois que l’homme est très très malheureux, horriblement, horriblement malheureux. Et c’est une pensée qui ne me quitte jamais30.

Comment faut-il entendre cette assertion : « l’homme est malheureux » ? Le malheur, étymologiquement « ce coup funeste du sort » (TLFI), c’est par exemple la mauvaise rencontre, qui s’avère fatale ; or l’homme, semble-t-il, est toujours susceptible d’en faire. Cette mauvaise rencontre peut avoir lieu avec un régime politique discriminant et funeste, avec une famille haineuse, avec un criminel. Mais ce qui est sûr c’est que le malheur fait consensus, car cette traversée d’épreuves douloureuses, qui fait partie de toute expérience de vie, est partageable par tous. Dans L’Été 80 (1980), le commentaire durassien sur « l’inauguration [des] Jeux olympiques » de Moscou, sert à nouveau de prétexte à reconnaître « la malchance de l’homme », une « faiblesse incommensurable », sans oublier l’« infamie qu’il s’inflige à lui-même » (OC III, p. 815). Le peuple tout comme les dirigeants politiques peuvent être sommés de se comporter en pantins désarticulés ; ainsi Brejnev apparaît-il à son tour comme un figurant manipulé : « Brejnev est là, mort, les yeux fermés, on l’a mis debout et une allocution est sortie de sa bouche de cire, la voix était sans timbre aucun » (loc. cit.). Ces Jeux olympiques, qui devaient être l’occasion d’un spectacle festif, sont marqués par l’emprise du pouvoir qui impose à chacun des participants un dressage qui le fige : « Les cent mille délégués d’office soviétiques étaient là aussi et parfois on a perçu la différence entre les applaudissements, le signal de départ et la leçon apprise » (loc. cit.). Devant leur poste de télévision, les spectateurs, assistant à cette programmation, ne peuvent ressentir que désarroi et effroi. À travers ces différents exemples, Duras semble convaincue non seulement de la sempiternité du malheur de l’homme, mais aussi de l’incapacité de la politique à atténuer ce malheur. Dans l’exemple de Brejnev, loin d’apporter une solution, la politique a aggravé les conditions de vie de personnes qui paraissent totalement téléguidées et dépourvues de libre arbitre.

La critique du totalitarisme sera récurrente chez Duras. Dans d’autres œuvres, Duras ne condamne pas seulement les politiques ou les systèmes politiques, elle considère que la scélératesse de l’homme est incurable et radicalement inextricable. À propos du Camion (1977), dans un entretien avec Dominique Noguez, elle déclare, en effet : « la malfaisance de l’homme est incurable […] et j’y crois totalement »31.

De fait, Duras a été profondément et durablement marquée par l’ignominie et l’abjection de l’Allemagne nazie, cette nation n’ayant eu ni l’excuse de l’inculture ni celle de l’ignorance et qui a, cependant, humilié et piétiné la dignité des hommes dans les camps de concentration et les camps d’extermination. Selon elle, la culture, la connaissance ou la maîtrise technique n’ont pas empêché l’irréparable, au contraire, elles y ont puissamment contribué :

Une des plus grandes nations civilisées du monde, la capitale de la musique de tous les temps vient d’assassiner onze millions d’êtres humains à la façon méthodique, parfaite, d’une industrie d’État. Le monde entier regarde la montagne, la masse de mort donnée par la créature de Dieu à son prochain (La Douleur [1985], OC IV, p. 39).

L’horreur, devenue inexplicable, permet de douter de la raison qui, à la faveur de certaines circonstances, peut sombrer dans la déraison. En effet, songeant à la solitude de l’écrivain, Duras croit possible le basculement dans des formes de délire : « Dès que l’être humain est seul il bascule dans la déraison. Je le crois : je crois que la personne livrée à elle seule est déjà atteinte de folie parce que rien ne l’arrête dans le surgissement d’un délire personnel » (Écrire, OC IV, p. 858).

En bref, l’homme est non seulement vulnérable mais aussi capable de folie, de méchanceté et de barbarie. Dans « Le rêve heureux du crime » (1980), Duras explique, non sans lucidité, que l’homme est toujours susceptible de devenir criminel :

La différence entre les nazis, les staliniens, et moi, c’est qu’eux ne savent pas être porteurs de crime et que moi je le sais de moi. La différence n’est pas dans le rêve ou non, elle est entre ceux qui voient et ceux qui ne voient pas que le monde entier est en chacun des hommes qui le composent et que chacun de ces hommes qui le composent est un criminel virtuel (Outside, OC III, p. 1085).

Aussi est-ce sans surprise que, dans l’univers durassien, certains crimes sont inéluctables ou inévitables, l’assassin étant souvent tout autant bourreau que victime. Tel serait le cas de Christine Villemin perçue comme une mère sublime. Alors que l’enquête est toujours en cours, Duras donne des faits son interprétation personnelle :

J’ose avancer que si Christine V. est consciente de l’injustice qui lui a été faite durant la traversée du long tunnel qu’a été sa vie, elle est complètement étrangère à cette culpabilité que l’on réclame d’elle. Elle ne sait pas ce qu’ici veut dire ce mot. Qu’elle ait été, elle, victime de traitements injustes, oui, mais coupable, non, elle ne l’a pas été. Du moment que ce crime, dans le cas précis où elle était d’avoir à le commettre, personne n’aurait pu l’éviter, coupable elle n’a pas été (« Sublime, forcément sublime Christine V. » [Libération, 17 juil. 1985], Textes épars, OC IV, p. 1317).

Dans ce qu’elle imagine de la mort du petit Grégory infligée, selon Duras, par la mère de l’enfant appelée, tel un personnage de roman, Christine V., l’écrivaine donne à entendre que la disparition du fils était inévitable. La condition de la femme étant injuste et tragique, le passage au crime, de contingent, devient nécessaire. Christine V., l’accusée possible, resterait ainsi innocente. Occupée par la pensée du malheur, du crime et par la destruction des êtres, Duras crée des personnages qui estiment en toute logique que « [l]e monde est inexorablement loupé » (La Pluie d’été [1990], OC IV, p. 530).

Dans La Pluie d’été, Ernesto, élève de « l’école municipale Blaise Pascal » (OC IV, p. 491), considère que « [l]e monde est loupé » et que la sauvegarde de l’humanité a été oubliée. Dans un dialogue avec l’instituteur, le ratage du monde est évoqué :

L’instituteur : Le monde est loupé, Monsieur Ernesto.

Ernesto, calme : Oui. Vous le saviez Monsieur… oui… il est loupé (OC IV, p. 530).

Cette idée est reprise dans plusieurs textes et déclarations : dans La Pluie d’été, « le monde est loupé », dans Le Camion, le monde, « [c]e n’était pas la peine » (OC III, p. 273), puis au cours du dialogue avec Dominique Noguez, Duras admet que « [l]e monde est perdu », que « [ç]a n’a pas marché », que « jamais on n’est autant mort de faim »32. L’écrivaine en vient du reste à souhaiter une catastrophe qui égaliserait tout cela et permettrait un recommencement sur des bases nouvelles. Si le monde est loupé, si le monde est perdu, sommes-nous alors condamnés à l’inaction, à la passivité, à l’indifférence, voire à un certain retrait ? À cette question, Marguerite Duras a répondu par la négative, car elle a été particulièrement active dans son combat pour la justice fondé sur la perception de la douleur d’autrui. De la même façon qu’avec Pascal, c’est le cœur qui ressent la présence de Dieu, et non la raison33, les dénonciations durassiennes s’enracinent sur le sentiment que les désastres subis par sa famille imposent réparations.

Duras et la chose publique : l’ordre du cœur34

Si le cœur est chez Pascal la faculté des évidences35 il y a chez Duras une évidence première qui renvoie à l’injustice subie par sa mère et cette évidence ne nécessite aucune démonstration discursive. L’autrice reconnaît volontiers que le désir de venger sa mère a été à l’origine de son écriture et de son lien à la politique :

Avec l’épisode des Barrages, ma mère avait été volée et elle avait été abandonnée par tous. Elle nous avait élevés sans aide aucune. Elle nous avait expliqué qu’elle avait été volée et abandonnée parce que notre père était mort et qu’elle était sans défense. Il y avait une chose dont elle était certaine, c’était qu’on était tous abandonnés (« La maison », La Vie matérielle : Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour [1987], OC IV, p. 335).

Au cours de son « Entretien avec Bernard Rapp » en 1991, Marguerite Duras, s’appuyant sur son histoire familiale, enracine son projet d’écriture dans la défense d’une femme sans défense, sa mère :

M. D. : On écrit comme ça d’abord, tous les gens, il y a un procès derrière, même quand c’est une histoire d’amour. C’est le mobile le plus fort, le plus courant, le règlement de comptes. Alors ce qui arrive, c’est qu’à mesure que le livre court, on change de route. Et on peut arriver à quelque chose de tout à fait différent.

B. R. : Et le désir de vengeance demeure en vous aujourd’hui ?

M. D. : De la justice oui, je suis politique à cause de ça. Jamais je ne changerai […] (OC IV, p. 772).

Son écriture « politique » a consisté tout d’abord à rendre justice à cette mère en rétablissant les faits. Ensuite, elle poursuivra sa tâche en élargissant le cercle de ses préoccupations, en l’étendant à d’autres, à tous les autres, les opprimés et les déracinés de ce monde :

Les raisons encore pourquoi j’ai écrit, j’écris dans les journaux relèvent aussi du même mouvement irrésistible qui m’a portée vers la résistance française ou algérienne, antigouvernementale ou antimilitariste, anti­électorale, etc., et aussi qui m’a portée, comme vous, comme tous vers la tentation de dénoncer l’intolérable d’une injustice de quelque ordre qu’elle soit, subie par un peuple tout entier ou par un seul individu […] (« Avant-propos » [1980], Outside, OC III, p. 868).

Ainsi, inspirée par sa mère, évoquée dans L’Éden Cinéma (1977) comme étant « [s]ans Dieu, la mère. / Sans maître. / Sans mesures. Sans limites, aussi bien dans la douleur qu’elle ramassait partout, que dans l’amour du monde » (OC III, p. 345), Duras a choisi, aux dépens de l’ordre de la raison, qui est celui de la connaissance, des savants et des philosophes, ce qui correspond chez Pascal à l’ordre du cœur, car si vivre tue, aimer fait être. Forte de cette conviction, elle a prolongé l’œuvre maternelle en se mettant à son tour à l’écoute de la douleur. C’est ainsi que dans Écrire, elle rappelle que « [c]e livre n’est pas un livre. / […] Mais des larmes, de la douleur, des pleurs, des désespoirs qu’on ne peut pas encore arrêter ni raisonner. Des colères politiques fortes comme la foi en Dieu. Plus fortes encore que cela. Plus dangereuses parce que sans fin » (Écrire, OC IV, p. 878-879). S’inscrire dans l’ordre du cœur, c’est répudier le raisonnement pour se fonder sur une évidence, une intuition immédiate de l’autre en mettant à distance la logique, les médiations, les enchaînements de propositions et les démonstrations. Aussi se soucie-t-il fort peu des connaissances, des idées et des principes, car il ne s’appuie sur aucun argumentaire, si ce n’est sur un sentiment altruiste requérant d’avoir de l’empathie à l’égard d’autrui. Le cœur, qui n’est autre chose que la tendance à aimer et à faire preuve de bonté et de générosité, avait poussé sa mère, militante de l’éducation et de l’instruction pour tous, à aider les exploités en leur fournissant des outils pour se défendre ; elle leur a donné la lecture puis l’écriture :

[La mère] n’a jamais abandonné un enfant avant qu’il sache lire et écrire. Jamais. […] elle faisait des cours tard le soir pour les enfants dont elle savait qu’ils seraient des ouvriers plus tard, des « manuels », elle disait : des exploités. Elle ne les lâchait que lorsqu’elle était sûre qu’ils étaient capables de lire un contrat de travail (L’Amant de la Chine du Nord, OC IV, p. 666).

À l’identique, se référant à cette capacité de réception qu’est le cœur, Duras a transformé son œuvre en réceptacle de la douleur, de la colère et du cri. Dans La Pluie d’été, le malheur de l’être humain et l’indifférence de Dieu provoquent la colère d’Ernesto :

La mère : Tu es en colère aujourd’hui Ernesto.

Ernesto : Un petit peu.

La mère : Toujours à cause de Dieu ?

Ernesto : Toujours (OC IV, p. 538).

La conversation avec la mère d’Ernesto révèle que la colère du garçon n’émane pas d’un être colérique ou irascible. Sa colère revêt un caractère quasi sacré car elle porte un jugement non seulement sur tous les actes des hommes mais aussi sur ceux de Dieu. De façon inverse, Ernesto a lui aussi son Dies Irae, son « jour de colère », mais ce jour se répète à l’infini.

Dans l’échange avec le journaliste est révélée la culpabilité de Dieu :

Le journaliste : Dieu serait donc le problème majeur de l’humanité ?

Ernesto : Oui. La seule pensée de l’humanité, c’est ce manque à penser là, Dieu.

Le journaliste : Le problème majeur de l’humanité ne serait plus la sauvegarde, la sauvegarde de l’humanité ?…

Ernesto : Non, c’est zéro. Elle ne l’a jamais été. On l’a cru longtemps, mais elle ne l’a jamais été (OC IV, p. 571).

L’abandon de l’humanité par Dieu provoque la colère, cette émotion ressentie devant l’offense faite à l’homme. En ce sens, on peut parler de juste colère. La colère dans le texte de Marguerite Duras n’est jamais inappropriée mais toujours fondée. Dans Le Vice-consul, la colère des offensés se fait cri. Dans le cadre de la soirée mondaine à l’ambassade de France de Calcutta, les invités, bien que protégés, sont interpellés par ce qui se passe hors de l’enceinte des murs :

– Entendez-vous crier ?
– Ce sont des lépreux ou bien des chiens ? […]
– J’ai confondu de loin, comme ça, à travers la musique, les aboiements des chiens et ceux des lépreux qui rêvent (OC II, p. 591-592).

Ainsi, dans Le Vice-consul, le dehors réservé aux exclus n’est jamais oublié, il est rappelé aux happy few par le biais des cris. Le cri est l’ultime recours des êtres entrés dans la connaissance de la douleur et, par ce signal envoyé au monde, ils revendiquent une position autre que celle de tiers exclu. Le cri recherche l’inclusion, tout en exprimant la colère et le désespoir liés à l’exclusion.

De fait, Duras ne s’est jamais repliée ou blottie dans une tour d’ivoire, elle a indéniablement entendu les cris qu’elle a consignés dans ses textes. Elle a répondu à l’appel, à l’exhortation des dépossédés de la terre, en dénonçant les totalitarismes, les fascismes, les nationalismes, les inégalités. La chose politique l’a vraiment concernée, motivée et retenue car écrire consiste aussi à répertorier et à maintenir la mémoire des exactions. Sa sollicitude pour le commun des hommes ne saurait être ignorée. Pour autant, mettre le doigt sur les noirceurs du monde, dénoncer les problèmes cruciaux d’une société, est-ce suffisant ? N’est-ce pas uniquement considérer les effets sans donner les raisons du désastre ? N’y a-t-il pas obligation, pour traiter de façon satisfaisante d’une question politique, de chercher ce que Pascal appelle « la raison des effets »36 ? Mais pour satisfaire à cette exigence, encore faut-il accepter de reconnaître l’importance de la raison. Ces interrogations éminemment pascaliennes doivent être posées.

Parmi les critiques et les dénonciateurs de la chose politique, Pascal oppose les demi-habiles et les habiles. Les demi-habiles dénoncent beaucoup, se prononcent sur tout, tout en en jugeant mal ; ce faisant, ils confondent, trompent et déçoivent le monde. Croyant savoir, ils n’ont en réalité parcouru que la moitié du chemin qui mène à la justice véritable. Lorsque dans Outside, Marguerite Duras inclut dans le même ensemble les hommes politiques en place, ceux de l’opposition et le jeu imposé aux comédiens, ne risque-t-elle pas de semer le doute et de troubler les esprits ?

Pas de différence entre les hommes politiques en place et ceux de l’opposition et le jeu imposé aux comédiens. […] Acteurs et hommes politiques sont délégués, ils ne sont plus eux-mêmes, ils vendent leur marchandise […] Le cinéma et la politique, c’est pareil. Tout ça relève du spectacle (« La voie du gai désespoir », Outside, OC III, p. 998-999).

Dire que la politique est tout à la fois marchandise et spectacle, n’est-ce pas semer la confusion chez les concitoyens et les électeurs ? Admettre que la démocratie « a sa naïveté, son indigence » (« J’ai pensé souvent… », OC IV, p. 1057), n’est-ce pas courir le risque de décourager l’intérêt porté à la politique ?

À l’aune des critères pascaliens, Marguerite Duras ne se serait-elle pas, alors, comportée en « demi-habile »37 dans certaines de ses œuvres, et plus particulièrement dans Le Camion ? Dans Le Camion, en effet, l’imprécation « Que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique » (OC III, p. 275) est restée incomprise par les destinataires qu’elle cherchait à rejoindre. Dominique Noguez l’atteste, certains ont interprété cette exclamation comme un signal d’indifférence équivalent à l’adage « Après moi le déluge ». En effet, dans les « Textes de présentation » (1977) du Camion, sous forme de litanie, le négatif semble prévaloir même si, comme s’en défend Duras, la perte n’est pas la mort :

Ce n’est plus la peine de nous faire le cinéma de l’espoir socialiste. De l’espoir capitaliste. Plus la peine de nous faire celui d’une justice à venir, sociale, fiscale, ou autre. Celui du travail. Du mérite. Celui des femmes. Des jeunes. Des Portugais. Des Maliens. Des intellectuels. Des Sénégalais.
   Plus la peine de nous faire le cinéma de la peur. De la révolution. De la dictature du prolétariat. De la liberté. De vos épouvantails. De l’amour. Plus la peine.
   Plus la peine de nous faire le cinéma du cinéma.
   On croit plus rien. On croit. Joie : on croit : plus rien.
   On croit plus rien.
   Plus la peine de faire votre cinéma. Plus la peine. Il faut faire le cinéma de la connaissance de ça : plus la peine.
   Que le cinéma aille à sa perte, c’est le seul cinéma.
   Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique ! (Le Camion, OC III, p. 303).

Cette succession d’assertions extraites du Camion donne à entendre que l’espoir n’a plus sa raison d’être et qu’il est vain de croire en l’avenir – « Le désespoir politique je ne m’en suis jamais remise. Jamais », dit Duras en 1981 (« J’ai pensé souvent… », OC IV, p. 1057). De la même façon que Pascal avait dénudé le roi – et par là tous les puissants38 –, Duras dénude la politique de toute effectivité, c’est-à-dire de toute capacité à améliorer le monde. Serait-ce qu’au fond, la politique ne serait pas pour elle l’essentiel ? Là encore, si tel était le cas, elle se rapprocherait de Pascal, pour qui la politique était foncièrement inadéquate, mais pour des raisons opposées.

Admettant ne plus croire en un changement salvateur possible, puisque les rapports de domination perdurent, Pascal s’en remet à la grâce de Dieu pour aider et aimer l’homme : « J’ai vu tous les pays et hommes changeants. Et ainsi, après bien des changements de jugement touchant à la véritable justice, j’ai connu que notre nature n’était qu’un continuel changement, et je n’ai plus changé depuis »39. Quant à Duras, s’en remettre à l’écriture, c’est-à-dire à la postérité, et non à l’avenir, permettra de consigner, sans toutefois l’éradiquer, la douleur de vivre : « Écrire, c’était ça la seule chose qui peuplait ma vie et qui l’enchantait. Je l’ai fait. L’écriture ne m’a jamais quittée » (Écrire, OC IV, p. 844). L’important pour l’écrivaine, en effet, est de prendre la vie, là où elle est et comme elle est.

On pourrait dire que si la grandeur de la politique réside dans sa capacité à faire entendre des voix différentes, divergentes, voire polémiques, pour les mettre en dialogue, Pascal et Duras ont indéniablement participé magistralement à l’exercice politique de leur époque, par le biais de l’écrit. Mais l’un comme l’autre ne se sont pas égarés sur ce qui constitue l’essentiel.

Et, pour Duras, une « seule exigence véritable » s’impose, celle du « rire des enfants, leur gaieté, leurs fous rires » (« J’ai pensé souvent… », OC IV, p. 1057), quand pour Pascal, il importe avant tout d’être dans la joie par la grâce de Dieu, et sur cela la politique ne peut rien dire.

Notes

1 Voir la présentation des Aventures de la raison politique, dir. par Adauto Novaes, Paris, Métaillé, « Sciences humaines », 2006, [en ligne], disponible sur URL : http://www.franciswolff.fr/tag/anthropologie, consulté le 25 janv. 2023. Return to text

2 Marguerite Duras, « La voie du gai désespoir » [1977], Outside : papiers d’un jour, Œuvres complètes, éd. par Gilles Philippe, t. III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, p. 999 (la référence aux Œuvres complètes de Marguerite Duras est désormais abrégée en OC et insérée dans le corps du texte, suivie de la tomaison et de la pagination : les t. I et II ont paru en 2011 ; le t. IV en 2014). Return to text

3 À propos de Juquin et de Marchais, Duras indique : « Il fallait l’invasion de l’Afghanistan pour révéler leur crapuleuse identité, celle de collaborateurs » (« Woody Allen Chaplin », Les Yeux verts, OC III, p. 670). Return to text

4 « Tout va être fait pour que l’homme oublie la vue pascalienne de son fait, c’est-à-dire sa lutte incessante contre lui-même » (« Demain les hommes » [1985], Le Monde extérieur : Outside II, OC IV, p. 991). Return to text

5 « On n’écrit jamais seul […]. Moi j’écris avec Diderot, […] avec Pascal, avec les grands hommes de ma vie, avec Kierkegaard, avec Rousseau […], avec Stendhal, pas avec Balzac » (Marguerite Duras, « Conférence de presse du 8 avril 1981 », in Marguerite Duras à Montréal, éd. par Suzanne Lamy & André Roy, Montréal-Malakoff, Spirale-Solin, 1984, p. 23). Return to text

6 « Je ne crains rien, je n’espère rien » ; « Ne cherchez pas de satisfaction dans la terre, n’espérez rien des hommes. Votre bien n’est qu’en Dieu » (Blaise Pascal, Pensées, éd. par Philippe Sellier & Gérard Ferreyrolles d’après la copie de référence de Gilberte Pascal, Paris, LGF, « Livre de poche / Classiques de poche », 2000, fr. 746, p. 569 ; fr. 182, p. 139). Return to text

7 « L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur » (Blaise Pascal, Pensées, op. cit., fr. 743, p. 566). Return to text

8 Rappelons que chez Pascal « [i]l y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté » (Pensées, op. cit., fr. 761, p. 590). Ils correspondent à ce qui est aussi appelé l’ordre des corps, pour ce qui relève de l’existence corporelle et biologique ; l’ordre de la raison, qui est celle de la connaissance, des savants, des sages, des philosophes ; et l’ordre du cœur qui est celui de la charité. Il y a une hiérarchie entre le corps, l’esprit, et Dieu. Et tout ce qui a lieu dans un ordre, bien que complètement valable, n’a aucune prise sur les autres ordres. Return to text

9 Documentaire écrit et réalisé par Michelle Porte (INA, 1985). On lit dans le commentaire de Duras : « [Le roi] doit chaque jour s’occuper de la noblesse, en plus du royaume, gérer cette société de chiens qui est pendue à ses basques, d’une mentalité abominable, abêtie par l’ennui. […] Toutes les salles sont communes. Même si elles sont d’une destination différente, elles n’en sont pas moins communes, alors on se suit les uns les autres, on va où les autres vont, cela fait que l’endroit où l’on se trouve est celui qui est plein » (« La princesse Palatine à Versailles, portrait d’une famille royale » [1985], Le Monde extérieur, OC IV, p. 945-946). Return to text

10 Voir « J’ai pensé souvent… » [1981], Le Monde extérieur, OC IV, p. 1053-1058. Return to text

11 « C’est hallucinant à quel point tous les discours se ressemblent, tous les discours politiques » (Les Parleuses OC III, p. 44). Return to text

12 Voir « J’ai pensé souvent… », OC IV, p. 1053-1058). Return to text

13 Pour souligner la vocation théorique et morale de la politique, on peut employer le mot politique au masculin : le politique désigne alors le lieu théorique et abstrait d’une réflexion sur le pouvoir en général. En cela, on le distingue du domaine pratique et souvent controversé de la politique, considérée plutôt comme l’activité d’hommes épris de pouvoir (voir Lexique de science politique : vie et institutions politiques, dir. par Olivier Nay, Paris, Dalloz, « Lexique », 2008). Return to text

14 « [Dans Le Vice-consul] c’était l’Inde entière en état de décomposition » (Écrire, OC IV, p. 848). Return to text

15 « Sommairement brossées, les limites de la vie de Pascal coïncident pratiquement avec la période des cardinaux-ministres [Richelieu et Mazarin] » (Gérard Ferreyrolles, Pascal et la raison du politique, Paris, PUF, « Épiméthée », 1984, p. 15). Return to text

16 Voir Blaise Pascal, Pensées, op. cit., VI : « Raison des effets », p. 93-103, IV : « Misère », p. 78-91, VII : « Grandeur », p. 104-108. Return to text

17 « La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi » (Blaise Pascal, Pensées, op. cit., fr. 743, p. 563). Return to text

18 « La concupiscence et la force sont les sources de toutes nos actions » (ibid., fr. 131, p. 100). Return to text

19 Ibid., fr. 494, p. 345. Return to text

20 « Les charnels sont les riches, les rois […] » (ibid., fr. 761, p. 590) et, en ce qui concerne le « roi terrestre », « [c’]est la concupiscence qui fait [sa] force, c’est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire » Trois discours sur la condition des Grands, éd. par Katia Genel, Paris, Gallimard, « Folio plus philosophie », 2000, « Troisième discours », p. 14. Return to text

21 « La force n’est maîtresse que des actions extérieures » (Blaise Pascal, Pensées, op. cit., fr. 92, p. 80). Return to text

22 « C’est une partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité si elle était infaillible du mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux. […] Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? » (ibid., fr. 78, p. 66-67). Return to text

23 « Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison » (ibid., fr. 213, p. 153) et « Deux excès. Exclure la raison, n’admettre que la raison » (ibid., fr. 214, p. 153). Return to text

24 Ibid., fr. 78, p. 66. Return to text

25 Voir Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. I : La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1976, p. 122. Return to text

26 Blaise Pascal, Pensées, op. cit., fr. 668, p. 443. Return to text

27 Ibid., fr. 514, p. 354-355. Return to text

28 « Misère de l’homme sans Dieu » (ibid., fr. 40, p. 55). Return to text

29 « Interview du 12 avril à Montréal et du 18 juin 1981 à Paris », par Suzanne Lamy, in Marguerite Duras à Montréal, op. cit., p. 69. Return to text

30 Écrivains du xxe siècle, France Culture, juil. 1972 ; extrait recueilli dans Jean-Marc Turine, Marguerite Duras : le ravissement de la parole, Paris, INA-Radio France, « Les grandes heures », 1997, CD 2, plage 9. Return to text

31 Marguerite Duras, « Le Camion : la dame des Yvelines » [1983], La Couleur des mots : entretiens avec Dominique Noguez, autour de huit films, Paris, Benoît Jacob, 2001, p. 151. Return to text

32 Ibid., p. 148. Return to text

33 « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point : on le sait en mille choses » (Blaise Pascal, Pensées, op. cit., fr. 680, p. 467). Return to text

34 « [L]e cœur a son ordre » (ibid., fr. 329, p. 224). Return to text

35 Voir Id., Le Mémorial, Pensées, éd. par Dominique Descotes & Marc Escola, Paris, Flammarion, « GF », 2015, p. 405. Return to text

36 Ibid., fr. 127, p. 99. Return to text

37 Voir « Les demi-savants triomphent à montrer là-dessus la folie du monde » (ibid., fr. 134, p. 102). Return to text

38 Voir ibid., fr. 761, p. 590. Return to text

39 Ibid., fr. 453, p. 316. Return to text

References

Electronic reference

Françoise Barbé-Petit, « Blaise Pascal – Marguerite Duras : Marguerite Duras aurait-elle une conception pascalienne de la politique ? », Cahiers Marguerite Duras, [online], 2 – 2022, Online since 01 janvier 2022, connection on 13 juin 2026. URL : https://www.peren-revues.fr/cahiersmargueriteduras/279

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Françoise Barbé-Petit

Sorbonne Université
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